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L’obstination d’un liseron

Ferdinand Faideau, La Science Illustrée n° 311 — 11 novembre 1893

Mis en ligne par Lauryn le mercredi 15 octobre 2014

À peine la jeune plante a-t-elle percé les enveloppes de la graine et fait jaillir du sol un mince filament vert qu’il lui faut commencer à lutter pour assurer son existence : ses délicates radicelles devront aller à la recherche de l’humidité et des substances utiles dans un sol déjà envahi par des légions de racines ; sa tige devra, par la violence ou par la ruse, passer entre les plantes qui l’étouffent pour procurer à ses jeunes feuilles leur part d’air et de lumière.

Dans ce combat sans pitié, les arbres sont manifestement favorisés ; leur tronc puissant brave les rigueurs des hivers, chaque année ajoute à leur taille ; pas un rayon de soleil qui ne soit pour eux.

Les herbes n’ont pas devant elles un pareil avenir ; l’année de leur naissance est souvent celle de leur mort, et leur tige délicate ne saurait les porter bien haut à la recherche de la lumière. Les unes vivent au pied des géants dont le feuillage épais leur mesure la clarté, mais entretient dans leur corps une fraîcheur délicieuse ; les autres, plus indépendantes, vont chercher, loin des bois, un clair soleil dont la lumière les inonde, mais dont l’ardeur dessèche leur tige.

Il est d’autres plantes, et non des moins curieuses à observer, qui, avec une tige à peine grosse comme le petit doigt, parviennent à s’étaler au-dessus de leurs voisines et même à gravir le sommet des arbres les plus élevés, aussi les appelle-t-on justement plantes grimpantes.

Pour parvenir à leur but, tous les moyens leur sont bons.

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La ronce, le gaillet gratteron, sont munis de crochets qu’ils fixent sur tout ce qu’ils rencontrent. Pour le Lierre, il n ’est point d’obstacles ; les murs les plus élevés, les arbres les plus gigantesques ne lui font pas peur ; il les escalade en se jouant et ses racines adventives sont autant de crampons qui l’attachent pour la vie au support près duquel le hasard l’a fait naître ou qu’il a été chercher en rampant sur le sol.

La clématite au doux parfum, la capucine au vert feuillage, enroulent autour de leur tuteur le pétiole de leurs feuilles, tandis que la vigne vierge, la bryone, amie (des buissons, le pois de senteur, le cobœa, transforment certains de leurs rameaux ou quelques-unes de leurs feuilles en des filaments sensibles qui parcourent lentement l’air dans toutes les directions à la recherche d’un appui. Ces filaments viennent-ils à rencontrer une jeune tige voisine, ils s’enroulent en hélice autour d’elle, - comme ils s’enrouleraient autour de votre doigt, si vous le laissiez assez longtemps à leur portée, - et la vrille ainsi formée maintient solidement la plante qui pourra dès lors porter plus haut ses rameaux flexibles que le poids des feuilles faisait déjà pencher vers la terre.

Un grand nombre de plantes grimpantes ne veulent confier ni à des crochets, ni à des racines adventives, ni à des vrilles, la mission de les soutenir ; c’est leur tige elle-même qu’elles chargent de ce soin, c’est leur corps tout entier qu’elles enroulent autour des jeunes arbres comme un long serpent dont les replis, d’abord peu serrés, exercent bientôt de vigoureuses étreintes. Ces hôtes toujours gênants, parfois redoutables pour la victime qu’ils ont choisie, sont les plantes volubiles : tels sont le chèvrefeuille, le houblon, le liseron.

Les plantes volubiles, une fois sur le chemin qui doit les mener à la lumière, ne perdent pas de temps ; elles opèrent leur ascension avec une grande rapidité. Quand les circonstances sont favorables, par les temps chauds et humides, l’extrémité de leur tige ne met guère plus de deux heures pour faire le tour du support.

Ne croyez pas, du reste, qu’elles s’enroulent d’une façon quelconque. Regardez l’extrémité de la tige d’un haricot, de façon que sa partie convexe soit tournée de votre côté, vous le verrez toujours monter de gauche à droite. Il en est de même du liseron et de la plupart des plantes volubiles. Au contraire, le houblon et le chèvrefeuille grimpent de droite à gauche.

Avec un pied de liseron des champs, arraché pendant une promenade - ou un de ces jolis volubilis employés pour garnir les balcons et les fenêtres - vous pourrez suivre d’un peu près ces mouvements d’enroulement.

Laissez d’abord votre liseron sans support, vous verrez que l’extrémité de sa jeune tige décrit lentement dans l’air une circonférence, semblant chercher un support qui n’existe pas ; en réalité, c’est un accroissement inégal en ses différents points qui imprime à son sommet ce mouvement circulaire.

Plantez alors un bâton, long de 1 mètre environ, dans la terre où la plante se développe, vous la verrez en faire rapidement l’escalade en tournant toujours de gauche à droite comme il sied à un honnête liseron, respectueux des usages.

Donnez-vous alors le malin plaisir de dérouler quelques-uns des tours supérieurs et de les enrouler solidement en sens inverse. Vous verrez le liseron hésiter pendant quelque temps, prendre, à l’aide d’une de ses feuilles qu’il crispe, un point d’appui contre la baguette, puis continuer sa marche normale en se tordant sur lui-même, donnant ainsi le spectacle d’une obstination à laquelle le contraint sa nature.