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Les procédés authentiques des alchimistes égyptiens.

Marcellin Berthelot, la Revue Scientifique — 2 octobre 1886

Mis en ligne par Denis Blaizot le jeudi 4 mars 2010


Rien de plus étrange, pour les chimistes de notre temps, que les idées et les prétentions de leurs prédécesseurs et ancêtres scientifiques, les alchimistes. Comment ceux-ci avaient-ils été conduits à s’imaginer qu’ils opéraient réellement la transmutation des métaux, et quelles opérations véritables accomplissaient-ils ? Car ce n’étaient pas de purs rêveurs, et c’est le trésor lentement accumulé de leurs observations qui a servi à établir les fondements de la chimie moderne. Mais leur langage est si obscur, entouré de telles réticences et d’un tel charlatanisme, exprimé dans un symbolisme si caché et si mystique, qu’il était devenu, à la fin du moyen âge, à peu près indéchiffrable. C’est en remontant aux origines que l’on peut espérer le comprendre, ou du moins retrouver les faits réels qu’il était destiné à exprimer. Les manuscrits grecs des alchimistes d’Alexandrie et de Constantinople nous reportent, en effet, à une époque antérieure et nous y trouvons quelques éclaircissements, surtout en ce qui touche leurs doctrines philosophiques ; c’est ce que j’ai tâché de mettre en lumière dans mon ouvrage relatif aux Origines de l’alchimie Alchimie . Mais les pratiques mêmes sont beaucoup plus obscures, et leur déchiffrement exige un travaillent et minutieux. Je crois cependant avoir atteint, à cet égard, des résultats nouveaux, principalement par l’étude des textes conservés dans les papyrus de Leyde, textes qui viennent d’être imprimés par M. Leemans, et dont j’ai donné une traduction française complète, dans le numéro de septembre des Annales de chimie et de physique (p. 18 à 40), en m’aidant pour les commenter des ouvrages de Théophraste, de Dioscoride et de Pline sur la minéralogie, la métallurgie et la matière médicale des anciens. Ces textes jettent un jour tout nouveau sur la question, en montrant avec précision comment les espérances et les doctrines alchimiques sur la transmutation des métaux précieux sont nées des pratiques des orfèvres égyptiens pour les imiter et les falsifier. Je demande aux lecteurs de la Revue scientifique la permission de les mettre au courant de la question, en leur exposant d’abord l’origine des textes dont il s’agit ; puis je résumerai les textes purement magiques, liés de la façon la plus étroite aux textes alchimiques ; ils jettent un jour singulier sur toute une partie de l’histoire des croyances de l’humanité. Je terminerai par le résumé même des recettes purement chimiques.

I.

Les papyrus de Leyde, grecs, démotiques et hiéroglyphiques, proviennent en majeure partie d’une collection d’antiquités égyptiennes, réunies au commencement du XIXe siècle par le chevalier d’Anastasi, vice-consul de Suède à Alexandrie. Il céda, en 1828, cette collection au gouvernement des Pays-Bas. Un grand nombre d’entre eux ont été publiés depuis, principalement par M. Leemans, d’après les ordres du gouvernement néerlandais. Je ne m’occuperai que des papyrus grecs. Ceux-ci forment deux volumes in-4°, l’un de 144 pages, l’autre de 310 pages : celui-ci a paru l’an dernier. Le texte grec y est accompagné par une version latine, des notes et un index, enfin par des planches représentant le fac-similé de quelques lignes ou pages des manuscrits.

Le tome Ier, qui a paru en 1843, est consacré aux papyrus notés A, B, C, jusqu’à U, papyrus relatifs à des procès et à des contrats, sauf deux qui décrivent des songes : ces papyrus sont curieux pour l’étude des mœurs et du droit égyptien ; mais je ne m’y arrêterai pas, pour cause d’incompétence. Je ne m’arrêterai pas non plus dans le tome II au papyrus Y, qui renferme seulement un abécédaire, ni au papyrus Z, trouvé à Philæ, très postérieur aux autres ; car il a été écrit en l’année 391 de notre ère et roule sur un sujet tout à fait étranger.

Mais il convient d’étudier avec soin les papyrus V, W et X. À la vérité, les deux premiers sont surtout magiques et gnostiques. Mais ces trois papyrus sont associés entre eux étroitement, par le lieu où ils ont été trouvés et même par certains renvois du papyrus X, purement alchimique, au papyrus V, spécialement magique. L’histoire de la magie et du gnosticisme est étroitement liée à celle des origines de l’alchimie Alchimie  : les textes actuels fournissent, à cet égard, de nouvelles preuves à l’appui de ce que nous savions déjà. Le dernier papyrus est spécialement chimique. J’en examinerai les recettes avec plus de détail, en en donnant au besoin la traduction, autant que j’ai pu réussir à la rendre intelligible.

Le papyrus X est d’autant plus précieux que c’est le plus ancien manuscrit aujourd’hui connu, où il soit question d’alchimie Alchimie , car il remonte à la fin du lVe siècle de notre ère.

Ce serait donc là l’un de ces vieux livres d’alchimie Alchimie des Égyptiens sur l’or et l’argent, brûlés par Dioclétien vers 290, « afin qu’ils ne pussent s’enrichir par cet art et en tirer la source de richesses qui leur permissent de se révolter contre les Romains ». — Cette destruction systématique est attestée par les chroniqueurs byzantins et par les actes de Saint-Procope [1] ; elle est conforme à la pratique du droit romain pour les livres magiques, pratique qui a amené la destruction de tant d’ouvrages scientifiques au moyen âge. Heureusement que le papyrus de Leyde y a été soustrait et qu’il nous permet de comparer jusqu’à un certain point, et par un texte absolument authentique, les connaissances des Égyptiens du IIIe siècle avec celles des alchimistes gréco-égyptiens, dont les ouvrages sont arrivés jusqu’à nous par des copies beaucoup plus modernes. Les unes et les autres sont liées étroitement avec les renseignements fournis par Dioscoride, par Théophraste et par Pline sur la minéralogie et la métallurgie des anciens ; ce qui paraît indiquer que plusieurs de ces recettes remontent aux débuts de l’ère chrétienne. Elles sont peut-être même beaucoup plus anciennes, car les procédés techniques se transmettent d’âge en âge. Leur comparaison avec les notions aujourd’hui acquises sur les métaux égyptiens [2], d’une part, et avec les descriptions alchimiques proprement dites, d’autre part, confirme et précise nos .inductions précédentes, sur le passage entre ces deux ordres de notions.

Le nom même de l’un des plus vieux alchimistes, Phiménas ou [3], se retrouve à la fois dans le Papyrus et dans le pseudo-Démocrite, comme celui de l’auteur de recettes à peu près identiques.

Étrange destinée de ces papyrus ! Ce sont les carnets d’un artisan faussaire et d’un magicien charlatan, conservés à Thèbes, probablement dans un tombeau, ou plus exactement dans une momie. Après avoir échappé, par hasard, aux destructions systématiques des Romains, à des accidents de tout genre pendant quinze siècles, et, chose plus grave peut-être, aux mutilations intéressées des fellahs marchands d’antiquités, ces papyrus nous fournissent aujourd’hui un document sans pareil pour apprécier, à la fois, les procédés industriels des anciens relatifs aux alliages, leur état psychologique et leurs préjugés mêmes, relativement à la puissance de l’homme sur la nature. La concordance presque absolue de ces textes avec certains de ceux des alchimistes grecs vient, je le répète, appuyer par une preuve authentique ce que nous pouvions déjà induire sur l’origine de ces derniers et sur l’époque de leur composition. En même temps la précision de certaines des recettes communes aux deux ordres de documents, recettes applicables encore aujourd’hui et qui se retrouvent dans le Manuel Roret pour les orfèvres, opposée à la chimérique prétention de faire de l’or, ajoute un nouvel étonnement à notre esprit. Comment nous rendre compte de l’état intellectuel et mental des hommes qui pratiquaient ces recettes frauduleuses, destinées à tromper les autres par de simples apparences, et qui avaient cependant fini par se faire illusion à eux-mêmes et par croire réaliser, à l’aide de quelque rite mystérieux, la transformation effective de ces alliages semblables à l’or en un or véritable ?

II.

Décrivons avec soin ces trois papyrus magiques et alchimiques. Le papyrus V est bilingue, grec et démotique ; il est long de 3m,60, haut de 24 centimètres ; le texte démotique y occupe 22 colonnes, longues chacune de 30 à 35 lignes. Le texte grec y occupe 17 colonnes de longueur inégale.

Le commencement et la fin sont perdus. Il paraît avoir été trouvé à Thèbes. Il a été écrit vers le IIIe siècle, d’après le style et la forme de l’écriture, comme d’après l’analogie de son contenu avec les doctrines gnostiques de Marcus. Le texte grec est peu soigné, rempli de répétitions, de solécismes, de changements de cas, de fautes d’orthographe attribuables au mode de prononciation locale, telles que \alpha i pour  \epsilon et réciproquement ;  \epsilon i pour i , \nu pour o i, etc. Il contient des formules magiques : recettes pour philtre, pour incantations et divinations, pour procurer des songes. Ces formules sont remplies de mots barbares ou forgés à plaisir et analogues à celles qu’on lit dans Jamblique (de Mysteriis Egyptiorum) et chez les gnostiques. Donnons seulement l’incantation suivante qui ne manque pas de grandeur :

Les portes du ciel sont ouvertes ;
Les portes de la terre sont ouvertes
La route de la mer est ou verte ;
La route des fleuves est ouverte ;
Mon esprit a été entendu par tous les dieux et les génies ;
Mon esprit a été entendu par l’esprit du ciel ;
Mon esprit a été entendu par l’esprit de la terre ;
Mon esprit a été entendu par l’esprit de la mer ;
Mon esprit a été entendu par l’esprit des fleuves.

Ce texte rappelle le refrain d’une tablette cunéiforme citée par F. Lenormant, dans son ouvrage sur la magie chez les Chaldéens :

Esprit du ciel, souviens- toi ;
Esprit de la terre, souviens-toi.

Dans le papyrus actuel on retrouve la trace des vieilles doctrines égyptiennes, défigurées par l’oubli où elles commençaient à tomber. Les noms juifs, tels que Jao, Sabaoth, Adonaï, Abraham, etc., celui de l’Abraxa, le rôle de l’anneau magique dont la pierre porte la figure du serpent qui se mord la queue, anneau qui procure gloire, puissance et richesse, le rôle prépondérant attribué au nombre sept, « nombre de lettres du nom de Dieu, suivant l’harmonie des sept tons », l’invocation du grand nom de Dieu, la citation des quatre bases et des quatre vents : tout cela rappelle les gnostiques et spécialement les sectateurs de Marcus au IIIe siècle de notre ère. Les pierres gravées de la Bibliothèque nationale de Paris portent de même la figure du serpent Ouroboros, avec les sept voyelles et divers signes cabalistiques [4] du même ordre. Le nom de Jésus ne figure qu’une seule fois dans le papyrus, au milieu d’une formule magique et sans attribution propre. Le papyrus n’a donc point d’attaches chrétiennes. Par contre, les Égyptiens, les Grecs et les Hébreux sont fréquemment rapprochés et mis en parallèle dans les invocations, ce qui est caractéristique. Signalons aussi le nom des Parthes, qui disparurent avant le milieu du IIIe siècle de notre ère et dont il n’est plus question ultérieurement : il figure dans le papyrus V, aussi bien que dans un des écrits de l’alchimiste Zozime. Plusieurs auteurs sont cités dans le papyrus : mais ils appartiennent au même genre de littérature. Les uns, tels que Zminis le Tentyrite, Agathoclès et Urbicus sont des magiciens, inconnus ailleurs. Mais Apollo Béchès (Horus l’Épervier ou Pébéchius), Ostanès et Démocrite figurent déjà à ce même titre dans Pline l’Ancien et ils jouent un grand rôle chez les alchimistes, Au contraire, Agathedémon n’est pas encore évhémérisé et transformé en un écrivain, comme chez ces derniers : c’est toujours la divinité « au nom magique de laquelle la terre accourt, l’enfer est troublé, les fleuves, la mer, les lacs, les fontaines sont frappées de congélation, les rochers se brisent ; celle dont le ciel est la tête, l’éther le corps, la terre les pieds, et que l’Océan environne ». Il y a là un indice d’antiquité plus grande.

Trois passages méritent une attention spéciale pour l’histoire de la science, ce sont : la sphère de Démocrite, astrologico-médicale ; les noms secrets donnés aux plantes par les scribes sacrés, et les recettes alchimiques. Le mélange de ces notions, dans le même papyrus, avec les incantations et recettes magiques, est caractéristique.

La sphère de Démocrite représente l’œuvre de l’un de ces iatromathematici dont parlent les auteurs annciens : ils prédisaient l’issue des maladies par l’astrologie. Horapolion (l, 38) cite ce genre de calculs. J’ai retrouvé plusieurs figures analogues dans les manuscrits alchimiques et astrologiques de la Bibliothèque nationale. Donnons d’abord le texte du papyrus V.

Sphère de Démocrite, pronostic de vie et de mort. Sache sous quelle lune (dans quel mois) le malade s’est alité et le nom de sa nativité [5]. Ajoute le calcul de la lune [6], et vois combien il y a de fois trente jours, prends le reste et cherche dans la sphère : si le nombre tombe dans la partie supérieure, il vivra ; si c’est dans la partie inférieure, il mourra.

La sphère est représentée ici par un tableau qui contient les trente premiers nombres (nombre des jours du mois), rangés sur trois colonnes et d’après un certain ordre. La partie supérieure contient trois fois six nombres ou dix-huit ; la partie inférieure en renferme trois fois quatre ou douze.

Le mot sphère répond à la forme circulaire qui devait être donnée au tableau, comme on le voit dans certains manuscrits. Il existait en Égypte un grand nombre de tableaux analogues. Ainsi, dans le manuscrit 2327 de la Bibliothèque nationale, consacré à la collection des alchimistes, on trouve au folio 293 (verso) l’instrument d’Hermès trismégiste, renfermant 35 nombres partagés en trois lignes : « On compte depuis le lever de l’étoile du Chien (Sothi ou Sirius), c’est-à-dire depuis Épiphi, 25 juillet, jusqu’au jour de son coucher ; on divise le nombre ainsi obtenu par trente-six [7] et on cherche le reste dans la table. » Certains des nombres représentent la vie, d’autres la mort, d’autres le danger du malade. C’est un principe de calcul différent.

Dans le manuscrit grec 2419 de la Bibliothèque nationale, collection astrologico-magique et alchimique, il y a deux tableaux de ce genre, plus voisins de la sphère de Démocrite, tous deux circulaires et attribués au vieil astrologue Pétosiris, qui avait déjà autorité du temps d’Aristophane.

L’un d’eux, dédié (fol. 32) par Pétosiris au roi Necepso [8], se compose d’un cercle représenté entre deux tableaux verticaux. Les tableaux renferment le comput des jours de la lune ; le cercle principal renferme un autre cercle plus petit, partagé en quatre quadrants. Entre les deux cercles concentriques se trouvent les mots grande vie, petite vie, grande mort, petite mort. En haut et en bas : vie moyenne, mort moyenne. Ces mots s’appliquent à la probabilité de la vie ou de la mort du malade. Les nombres de 1 à 29 sont distribués dans les quatre quadrants, sur une colonne verticale moyenne formant diamètre.

L’autre cercle de Pétosiris (folio 156), dédié aussi au très honoré roi Necepso, porte extérieurement et en haut : Levant, entre les mots grande vie, petite vie ; en bas : Couchant, entre les mots grande mort, petite mort ; mots précisés par les inscriptions contenues entre les deux cercles concentriques :

Eu haut : « guérissent de suite - guérissent en 7 jours. »
En bas : « meurent de suite - meurent en sept jours. »

Les nombres de 1 à 30 sont distribués suivant les huitièmes de circonférence et dans la colonne verticale moyenne.

Quant aux bases et procédés de calcul, il est inutile de nous y arrêter. Mais il m’a paru de quelque intérêt de rapprocher ces divers tableaux et cercles de la sphère du papyrus V. On voit en même temps, par une nouvelle preuve, comment le nom de Démocrite, dans l’Égypte hellénisante, était devenu celui du chef d’une école d’astrologues et de magiciens, conformément aux traditions que j’ai exposées et discutées ailleurs.

Les noms sacrés des plantes donnent lieu à des rapprochements analogues entre le papyrus, les écrits alchimiques et l’ouvrage, tout scientifique d’ailleurs, de Dioscoride, Voici le texte du papyrus (V, col. 12 fin et col. 13).

Interprétation tirée des noms sacrés, dont se servaient les scribes sacrés, afin de mettre en défaut la curiosité du vulgaire. Les plantes et les autres choses, dont ils se servaient pour les images des dieux, ont été désignés par eux de telle sorte que, faute de les comprendre, on faisait un travail vain en suivant une fausse route. Mais nous en avons tiré l’interprétation de beaucoup de descriptions et renseignements cachés.

Suivent 37 noms de plantes, de minéraux, etc. : les noms réels étant mis en regard des noms mystiques. Ceux-ci sont tirés du sang, de la semence, des larmes, de la bile, des excréments et des divers organes (tête, cœur, os, queue, poils, etc.) des dieux égyptiens grécisés (Héphaistos, Hermès, Vesta, Soleil, Chronos, Hercule, Ammon, Mars) ; des animaux (serpent, ibis, cynocéphale, porc, crocodile, lion, taureau, épervier), enfin de l’homme et de ses diverses parties (tête, œil, épaule). La semence et le sang y reparaissent surtout continuellement : sang de serpent, sang d’Héphaistos , sang de Vesta, sang de l’œil, etc. : semence de lion, semence d’Hermès, semence d’Ammon, os d’ibis, os de médecin, etc., etc. Or cette nomenclature bizarre se retrouve dans Dioscoride. En décrivant les plantes et leurs usages dans sa Matière médicale, il donne les synonymes des noms grecs en langues latine, égyptienne, dacique, gauloise, etc., synonymie qui contient de précieux renseignements. On y voit figurer, en outre, les noms tirés des ouvrages qui portaient les noms d’Ostanès, de Zoroastre, de Pythagore, de Pétésis, auteurs également cités par les alchimistes et par les Geoponica. On y lit spécialement les noms donnés par les prophètes, c’est-à-dire par les scribes sacerdotaux de l’Égypte : j’ai relevé 54 de ces noms, formés précisément suivant les mêmes règles que les noms sacrés du papyrus : sang de Mars, d’Hercule, d’Hermès, de Titan, d’homme, d’ibis, de chat, de crocodile, sang de l’œil, semence d’Hercule, d’Hermès, de chat ; œil de Piton ; queue de rat, de scorpion, d’ichneumon ; ongle de rat, d’ibis j larmes de Junon, etc.

Il existe encore dans la nomenclature botanique populaire plus d’un nom de plante de cette espèce : œil de bœuf, dent de lion, langue de chien, etc., lequel remonte peut-être jusqu’à ces vieilles dénominations symboliques [9]. Le mot de sang-dragon désigne aujourd’hui la même drogue que du temps de Pline et de Dioscoride. Ces dénominations offraient, dès l’origine, bien des variantes.

Un seul nom se trouve à la fois dans le papyrus et dans Dioscoride, c’est celui de l’Anagallis, désigné par le mot : sang de l’œil.

On voit que les nomenclatures des botanistes d’alors ne variaient pas moins que celles de notre temps, alors même qu’elles procédaient de conventions symboliques communes, comme celles des prophètes égyptiens. Quelques-uns de ces mots symboliques ont passé aux alchimistes, mais avec un sens différent ; tels sont les noms : semence de Vénus, pris pour fleur de cuivre ; bile de serpent, pris pour mercure ; Osiris, pris pour plomb (ou soufre) ; lait de la vache noire, pris pour mercure tiré de son sulfure. Dans le papyrus et dans Dioscoride, on trouve les mêmes mots, mais avec une autre signification. Tout ceci concourt à reconstituer le milieu intellectuel et les sources troublées où a eu lieu l’éclosion des premières théories chimiques.

Arrivons aux quelques notions de cette science dont le papyrus V conserve la trace. Elles se bornent à une recette d’encre en une ligne et à un procédé pour affiner l’or.

Le procédé pour affiner l’or ne manque pas d’intérêt ; il est cité dans une préparation sur la coloration de l’or, donnée dans le papyrus X alchimique, ce qui tend à établir la connexité des deux papyrus. En second lieu, il se trouve transcrit entre une formule pour demander un songe et la description d’un anneau magique qui donne le bonheur ; ce qui montre bien le milieu intellectuel d’alors : les mêmes personnes pratiquaient la magie et la chimie. Enfin ce procédé renferme une recette intéressante par sa similitude avec un procédé donné dans Pline et par la ressemblance de l’une et de l’autre avec la méthode connue sous le nom de cément royal, par laquelle on séparait autrefois l’or et l’argent.

Voici les paroles de Pline (Rist. nat., XXXIII, 25).

On torréfie l’or dans un vase de terre avec deux fois son poids de sel et trois fois son poids de misy, puis on répète l’opération avec 2 parties de sel et 1 partie de la pierre appelée schiste. De cette façon, il donne des propriétés actives aux substances chauffées avec lui, tout en demeurant pur et intact. Le résidu est une cendre que l’on conserve dans un vase de terre.

Pline ajoute que l’on emploie ce résidu comme remède. En fait, il devait contenir les métaux étrangers à l’or, sous forme de chlorure ou d’oxychlorure. Renfermait-il aussi un sel d’or ? A la rigueur, il se pourrait que le chlorure de sodium, en présence des sels basiques de peroxyde de fer, ou même du bioxyde de cuivre, dégageât du chlore susceptible d’attaquer l’or métallique ou allié, en formant du chlorure d’or. Mais la chose n’est pas démontrée. En tout cas, l’or se trouve affiné dans l’opération précédente.

C’est en effet ce que montre la comparaison de ce texte avec la description du départ par cémentation, exposé par Macquer (Dictionnaire de chimie, 1778). Il s’agit du problème, fort difficile, qui consiste à séparer l’or de l’argent par voie sèche. On y parvient aujourd’hui aisément par la voie humide, qui remonte au XVIIe siècle. Mais elle n’était pas connue auparavant. Voici la description donnée par Macquer du cément royal, usité autrefois dans la fabrication des monnaies. On prend 4 parties de briques pilées et tamisées, 1 partie de vitriol vert, calciné au rouge, 1 partie de sel commun ; on en fait une pâte ferme que l’on humecte avec de l’eau ou de l’urine. On la stratifie avec des lames d’or minces dans un pot de terre ; on lute le couvercle et on chauffe à un feu modéré pendant vingt-quatre heures, en prenant garde de fondre l’or. On répète au besoin l’opération. En procédant ainsi, l’argent et les autres métaux se dissolvent dans le chlorure de sodium, avec le concours de l’action oxydante et, par suite, chlorurante, exercée par l’oxyde de fer dérivé du vitriol, tandis que l’or demeure inattaqué. Ce procédé était même employé, d’après Macquer, par les orfèvres, qui ménageaient l’action de façon à changer la surface d’un bijou en or pur, tandis que la masse centrale demeurait à bas titre.

Il est facile de reconnaître la similitude de ce procédé avec la recette de Pline et celle du papyrus égyptien.

Le papyrus W fournit plus spécialement des lumières sur les relations entre la magie et le gnosticisme juif. Il est formé de 7 feuillets et demi, haut de 0,27m, large de 0,32m. Il renferme 25 pages de texte en lettres onciales, quelques-unes cursives, chacune de 52 à 31 lignes, parfois moins. Il remonte au IIIe siècle et se rattache fort étroitement aux doctrines de Marcus et des Carpocratiens. Il est tiré principalement des ouvrages apocryphes de Moïse écrits à cette époque ; il cite, parmi ces ouvrages, la Monade, le Livre secret, la Clef, le Livre des archanges, le Livre lunaire, peut-être aussi un Livre sur la loi, le Ve livre des Ptolémaïques, le livre Panarétos : ces derniers donnés sans nom d’auteur. Tous ces ouvrages sont congénères et probablement contemporains de la Chimie domestique de Moise, dont j’ai retrouvé des fragments étendus dans les alchimistes grecs : c’est la même famille d’apocryphes. Le titre même énoncé à la première ligne du papyrus, « livre sacré appelé Monas, le huitième de Moïse, sur le nom saint », est tout à fait conforme aux doctrines des gnostiques carpocratiens, pour lesquels Monas était le grand Dieu ignoré. Le grand nom ou le saint nom possède des vertus magiques ; il rend invisible, il attire la femme vers l’homme, il chasse le démon, il guérit les convulsions, il arrête les serpents, il calme la colère des rois, etc. Le nombre sept joue ici, comme dans toute cette littérature, un rôle prépondérant : il est subordonné à celui des planètes divines, à chacune desquelles est consacrée une plante et un parfum spécial.

Sans nous arrêter aux formules d’incantation et de conjuration, farcies de mots barbares, nous pouvons relever, au point de vue des analogies historiques, la mention du serpent qui se mord la queue et celle des sept voyelles entourant la figure du crocodile à tête d’épervier, sur lequel se tient le Dieu polymorphe. C’est encore là une figure toute pareille à celles qui sont tracées sur les pierres gravées de la Bibliothèque nationale. Citons aussi la mention de l’Agathodemon ou serpent divin : « le ciel est ta tête, l’éther ton corps, la terre tes pieds et l’eau t’environne ; tu es l’Océan qui engendre tout bien et nourrit la terre habitée », J’y relève, en passant, quelques mots pris dans un sens inaccoutumé : tel est le « nitre tétragonal » (p. 85), sur lequel on doit écrire des dessins et des formules compliquées. Ce n’était assurément pas notre salpêtre, ni notre carbonate de soude, qui ne se prêteraient guère à de pareilles opérations. Le sulfate de soude fournirait peut-être des lames suffisantes ; mais il est plus probable qu’il s’agit ici d’un sel insoluble, suffisamment dur, tel que le carbonate de chaux (spath calcaire), ou le sulfate de chaux, peut-être le feldspath, car il est question plus loin de lécher et de laver deux de ses faces (Papyri, t. II, p. 91) ; il Y a là une énigme. Sur ce nitre, on écrit avec une encre faite des sept fleurs et des sept aromates (Papyri, t. II, p. 90, 99). On doit y peindre une « stèle » sacrée renfermant l’invocation suivante :

Je t’invoque, toi, le plus puissant des dieux, qui a tout créé ; toi, né de toi-même, qui vois tout, sans pouvoir être vu. Tu as donné au soleil la gloire et la puissance. A ton apparition, le monde a existé et la lumière a paru. Tout t’est soumis, mais aucun des dieux ne peut voir ta forme, parce que tu te transformes dans toutes ..... Je t’invoque sous le nom que tu possèdes dans la langue des oiseaux, dans celle des hiéroglyphes, dans celle des Juifs, dans celle des Égyptiens, dans celle des cynocéphales ... dans celle des éperviers, dans la langue hiératique...

Ces divers langages mystiques reparaissent un peu plus loin, après une invocation à Hermès et en tête d’un récit gnostique de la création, que je reproduis en l’abrégeant, afin de donner une idée plus complète de ce genre de littérature qui a eu un rôle historique si considérable.

Le Dieu aux neuf formes te salue en langage hiératique .... et ajoute : je te précède, Seigneur. Ce disant, il applaudit trois fois. Dieu rit : cha, cha, cha, cha, cha, cha, cha (sept fois), et Dieu ayant ri, naquirent les sept dieux qui comprennent le monde ; car ce sont eux qui apparurent d’abord. Lorsqu’il eut éclaté de rire, la lumière parut et éclaira tout ; car le Dieu naissait sur le monde et sur le feu. Bessun , berithen, bério.

Il éclata de rire pour la seconde fois. Tout était eau. La terre, ayant entendu le son, s’écria, se courba, et l’eau se trouva partagée en trois. Le Dieu apparut, celui qui est proposé à l’abime ; sans lui l’eau ne peut ni croître ni diminuer.

Au troisième éclat de rire de Dieu apparaît Hermès. Au cinquième, le destin tenant une balance et figurant la justice. Son nom signifie la barque de la révolution céleste : autre réminiscence de la vieille mythologie égyptienne. Puis vient la querelle d’Hermès et du destin, réclamant chacun pour soi la justice. Au septième rire, l’âme nait, puis le serpent Python qui prévoit tout.

J’ai cité, eh l’abrégeant, tout ce travestissement gnostique du récit biblique des sept jours de la création, afin d’en montrer la grande ressemblance avec la Pis lis Sophia et les textes congénères, et pour mettre en évidence le milieu dans lequel vivaient et pensaient les premiers alchimistes.

III.

Nous allons maintenant examiner le papyrus X, le plus spécialement chimique : il témoigne d’une science des alliages et colorations métalliques fort subtile et fort avancée, science qui avait pour but la fabrication et la falsification des matières d’or et d’argent : à cet égard, il ouvre des jours nouveaux sur l’origine de l’idée de la transmutation des métaux. Non seulement l’idée est analogue ; mais les pratiques exposées dans ce papyrus sont les mêmes, comme je l’établirai, que celle des plus vieux alchimistes, tels que le pseudo-Démocrite. Cette démonstration est de la plus haute importance pour l’étude des origines de l’alchimie Alchimie . Elle établit en effet que ces origines ne sont pas fondées sur des imaginations purement chimériques, comme on l’a cru quelquefois ; mais elles reposaient sur des pratiques positives et des expériences véritables, à l’aide desquelles on fabriquait des imitations d’or et d’argent. Tantôt le fabricant se bornait à tromper le public, sans se faire illusion sur ses procédés : c’est le cas de l’auteur des recettes du papyrus. Tantôt, au contraire, il ajoutait à son art l’emploi des formules magiques ou des prières, et il devenait dupe de sa propre industrie.

Les définitions du mot « or » dans le lexique alchimique grec, qui fait partie des vieux manuscrits, sont très caractéristiques : elles sont au nombre de trois que voici : « On appelle or le blanc et le jaune et le matières dorées à l’aide desquelles on fabrique les teintures solides. » Et ceci : l’or, « c’est la pyrite, et la cadmie et le soufre ». Ou bien encore, l’or, « ce sont tous les fragments et lamelles jaunies et divisées et amenées à perfection », On voit que le mot « or » pour les alchimistes, comme pour les orfèvres des papyrus de Leyde, et j’ajouterai même, à certains égards, pour les orfèvres et les peintres d’aujourd’hui, avait un sens complexe : il servait à exprimer l’or vrai d’abord, puis l’or à bas titre, les alliages à teinte dorée, tout objet doré à la surface, toute matière couleur d’or, naturelle ou artificielle. Une certaine confusion analogue règne même de nos jours, dans le langage courant ; mais elle n’atteint pas le fond des idées, comme elle le fit autrefois. Cette extension de la signification des mots était en effet commune chez les anciens ; le nom de l’émeraude et celui du saphir, par exemple, étaient appliqués par les Égyptiens aux pierres précieuses et vitrifications les plus diverses [10]. De même que l’on imitait l’émeraude et le saphir naturel, on imitait l’or et l’argent. En raison des notions fort confuses que l’on avait alors sur la constitution de la matière, on crut pouvoir aller plus loin et on s’imagina y parvenir par des artifices mystérieux. Mais, pour atteindre le but, il fallait mettre en œuvre les actions lentes de la nature et celles d’un pouvoir surnaturel.

« Apprends, ô ami des Muses, dit Olympiodore, auteur alchimique du commencement du Ve siècle de notre ère, apprends ce que signifie le mot économie [11] et ne va pas croire, comme le font quelques-uns, que l’action manuelle seule est suffisante : non, il faut encore celle de la nature, et une action supérieure à l’homme. » Et ailleurs : « Pour que la composition se réalise exactement, demandez par vos prières à Dieu de vous enseigner, dit Zozime ; car les hommes ne transmettent pas la science ; ils se jalousent les uns les autres, et l’on ne trouve pas la voie..... Le démon Ophiuchus entrave notre recherche, rampant de tous côtés et amenant tantôt des négligences, tantôt la crainte, tantôt l’imprévu, en d’autres occasions les afflictions et les châtiments, afin de nous.faire abandonner l’œuvre. » De là la nécessité de faire intervenir les prières et les formules magiques, soit pour conjurer les démons ennemis, soit pour se concilier la divinité.

Tel était le milieu scientifique et moral, au sein duquel les croyances à la transmutation des métaux se sont développées : il importait de le rappeler. Mais il est du plus grand intérêt, à mon avis, de constater quelles étaient les pratiques réelles, les manipulations positives des opérateurs. Or ces pratiques nous sont révélées par le papyrus de Leyde, sous la forme la plus claire, et en concordance avec les recettes du pseudo-Démocrite et d’Olympiodore. Il y a donc lieu d’étudier avec détail les recettes du papyrus, qui contient la forme première de tous ces procédés. et doctrines. Dans le pseudo-Démocrite, et plus encore dans Zozime, elles sont déjà compliquées par des imaginations mystiques ; puis sont venus les commentateurs qui ont amplifié de plus en plus la partie mystique, en obscurcissant ou éliminant la partie pratique, à la connaissance exacte de laquelle ils étaient souvent étrangers. Les plus vieux textes, comme il arrive souvent, sont ici les plus clairs.

Le papyrus X a été trouvé aussi à Thèbes, sans doute avec les deux précédents car la recette 15 s’en réfère au procédé d’affinage de l’or, cité dans le papyrus V. Il est formé de dix grandes feuilles, hautes de 0m,30, larges de 0m,34, pliées en deux dans le sens de la largeur. Il contient seize pages d’écriture de vingt-huit à quarante-sept lignes, en majuscules de la fin du me siècle. Il renferme soixante-quinze formules de métallurgie, destinées à composer des alliages, en vue de la fabrication des coupes, vases, images et autres objets d’orfèvrerie ; à souder ou à colorer superficiellement les métaux ; à en essayer la pureté, etc., formules disposées sans ordre et avec de nombreuses répétitions. Il y a en outre quinze formules pour faire des lettres d’or ou d’argent, sujet connexe avec le précédent. Le tout ressemble singulièrement au carnet de travail d’un orfèvre, opérant tantôt sur les métaux alliés ou falsifiés. Ces textes sont remplis d’idiotismes, de fautes d’orthographe et de fautes de grammaire : c’est bien là la langue pratique d’un artisan. Ils offrent d’ailleurs le cachet d’une grande sincérité, sans ombre de charlatanisme, malgré l’improbité professionnelle des recettes. Puis viennent onze recettes pour teindre les étoffes en couleur pourpre ou en couleur glauque. Le papyrus se termine par dix articles tirés de la matière médicale de Dioscoride, relatifs aux minéraux mis en œuvre dans les recettes précédentes.

On voit par cette énumération que le même opérateur pratiquait l’orfèvrerie et la teinture des étoffes précieuses. Mais il semble étranger à la fabrication des émaux, vitrifications, pierres précieuses artificielles. Du moins aucune mention n’en est faite dans ces recettes, quoique ce sujet soit longuement traité dans les écrits des alchimistes. Le papyrus X ne s’occupe d’ailleurs que des objets d’orfèvrerie fabriqués avec les métaux précieux ; les armes, les outils et autres gros ustensiles, ainsi que les alliages correspondants ne figurent pas ici.

Les recettes relatives aux métaux sont inscrites sans ordre à la suite les unes des autres. Cherchons-en d’abord les caractères généraux.

En les examinant de plus près, on reconnait qu’elles ont été tirées de divers ouvrages ou traditions. En effet, les unités auxquelles se rapportent ces compositions . métalliques sont différentes, quoique spéciales pour chaque recette. L’écrivain y parle tantôt de mesures précises, telles que les mines, statères, drachmes, etc. (le mot drachme ou le mot statère étant employé de préférence) ; tantôt il se sert du mot partie ; tantôt enfin du mot mesure.

La teinture métaux est désignée par plusieurs mots distincts et représente tantôt la fabrication d’un alliage, coloré dans toute sa masse, tantôt une dorure ou une argenture superficielle, tantôt la coloration par enduits ou vernis ne renfermant ni or ni argent.

Nous avons affaire, je le répète, à plusieurs collections de recettes de dates et d’origines diverses, mises bout à bout.

Les recettes mêmes offrent une grande diversité dans le mode de rédaction : les unes sont les descriptions minutieuses de certaines opérations : mélanges et décapages, fontes successives, avec emploi de fondants divers. Dans d’autres, les proportions seules des métaux primitifs figurent avec l’énoncé sommaire des opérations, les fondants eux-mêmes étant omis. Par exemple, on lit : le plomb et l’étain sont purifiés par la poix et le bitume ; ils sont rendus solides par l’alun, le sel de Cappadoce et la pierre de magnésie jetés à la surface. Dans certaines recettes on n’indique même que les proportions des ingrédients, voire même de quelques-uns seulement, sans aucune mention des opérations.

Ceci ressemble beaucoup à des notes de praticiens, destinées à conserver seulement le souvenir d’un point essentiel, le reste étant confié à la mémoire.

Les recettes finales : asèm égyptien, d’après Phiménas le Saïte, le même que Pamménès, prétendu précepteur de Démocrite chez les alchimistes grecs ; eau de soufre j dilution de l’asèm, etc., ont au contraire un caractère dé complication spéciale qui rappelle les allchimistes ; aussi bien que les signes planétaires de l’or et de l’argent, inscrits dans la dernière recette qui renferme le plus vieil exemple connu de cette notation symbolique.

Le papyrus renferme onze recettes de teinture en pourpre, sur lesquelles je ne m’arrêterai pas ; dix articles tirés de la matière médicale de Dioscoride, auteur contemporain de l’ère chrétienne, et quatre-vingt-dix articles relatifs aux métaux, qui sont la partie la plus originale du manuscrit.

Une mention spéciale est due tout d’abord à la substance appelée eau de soufre ou eau divine, substance qui possède un rôle-énorme chez les alchimistes, lesquels jouent continuellement sur le double sens de ce mot. Cette liqueur est désignée dans le lexique alchimique sous le nom de bile de serpent, dénomination qui y est attribuée à Pétésis, seul auteur cité dans ce lexique et qui figure aussi dans Dioscoride. C’est donc l’un des auteurs de cette nomenclature prophétique singulière dont j’ai déjà parlé. Pétésis, ainsi que Phimenas ou Pamménès, auteur cité à la fois dans le papyrus et dans le pseudo-Démocrite, représentent deux personnages réels, deux de ces prophètes ou prêtres chimistes qui ont fondé notre science. L’eau de soufre apparaît pour la première fois dans le papyrus X.

Voici la traduction du texte :

lnvention de l’eau de soufre. Prenez une poignée de chaux et autant de soufre en poudre fine ; placez-les dans un vase, ayez du vinaigre fort ou de l’urine d’enfant impubère : chauffez par en dessous, jusqu’à ce que la liqueur surnageante paraisse comme du sang, décantez celle-ci proprement pour la séparer du dépôt, et employez.

Cette recette est très claire : elle désigne la préparation d’un polysulfure de calcium. Dans la recette consécutive, qui est fort compliquée, on met en œuvre la liqueur ci-dessus.

Cette liqueur préparée avec du soufre natif se retrouve dans divers passages des alchimistes, par exemple dans le petit résumé de Zozime intitulé : Écrit authentique. Rappelons encore ici que les descriptions de Zozime se rapportent en divers endroits à, des liqueurs chargées d’acide sulfhydrique.

Une semblable eau de soufre possède une activité remarquable, surtout vis-à-vis des métaux, activité qui a dû frapper vivement ses inventeurs. Non seulement elle donne des précipités ou produits colorés en noir, jaune, rouge, etc., avec les sels et oxydes métalliques, mais les polysulfures alcalins exercent une action dissolvante sur la plupart des sulfures métalliques ; ils colorent directement la surface des métaux de teintes spéciales j enfin ils peuvent même, par voie sèche à la vérité, dissoudre l’or.

Les recettes relatives aux métaux sont les plus nombreuses et les plus intéressantes. Elles montrent tout d’abord la corrélation entre la profession de l’orfèvre qui travaillait les métaux précieux, et celle de l’hiérogrammate ou scribe sacré, obligé de tracer sur les monuments de marbre et de pierre. aussi bien que sur les livres en papyrus ou en parchemin, des caractères d’or et d’argent : les recettes données pour dorer les bijoux dans le papyrus sont les mêmes que pour écrire en lettres d’or.

En effet, l’art d’écrire en lettres d’or ou d’argent préoccupait beaucoup les artisans qui se servaient de notre papyrus ; il n’y a pas moins de quinze ou seize formules sur ce sujet, traité aussi à plusieurs reprises dans les manuscrits de nos bibliothèques ; Montfaucon et Fabricius ont publié plusieurs recettes, tirées de ces derniers.

On opérait avec l’or en feuilles, avec son amalgame, avec divers alliages, enfin avec des matières jaunes exemptes d’or.

Certaines de ces recettes, par une transition singulières, sont devenues des recettes de transmutation véritable.

Venons aux formules relatives à la manipulation des métaux. Elles portent la trace d’une préoccupation commune : celle d’un orfèvre, préparant des métaux et des alliages pour les objets de son commerce, et poursuivant un double but. D’une part, il cherchait à leur donner l’apparence de l’or et de l’argent, soit par une teinture superficielle, soit par la fabrication de mélanges ne renfermant ni or ni argent, mais susceptibles de faire illusion à des gens inhabiles et même à des ouvriers exercés ; comme il le dit expressément. D’autre part, il visait à augmenter le poids de l’or et de l’argent par l’introduction de métaux étrangers, sans en modifier l’aspect (diplosis). Ce sont là toutes opérations auxquelles se livrent encore les orfèvres de nos jours ; mais l’État leur a imposé l’emploi de marques spéciales, destinées à définir le titre réel des bijoux essayés dans les laboratoires officiels, et il a séparé avec soin le commerce du faux, c’est-à-dire les imitations, ainsi que celui du doublé, du commerce des métaux authentiques. Malgré toutes ces précautions, le publie est continuellement déçu, parce qu’il ne connaît pas et ne peut pas connaître suffisamment les marques et les moyens de contrôle.

Il y a là des tentations spéciales : les fraudes professionnelles ne semblent pas toujours, dans l’esprit les gens du métier, relever des règles de la probité commune. Le prix de l’or est si élevé, les bénéfices résultant de son remplacement par un autre métal sont si grands, que, même de nos jours, il s’exerce de la part des orfèvres une pression incessante dans ce sens, pression à laquelle les autorités publiques ont peine à résister. Elle a pour but, soit d’abaisser le titre des alliages d’or employés en orfèvrerie, tout en les Tendant comme or pur ; soit de vendre au prix du poids total, estimé comme or, les bijoux renfermant des émaux ou des morceaux de fer ou d’autres métaux ; même de notre temps, c’est là une tradition commerciale que l’on n’a pas réussi à interdire. Déjà l’on disait au siècle dernier, au temps des métiers organisés par corporations : « Il semble que l’art de tromper ait ses principes et ses règles ; c’est une tradition que le maitre enseigne à son apprenti, que le corps entier conserve comme un secret important. » Ici, comme dans bien d’autres industries, il y a tendance perpétuelle à opérer des substitutions et des altérations de matière, fort lucratives pour le marchand et exécutées de façon que le public ne s’en aperçoive pas, sans cependant se mettre en contradiction flagrante avec le texte des lois et règlements, Au delà commence la criminalité et il n’est pas rare que la limite en soit franchie.

Or ces lois et règlements, cette séparation rigoureuse entre l’industrie du faux, du doublé, du plaqué, des imitations, et l’industrie du vrai or et du vrai argent, ces marques légales, ces moyens précis d’analyse dont nous disposons aujourd’hui n’existaient pas au temps des anciens. Le papyrus de Leyde est consacré à développer les procédés par lesquels les orfèvres d’alors imitaient les métaux précieux et donnaient le change au public. La fabrication du doublé et celle des bijoux fourrés ne figurent cependant pas dans ces recettes, quoiqu’on en trouve des traces chez Pline [12]. Les recettes sont ici d’ordre purement chimique, c’est-à-dire que l’intention de fraude est moins évidente. De là pourtant à l’idée qu’il était possib !e de rendre l’imitation si parfaite qu’elle devint identique à la réalité, il n’y avait qu’un pas. C’est celui qui fut franchi par les alchimistes.

La transmutation était d’autant plus aisée à concevoir dans les idées du temps que les métaux purs, doués de caractères définis, n’étaient pas distingués alors de leurs alliages : les uns et les autres portaient des noms spécifiques, regardés comme équivalents. Tel est le cas de l’airain (æs), alliage complexe et variable assimilé au cuivre pur, qui était souvent désigné par le même nom. Notre mot bronze reproduit la même complexité ; mais ce n’est plus pour nous un métal défini. Le mot du cuivre lui-même s’applique souvent à des alliages jaunes ou blancs, dans la langue commune. De même l’orichalque, qui est devenu, après plusieurs variations, notre laiton [13]. L’airain de Corinthe, alliage renfermant de l’or, du cuivre et de l’argent, n’était pas sans analogie avec le quatrième titre de l’or, usité aujourd’hui en bijouterie. L’alliage monétaire, pour les monnaies courantes, était aussi un métal propre, de même que notre billon d’aujourd’hui ; la planète Mars lui est attribuée au même titre que les autres planètes aux métaux slmples, dans la vieille liste de Celse. Le claudianon et le molybdochalque, alliages de cuivre et de plomb mal connus, souvent cités par les alchimistes et qui n’étaient pas sans analogie avec le clinquant et certains laitons ou bronzes artistiques, d’après divers passages de Zozime, ont disparu au milieu des nombreux alliages que l’on sait former maintenant entre le cuivre, le zinc, le plomb, l’étain, l’antimoine et les autres métaux. Le pseudargyre de Strabon est un alliage qui n’a pas non plus laissé d’autre trace historique, peut-être contenait-il du nickel. Le stannum de Pline était un allliage analogue au claudianon, renfermant parfois de l’argent et dont le nom a fini par être identifié avec celui du plomb blanc, autre alliage variant depuis les composés de plomb et d’argent, produits pendant le traitement des minerais de plomb, jusqu’à l’étain pur, qu’il a fini par signifier exclusivement.

Au point de vue de l’imitation ou de la reproduction de l’or et de l’argent, le plus important alliage était l’asèm, identifié parfois avec l’électrum, alliage d’or et d’argent qui se trouve dans la nature ; mais le sens du mot asèm est plus compréhensif. Le papyrus X offre à cet égard beaucoup d’intérêt, en raison des formules multipliées d’asèrn qu’il renferme. c’ést sur la fabrication de l’asèm, en effet, que roule surtout l’imitation del’or et de l’argent ; d’après les recettes du papyrus : c’est aussi sa fabrication et celle du molybdochalque, qui sont le point de départ des procédés de transmutation des alchimistes. Tonte cette histoire tire un singulier jour des textes du papyrus, qui précisent nettement ce qu’il était déjà permis d’induire à cet égard [14].

Nous y trouvons d’abord des recettes pour la teinture superficielle des métaux, telles que la dorure et l’argenture, destinées à donner l’illusion de l’or et de l’argent véritables et assimilées soit à l’écriture en lettres d’or et d’argent, soit à la teinture en pourpre, dont les recettes suivent. Tantôt on procédait par l’addition d’un liniment ou d’un vernis ; tantôt, au contraire, enlevant à la surface du bijou les métaux autres que l’or, par une cémentation qui en laissait subsister à l’état invisible le noyau composé.

On y rencontre aussi des recettes destinées à accomplir une imitation plus profonde : par exemple, en alliant au métal véritable, or ou argent, une dose plus ou moins considérable de métaux moins précieux : c’était l’opération de la diplosis, qui se pratique encore de nos jours. Mais l’orfèvre égyptien croyait ou prétendait faire croire que le métal vrai était réellement multiplié par une opération comparable à la fermentation ; deux textes du papyrus (masse inépuisable, etc.) le montrent clairement. C’est là, d’ailleurs, la notion même des premiers alchimistes, clairement exposée dans Énée de Gaza et dans Zozime.

Enfin la falsification est parfois complète, l’alliage ne renfermant pas trace d’or ou d’argent initial. C’est ainsi que les alchimistes espéraient réaliser une transmutation complète.

Dans ces diverses opérations, le mercure joue un rôle essentiel, rôle qui a persisté jusqu’à nos jours, où il a été remplacé pour la dorure par des procédés électriques. L’arsenic, le soufre et leurs composés apparaissent aussi comme agents tinctoriaux : ce qui complète l’assimilation des recettes du papyrus avec celles des alchimistes.

Citons d’abord quelques procédés qui montrent nettement l’intention de frauder.

Pour enduire l’or, autrement dit pour purifier l’or et le rendre brillant. Misy [15], 4 parties ; alun lamelleux, 4 parties, sel, 4 parties ; broyez avec de l’eau, en ayant enduit l’or, placez-le dans un vase de terre, disposé dans un fourneau, et luté avec de la terre glaise, jussqu’à ce que les matières susdites aient été consumées [16] ; retirez le tout et nettoyez avec soin.

Cette recette est à peu près celle du cément royal, au moyen duquel on séparait l’or de l’argent et des autres métaux. Employée comme ci-dessus, elle a pour effet de faire apparaitre l’or pur à la surface de l’objet d’or : le centre demeurant allié avec les autres métaux. C’est donc un procédé de fraude. Mais on pouvait aussi s’en servir pour lustrer l’or.

Voici maintenant des procédés de dorure véritable. L’un d’eux est remarquable, parce qu’il procède sans mercure et représente peut-être une pratique antérieure à la connaissance de ce métal, dont il n’est pas question jusqu’au Ve siècle avant notre ère.

Pour donner aux objets de cuivre l’apparence de l’or et que ni le contact ni le frottement sur la pierre de touche ne le décèle, mais qu’il puisse servir surtout pour la fabrication d’un anneau de belle apparence ; en voici la préparation. Ou broie l’or et le plomb en une poussière fine comme de la farine, 2 parties de plomb pour 1 partie d’or ; puis, après mélange, on incorpore avec de la gomme ; on enduit l’anneau avec cette mixture : puis on chauffe. On répète cela plusieurs fois, jusqu’à ce que l’objet ait pris la couleur. Il est difficile de déceler la fraude, parce que le frottement donne la marque d’un objet d’or, et que la chaleur consume le plomb, mais non l’or.

C’est toujours un procédé pour tromper l’acheteur.

Un autre procédé est destiné à dorer l’argent par application avec des feuilles d’or et du mercure. L’auteur ajoute : « l’objet employé comme un vase d’or peut subir l’épreuve de l’or régulier » ; ce qui montre qu’il s’agit toujours d’une falsification à l’épreuve de la pierre de touche.

D’autres recettes donnent seulement l’apparence de l’or.

Une autre recette pour dorer l’argent repose sur l’emploi de la sandaraque (c’est-à-dire du réalgar), du cinabre et du misy (sulfate de cuivre et de fer basique). Elle constate ainsi l’apparition des composés arsenicaux pour teindre en or. Mais ces composés semblent employés ici seulement par application, sans intervention de réactions chimiques, telles que celles qui font, au contraire, la base des méthodes de transmutation par l’arsenic chez les alchimistes.

Un procédé pour dorer l’argent, dans lequel figurent seulement le cinabre, l’alun et le vinaigre blanc, représente un enduit préliminaire.

Une apparence de dorure superficielle repose sur l’emploi du misy grillé, de l’alun et de la chélidoine, avec addition d’urine.

Ces procédés de teinture superficielle méritent d’autant plus l’attention qu’ils sont devenus un procédé de transmutation dans le pseudo-Démocrite, le plus ancien auteur alchimiste qui soit venu jusqu’à nous (Physica et Mystica) :

Rendez le cinabre [17] blanc au moyen de l’huile, ou du vinaigre, ou du miel, ou de la saumure, ou de l’alun ; puis jaune au moyen du misy, ou du sory, ou de la couperose, ou du soufre apyre, ou comme vous voudrez. Jetez le mélange sur de l’argent et vous obtiendrez de l’or, si vous avez teint en or ; si c’est du cuivre, vous aurez de l’électrum. Car la nature jouit de la nature.

Cette recette est reproduite avec plus de détails, un peu plus loin, dans le même auteur.

Ailleurs le pseudo-Démocrite donne un procédé fondé sur l’emploi du safran et de la chélidoine pour colorer la surface de l’argent ou du cuivre et la teindre en or : ce qui est conforme aux recettes pour écrire en lettres d’or dont j’ai parler plus haut.

De tels procédés rappellent, à certains égards, le vernis suivant : pour donner une couleur d’or à un métal quelconque (Manuel Roret, t, II, p. 192,1832) : sang dragon, soufre et eau, faire bouillir, filtrer ; on met cette eau dans un matras avec le métal qu’on veut colorer. On bouche, on fait bouillir, on distille. Le résidu est une couleur jaune qui teint les métaux en couleur d’or.

On peut encore opérer, d’après le même Manuel, avec parties égales d’aloès, de salpêtre et de sulfate de cuivre.

La chélidoine apparaît aussi associée à l’orpiment dans l’une des recettes du papyrus pour écriture en lettres d’or sur papier, sur parchemin, ou sur marbre. A la suite figure un procédé de dorure par vernissage, fondé sur l’emploi simultané des composés arsenicaux et du mercure.


Dorure faisant le même effet. Arsenic lamelleux (orpiment), couperose, sandaraque dorée, gomme arabique, mercure, partie intérieure d’arum à parties égales : délayez le tout avec de la bile de chèvre : on l’applique sur les objets de cuivre passés au feu, sur les objets d’argent, sur les figures (de métal) et petits boucliers : l’airain doit être bien poli.

Le procédé suivant du papyrus est un precede de dorure au mercure, mais avec intention de fraude, à ce qu’il semble.

Dorer l’argent d’une manière durable. Prenez du mercure et des feuilles d’or, façonnez en consistance de cire, et prenant le vase d’argent, décapez-le avec l’alun. Et, prenant un peu de la mixture cireuse, enduisez-le avec le polissoir : laissez la matière se fixer. Faites cela cinq fois, tenez le vase avec un chiffon bien propre, afin qu’il ne s’encrasse pas ; et, prenant de la braise, préparez des cendres, frottez avec le polissoir et employez comme un vase d’or. Il peut subir l’épreuve de l’or régulier.

Les procédés suivants sont des procédés d’argenture, tous fondés sur une coloration apparente, opérée sans argent. Ainsi, sous le nom d’enduit de cuivre, on enseigne à blanchir le cuivre en le frottant avec du mercure ; c’est encore aujourd’hui un procédé pour donner à la monnaie de cuivre l’apparence de l’argent et duper les gens inattentifs.

Au lieu de teindre la surface des métaux pour leur donner l’apparence de l’or ou de l’argent, les orfèvres égyptiens apprirent de bonne heure à les teindre à fond, c’est-à-dire en les modifiant dans toute leur masse. Les procédés employés par eux consistaient à préparer des alliages d’or et d’argent, conservant l’apparence du métal : c’est ce qu’ils appelaient la diplosis, l’art de doubler le poids de l’or et de l’argent, expression qui a passé aux alchimistes, en même temps que la prétention d’obtenir ainsi des métaux non simplement mélangés, mais transformés à fond. En effet, ce mot impliquait tantôt la simple augmentation de poids du métal précieux, additionné d’un métal de moindre valeur qui n’en changeait pas l’apparence ; tantôt la fabrication de toutes pièces de l’or et de l’argent, par la transmutation de nature du métal surajouté, tous les métaux étant au fond identiques, conformément aux théories platoniciennes sur la matière première. L’agent même de la transformation est une portion . de l’alliage antérieur, jouant le rôle de ferment : nous rencontrons, en effet, deux recettes de cet ordre.

Commençons par les recettes de diplosis, qui mettent le procédé en pleine évidence. Elles sont intéressantes parce qu’elles montrent la vraie filiation des idées et des procédés alchimiques.

Doubler le poids de l’or. Pour augmenter le poids de l’or, fondez-le avec le quart de son poids de cadmie [18] et il deviendra plus lourd et plus dur.

Il fallait évidemment ajouter un agent réducteur et un fondant, dont la recette ne fait pas mention. On obtenait ainsi un alliage de l’or avec les métaux dont les oxydes constituaient la cadmie, c’est-à-dire le zinc spécialement, le cuivre ou le plomb ; alliage riche en or. La même recette se .lit aussi dans le pseudo-Démocrite, mais, comme toujours, plus compliquée et plus obscure que dans le papyrus.

Le procédé suivant est plus clair :

On altère l’or en augmentant le poids avec le misy [19] et la terre de Sinope [20]. On le jette à parties égales dans le fourneau, et quand il est devenu clair au fond du creuset, on ajoute de chacun de ces ingrédients ce qui convient, et l’or est doublé.

De même :

Augmentation de l’or (col. 3,1. 7). Pour augmenter l’or, prenez la cadmie de Thrace, faites le mélange avec la cadmie en croûtes ou avec celle de Gaule.

Puis vient un second titre « fraude de l’or », probablement écrit à l’origine en marge et que le copiste a introduit dans le texte, lequel fait d’ailleurs suite au précédent et complète la recette.

Misy et rubrique de Sinope, parties égales pour une partie d’or. Après qu’on aura jeté l’or dans le fourneau et qu’il aura pris une belle teinte, jetez-y ces deux ingrédients : puis enlevez, laissez refroidir et l’or est doublé.

C’est toujours un procédé pour fabriquer un alliage d’or, avec du cuivre et du plomb.

En voici un autre (col, 8, 1. 13), dans lequel concourent le cuivre et l’asèm, alliage déjà complexe.

Asém, l statère ; cuivre de Chypre, 3 statères ; 4 statères d’or. Fondez ensemble.

C’est une simple préparation d’or à bas titre.

Toutes ces préparations sont aussi claires et positives que nos recettes actuelles, sauf l’incertitude sur le sens de quelques mots. Il n’en est que plus surprenant de voir naître, au milieu de procédés techniques si précis, la chimère d’une transmutation véritable ; elle est corrélative d’ailleurs avec l’intention de falsifier les métaux. Le faussaire, à force de tromper le public, finissait par croire à là réalité de son œuvre ; il y croyait, aussi bien que la dupe qu’il s’était d’abord proposé de faire. En effet, la parenté de ces recettes avec celles des alchimistes peut être aujourd’hui complètement établie.

J’ai déjà signalé à cet égard l’identité de quelques recettes de dorure avec les recettes de transmutation du pseudo-Démocrite ; je poursuivrai cette démonstration tout à l’heure en parlant de l’asèm. Elle est frappante pour la diplosis de Moïse, recette aussi brève, aussi claire que celle des papyrus de Leyde et tirée probablement des mêmes sources, du moins si l’on en juge par le rôle de Moïse dans ces mêmes papyrus.

Le procédé de Moïse, exposé en quelques lignes dans le manuscrit alchimique de Venise, est celui-ci [21] :

Prendre du cuivre, de l’arsenic (orpiment), du soufre et du plomb, on broie le mélange avec de l’huile de raifort ; on le grille sur des charbons jusqu’à désulfuration ; on retire ; on prend de ce cuivre brûlé 1 partie et 3 parties d’or ; on met dans un creuset ; on chauffe ; et vous trouverez le tout changé en or, avec le secours de Dieu.

La formule d’Eugenius, qui suit dans le manuscrit de Venise, est un peu plus complexe que celle de Moïse, mais fort analogue.

Elle repose aussi sur l’emploi du cuivre brûlé, mêlé à l’or et fondu, auquel on ajoute de l’orpiment : ce composé, traité par le vinaigre, est exposé au soleil pendant deux jours, puis on le dessèche ; on l’ajoute à l’argent, ce qui le rend pareil à l’électrum ; le tout, ajouté à l’or par parties égales, consomme l’opération.

C’est un alliage d’or à bas titre, analogue aux mélanges signalés plus haut.

C’est donc toujours le même genre d’alliages que l’auteur prétend identifier finalement avec l’or pur.

Observons encore que le commencement de ces formules diffère à peine de la suivante du papyrus.

Blanchiment du cuivre. Pour blanchir le cuivre, afin de le mêler à l’asèm à parties égales sans qu’on puisse le reconnaitre. Prenant du cuivre de Chypre, fondez-le, jetez-y une mine de sandaraque décomposée (grillée 1), 2 drachmes de sandaraque couleur de fer, 5 drachmes d’alun, le meilleur, et fondez. Dans la seconde fonte, on ajoute 4 drachmes de cire de Pont ou moins ; on chauffe et on brise.

Ceci rappelle aussi la préparation du cuivre brûlé de Dioscoride. Les soudures d’argent des orfèvres de notre temps sont encore exécutées au moyen des composés arsenicaux. On lit en effet dans le Manuel Roret (t. II, p. 186, 1832) :


3 parties d’argent, 1 partie d’airain : fondez ; jetez-y un peu d’orpiment en poudre. — Autre : argent fin, 1 once ; airain mince, 1 once ; arsenic, 1 once. On fond d’abord l’argent et l’airain et on y ajoute l’arsenic. — Autre : argent, 4 onces ; airain, 3 onces ; arsenic, 2 gros. — Autre : argent, 2 onces ; clinquant, 1 once ; arsenic, 4 gros ; couler de suite ; bonne soudure.

On remarquera que l’énoncé même de ces formules de nos jours affecte une forme analogue à celui des formules du papyrus. C’est d’ailleurs par une recette analogue que l’on prépare aujourd’hui le tombac blanc ou cuivre blanc.

En tout cas, dans le papyrus, le cuivre est teint au moyen de l’arsenic comme chez les alchimistes, le tout dans une intention avouée de falsification.

Le nœud de la question de la transmutation est dans la fabrication de l’asèm.

L’asèm [22] des Égyptiens désignait à l’origine l’électrum, alliage d’or et d’argent qui se trouve dans la nature et qui se produit aisément dans les traitements des minerais. Il était regardé comme un métal distinct, comparable à l’or et à l’argent ; il est figuré à côté d’eux sur les monuments égyptiens. Il a été placé de même sous le patronage d’une divinité planétaire, Jupiter, qui plus tard fut attribué à l’étain, lorsque l’électrum disparut de la liste des métaux, vers le Ve ou VIe siècle de notre ère. Le nom même de l’asèm fut traduit en grec par asémon, métal sans marque, qui a pris plus tard le sens de l’argent. Cependant ce métal prétendu variait notablement dans ses propriétés, suivant les doses relatives d’or et d’argent ; mais la chose ne paraissait pas plus surprenante alors que la variation des propriétés de l’airain, nom qui comprenait à la fois et notre cuivre rouge, et les bronzes et les laitons d’aujourd’hui. Ce n’est pas tout : l’asèm jouissait d’une faculté étrange ; suivant les traitements subis, il pouvait fournir de l’or pur, ou de l’argent pur, c’est-à-dire être changé en apparence en ces deux autres métaux.

Enfin et réciproquement, on pouvait le fabriquer artificiellement, en alliant l’or et l’argent entre eux, voire même sans or, et avec association d’autres métaux, tels que le cuivre, l’étain, le plomb, l’arsenic, le mercure, qui en faisaient varier la couleur et les diverses propriétés. C’était donc à la fois un métal naturel et un métal factice. Il établissait la transition de l’or et de l’argent entre eux et avec les autres métaux, et semblait fournir la preuve de la transmutation réciproque de toutes ces substances, métaux simples et alliages. On savait d’ailleurs en retirer, dans un grand nombre de cas, l’or et l’argent, au moins par une analyse quantitative, et on y réussissait même dans des circonstances telles que le traitement du plomb argentifère, où il ne semblait pas qu’on eût introduit l’argent à l’avance dans les mélanges.

Le papyrus de Leyde renferme 28 à 30 formules d’asèm, comprenant 12 alliages distincts, savoir :

Un alliage d’étain et d’argent ; un amalgame d’étain ; l’étain affiné ; un alliage de plomb et d’argent ; un alliage d’étain et de cuivre ; un alliage analogue avec addition d’asèrn antérieur ; un alliage d’argent, d’étain et de cuivre ; un amalgame de cuivre et d’étain ; un amalgame de cuivre, d’étain et d’asèm , un alliage de plomb, de cuivre, de zinc et d’étain ; un alliage de plomb, de cuivre et d’asèm ; enfin un alliage d’asèm et de laiton arsenical. La plupart de ces recettes se retrouvent dans le pseudo-Démocrite et dans les vieux alchimistes grecs : elles ne sont pas chimériques, mais pareilles à celles des orfèvres et des métallurgistes de nos jours.

Tels sont les faits et les apparences qui servaient de bases aux pratiques, aux conceptions et aux-croyances des orfèvres des papyrus de Leyde, comme à celles des alchimistes gréco-égyptiens de nos manuscrits. On voit par là, qu’étant donné l’état des connaissances d’alors, ces conceptions et ces croyances n’avaient pas le caractère chimérique qu’elles ont pris pour nous, maintenant que les métaux simples sont définitivement distingués, les uns par rapport aux autres comme par rapport à leurs alliages. La seule chose surprenante, c’est la question de fait, à savoir que les praticiens aient cru si longtemps à la réalité d’une transmutation complète, alors qu’ils fabriquaient uniquement des alliages ayant l’apparence de l’or et de l’argent, alliages dont nous possédons maintenant, grâce aux papyrus de Leyde, les formules précises, Or ces formules sont les mêmes que celles des manuscrits alchimiques. En fait, c’étaient là des instruments de fraude et d’illusion vis-à-vis du public ignorant. Mais comment les gens du métier ont-ils pu croire si longtemps qu’ils pouvaient réellement, par des pratiques d’artisan ou par des formules magiques, réussir à changer ces apparences en réalité ? Il y a là un état intellectuel qui nous confond.

Marcellin Berthelot


[1Voir mon ouvrage, Origines de l’alchimie, p. 72, 1885.

[2Origines de l’alchimie, p. 211.

[3Pammenès

[4Origines de l’alchimie, p. 34 et 62.

[5Le nom donné le jour de la naissance, afin de calculer le nombre représenté par les lettres de ce nom.

[6C’est-à-dire, ajoute le nombre du jour du mois où il s’est alité au nombre représenté par le nom du malade.

[7Ce chiffre rappelle les 36 décans qui comprennent les 360 jours de l’année.

[8Ces deux noms sont associés pareillement dans Pline l’Ancien, Hist, nat., liv, II, 21 et liv. VII, 50.

[9Cependant ces noms populaires sont plutôt destinés à faire image.

[10Origines de l’alchimie, p. 218.

[11Il s’agit du traitement mis en pratique pour fabriquer l’or.

[12Hist. nat., XXXIII, 6, anneau de fer entouré d’or ; lame d’or creuse remplie avec une matière légère ; 52, lits plaqués d’or, etc.

[13Le nom même du laiton vient d’electrum, qui avait pris ce sens au moyen âge, d’après Du Cange.

[14Origines de l’alchimie (les Métaux chez les égyptiens), p. 211 et suivantes.

[15Sulfate de fer basique mêlé de sulfate de cuivre.

[16C’est-à-dire jusqu’à ce que le fondant ait été absorbé par les parois du vase ou évaporé.

[17Ce nom semble signifier ici le minium, oxyde de plomb.

[18Pline, Hist. nat., XXXIV, 22. La cadmie désignait tantôt un minerai de cuivre naturel, tantôt les oxydes métalliques sublimés et entraînés par le courant d’air, dans les fourneaux où l’on préparait le cuivre. Ces oxydes, outre le zinc, le cuivre et le plomb, pouvaient contenir de l’arsenic et de l’antimoine.

[19Sulfate de cuivre mêlé de sulfate de fer plus ou moins basique, provenant de l’altération des pyrites. Le sory est une matière anaalogue, plus riche en cuivre.

[20Minium.

[21Ou plutôt du, soufre natif, d’après les signes du manuscrit.

[22Origines de l’alchimie, p. 215.