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Le cabaret des oiseaux

Ferdinand Faideau, La Science Illustrée N°336 - 5 Mai 1894

Mis en ligne par Denis Blaizot le lundi 10 novembre 2014


D’où proviennent les gouttelettes d’eau que l’on remarque sur les feuilles des plantes pendant les fraîches matinées du printemps et du commencement de l’automne ?

— Parbleu, direz-vous, voilà une singulière question ! Le premier enfant venu vous dira que c’est la rosée qui en est la cause, la rosée dont les poètes de tous les pays ont célébré mille fois les gouttelettes tremblantes qui brillent comme des perles à l’extrémité des feuilles. Eh ! mon ami, retournez à l’école, on vous apprendra que la rosée est produite par la condensation de la vapeur d’eau contenue dans l’air au contact des feuilles et de tous les autres corps, quels qu’ils soient, refroidis par la radiation terrestre ; ainsi se couvre de rosée la carafe remplie d’eau fraîche qu’on pose sur une table pendant les chaleurs de l’été.
— D’accord, et je suis tout à fait convaincu par la radiation terrestre, mais je modifie alors ma question. Croyez-vous que la rosée qui recouvre les feuilles, - je ne parle que de celle-là, - soit due entièrement à la condensation de la vapeur d’eau de l’atmosphère ? Je vois que vous êtes plus embarrassé que tout à l’heure, aussi je m’explique. Pendant la journée, surtout en plein soleil, tous les organes des plantes : tige, feuilles, fleurs, fruits, graines, transpirent, c’est-à-dire qu’ils exhalent, sous forme de vapeur, une grande partie de l’eau soutirée au sol par les racines. C’est surtout par les feuilles que la transpiration est active ; vous pourrez vous en assurer en appliquant la main sur une feuille encore attachée à la plante dont elle fait partie et exposée au soleil, vous éprouverez une impression de fraîcheur due à l’évaporation de l’eau de la sève brute.

Au coucher du soleil, celte transpiration cesse presque brusquement, cependant les racines continuent à absorber de l’eau dans le sol, une pression s’établit dans la plante et l’eau sort sous forme de gouttelettes qui perlent à la surface des feuilles et grossissent peu à peu. Ce phénomène cesse quand le soleil est assez haut sur l’horizon et la transpiration sous forme de vapeur reparaît ; mais les gouttes d’eau de la nuit sont encore là réunies à celles qui proviennent de la rosée proprement dite.

— Monsieur le savant, puisque vous répondez sr bien aux questions que vous vous posez, laissez-moi vous interroger à mon tour. Je ne suis pas poète et n’ai jamais comparé à des diamants les gouttes de : rosée, mais j’ai remarqué néanmoins qu’elles sont extrêmement transparentes et semblent parées de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Est-ce un effet de l’imagination ?
— Votre remarque est exacte. L’eau qui provient de la transpiration nocturne de la plante a traversé, dans son long trajet de la racine à jusqu’aux feuilles, un grand nombre de membranes cellulaires qui l’ont filtré, elle est donc d’une limpidité absolue ; de plus elle a dissous une petite quantité des sels et du sucre qu’elle a rencontré sur son chemin, son indice de réfraction est donc plus grand que celui de l’eau ordinaire à laquelle elle ne ressemble pas plus qu’un cristal étincelant à un fragment de verre à vitres.
— Laissez là vos comparaisons prétentieuses et dites-moi plutôt pourquoi les gouttes de rosée sont alignées sur les nervures des feuilles, à peu près à égale distance les unes des autres, les plus volumineuses sur les plus grosses nervures, les moindres sur les plus petites ? Quelle main mystérieuse les dispose ainsi ?
— Je veux qu’à votre tour vous répondiez vous-même aux questions que vous posez. Arrachez ce trèfle qui pousse à vos pieds et plongez-le dans l’eau du ruisseau ; vous voyez que ses feuilles sont couvertes d’une couche argentée, sauf la nervure médiane qui seule est mouillée. Cette couche argentée est de l’air que les feuilles ont la propriété de condenser énergiquement : il les entoure d’une gaine assez épaisse et très adhérente. Mais vous avez laissé le trèfle dans l’eau, voyez, l’air s’est dissout et toute la surface des feuilles, également mouillée, présente un aspect uniforme.
— Je comprends maintenant, et votre couche d’air doit être la main mystérieuse dont je parlais tout à l’heure. Sur toutes les parties protégées par les gaz atmosphériques condensés, la rosée se dépose moins parce que, mauvais conducteurs de lu chaleur, ils opposent un obstacle au refroidissement nocturne ; d’ailleurs, se formerait-elle sur ces parties, elle ne saurait s’y fixer, puisqu’elle ne les mouille pas ; les gouttes glissent donc jusque sur les nervures non recouvertes par la couche d’air et s’alignent comme des rangées de petits verres que viennent boire les oiseaux.
— La feuille humide de rosée, reçoit en effet la visite des oiseaux, mais le soleil a bien vite fait d’évaporer les tremblantes gouttelettes. Heureusement, pour se désaltérer pendant la journée, ils ont les ruisseaux, les flaques d’eau, enfin, ils ont aussi leurs cabarets. Approchons-nous de ces tiges, hautes comme un homme, qui croissent dans ce terrain inculte, et qui sont terminées par des sortes de têtes de loup d’aspect peu engageant ; c’est la Cardère silvestre (Dipsacus silvestris) ou le Cabaret des oiseaux, comme l’appellent avec raison les paysans. Les feuilles opposées deux à deux sont soudées par leur base formant une sorte de réservoir qui entoure la tige et dans lequel s’accumulent la rosée et l’eau provenant des pluies ; ce pied vigoureux en contient certainement près d’un demi-litre. Cette réserve d’eau utile aux oiseaux, est non moins utile à la plante, car les insectes sans ailes qui voudraient aller en manger les fleurs, doivent au préalable grimper le long de la tige, ils en sont fort empêchés par ce lac. D’ailleurs, pendant les chaleurs de l’été, si, loin de toute habitation, une soif ardente vous torturait, avouez que vous n’hésiteriez pas à boire une bonne gorgée d’eau claire à ce cabaret des oiseaux.

Ferdinand Faideau

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