Le rôle de la science dans l’éducation matérielle et morale du peuple

Marcellin Berthelot, La Revue Scientifique — 18 novembre 1899
Dimanche 14 juin 2020 — Dernier ajout samedi 13 juin 2020
Discours prononcé par M. Berthelot, président de l’Association philotechnique, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, le 12 novembre 1899, pour l’ouverture solennelle du cours de l’Association.

Mesdames et Messieurs,

C’est avec quelque timidité que je me présente aujourd’hui devant cette assemblée, convoquée.pour l’ouverture des Cours de l’Association philotechnique. L’Association m’a fait l’honneur de m’appeler dans son sein, bien plus, de me désigner comme son président, honneur d’autant moins prévu que jusqu’ici je n’avais pris qu’une part purement morale à ses travaux. Je m’étais borné à admirer et à encourager cette œuvre si belle et si féconde qu’elle accomplit, cette œuvre de l’éducation populaire, pratique, professionnelle, utilitaire, et par cela même fondée sur les principes scientifiques.

En cela précisément réside le lien qui me réunit à vous. En effet, ce qui distingue la civilisation moderne de la culture des sociétés d’autrefois, fondées sur les affirmations dogmatiques, et a priori des religions ou des métaphysiques, c’est qu’à nos yeux toute utilité sociale dérive de la science, envisagée sous ses formes multiples, qui comprennent le domaine entier de l’esprit humain, dans l’ordre moral, intellectuel et artistique, aussi bien que dans l’ordre matériel. La connaissance des lois naturelles dans tous les ordres et l’obligation de s’y conformer conduisent à la recherche de l’utile et à l’amour du bien.

Telle est l’œuvre bienfaisante de l’Association philotechnique : héritière des traditions des philosophes du XVIIIe siècle et des hommes d’État de la Révolution française, elle poursuit sa tâche avec un dévouement et un succès toujours croissants.

Si je n’ai pas collaboré plus directement à vos travaux, ne croyez donc pas que ce soit par quelque indifférence, ou quelque dédain secret. Non ! c’est au contraire parce que j’étais occupé à une œuvre parallèle, — chacun a son devoir ; — j’étais absorbé par l’étude de ces vérités scientifiques mêmes dont vous enseignez les applications. Nous concourions par des voies différentes au bien public. Je dis différentes, mais non inégales, car j’ai toujours apprécié au plus haut degré les conséquences sociales que vous tirez de la science pure ; nous avons, les uns et les autres, recherché un même but idéal pour le bien de l’humanité ; j’ajouterai que nous avons commencé notre œuvre vers le même moment, celui de la fondation de la République en 1848. Je n’ai jamais cessé, dans ma sphère plus individuelle, d’être passionné comme vous pour l’amélioration continue de la condition du plus grand nombre et pour la grandeur morale et matérielle de la démocratie.

Voilà sans doute pourquoi quelques-uns de mes anus, quelques-uns des hommes dévoués qui sont vos véritables chefs m’ont désigné cette année à vos suffrages ; c’est parce que notre but commun est à la fois national, humanitaire, fraternel !

Je regrette de n’avoir plus pour répondre à votre appel qu’une voix et des forces que l’âge affaiblit de jour en jour, mais du moins j’espère vous montrer que mon zèle et ma bonne volonté sont toujours enflammés par la même ardeur qui inspira ma jeunesse.

Certes, sous ce rapport, je ne voudrais pas rester en arrière de mes illustres prédécesseurs et amis, qui vous ont. présidés à leur heure : Jules Simon, Jules Ferry, Léon Bourgeois, Buisson, ont élevé tour à tour la voix dans l’enceinte de vos assemblées pour proclamer l’excellence de votre but et retracer le tableau de vos services. Permettez-moi de leur rendre d’abord mon témoignage confraternel.

Jules Simon, le professeur de ma jeunesse, le second père de votre Association, a donné dès ses débuts l’exemple du sacrifice aux opinions républicaines. Plus tard j’ai été son collaborateur, à titre d’auxiliaire de la Défense nationale, pendant cette période terrible et inoubliable du siège de Paris, où tant de dévouements se sont associés pour essayer de soulager la misère populaire et de sauver la patrie.

Jules Ferry, plus jeune que moi, fut d’abord l’ami de mon âge mûr ; je vous parle d’il y a quarante ans. Depuis je réclame l’honneur de lui avoir apporté mon aide, pendant bien des années, comme inspecteur général, au cours de la grande entreprise qu’il a inaugurée et sui vie avec tant de persévérance et de succès ; je veux dire le relèvement de l’enseignement en France dans sa double branche : l’enseignement supérieur, à la réorganisation duquel j’ai concouru pendant vingt-cinq années, et l’enseignement primaire, honneur et force de la troisième République. Je présidais la Commission du Sénat qui a aidé Jules Ferry et Goulet à constituer l’enseignement primaire, sous sa triple forme laïque, gratuite et obligatoire. C’est le titre de gloire impérissable de J. Ferry. C’est aussi celui de mon ami Léon Bourgeois, qui a puissamment concouru à consolider et à développer cette grande œuvre, avec son admirable talent de parole et son zèle inépuisable pour le bien public.

Le quatrième nom que je vous donne pour ma référence mérite une mention non moins exceptionnelle : c’est Buisson, véritable apôtre de cette rénovation de l’enseignement primaire en France. Dans l’antiquité, on aurait dit qu’il en était le second fondateur. Sans doute bien des hommes dévoués, parmi les morts aussi bien que parmi les vivants que je vois autour de moi, ont participé à l’entreprise. Mais l’activité infatigable de Buisson, son zèle désintéressé, sa haute conception de la vie morale et des devoirs réciproques de tous les citoyens lui ont fait une place à part dans ce renouvellement. Vous ne m’en voudrez pas de le proclamer ici en votre nom : il est trop modeste pour faire valoir lui-même ses titres, et il est bon que la voix d’un témoin autorisé rappelle quelle a été sa part. Car il a fait comme le législateur antique : l’œuvre accomplie, en principe du moins, les grandes lignes de l’organisation une fois tracées et réalisées, il s’est effacé volontairement, afin de la mieux consolider, en la rendant impersonnelle. Il s’est retiré de l’Administration dont il était le directeur, laissant à des successeurs non moins dévoués que lui le soin de continuer une entreprise établie sur des bases inébranlables.

Le cinquantenaire de l’Association philotechnique a été célébré l’an dernier, le 12 novembre 1898, dans cette enceinte, au nom du gouvernement de la République, par le président du Conseil des ministres, M. Dupuy : par le ministre de l’Instruction publique, M. Leygue ; par le président du Conseil municipal, M. Navarre.

Aujourd’hui, à là fin de la première année du second cycle qui vient de s’ouvrir et dont bien peu de nous verront la conclusion, il conviendrait de retracer le tableau du vaste ensemble de vos travaux et de vos bienfaits, je veux dire du devoir volontaire que vous ne cessez de vous imposer. Mais ce tableau vient de nous être présenté par notre digne et sympathique secrétaire général, M. Beauregard, avec un soin et une précision que je ne saurais surpasser. Il suffira de rappeler en deux mots que, dans l’année courante, l’Association philotechnique a donné 540 cours, constitué 9 groupes de lectures populaires et 30 conférences. Le nombre des assistants et auditeurs s’est élevé à 10400. Ces cours ont porté sur toutes les branches de l’activité professionnelle, et leur utilité est établie chaque jour davantage par l’afflux et la persistance de leurs assistants volontaires, assistants adultes, assistants des deux sexes.

J’insiste sur ce dernier point, car ce n’est pas l’un des moindres services que vous rendez, celui de développer parallèlement l’enseignement de la femme et l’enseignement de l’homme, et de concourir ainsi à la grande évolution sociale qui transforme aujourd’hui la condition de la femme, en lui assurant les moyens de se protéger elle-même, si elle est seule ; d’être la digne et complète associée de son époux, si elle est mariée, et de remplir d’une façon plus parfaite, vis-à-vis de ses enfants, cette fonction éducatrice qui est à la fois son devoir et son bonheur. Les intelligences se trouvent ainsi rapprochées dans une égalité morale plus étroite, en même temps que les cœurs.

Mais je ne puis tout dire, et cependant on ne saurait trop insister sur les services que rend l’Association philotechnique. J’y joins avec plaisir et sympathie les associations similaires anciennes et nouvelles : Association polytechnique, Ligue de l’enseignement, Union de la jeunesse, Université populaire, associations que la bonne volonté de tant de citoyens crée, soutient et développe.

Chacun de vous garde un silence modeste sur le bien qu’il fait individuellement ; à cet égard le bien accompli se suffit à lui-même et au bienfaiteur. Mais nous avons pour devoir de ne pas avoir la même modestie pour notre communauté : il faut proclamer très haut les services rendus, surtout ceux des collectivités dans lesquelles chacun s’efface en apportant sa part, grande ou petite, de dévouement : car, suivant la vieille parabole, le denier de la veuve vaut autant que la généreuse offrande du riche.

Par denier, nous entendons ici, je ne dis pas l’argent, bien que l’Association n’ait pas le droit d’en faire fi, mais les dons de temps, d’intelligence, de concours scientifique et moral que chacun de vous apporte à ceux qui en ont besoin.

A ce point de vue, je le répète, les collectivités sociales ont le droit de publier leurs bienfaits, d’abord parce que leur révélation conduit souvent il les doubler par imitation, par suggestion morale, suivant le langage du jour — le bien est contagieux ; — mais aussi n’oublions pas que l’honneur du succès de pareilles entreprises fait partie du patrimoine national. C’est un devoir bien doux pour votre Président de le proclamer ! Il y aurait une véritable ingratitude à ne pas adresser du haut de cette tribune des remerciements aux volontaires de notre enseignement, à tous les bons citoyens qui concourent à cette œuvre ; que dis-je ? concourent, ils en sont les véritables créateurs, d’une façon continue et au même titre que Dieu, d’après la métaphysique d’autrefois, crée incessamment l’univers. Vous créez de même l’enseignement populaire, non seulement par les fondations du début, mais par votre activité permanente et le renouvellement incessant de vos efforts.

Les vues de nos collaborateurs sont si pures, si désintéressées, si affranchies de tout préjugé sectaire ou exclusif, que nous avons pour adhérents à la fois les ouvriers et les patrons, fraternellement associés.

Assurément nous nous appuyons surtout sur le concours de bonnes volontés individuelles, mais nous acceptons aussi avec reconnaissance celui du Gouvernement, parfois un peu restreint dans ces dernières années ; je dis aussi le concours de la ville de Paris, ce grand et puissant foyer de la vie française et de l’esprit républicain. Elle s’est empressée de soutenir une œuvre, universelle par son but, mais éminemment parisienne par les citoyens qui l’exécutent et par les citoyens qui en profitent. Les grands établissements commerciaux et financiers, tels que la Banque de France, le Crédit foncier, la Compagnie du gaz, la Chambre de commerce de Paris, les Chambres syndicales, nous apportent également une aide efficace et renouvelée chaque année. Je leur adresse nos remerciements.

Si ce concours est aussi général, c’est que notre œuvre est au plus haut degré une œuvre d’apaisement social, de concorde, de fraternité, parce qu’elle a été développée sous la haute inspiration des Républicains de 1848 et qu’elle est demeurée constamment fidèle à son inspiration originelle.

Pour rendre plus complète l’expression de notre reconnaissance, il conviendrait, après les remerciements collectifs, d’adresser à qui de droit des remerciements individuels : mais la séance présente ne suffirait pas pour énumérer les noms de nos bienfaiteurs et les services qu’ils rendent, par notre intermédiaire, à l’éducation populaire. Je les prie d’agréer l’assurance de notre vive reconnaissance ; Cela est juste ; car nous avons besoin d’être aidés, et nous le sommes de toutes façons : subventions, fondations de prix, distributions de livrets d’épargne, dons de livres, de collections, d’étoffes, d’appareils, de fournitures, prêts de laboratoires, de machines.

En un mot les concours variés qui nous sont apportés attestent la sympathie générale, le sentiment universel de l’utilité de notre œuvre ; chacun s’empresse de s’y associer, suivant sa mesure et ses ressources. Ce concours de tant de bonnes volontés il une fondation démocratique émeut profondément le cœur !

Si notre œuvre excite de semblables dévouements c’est que notre but est noble, digne de la patrie, digne de l’humanité ; c’est qu’il est dirigé par les vues de la philosophie sociale, à la fois la plus moderne et la plus efficace.

En effet, je ne saurais trop le redire, vous poursuivez un noble but : l’éducation matérielle et l’éducation morale du peuple ; permettez-moi d’y insister ici, en ma qualité de président, arrimé des mêmes sympathies. Je le ferai au point de vue qui m’est propre : on parle avec plus de feu et de conviction des choses dont on s’est occupé toute sa vie : c’est donc de la science que je veux parler, non de cette science hautaine et dédaigneuse qui s’enferme dans sa tour d’ivoire, pour envisager les agitations humaines et contempler les sentiments, les passions, les souffrances, vis-à-vis desquels elle demeure sereine et impassible. Celte science égoïste n’était pas celle de nos grands ancêtres, les savants et philosophes du XVIIIe siècle, qui ont élevé la voix au nom de la justice, soulevé les peuples écrasés par le fanatisme et l’autocratie, et provoqué le grand mouvement de la civilisation dont nous sommes les héritiers et les continuateurs. Or la puissance de cette évolution, ne l’oublions jamais, ne réside pas dans la pure logique de quelques raisonnements, ou dans l’affirmation de certains dogmes révélés : elle est fondée sur les découvertes des sciences physiques, qui ont mis à la disposition de tous les forces naturelles, et par là même, les instruments de l’affranchissement populaire par le travail.

Ce sont les découvertes des sciences physiques et les transformations incessantes qui en résultent, qui empêcheront la constitution de nouveaux monopoles et de nouvelles aristocraties, basées sur la force ou sur la richesse et appuyées par quelque nouveau dogmatisme, réputé définitif comme l’organisation sociale à laquelle il prétendrait fournir ses principes et ses règles.

A cet égard, il con vient de bien préciser le caractère historique de l’évolution des civilisations scientifiques. Dans les applications pratiques de la science de notre temps, il y a en deux périodes, deux phases en apparence contraires. Dans la première, les inventions mécaniques ont eu pour premier effet de subordonner presque entièrement l’ouvrier à un mécanisme compliqué, dont il ignorait les lois et le maniement. En y entrant, il tendait à perdre son individualité, et devenait une sorte d’organe, assujetti à la même rotation nécessaire que les rouages qu’il était chargé de conduire. Le travailleur était ainsi exposé à retomber dans le même abrutissement que l’esclave antique tournant la meule ou maniant la navette, celui dont Aristote proclamait la servitude nécessaire, tant que la meule et la navette ne fonctionneraient pas toutes seules. Cet événement, regardé comme chimérique par le philosophe antique, qui devint le grand Maître des dogmatistes au moyen âge, s’est cependant réalisé de notre temps : la meule et la navette n’exigent plus l’effort et le travail mécanique de l’homme, elles empruntent aujourd’hui leur énergie aux forces naturelles. Mais la nécessité de s’assujettir à la direction de celles-ci a semblé tout d’abord faire reparaître la fatalité des antiques servitudes.

Heureusement ce n’est pas là une fatalité inexorable, comme de nouveaux philosophes ont prétendu le déclarer à leur tour ; c’est un état transitoire qui se modifie de toutes parts et qui est appelé à cesser par le fait du développement de l’éducation populaire dont nous sommes les promoteurs.

Non, l’humanité n’est pas condamnée il demeurer dans ce cercle inférieur de l’enfer moral, l’asservissement de l’homme à la machine. Hâtons-nous de le proclamer : la seconde phase de l’évolution scientifique, celle qui commence à s’accomplir sous nos yeux, celle dont vous êtes les représentants sociaux, a au contraire pour objet et pour résultat de réaliser chaque jour davantage un affranchissement plus complet du travailleur industriel et agricole : nous poursuivons l’établissement d’un niveau social à la fois plus étendu et plus élevé, en diminuant la somme de l’ignorance et des faiblesses qui en résultent dans nos sociétés.

En effet, le travailleur, développé par l’éducation scientifique que nous concourons à donner, domine la machine au lieu d’en demeurer un organe subordonné. De l’état de manœuvre il passe, par la vertu de ses connaissances acquises, à l’état d’ingénieur : ingénieur-mécanicien, ingénieur-électricien, ingénieur-chimiste, ingénieur-agronome, etc. La machine nouvelle, que nous voyons aujourd’hui s’installer de toutes parts, n’exige plus uniquement et constamment, comme autrefois, le travail purement automatique des bras ; elle devient automobile, ainsi que l’indique le nom de quelques-uns de nos engins : c’est-à-dire qu’elle marche toute seule, à la condition, bien entendu, d’être suivie et dirigée par une intelligence. Entre l’ouvrier des villes, le cultivateur des campagnes et le savant, l’abîme qui existait autrefois tend à se combler.

Il est comblé surtout entre le savant devenu praticien, qui jouait seul autrefois le rôle d’ingénieur, et le travailleur devenu savant, qui lui fait une concurrence légitime. De là, une double conséquence : accroissement des salaires, c’est-à-dire du bien-être matériel ; transformation du salarié isolé en associé ou en syndiqué, et accroissement de l’indépendance, c’est-à-dire de la dignité. L’humanité en ce moment, parmi tous les peuples civilisés, fait un pas nouveau dans le cours de son évolution séculaire !

Tel est le but poursuivi dans la reconstitution collective, par l’État, de l’enseignement populaire ; tel est le rôle volontaire rempli par l’initiative individuelle des associations semblables à la nôtre. Ce que nous voulons, c’est mettre entre les mains de chaque citoyen, de chaque citoyenne, l’instrument de sa propre liberté par la puissance personnelle des connaissances utiles que nous travaillons à leur inculquer. Les formes de cette éducation sont multiples, incessamment variables et progressives, comme le développement même de la science. Voilà pourquoi on ne saurait l’assujettir à des manuels définitifs, comme l’avait rêvé l’esprit étroit du grand dictateur militaire tout-puissant au cours des premières années de ce siècle : il prétendait fonder des prix pour les rédacteurs de ces manuels et les imposer désormais et pour toujours à l’enseignement.

Notre direction est plus sage et notre œuvre plus durable, parce qu’elle est plus simple ; et plus fidèle à la marche séculaire et progressive de l’esprit humain : elle subsistera tant que nous maintiendrons à la fois notre but invariable et nos enseignements diversifiés, suivant le cours des progrès de la science et des besoins de la société ; elle subsistera surtout tant que vos dévouements demeureront pareils à ceux de vos fondateurs, à ceux des dignes conseillers de l’Association, que je vois autour de moi.

Élevons-nous plus haut encore : jusqu’ici j’ai insisté surtout sur le rôle utilitaire de la science. Mais ce n’est pas là son seul but, ni le seul objet des hommes de bonne volonté qui m’entourent. La science concourt au bien de l’humanité de deux manières différentes : à côté de son rôle matériel et utilitaire, qui éclate aux yeux les plus obscurcis et les plus réactionnaires, la science remplit un rôle’ éducateur idéal, d’ordre essentiellement moral et artistique, rôle inaperçu par cet esprit purement littéraire et rhétoricien, qui semble être demeuré depuis la fin du moyen âge le principal inspirateur de l’éducation secondaire. Certes, je ne voudrais aucunement amoindrir le rôle des belles-lettres dans l’éducation : j’ai été nourri moi-même dans ma jeunesse par le miel attique le plus pur de l’Université. Mais l’éducation morale d’un peuple et surtout celle d’un peuple moderne exige des ressources plus profondes et trop souvent méconnues par ceux qui prétendent la diriger à l’aide des anciennes méthodes. La bonne volonté, la rhétorique même n’y suffisent pas. Il faut surtout conduire les hommes par la raison et par la science : non la science purement logique et rationnelle, mais la connaissance des faits observés et des lois expérimentales, qui résultent de ces faits généralisés.

Je dis les faits et les lois du monde moral, aussi bien que les faits et les lois du monde physique. Cette double connaissance n’est pas moins indispensable pour améliorer la condition humaine. Les législations purement politiques et les décrets demeurent stériles, S’ils ne sont la traduction même des faits scientifiques. Parmi les vérités que le sentiment avait pressenties et que la science sociale a démontrées, parmi les vérités qui doivent servir de règles aux organisations de l’avenir, je vous en rappellerai une seule : c’est la solidarité, fatale à tous les points de vue, qui rattache les hommes les uns aux autres ; la science nous enseigne que c’est la base la plus certaine du bonheur pour les individus, aussi bien que pour les sociétés : la vie humaine repose sur l’amour et sur la fraternité !

C’est au nom de ces idées que les républicains de 1848 ont fondé l’Association philotechnique comme l’un des organes destinés au triomphe de la raison et de la justice, de la bonté et de la vérité. Les principes qu’ils invoquaient n’ont pas cessé de nous diriger avec un effort toujours plus énergique et couronné toujours d’un plus grand succès. Tandis que nous autres, hommes d’il y a un demi-siècle, nous disparaissons chaque jour avec la conscience du devoir accompli, nous avons la ferme espérance que nos successeurs, élevés dans notre esprit, profitant de notre dévouement, poursuivront notre œuvre et l’amélioreront toujours davantage.

Il le faut ! Toujours du dévouement ! toujours du dévouement ! C’est le grand cri des amis du peuple, car notre œuvre est loin d’être accomplie. Elle ne le sera même, pas plus qu’aucune fin humaine, jamais entièrement. Mais nous devons tendre, avec une volonté inflexible, à diminuer sans cesse la somme des misères, celle du mal physique et moral parmi les hommes. Nos espérances à cet égard vont bien au delà du présent, encore si imparfait et si critiquable. Disons-le avec humilité : ce qui Il été réalisé jusqu’à présent pour le peuple n’est qu’un début, qu’une ébauche ; nous sommes à l’aurore d’un monde renouvelé : il faut sans cesse redoubler nos efforts pour en accélérer l’éclosion. Mais j’ai la ferme confiance que les nouvelles générations n’y failliront pas.

J’en jure par les sentiments généreux qui animent les nombreux : adhérents de notre Association, empressés dans cette enceinte, animés du même dévouement à la Patrie, à l’Humanité et à la République !

Berthelot, de l’Institut.