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La grotte du Mas d’Azil

Ferdinand Faideau, La Science Illustrée N°462 à 464 — octobre 1896

Mis en ligne par Denis Blaizot le dimanche 18 septembre 2011

Il y a quelques années, certains géologues affirmaient encore qu’il existait une lacune entre l’époque de la pierre taillée ou paléolithique et l’époque de la pierre polie ou néolithique, et que la seconde industrie ne dérivait pas de la première. Ils expliquaient que le changement de climat avait dû amener des déplacements de populations, l’apparition de races envahissantes sur notre sol et l’importation d’une industrie nouvelle. D’autres allaient plus loin encore — car, en semblable matière, il est facile de faire des hypothèses — ils soutenaient qu’entre ces deux époques il n’y avait rien de commun, qu’il était inutile de chercher des assises reliant une industrie à l’autre, car il y avait, non une lacune dans nos connaissances, mais un hiatus profond dans la nature, une interruption dans la tradition de l’homme, résultant de ce que les terres occidentales de l’Europe avaient été inhabitées pendant un temps plus ou moins long.

Un savant des plus distingués, M. Ed. Piette, qui s’occupe depuis plus de quarante ans de géologie et d’ethnographie préhistorique, et qui a fait accomplir à ces sciences des progrès sérieux, a montré, par des travaux qui ne sont pas connus du grand public comme ils mériteraient de l’être, que cette lacune n’existait que dans nos connaissances.

Pendant les années 1887 et 1888, fouillant les grottes magdaléniennes des Pyrénées, n’épargnant ni argent ni peine pour en connaitre la stratégraphie et pour apprendre à lire dans la superposition des couches de terrain la succession des temps, les progrès de l’industrie et la marche des sociétés humaines, il découvrit dans la grotte du Mas-d’Azil deux gisements correspondant à cette fameuse époque de transition entre le paléolithique et le néolithique qui avait suscité tant de discussions.

L’un de ces gisements, situé sur la rive gauche de l’Arise, dans la grotte elle-même, au point où la rivière pénètre dans la caverne, donne des résultats particulièrement intéressants. M. Piette y releva les couches suivantes. A la surface, des blocs, des rochers, des pierres tombées de la voûte, avec des clous, des tessons de poterie gauloise dans les interstices à la partie supérieure et, à la base, quelques haches en pierre polie.

Au-dessous est une couche de 0,60m, formée de cendres et remplie de vastes amas d’helix nemoralis qui lui ont fait donner par M, Piette le nom cd’assise à escargots. Elle contient aussi des ossements de cerf elaphe, de sanglier, de bœuf, de chèvre, des grattoirs en silex ronds, des tranchets en roche polie, des poinçons en os, des coquilles de noisettes, de noix, des glands, des graines d’érable, etc.

Plus bas est une couche rougeâtre de 0,65m contenant de la cendre, des silex taillés, des lissoirs, des harpons perforés, des ossements de cerf elaphe, de chamois, de cheval, etc., des noix, des noyaux de prunes, etc., des restes de litière et une portion de squelette humain inhumé après avoir été dépouillé de ses chairs avec un silex et rougi par du peroxyde de fer.

Cette couche contient aussi en abondance des cailloux arrondis coloriés, sur lesquels nous reviendrons dans un prochain article. (Assise à galets coloriés.)

Il est remarquable que les assises à escargots et à galets coloriés ne contiennent ni haches en pierre polie, ni ossements de renne.

Enfin, nu-dessous de l’assise à galets, M. Piette a déterminé douze autres couches dont la description nous entraînerait trop loin mais qui, renfermant des silex taillés et des ossements de renne, appartiennent à la lin de la période paléolithique.

L’époque de transition entre l’âge de la pierre taillée et celui de la pierre polie est donc marquée essentiellement par les assises à escargots et à galets coloriés.

Les gravures qui accompagnent cet article [1] représentent des noix recueillies par M. Piette dans la grotte du Mas-d’Azil. Elles appartiennent, sans discussion possible, à notre noyer cultivé (Juglans regia).

Les noix extraites de l’assise à galets coloriés sont petites, ellipsoïdales, à coque dure et à cloisons ligneuses (fig, 1 et 2). Celles qui ont été trouvées dans l’assise à escargots sont un peu plus grosses, plus ovulaires ; leurs coquilles et leurs cloisons ne sont pas moins dures (fig. 3, 4, 5). L’assise des haches en pierre polie en contient peu ; elles sont semblables à la variété commune de nos vergers, peut-être un peu plus pointues.

La présence de ces fruits montre que les habitants des cavernes des Pyrénées, longtemps avant la période des haches en pierre polie, cultivaient les arbres fruitiers.

Cette trouvaille n’est pas isolée d’ailleurs ; voici ce que M. Piette a bien voulu m’écrire à ce sujet : « Depuis que ma note sur les plantes cultivées a paru, le Dr Weber a publié un travail sur la flore fossile de Honerdingen recueillie dans les dépôts d’un ancien lac. Cette flore est, à son avis, interglaciaire. Elle contient les vestiges d’un noyer qu’il incline à rapporter au juglans regia. II n’y a donc rien de surprenant à retrouver les fruits de ce noyer, après la cessation de la période glaciaire, dans la grotte du Mas-d’Azil , située dans une région beaucoup plus méridionale que Honerdingen, qui se trouve dans l’Allemagne du nord-ouest. »


L’importance de la découverte faite par M, Piette dans la grotte du Mas-d’Azil est considérable au point de vue de l’histoire de l’homme. L’examen des différentes couches du gisement montre que cinq fois les hommes de l’âge du renne s’installèrent dans la grotte, sur la rive gauche de l’Arise, et que cinq fois les inondations les en chassèrent. Ils se réfugièrent alors sous des abris de rochers, dans des lieux plus élevés. Quand la rivière était rentrée dans son lit, et que la grotte était redevenue habitable, l’homme y revenait, et la nouvelle assise archéologique qu’il formait était pareille à la précédente. Les couches inférieures sont, en effet, identiques au point de vue de la faune et de l’industrie ; cependant, le renne y devient de plus en plus rare à mesure qu’on s’élève, et les instruments en ramures de cerf de plus en plus fréquents. Enfin, le renne disparait peu à peu et s’éteint dans la région pyrénéenne, au cours d’une longue suite d’années pluvieuses.

Après la clôture des temps quaternaires, signalée par la disparition du renne, il y a eu, avant l’invention de la hache en pierre polie, une époque non moins humide que la précédente, mais moins froide, qui a eu deux phases représentées par la couche à galets coloriés et par celle à escargots. Dans la couche à galets coloriés, on trouve des pierres quartzeuses faciles à tenir à la main, dont l’extrémité présente une surface plane qui a servi à concasser et à broyer, des ciseaux et des tranchets faits de petits galets siliceux, dont une extrémité a été polie par l’usage.

Mais dans l’assise à escargots, il n’en est plus ainsi ; on rencontre des ciseaux, des tranchets, des racloirs, des grattoirs entièrement polis. Ceux qui ont fabriqué ces objets les ont polis pour les rendre plus beaux.

Comme le fait remarquer M. Piette, au travail duquel nous empruntons tous ces détails, avec ces outils commence l’époque de la pierre polie, mais non celle des haches en pierre polie qui ne se trouvent que dans les couches supérieures. Ainsi, les assises de transition du Mas-d’Azil nous font assister à l’invention du polissage de la pierre et à son application à diverses sortes d’outils.

Un point des plus curieux est que personne ne voulut croire d’abord à l’existence de peintures primitives sur des galets. M. Boule, puis M. Cartailhac, allèrent visiter les fouilles et affirmèrent la réalité du fait. La couleur employée pour peindre ces galets est le peroxyde de fer, dont le gisement se trouve en amont de la rivière. La couche de couleur, parfois très épaisse, a dû être mêlée à une résine ou à un corps gras pour la fixer, car elle résiste an lavage. On la délayait dans la valve creuse des grands pecten, dans les cavités naturelles de cailloux roulés, Cette couleur servait probablement aussi au tatouage, car des os d’oiseaux creux et terminés en pointe en sont remplis.

Les peintures des galets paraissent avoir été des sortes d’hiéroglyphes. Les plus nombreuses sont des bandes rouges parallèles , des cercles rouges alignés ou tangents à la circonférence ; elles semblent avoir été des nombres, Les bandes sont parfois frangées et ressemblent à des rameaux ; on y trouve aussi la croix simple, la croix double, des cercles avec un point au milieu, des flèches barbelées, des lignes onduleuses et serpentantes, etc. L’absence de figurations d’animaux est d’autant plus frappante, que l’époque des galets coloriés succède immédiatement à l’âge du renne qu’elles caractérisaient.

Depuis on a découvert d’autres gisements à galets coloriés dans différentes grottes de l’Ariège , de la Haute-Garonne, etc.

Occupons-nous, maintenant, des débris végétaux trouves dans les deux assises, et étudiés par M. Piette dans une intéressante brochure : Les Plantes cultivées de la période de transition du Mas-d’Azil, extraite du journal L’Antropologie, dans lequel ce travail a d’abord paru.

Le chêne est représenté par des cupules et par de nombreux glands (fig. 1 et 2) ; l’aubépine (Crataegus ), par un seul osselet (fig. 3), dont la gravure montre les deux faces,

Les noyaux de prunelles sont très abondants (fig. 4 à 13). Il n’est pas probable que les hommes aient mangé habituellement ces fruits acides ; ils en faisaient sans doute une boisson, et ils extrayaient avec soin les amandes des noyaux pour en préparer une liqueur fermentée. Il est remarquable, en effet, que tous les noyaux, à quelque espèce qu’ils appartiennent et dans quelque gisement qu’ils se trouvent, ont été entaillés à l’aide du silex, comme nous pourrions le faire avec un couteau pour en extraire l’amande.

Les fruits du noisetier (Corylus avellana), sont aussi en très grande quantité dans les deux assises. C’est l’espèce de nos garennes. Elle présentait alors comme aujourd’hui deux variétés, l’une à coquille arrondie, l’autre à coquille allongée (fig. 14 à 18). On ne trouve, au Mas-d’Azil , aucune noisette appartenant à des races perfectionnées par la culture.

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Le châtaignier (Castanea vesca) est représenté dans la couche à escargots par une châtaigne sauvage semblable à celles de nos forêts. D’après Pline, cet arbre serait originaire des environs de Sardes en Lydie ; il prospérait en Grèce à une époque très reculée. Homère mentionne différentes peuplades qui se nourrissaient de ses fruits.

Tous les arbres et arbustes énumérés jusqu’à présent (sauf le noyer, dont nous avons parlé dès le premier article) croissent sans culture ; il n’en est pas de même des plantes suivantes, ou du moins si M. Piette a rencontré les vestiges des sauvageons de quelques-unes, il a trouvé à coté ceux de l’espèce perfectionnée.

L’assise à galets coloriés contenait un petit tas de blé (Trisicum vulgare), dont les grains se réduisaient en poudre blanche au moindre contact ; ovulaires et courts, ils semblaient complètement assimilables à ceux des palafittes et des tombeaux égyptiens. « Ainsi, dit M. Piette, dès l’époque de transition qui sépara les temps quaternaires des temps modernes, longtemps avant l’époque des haches en pierre polie, le blé était cultivé dans le midi de la France. »

Les noyaux de cerises, très reconnaissables à leur surface lisse, abondent tians les deux assises. Les uns, gros, sont ceux du merisier (Prunus avium), aux fruits sucrés, et de ses dérivés, le guignier et le bigarrreautier (fig. 1 à 4) ; les autres, plus petits, de forme globuleuse (fig 5 à 8), sont ceux du Prunus cerasus, au fruit aigre et dont dérivent toutes les variétés à chair âcre ou amère.

Le cerisier cultivé aurait été, dit-on, importé en Italie par Lucullus, en 68 avant J.-C., de Cérasonte, ville d’Asie Mineure. Il y avait du reste depuis longtemps des sauvageons en Italie ; Servius nous apprend que les cerisiers y croissaient antérieurement à Lucullus, mais qu’ils ne portaient que des fruits acerbes.

Nos botanistes attribuant à l’importation du cerisier en Italie une portée que ce fait n’avait pas en ont conclu que cet arbre était originaire de l’Asie Mineure et qu’il était exotique dans nos régions. C’est une erreur puisqu’on a recueilli des noyaux de merisier dans les palafittes de Robenhausen en Suisse, de Mondsee en Autriche, de Lagozza en Italie, du Bourget en France et enfin dans les terrains plus anciens de la période de transition du Mas-d’Azil.

Nul arbre n’a donné plus de variétés que le prunier. Déjà du temps de Pline leur nombre était considérable ; aujourd’hui on en compte plus de 300. On comprend que devant une si grande diversité de prunes on hésite à les déterminer à la seule inspection des noyaux. Ce ne sont pas seulement les pruniers sauvages dont on trouve des vestiges au Mas-d’Azil, ce sont des variétés fort tranchées qui en dérivent. Il y en a de globuleux, d’allongés ; il y en a de petits ; il y en a d’aussi gros que ceux de la prune de Monsieur ou de la reine-Claude. Il v a au moins six variétés de noyaux correspondant à six variétés de pruniers et l’on est bien forcé d’admettre que l’homme les a obtenus par la sélection et la culture. Il possédait donc déjà des notions l’arboriculture dès ces temps lointains et ses arbres fruitiers faisaient partie de sa richesse.

Les botanistes distinguent trois espèces de pruniers ; le prunellier (P. spinosa), déjà mentionné dans un précédent article, le prunier sauvage (P. spinosa), dont les noyaux, qui existent dans l’assise à escargots (fig. 9), avaient été déjà rencontrés dans différents palafittes ; enfin le prunier domestique (P. domestica), qui est la souche de presque toutes nos variétés cultivées. Il croît spontanément dans la Perse septentrionale, l’Anatolie, la Syrie, la Dalmatie et l’Europe méridionale.

Selon Pline le prunier de Damas ou de Syrie aurait été importé de cette région en Italie du temps de Caton l’Ancien. Les botanistes et les horticulteurs n’ont pas manqué d’en conclure qu’il était originaire de l’Orient et que ceux de nos pays avaient la même patrie. Cette déduction semblait légitimée par l’absence de noyaux de prunier cultivé dans les gisements préhistoriques de l’Europe explorés jusque-là ; elle était cependant erronée puisque, dans les deux assises de transition beaucoup de noyaux se rapportent à cette espèce et à ses dérivés (fig. 10 à 14).

Longtemps avant la fondation de Home on mangeait des prunes variées duns le midi de ln. France.

Il est facile maintenant aux lecteurs qui ont suivi notre série d’articles sur la grotte du Mas-d’Azil, de se rendre compte de l’importance des travaux de M. Piette. Ils intéressent la géologie, l’histoire de l’homme, de ses mœurs, de son industrie et même, comme on le voit, la botanique en montrant l’ancienneté, non encore soupçonnée, de nos espèces cultivées [2]


[1Ces illustrations sont extraites du journal l’Antropologie (tome VII n°2), Masson et Cie éditeurs.

[2Toutes les gravures qui accompagnent cet article et les précédents sont extraites du journal l’Antropologie, tome VII, n° 1, Masson et Cie, éditeurs.

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