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Le blaireau

Ferdinand Faideau, La Science Illustrée N° 735 – 28 décembre 1901

Mis en ligne par Denis Blaizot le lundi 12 août 2013

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Les blaireaux, à cause de leur corps lourd et massif, de leur marche plantigrade, ont été rangés pendant longtemps parmi les ours ; quelques naturalistes attardés les y placent même encore, mais par le squelette, la dentition, ce sont des mustélidés, c’est-à-dire qu’ils appartiennent au groupe des carnivores puants, moufettes, martes, putois, etc.
D’une manière générale, le blaireau a la taille d’un chien de médiocre grandeur, et sa physionomie rappelle celle du mâtin. Son corps est très bas sur jambes, et il le paraît encore plus qu’il ne l’est réellement, à cause de la longueur des poils qui traînent jusqu’à terre. Les oreilles sont presque cachées dans le poil des côtés de la tête. La queue ne descend guère que jusqu’au milieu des jambes de derrière. Il y a, à chaque patte, cinq doigts armés d’ongles très forts et crochus, propres à fouir la terre. Les poils au corps sont durs, rares, longs et de trois couleurs, blancs, noirs et roux, la proportion de ces trois teintes variant selon les parties où on les observe ; la tête est blanche, excepté le dessous de la mâchoire inférieure et offre deux taches noires longitudinales qui naissent de chaque côté, entre l’extrémité du museau et l’œil, et qui vont en s’élargissant de manière à envelopper l’œil et l’oreille, derrière laquelle elles se terminent ; il y a une large bande blanche sur le milieu du front ; la gorge, la face inférieure du cou, la poitrine, les aisselles, les aines et les quatre jambes sont noires ; les flancs sont d’un blanc sale, tout le restant du corps est d’un gris roussâtre.
Comme tous les animaux élevés en organisation et vivant sous nos climats depuis des siècles, le blaireau a ses partisans et ses détracteurs. Pour les uns, c’est un petit saint, un animal très utile qu’on doit protéger par tous les moyens ; pour d’autres il faut le détruire au plus vite et il ne vaut même pas le coup de fusil qu’on lui tire.
Buffon ne déteste pas le blaireau, et se montre impartial à son égard ; s’il nous montre ses défauts, il ne nous cache pas ses qualités.


« Le blaireau, dit-il, est un animal paresseux, défiant, solitaire, qui se retire dans les lieux les plus écartés, dans les bois les plus sombres, et s’y creuse une demeure souterraine ; il semble fuir la société, même la lumière, et passe les trois quarts de sa vie dans ce séjour ténébreux, d’où il ne sort que pour chercher sa subsistance. »

C’est un personnage peu aimable évidemment, mais enfin

« il n’est ni malfaisant, ni gourmand comme le renard et le loup, il tient son domicile propre et n’y fait jamais ses ordures ; il détruit les mulots, les lézards, les serpents, déterre les nids de guêpes... »


Maurice Engelhard, un des amis du blaireau, prétend que :

« Lorsqu’un blaireau devient vieux, que ses ongles puissants sont usés, que ses crocs sont émoussés ; qu’il ne peut plus subvenir à ses besoins ; les autres blaireaux du canton, plus jeunes et plus ingambes, pourvoient à sa nourriture, et la lui apportent dans son terrier. »


Beau sujet à discours pour le prix Montyon ! Un autre auteur, non pas ami, mais enthousiaste du blaireau, affirme que la cause de la rareté de pros en plus grande de ce carnivore

« est le sybaritisme de l’homme, qui a voulu utiliser, pour son agrément, le poil du blaireau, très fin, très tendre, très souple. N’allez pas croire qu’il s’agisse de quelque objet de toilette féminine. C’est l’autre sexe qui se sert de ce poil ,et précisément pour paraître moins laid. Autrefois, les Figaros faisaient, avec la main, mousser le savon dans le plat à barbe, et c’est avec les doigts qu’ils appliquaient la mousse sur la figure du client. Aujourd’hui tout le monde se savonne la barbe avec un épais pinceau, dont les poils soyeux viennent délicatement caresser le menton. »Mon Dieu, oui ! c’est pour confectionner des pinceaux à barbe qu’on extermine le blaireau.
« À quoi tiennent les destinées ? Si l’homme n’avait pas imaginé la ridicule mode de se raser la figure, s’il avait laissé croître la barbe, s’il n’avait pas la prétention de corriger l’œuvre de la nature. nous verrions encore dans nos campagnes le blaireau accomplir utilement son rôle d’auxiliaire ... Malheureusement tout ce qu’on peut dire en faveur de cette espèce persécutée ne servira il. rien. Les hommes continueront à se raser pour avoir l’air efféminé... ils ont l’air qu’ils méritent. »


Sans être aussi enthousiaste que cet ami du blaireau ... et de la barbe, Brehm, le célèbre naturaliste allemand, professait pour .cet animal une assez vive sympathie.

"Le blaireau, dit-il, est bien le type de l’égoïste : tous les naturalistes sont d’accord à ce sujet. L’on méconnaît généralement les services que cet animal nous rend. De tous nos carnassiers d’Europe, le blaireau est bien le plus inoffensif et cependant on le poursuit avec autant d’acharnement que le loup et le renard, et sans qu’il ait encore trouvé un défenseur. (Pardon ! Voyez plus haut.) On le juge et on le condamne avec sévérité d’après son genre de vie et pourtant il se comporte en somme, très honnêtement. C’est un solitaire chagrin, ennemi des hommes et des autres animaux, et paresseux comme pas un ; ce ne sont certes pas ses qualités qui lui conquerront beaucoup d’amis. Mais, pour moi, je dois avouer que je suis loin de détester le blaireau. »


Toussenel , le spirituel auteur de l’Esprit des bêtes, est loin d’être du même avis. Il a conçu pour notre héros une « effroyable haine ».

« Il existe mille raisons, dit-il, pour faire ranger le blaireau dans la catégorie des bêtes puantes. Il est pourvu de la poche membraneuse ; c’est une mauvaise bête, amie des demeures sombres, plus vorace et presque aussi rusée que le renard, plus carnivore que l’ours, mal douée, comme celui-ci, d’un goût très prononcé pour les fruits et le miel. C’est un pillard acharné du maïs et du raisin, qui se lève fort tard et se couche de grand matin, et qui engloutit en quelques heures, en raison de son omnivoracité et de l’ampleur prodigieuse de ses intestins, une masse incroyable d’aliments. Tout fait ventre au blaireau, poulets, grenouilles, mulots, fruits, céréales. Les poches du voleur à la tire, pris en flagrant délit, un premier jour d’exposition... peuvent seules donner une. idée de la .panse du blaireau, au retour d’une expédition nocturne. »

Entre toutes ces opinions, laquelle choisir ? Où est la vérité ? Probablement entre les opinions extrêmes. Le blaireau peut être utile en certaines régions par la destruction des rongeurs et des reptiles, nuisible en d’autres s’il fait une trop grande consommation de végétaux et de fruits.

Quoiqu’il en soit, donnons une idée un peu plus complète de ses mœurs et de son domicile. Il habite des terriers qu’il creuse lui-même sur le flanc le plus exposé au soleil des collines boisées ; chaque terrier a de 4 à 8 ouvertures ; la pièce principale est le donjon, auquel aboutissent plusieurs couloirs, servant à la ventilation et à la fuite, en cas de danger. Le blaireau creuse la terre avec une rapidité surprenante, en quelques minutes il s’est complètement enseveli. Il passe presque toute sa vie dans sa retraite et n’en sort ordinairement que quand la nuit est tout à fait close.

« Les mœurs nocturnes du blaireau, dit Tschudi, son aversion pour la lumière, la rudesse de son poil, la ténacité de sa peau, et la ténacité plus considérable encore de sa vie, caractérisent cet animal égoïste et abruti. (Encore un qui n’aime pas le blaireau !) N’y aurait-il point, comme à propos de toute individualité animale, un parallèle saisissant à établir entre le caractère de certains personnages et celui du blaireau ? »


La chasse du blaireau est extrêmement difficile en raison de la prudence du personnage.
En France, voici comment on opère d’ordinaire. On se rend la nuit, au moment où l’animal est en promenade, aux abords de son domicile dont on ferme soigneusement les entrées avec de bonnes bourrées d’épines qu’on enfonce solidement et qu’on recouvre de terre. Quand l’affaire a été conduite en silence, le blaireau qui veut rentrer chez lui un peu avant le jour, et qui trouve porte close, n’essaye pas de forcer la consigne, mais se blottit au voisinage, dans le fourré le plus épais, pour y passer le jour. Malheureusement pour lui, sa retraite est bientôt découverte, car sa piste est presque aussi forte que celle du renard. Le blaireau a les jambes trop courtes pour pouvoir Lien courir, les chiens l’atteignent promptement.

« Cependant, dit Toussenel , si la bête ne sait pas courir, elle sait mordre, et j’ai vu des chiens vigoureux et de la plus haute taille tenus en respect par le blaireau, et quitter la partie plutôt que de s’exposer aux atteintes de ses crochets terribles. J’en ai vu d’autres, plus courageux, payer leur audace généreuse de la perte d’une patte ; mais le fusil a bientôt raison de la mauvaise bête. »


C’est une de ces fins de chasse que représente notre gravure. Un blaireau, couché sur le dos, tient tête à trois chiens. L’un d’eux l’a saisi à la gorge, mais le blaireau lui enfonce ses griffes profondément dans l’épaule. La victoire des chiens sera chèrement payée.
Les Allemands ont pour la chasse du blaireau la même passion que les Anglais pour celle du renard, mais ils satisfont leur goût avec plus de simplicité. À l’automne, trois ou quatre chasseurs partent ensemble à la nuit close, armé de bâtons et munis de lanternes ; l’un d’eux porte une fourche, et les autres conduisent en laisse deux bassets et un chien courant bon quêteur. Ils se rendent dans les lieux qu’ils savent habités par des blaireaux et à proximité de leurs terriers ; là ils lâchent leur chien courant qui se met en quête et qui a bientôt rencontré un de ces animaux. On découple les bassets, on rappelle le chien courant et on se met à la poursuite de l’animal qui ne tarde pas à être atteint par les chiens et qui se défend vigoureusement des dents et des griffes. Le chasseur qui porte la fourche la lui met sur le cou, le couche et le maintient à terre pendant que les autres l’assomment à coups de bâton. Si on veut le prendre vivant, on lui enfonce au-dessous de la mâchoire inférieure un crochet de fer emmanché d ’un bâton, on enlève l’animal, on le bâillonne et on le jette dans un sac.

F. FAIDEAU