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Les galets coloriés du Mas-d’Azil : Caractères alphabétiques

Ferdinand Faideau, La Science Illustrée N°492 - 1er Mai 1897

Mis en ligne par Denis Blaizot le samedi 24 septembre 2011

Un certain nombre de caractères figurés sur les cailloux roulés du Mas-d’Azil ont été nommés, par M. Piette, caractères alphabétiques. L’auteur reconnaît lui-même que le mot n’est pas très bien choisi, car ces caractères n’étaient sans doute pas des lettres à l’époque asylienne, bien qu’ils le soient devenus plus tard et qu’on les retrouve dans des alphabets plus récents ; mais il est difficile de trouver un terme plus précis. Le mot caractères alphabétiformes, employé par M. Letourneau dans un article remarqué sur les signes des dolmens, n’est pas beaucoup plus exact, car ces signes n’ont pas la forme d’un alphabet, mais de certaines lettres des alphabets. On peut conserver le mot caractères alphabétiques, à la condition d’appeler alphabet, la collection de tous les signes graphiques faisant partie d’une écriture.

Il est probable qu’à l’origine, quelques symboles comme la croix équilatérale, le cercle pointé, etc., ont constitué seuls l’écriture, limitée alors à la représentation de choses et d’idées religieuses. Plus tard on fi voulu représenter par des caractères toutes sortes d’objets ; les symboles ont, avec les signes pictographiques nouveaux, formé une écriture véritable au sens où nous entendons ce mot maintenant.

Un grand progrès fut réalisé par l’homme. ’le jour où il donna aux caractères un sens syllabique au lieu de leur faire représenter un objet, car le nombre des syllabes est beaucoup moins grand que celui des objets. On put donc réduire le nombre des caractères et l’étude de l’écriture devint plus abordable. Enfin, le progrès qui a consisté à décomposer la syllabe et à en représenter les éléments par des lettres a été le dernier accompli. Il a permis de diminuer encore le nombre des caractères : les lettres, étant, en effet, beaucoup moins nombreuses que les syllabes.

Les signes trouvés sur les galets du Mas-d’Azil représentaient-ils des lettres ou des syllabes, des mots ou mêmes des phrases ? Il est impossible de le savoir dans l’état actuel de la science. Ce n’est pas là, du reste, ce que M. Piette a cherché à établir. Il s’est attaché seulement à démontrer l’immutabilité de forme de certains caractères du Mas-d’Azil à travers les âges. Ils ont été transmis sans modifications, de générations à générations, à travers toutes les révolutions de l’écriture, jusque dans les alphabets phéniciens, grecs et italiotes. Leur signification s’est certainement modifiée plusieurs fois, non leur forme.

Ce genre de recherches étant un peu spécial, nous nous bornerons à résumer rapidement les résultats obtenus. Remarquons d’abord que certains des symboles dont nous avons parlé dans les articles précédents sont devenus des lettres dans d’autres alphabets ; ainsi la croix inscrite dans un cercle est le teth phénicien que l’on retrouve dans l’alphabet grec primitif ; la croix équilatérale représente la syllabe lo dans l’alphabet cypriote ; la croix potencée est le tau grec classique, modification du tau phénicien ; du cercle pointé, les grecs ont fait thêta.

D’autres caractères du Mas-d’Azil font aussi partie des alphabets anciens ; l’un d’eux, semblable à la double croix de Lorraine, ressemble au signe cypriote pa ; un autre au samech phénicien. Une sorte de croissant placé sur un support qui figure sur l’un d’eux est le vau phénicien, d’où les Grecs ont tiré l’upsilon, et les Latins le V ; etc.

La figure 1 représente un galet sur lequel sont peints deux signes ressemblant à deux thêtas grecs de l’écriture cursive. Un caractère semblable se trouva dans une inscription de fusaïole rencontrée à quatre mètres de profondeur, à Hissarlick, par Schliemann. Certains autres caractères asyliens ressemblent à des M gothiques, à des epsilon aux contours adoucis, à un sigma,etc.

La figure 2, présente , à gauche, un caractère compliqué qui parait double et se compose d’un rectangle et d’un trait vertical hasté dont la haste est dirigée vers la droite. Ce trait hasté est le ta cypriote.

A droite, vis-à-vis de lui, est un autre trait hasté dont la haste est dirigée vers là gauche ; il n’existe rien de semblable, ni dans l’écriture phénicienne, ni dans les écritures postérieures. En résumé, neuf signes graphiques du Mas-d’Azil sont identiques à des caractères du syllabaire cypriote ; huit font partie de l’alphabet égéen ; enfin, plusieurs inscriptions de l’Asie Mineure, notamment de la Troade, présentent des caractères pareils aux peintures du Mas-d’Azil. Peut-être des invasions ont-elles porté dans ses régions, à une époque très reculée, l’écriture en usage dans les pays pyrénéens ; peut-être encore l’écriture rudimentaire du Mas-d’Azil a-t-elle été, aux temps préhistoriques, le patrimoine commun des peuples du littoral septentrional de la Méditerranée.

On peut se demander si les hommes de l’âge du renne, ancêtres des asyliens, possédaient déjà des signes graphiques. La réponse n’est pas douteuse.

M. Piette a, dans sa collection, de nombreux matériaux qui permettent de résoudre cette question par l’affirmative ; en particulier, les signes gravés sur une ramure de renne (fig. 3) trouvés dans la grotte de Lorthet, sont probablement de cette nature. D’un autre côté, on voit sur plusieurs belles gravures, des caractères qui sont, sans doute, la signature de l’artiste ou une marque de propriété. Tel est le signe qui, dans la figure 4, rappelle imparfaitement une couronne de comte. Ce n’est pas sans surprise que l’on constate que certaines des lettres de notre alphabet proviennent, après une série de transformations dans le sens plutôt que dans la forme, des signes employés par les troglodytes de l’époque quaternaire.

F. Faideau

Les gravures qui accompagnent cet article et les précédents sont extraites du journal l’Anthropologie. (Masson, éditeur.)