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L’alchimie chez les Arabes

Marcellin Berthelot, Science et Morale, Calmann-Lévy 1891.

Mis en ligne par Denis Blaizot le mercredi 5 juin 2019

L’alchimie Alchimie arabe a été réputée pendant longtemps le véritable point de départ de la science chimique : on attribuait aux Arabes la découverte de la distillation, celle des acides et des sels métalliques, bref la plupart des connaissances chimiques antérieures au XVIe siècle. Les traditions qui rattachaient la chimie à Hermès, c’est-à-dire à l’Égypte, étaient regardées comme imaginaires ; les débuts de notre science ne remontaient pas, disait-on, au delà des croisades. Ces affirmations, que l’on trouve dans un grand nombre d’auteurs du commencement de ce siècle, n’ont en réalité d’autre fondement que l’ignorance où ils étaient des véritables sources, je veux dire des textes grecs, syriens et arabes, demeurés manuscrits dans les bibliothèques ; joignez-y le mépris que les adeptes d’une science, constituée enfin sur des bases rationnelles, professaient alors pour les opinions incertaines et confuses de leurs prédécesseurs, et l’impossibilité appareille de débrouiller le fatras symbolique et mystique, accumulé par les auteurs des XVe et XVIe siècles. Mais aujourd’hui, cet état d’esprit a bien changé. Nous avons en toutes choses le souci de remonter aux origines et d’y chercher la compréhension des idées ultérieures. Les textes anciens ont été publics, traduits, commentés : en grande partie, qu’il me soit permis de le rappeler, par moi-même, ou sous ma direction. Or ces textes ont révélé tout un ordre nouveau de faits positifs et de doctrines coordonnées et rationnelles. Ils ont ressuscité la science chimique de l’antiquité et nous ont livré la clé de ces systèmes, en honneur jusqu’au XVIIIe siècle et qui représentaient, sous le voile de leurs emblèmes, toute une philosophie, connexe avec la métaphysique des Alexandrins, disciples de Platon et d’Aristote.

Dès lors, l’alchimie Alchimie arabe a dû tomber au second rang : en réalité, les Arabes ne sont pas les créateurs de la science, ils en ont été seulement les continuateurs. A ce titre même, leur rôle a été fort exagéré, parce qu’on leur a attribué non seulement les travaux de leurs prédécesseurs helléniques, sur la distillation par exemple, mais aussi les découvertes faites par leurs successeurs dans l’Occident, aux XIVe et XVe siècles. Les œuvres purement latines du faux Geber, écrites du XIVe au XVIe siècle par divers pseudonymes, ont contribué à jeter sur l’histoire de la chimie une obscurité, qui n’est pas encore dissipée. Mais la publication des ouvrages authentiques des chimistes arabes et tic ceux du véritable Geber, en particulier, fait à cet égard une lumière définitive et permet d’assigner à l’œuvre des Arabes son importance et son caractère réels. Je vais essayer d’en donner une idée.

Les écrits chimiques en langue arabe se partagent en deux catégories distinctes : les uns sont de véritables traités descriptifs et pratiques de chimie, ana logues aux traités de matière médicale, mais coordonnés suivant des principes et une méthode que nous ne trouvons ni chez les Grecs ni chez les Syriens ; les autres écrits sont au contraire des compositions théoriques, mêlées de philosophie et de mysticisme, et où Ton rencontre sur la constitution des métaux des idées et des notions qui existaient seulement en germe chez les Grecs, et que les Arabes ont dégagées et systématisées. On y trouve même des poètes, comme dans tout ordre d’idées susceptible d’ouvrir de vastes horizons et d’exciter l’enthousiasme : il existe une vaste littérature poétique d’alchimistes byzantins, arabes, latins, enivrés d’espérances chimériques.

Rappelons ici que dans l’histoire scientifique le mot « arabe » offre quelque chose d’illusoire ; en réalité, ce sont des auteurs syriens, persans et espagnols, qui ont employé la langue arabe, à la suite du grand mouvement qui suivit la conquête musulmane. Ce mouve ment s’étendit à toutes les branches de la culture scientifique et philosophique ; mais il est trop étendu pour que je puisse mémo essayer de le résumer dans son ensemble ; l’étude seule de son développement en chimie représente déjà un travail considérable.

Je parlerai d’abord des personnes, c’est-à-dire des alchimistes arabes, puis de leurs ouvrages authentiques, de ceux de Geber en particulier, et je terminerai en examinant les connaissances positives des Arabes en chimie et les acquisitions que la science leur doit réellement.

 I. — LES ALCHIMISTES ARABES : LEURS PERSONNES.

L’histoire personnelle des alchimistes arabes est retracée dans plusieurs encyclopédies écrites dans celte langue, spécialement dans le Kitab-al-Fihrist.

D’après les auteurs de ces compilations, le premier musulman qui ait écrit sur l’art alchimique fut Khaled ben-Yezid-ibn-Moaouïa, prince Ommiade, de la noble tribu des Koréischites, mort en 708 ; ce fut un personnage considérable, qui prétendit au khalifat, mais dont les circonstances déçurent l’ambition et annihilérent le rôle politique. Il se rejeta vers l’élude des sciences et devint l’un des promoteurs de la culture grecque en Syrie. Il compta parmi ses maîtres un moine syrien, nommé Marianos.

On attribue à Khaled et à Marianos plusieurs ouvrages alchimiques ; mais ces attributions sont aussi incertaines que celles des ouvrages grecs, supposés écrits par les empereurs Héraclius et Justinien II, qui ont vécu à la même époque. Les uns et les autres étaient protecteurs des savants de leur temps, et grands fauteurs de médecine, d’astrologie et d’alchimie Alchimie . Aussi les contemporains ont-ils mis sous leur nom diverses œuvres relatives à ces matières, soit qu’elles aient été composées réellement avec leur patronage ; soit que les auteurs, restés anonymes, aient voulu se couvrir d’une grande autorité, du vivant même de ces personnages, ou dans la génération qui les suivit et qui conservait le souvenir de leur puissance. Aucun traité de Khaled ou de Marianos, dans son texte arabe ou syriaque, n’est venu jusqu’à nous, à ma connaissance ; mais nous possédons des traductions latines de livres qui portent leur nom : seulement, par suite d’une altération commune aux mots sémitiques, où les voyelles comptent peu, Marianos est devenu en latin Morienus. L’une de ces traductions est même la plus ancienne œuvre arabico-latine en alchimie Alchimie qui possède une date certaine, celle de 1182, où elle fut exécutée par Robertus Castrensis. L’auteur original dit être devenu moine quatre ans après la mort d’Héraclius, et il rapporte sa science au Livre de la Chimie, composé par Hermès : il reproduit un certain nombre des axiomes des Grecs ; la seconde partie de son opuscule consiste dans un dialogue avec Khaled (écrit Calid). Sous le nom de Calid même, on possède également des traductions latines, d’authenticité incertaine. Il aurait eu, dit-on, pour disciple Djaber-ben-Hayyan-EÇ-ÇouTy, le célèbre Geber des Latins.

Cependant les notices biographiques consacrées à ce dernier par les auteurs arabes laissent flotter sa personnalité dans un milieu un peu légendaire. Il était, d’après les uns, natif de Tousa, ville du Khorassan, et établi à Koufa, en Mésopotamie ; tandis que Léon l’Africain prétend que c’était un chrétien grec, converti à l’islamisme. D’autres chroniqueurs le font naître à Harran, parmi les Sabéens, c’est-à-dire parmi les derniers partisans du culte des astres et des religions babyloniennes. Enfin, d’après le Kitab-al-Fihrist, certains historiens contestaient même l’existence de Geber. L’époque de sa vie est incertaine, entre le VIIIe et le IXe siècle. En effet, le récit qui en fait un disciple de Khaled le placerait au début du VIIIe siècle ; tandis que d’autres historiens le rattachent au groupe des Barmécides, contemporains d’Haroun-al-Raschid, qui ont vécu un siècle plus tard. On ne sait rien de précis sur sa vie et on lui attribue des centaines d’ouvrages, ou de mémoires, dont j’ai reproduit ailleurs la longue liste, traduite du Kitab-al-Fihrist. Plus d’un de ces ouvrages est du en réalité à ses disciples, ou à ses imitateurs. Quoi qu’il en soit, Geber avait écrit sur toutes sortes de sujets et sa réputation domine celle des autres alchimistes : Rasès et Avicenne le déclarent le maître des maîtres. Sa réputation a grandi pendant le moyen Age latin, et Cardan le proclamait, au XVIe siècle, l’un des douze génies les plus subtils du monde.

L’étude directe des œuvres arabes de Geber ne justifie que bien imparfaitement cet enthousiasme. Sans doute elles comprennent un vaste domaine, dans l’ordre des connaissances humaines ; mais Geber vivait à une époque de décadence et sa force d’esprit ne répond pas à l’étendue des sciences qu’il a essayé d’embrasser. On en jugera tout à l’heure, quand j’analyserai quelques-unes de ses œuvres authentiques : je parle des œuvres arabes, bien entendu, les écrits latins qui portent son nom étant apocryphes.

Mais poursuivons l’histoire des chimistes arabes. Après Geber, on cite Dz’oun-Noun-El-Misri ; Maslema, astronome et magicien espagnol, mort en 1007 ; Er-Râzi, autrement dit Rasès, célèbre médecin auquel on attribue divers traités traduits en latin ; Ishaq-ben-Noçair, habile dans la fabrication des émaux ; Toghrayi, mort en 1122 ; Amyal-el-Temimi et divers autres ; El Farabi ; enfin au XIIe siècle, Ibn-Sina, notre Avicenne, médecin, alchimiste et personnage politique.

Nous possédons sous son nom une alchimie Alchimie latine, qui porte les caractères d’une œuvre traduite de l’arabe et dont les exposés et les doctrines, conformes à ceux de Vincent de Beauvais et d’Albert le Grand, autorisent à admettre l’authenticité. Je veux dire que c’est un livre arabe, car on ne saurait affirmer qu’il a été écrit par Avicenne lui-même, le texte arabe étant perdu et le texte latin portant les traces de fortes interpolations, d’origine espagnole principalement. J’en extrairai seulement les lignes suivantes, qui montrent à quel degré la science avait développé, dès lors, chez ses partisans, la tolérance et le scepticisme. « Jacob, le Juif, homme d’un esprit pénétrant, m’a enseigné beaucoup de choses, et je vais te répéter ce qu’il m’a enseigné. Si tu veux être un philosophe de la nature, à quelque loi (religion) que tu appartiennes, écoule l’homme instruit, à quelque loi qu’il appartienne lui-même, parce que la loi du philosophe dit : ne tue pas, ne vole pas, ne commets pas de fornication, fais aux autres ce que tu fais pour toi-même. » Il y a là l’affirmation de la communauté de sentiments entre les adeptes de la science d’alors, quelle que fût leur confession religieuse, communauté exceptionnelle aux XIIe et XIIIe siècles. Il y a même l’affirmation d’une morale purement philosophique, ce qui était une hérésie et une impiété, pour les musulmans aussi bien que pour les chrétiens.

Quoi qu’il en soit, vers celle époque s’engagea une première polémique sur la réalité de la transmutation des métaux, que les alchimistes grecs n’avaient jamais pensé à mettre en doute. Ibn-Teimiya, Yakoub-el-Kindi et Ibn-Sina la contestent ; tandis qu’Er-Râzi etToghrayi en maintiennent l’existence. Ihn-Khaldoun, en rapportant celte polémique, ajoute malignement qu’Ibn-Sina, qui niait la transmutation, était grand-vizir et riche ; tandis qu’El-Farabi, qui y croyait, était misérable et mourait de faim. À mesure que les expériences se multipliaient, la transmutation semblait plus difficile et plus incertaine. Déjà on commençait à donner la liste des philosophes qui l’avaient accomplie autrefois. « Tous ceux qui sont venus après eux, dit le Kitab-al-Fihrist, ont vu leurs efforts impuissants. » C’est ainsi que l’efficacité des oracles, dans le monde grec, et la réalité des miracles, dans le monde moderne, ont été rejetées de plus en plus dans le passé.

Tel est le résume « le l’histoire des alchimistes arabes jusqu’au temps des croisades, époque où les Latins eurent connaissance de leurs travaux, par l’Espagne principalement. Les musulmans n’ont pas cessé depuis d’écrire sur ce sujet. De nos jours même, il existe chez eux des ouvrages d’alchimie Alchimie moderne, au Maroc et ailleurs : ouvrages tenus secrets par leurs propriétaires, qui prétendent s’assurer le monopole de recettes chimériques ; les rêves du moyen âge durent encore dans les pays musulmans, demeurés étrangers aux progrès de la science européenne.

 II. — LES ALCHIMISTES ARABES : LEURS DOCTRINES

Le moment est venu d’examiner les ouvrages de la chimie arabe, que j’ai publiés d’après les manuscrits authentiques des bibliothèques de Paris, de Lcyde et de Londres, afin de donner une idée des connaissances réelles de leurs auteurs. Ces ouvrages se partagent ainsi que je l’ai dit, en deux catégories : les Traités pratiques, dont je citerai un type, remontant vers le XIIe siècle ; et les Traités théoriques, contenus dans les manuscrits de Paris et de Leyde. Commençons par ces derniers.

On y rencontre d’abord quelques livres imprégnés de souvenirs gréco-égyptiens, tels que le livre de Cratès, peut-être dérivé d’un original grec, et le seul qui transcrive quelques signes alchimiques ; le livre d’El-Habib et le livre d’Ostanès, tout rempli d’allégories et de citations caractéristiques, mais auquel il serait superflu de nous arrêter.

Les Traités de Geber, qui occupent une centaine de pages in-4°, méritent une attention plus particulière, sinon par leur valeur propre, du moins par la réputation de l’auteur et le jugement qu’ils permettent de porter sur lui. Ils sont compris, d’ailleurs, dans les listes du Kitab-al-Fihrist, D’après ces listes, qui occupent plusieurs pages, les œuvres de Geber étaient distribuées en séries, désignées par des indications numériques, telles que les 112 livres ; les 70 livres ; les 10 discours ; les 20 ouvrages ; les 11, les 30, etc., comprenant l’ensemble des sciences. La plupart de ces ouvrages sont de simples opuscules ou mémoires. Geber y reste d’ordinaire dans le domaine des déclamations vagues et charlatanesques. Il recommande le secret et renouvelle sans cesse sa profession de bon musulman, comme s’il craignait qu’on en suspectât la sincérité. Le passage suivant donnera une idée de sa méthode d’exposition :
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« Au nom du Dieu clément et miséricordieux ! Djaber-ben-Hayyan s’exprime en ces termes : — Mon maître (que Dieu soit satisfait de lui !) m’appela : ô Djaber ! — Maître, lui répondis-je, me voici à vos ordres. — Parmi tous les livres que tu as composés et dans lesquels tu as traité de l’œuvre... il en est qui ont la forme allégorique et dont le sens apparent n’offre aucune réalité. D’autres ont la forme de traites pour la guérison des maladies et ne sauraient être compris que par un savant habile. Quelques-uns sont rédigés sous forme de traités astronomiques... Il on est qui ont la forme de traités de littérature, où les mots sont employés tantôt avec leur sens véritable, tantôt avec un sens figuré ; or, la science qui donne l’intelligence de ces mots a disparu et les initiés n’existent plus. Personne après toi ne pourra donc plus en saisir le sens exact... Enfin, tu as composé de nombreux ouvrages sur les minéraux et les drogues, et cas livres ont troublé l’esprit des chercheurs, qui ont consumé leurs biens, sont devenus pauvres et ont été poussés par le besoin à frapper des monnaies de faux poids, ou à fabriquer des pièces fausses. Cette pauvreté et celle détresse les ont encore amenés à employer la ruse vis-à-vis des gens riches, et la faute en est à toi et à ce que tu as écrit dans tes ouvrages... »

Cependant, au milieu de ces développements prolixes et sans précision, on peut démêler certaines idées philosophiques, de source hellénique, pour la plupart. Toutes choses résultent do la combinaison des quatre éléments : le feu, l’air, l’eau et la terre, et des quatre qualités : le chaud et le froid, le sec et l’humide. Quand il y a équilibre entre leurs natures, les choses deviennent inaltérables ; elles subsistent alors en dépit du temps et résistent à l’action de l’eau et du feu : ainsi fait l’or naturel. Tel est encore le principe de l’art médical, appliqué à la guérison des maladies. On retrouve dans Geber l’assimilation des métaux aux êtres vivants, en tant que constitués par l’association d’un corps et d’une âme, théorie empruntée aux alchimistes alexandrins et conforme aux théories aristotéliques sur la forme et la matière.

Mais on y rencontre aussi des notions nouvelles, comme la doctrine des qualités occultes des êtres, opposées à leurs qualités apparentes ; théorie développée dans des termes et avec une précision inconnue des alchimistes grecs. « Le plomb, dit Geber, est, à l’extérieur, froid et sec, et à l’intérieur, chaud et humide ; tandis que l’or, à l’extérieur, est chaud et humide, mais froid et sec à l’intérieur. Donc l’intérieur de l’or est pareil à l’extérieur du plomb, et l’extérieur de l’or pareil à l’intérieur du plomb. De même l’étain compare à l’argent. » Rasés déclare également que le cuivre est de l’argent en puissance : « celui qui en extrait radicalement la couleur rouge le ramène à l’état d’argent ; car il est en apparence cuivre et dans son intimité secrète argent. » Ces idées peuvent paraître étranges aux savants d’aujourd’hui ; mais il faut les connaître, si Ton veut comprendre la direction des travaux des alchimistes du moyen Age. Peut-être en retrouverait-on quelque trace dans nos opinions sur les fonctions opposées et les rôles électrochimiques contraires, que peut remplir un même élément dans ses combinaisons.

Les Traités de Geber no comprennent pas seulement l’alchimie Alchimie . On y rencontre un résumé de la Logique d’Aristote, des dissertations mêlées de chimie et de métaphysique sur le corps, l’âme et l’accident et sur les dix-sept forces qui constituent toute chose ; des exposés médicaux et physiologiques sur la nutrition, la digestion, l’utérus, sur les compartiments du cerveau et la localisation des facultés, imagination, mémoire et intelligence : c’est un premier essai de phrénologie. Après avoir présenté une série de Pourquoi sur les matières animales, végétales, minérales, série analogue aux Problèmes d’Aristote, et qui atteste un mélange singulier de crédulité puérile et de charlatanisme, Geber invoque la nécessité des connaissances astrologiques, en raison des influences sidérales sur les phénomènes et sur les personnes.

Non seulement il croit à l’astrologie ; mais il reproduit les idées pythagoriciennes de Stéphanus, contemporain d’Héraclius, sur les quatre éléments, les sept métaux, les douze fauteurs de l’œuvre et il expose le calcul mystérieux du Djomal, d’après lequel les noms des choses en font connaître la nature. Pour faire pénétrer le lecteur plus profondément dans la connaissance de la science orientale, il n’est peut-être pas inutile d’en donner une idée. Le nom d’une chose ou d’un être, d’après Ptolémée, dit notre auteur, est déterminé d’une manière fatale par la conjonction des astres au jour de sa naissance. Rangeons donc les vingt-quatre lettres de l’alphabet dans un tableau à double entrée, formé de quatre colonnes verticales, comprenant six rangées horizontales : les quatre colonnes représenteront la sécheresse, l’humidité, le froid et la .chaleur, et les six rangées, les divisions numériques exprimées par les mots degré, minute, seconde, tierce, quarte, quinte. Soit maintenant un nom formé d’un certain nombre de lettres, cherchons la place occupée par chacune de ses lettres. Si la seconde lettre, par exemple, tombe dans la colonne de la chaleur et dans la rangée des minutes elle donnera deux minutes de chaleur ; on fera la même évaluation pour chacune des lettres du mot et chacune des quatre qualités : la somme indiquera la proportion des quatre qualités fondamentales dans le mot lui-même, c’est-à-dire dans la chose qu’il exprime. Si c’est une substance destinée à un usage médical ou chimique, on en cherchera une ou plusieurs autres, susceptibles d’équilibrer par compensation les éléments actifs de la première. « Installez alors votre chaudron, dit Geber, et faites chauffer à un feu léger les substances qui s’équilibrent, afin qu’elles se pénètrent et forment un mélange intime et permanent. »

Si j’ai reproduit ces rêveries subtiles, renouvelées des médecins mathématiciens de l’Égypte, c’est afin de montrer quel mélange de données réelles et de calculs chimériques constituait la science arabe, mélange qui subsiste même de notre temps dans la science orientale : car elle n’est jamais parvenue à la conception purement rationnelle, qui élimine le mystère et le mysticisme de la connaissance positive de l’univers.

Quelques mots encore sur une théorie de la constitution des métaux, qui paraît due aux Arabes et qui a été souvent attribuée à Geber, quoiqu’on n’en trouve aucune trace dans ses œuvres authentiques, connues jusqu’à présent. Je veux parler de cette théorie d’après laquelle les métaux seraient formés de mercure, de soufre et d’arsenic (sulfuré). L’arsenic est de trop ici, car il était rangé autrefois dans la classe du soufre ; mais la doctrine dont il s’agit figure sous sa forme précise dans les traductions arabico-latines, d’apparence authentique, écrites au XIIIe siècle. Ainsi l’alchimie Alchimie dite d’Avicenne explique d’abord que tout métal doit être réputé forme de mercure et de soufre, parce qu’il peut être rendu fluide par la chaleur et prendre ainsi l’apparence du mercure, et parce qu’il peut produire de l’azenzar, qui possède la couleur (jaune ou rouge) du soufre. Par ce mot azenzar ou açur, l’auteur entendait à la fois le cinabre et l’oxyde de mercure, le minium, le protoxyde de cuivre, le peroxyde de fer, en un mot tous les sulfures et oxydes métalliques de teinte rouge. Les modernes savent aujourd’hui distinguer ces corps les uns des autres ; mais les auteurs anciens et les alchimistes grecs, aussi bien que les arabes, les confondaient sous des noms communs ; cette confusion était invoquée comme la preuve d’une théorie sur la constitution des métaux.

Voici quel système, en effet, avait été construit sur ces prémisses. « L’or est engendré par un mercure brillant, associé avec un soufre rouge et clair. — Le mercure blanc, fixé par la vertu d’un soufre blanc, engendre une matière que la fusion change en argent. — Le cuivre est engendré par un mercure trouble et épais, et un soufre trouble et rouge. — L’étain est engendré par un mercure clair et un soufre clair, cuit pendant peu de temps ; si la cuisson est très prolongée, il devient argent, etc. Celte génération des métaux est accomplie en cent ans dans les entrailles de la terre ; mais l’art pourrait en abréger l’accomplissement. Il s’effectue alors en quelques heures, ou en quelques minutes. »

Ces doctrines singulières montrent quelles idées on se faisait alors de la constitution des métaux et quelles théories guidaient les alchimistes, dans cette région ténébreuse et complexe des métamorphoses chimiques. Peut-être ne doit-on pas traiter ces idées avec trop de dédain, si on les compare avec les conceptions en honneur parmi les chimistes d’aujourd’hui sur les séries périodiques des corps simples, alignés en progressions arithmétiques, et sur la formation supposée des métaux dans les espaces célestes.

Quoi qu’il en soit, on voit par là quelles ont été les additions faites par les Arabes aux idées des alchimistes grecs. C’est aux Grecs, en effet, qu’ils ont emprunté le dogme fondamental de l’unité de la matière et l’hypothèse do la transmutation, ainsi que la notion du mercure des philosophes ; ils ont seulement modifié la doctrine de la teinture de ce mercure quintessencié par le soufre et les composés arsenicaux, en la remplaçant par la composition mémo de ces métaux, au moyen de deux éléments mis sur le mémo rang, le mercure et le soufre, et, ils ont développé toutes ces théories, par des rêveries numériques et des subtilités sans fin.

Tel est notamment le cas du véritable Geber, d’après la lecture de ses ouvrages authentiques. Il diffère extrêmement du personnage qui a usurpé son nom dans les histoires de la chimie. Le dernier personnage, en effet, est apocryphe, et il représente les œuvres réunies de plusieurs générations de faussaires.

Ce récit vaut la peine d’être fait. En effet, la littérature alchimique, comme la littérature prophétique, est remplie d’apocryphes, depuis l’Égyptien Hermès, divinité changée en homme et auteur pseudo-épigraphe de tant d’écrits, à partir des prêtres de Thèbes et de Memphis qui mettaient sous son nom tous leurs ouvrages, jusqu’aux Alexandrins, dont certaines élucubrations attribuées à Hermès Trismégiste nous sont parvenues, enfin jusqu’aux Arabes et aux Occidentaux, qui n’ont cessé de multiplier au moyen âge, et même au XIXe siècle, les livres mis sous le nom d’Hermès.

Le pseudo Démocrite est le plus vieil auteur, de personnalité humaine, dont les alchimistes grecs invoquent l’autorité. Le pseudo Aristote et le pseudo Platon sont des alchimistes arabes ; le pseudo Raymond Lulle et ses disciples ont rempli les collections alchimiques latines de leurs œuvres, écrites du XIVe au XVIe siècle. Mais la plupart de ces faussaires ont été démasqués de bonne heure. Le pseudo Démocrite était déjà suspect au temps d’Aulu-Gelle ; la fraude du pseudo Aristote était reconnue par Vincent de Beauvais. Les pseudo Raymond Lulle ont été percés à jour par M. Hauréau ; tandis que la réputation du pseudo Geber est demeurée incontestée pendant tout le moyen âge et jusqu’à l’époque présente.

Cependant elle ne saurait résister, ni à l’examen attentif de ses œuvres latines, ni surtout à leur comparaison avec les écrits arabes du véritable Geber. Le nom de Geber, comme le nom de Raymond Lulle, a servi de couverture et de passe-partout à des auteurs divers et anonymes, qui ont mis sous son patronage autorisé des œuvres écrites au XIVe au XVe et au XVIe siècle. Les éditeurs sans critique des livres alchimiques ont réuni aux XVIe et XVIIe siècles tous ces traités, sous une attribution identique, dans leurs collections imprimées. Quelques détails sont ici nécessaires pour bien établir ce point, qui touche au cœur de l’histoire de l’alchimie Alchimie arabe.

Les principaux ouvrages latins attribués à Geber sont : la Sommet ou Traité de la fabrication parfaite du magistère, la Recherche de la perfection, la Découverte de la vérité, le Livre des fourneaux, le Testament de Geber, roi de l’Inde, et l’Alchimie Alchimie de Geber ; on y a même ajouté par surcroît divers traités d’astronomie, composés en réalité par un homonyme de Séville, qui vécut au XIIIe siècle. Parmi les ouvrages chimiques, les deux derniers sont beaucoup plus modernes que les autres, car ils décrivent des préparations telles que l’acide nitrique et l’eau régale, qui ne figurent pas dans la Somme, ni chez aucun auteur, avant le milieu du XIVe siècle. La Recherche de la perfection la Découverte de ta vérité> le Livre des fourneaux, ne sont autre chose que des extraits de la Somme, accrus par des additions postérieures. La Somme est donc à la fois l’œuvre capitale et l’œuvre la plus ancienne parmi ces apocryphes. Elle est rédigée avec une méthode, une logique, une précision inconnues du véritable Geber ; on y trouve, au contraire, cette forte influence exercée par la scolastique sur l’art d’écrire et de raisonner. « L’or est un corps métallique, jaune, pesant, non sonore, brillant..., malléable, fusible, résistant à l’épreuve de la coupellation et de la cémentation. D’après cette définition, on peut établir qu’un corps n’est point de l’or, s’il ne remplit pas les conditions positives de la définition et de ses différenciations. » Tout ceci est d’une fermeté dépensée et d’expression inconnue aux auteurs antérieurs, notamment au Geber arabe.

L’auteur latin expose et discute les raisonnements de ceux qui nient l’existence de l’alchimie Alchimie , suivant toutes les règles de la philosophie de son temps. On y relève celte objection terrible, qui a fini par tuer l’ancienne alchimie Alchimie  : « Voici bien longtemps que celte science est poursuivie par des gens instruits ; s’il était possible d’en atteindre le but par quelque voie, on y serait parvenu déjà des milliers de fois. Nous ne trouvons pas la vérité sur ce point, dans les livres des philosophes qui ont prétendu la transmettre. Bien des princes et des rois de ce monde, ayant à leur disposition de grandes richesses et de nombreux philosophes, ont désiré réaliser cet art, sans jamais réussira en obtenir les fruits précieux : c’est donc là un art frivole. »

Or, rien d’analogue ne se lit dans le Geber arabe. Ce dernier croit à l’influence des astres sur les métaux, tandis que l’auteur latin la nie. On ne trouve nulle part chez l’auteur latin ce mélange perpétuel d’illusion mystique et de charlatanisme, qui caractérise l’écrivain arabe. Enfin, dans l’auteur latin, il n’y a aucun indice d’origine arabe, ni dans la méthode, ni dans les faits, ni dans les mots, ou les personnages cités, ni dans allusions à l’islamisme, si fréquentes chez l’auteur arabe et qui font ici complètement défaut. Ajoutons que Vincent de Beauvais, contemporain de saint Louis, dans son encyclopédie (Speculum naturale) ne reproduit pas une seule ligne de la Somme ; il cite deux ou trois fois Geber, mais uniquement d’après l’alchimie Alchimie latine d’Avicenne, dont il reproduit textuellement les phrases, ainsi que celles de divers autres alchimistes qu’il avait entre les mains. Nous pouvons en conclure que Vincent de Beauvais ignorait l’existence de celte œuvre latine du pseudo Geber, qui a été probablement composée après lui. La même vérification s’applique aussi à Albert le Grand, autre compilateur célèbre du XIIIe siècle : il ignore complètement le pseudo Geber. On voit par là comment l’attribution des ouvrages latins du pseudo Geber aux Arabes a faussé toute l’histoire de la science, en laissant supposer dans ceux-ci des connaissances positives qu’ils n’ont jamais possédées.

 III.— LES ALCHIMISTES ARABES : LEURS CONNAISSANCES POSITIVES

Examinons maintenant les connaissances positives des Arabes en chimie, d’après leurs écrits authentiques, afin de les comparer, d’une part, à celles des savants grecs qui les ont précédés, et, d’autre part, à celles des savants latins, qui les ont suivis et qui ont été les précurseurs les plus prochains de la chimie moderne.

Ces connaissances sont présentées dans une série de traités techniques, parvenus jusqu’à nous. Je citerai d’abord un ouvrage arabe, écrit en lettres syriaques, contemporain des croisades, et que j’ai publié récemment. Il convient de le rapprocher de l’ouvrage de matière médicale d’Ibn-Beithar, en grande partie reproduit de Dioscoride, et que M. Leclerc a imprimé dans les collections de l’Académie des Inscriptions. — A côté de ces deux ouvrages, écrits en langue arabe, les seuls dont on ait donné des traductions modernes, il convient de citer les vieilles traductions latines manuscrites, faites vers le XIIe siècle, des traités qui portent le nom de Rasès et le nom de Bubacar, ainsi que les alchimies attribuées à Avicenne et au pseudo Aristole, imprimées aux XVIe et XVIIe siècles. Les textes originaux ne devaient pas être beaucoup plus anciens que le XIIIe ; mais ils sont perdus, ou inconnus. Heureusement, la grande similitude de ces traductions avec le traité arabe cité plus haut en atteste l’authenticité} et la comparaison des faits qui y sont contenus avec ceux relatés par Albert le Grand et par Vincent de Beauvais permet de retracer avec une exactitude suffisante le tableau des connaissances positives des Arabes en chimie, au temps des croisades ; en mémo temps que celles des Latins, avec lesquels ils sont entrés alors en relation.

Entrons dans les détails. L’ouvrage arabe que j’ai cité tout à l’heure présente un caractère pratique, exempt (les théories et déclamations des alchimistes doctrinaires. On y trouve, mis bout à bout, deux traités. L’un d’eux surtout est un véritable traité de chimie, décrivant avec méthode les substances et les opérations. Il débute par ces mots : « De la connaissance des corps métalliques, des esprits et des pierres... Sache qu’il y a sept corps métalliques, sept pierres et sept choses composées. Tout cela rentre dans la pratique de l’art. Les objets rouges sont bons pour le travail de l’or ; les objets blancs pour le travail de l’argent. »

Suivent les sept métaux : or, argent, fer, cuivre, étain, plomb, mercure, et leurs noms multiples. Mais les signes alchimiques grecs ne figurent plus ici : ils disparaissent après les Syriens, peut-être à cause de l’horreur des musulmans pour la magie et les représentations figurées. Les signes alchimiques manquent également dans les manuscrits latins du XIIIe siècle et ils ne reparaissent que vers la lin du XIVe siècle, ou plutôt dans le cours du XVe : sans doute, par suite de l’influence directe, exercée alors de nouveau par les auteurs grecs.

Après les métaux viennent les esprits, ou corps volatils, capables d’agir sur les métaux, au nombre de quatre à l’origine : mercure, soufre, arsenic (sulfuré), sel ammoniac ; puis ils ont été portés au chiffre sept par symétrie, l’arsenic étant dédoublé en arsenic rouge (réalgar) et arsenic jaune (orpiment), et le soufre distingué en soufre jaune, rouge et blanc. Le mercure est à la fois compris dans la classe des corps et dans celle des esprits. Les pierres sont partagées en pierres contenant des esprits, c’est-à-dire susceptibles de fournir des liquides et des sublimés par l’action de la chaleur (au contact de l’air), au nombre de sept : ce sont les marcassites (sulfures métalliques), les vitriols (sulfates de fer, d’alumine, de cuivre, etc.), et les sels ; — et en pierres ne contenant pas d’esprits.

Chaque genre de pierres est à son tour partage en sept espèces, par exemple : la marcassite dorée, argentée, ferrugineuse, cuivreuse, etc. Il y a sept sels naturels et sept sels artificiels. 11 y a sept aluns, sept fondants, désignés par le mot borax, qui a pris chez les modernes un autre sens. Sept minéraux entrent dans les préparations : cadmie, litharge, minium, céruse, sel alcalin, chaux vive, verre, et l’on emploie aussi le cinabre, le vert-de-gris, le stibium, l’émail, etc.

J’ai cru devoir reproduire toute celte liste, qui fait connaître le tableau des substances chimiques en usage au XIIIe siècle. On remarquera que ces substances sont ordonnées suivant les principes d’une classification, analogue à ce que Ton a appelé plus tard en botanique la méthode naturelle, mais dominée par l’intervention systématique du nombre sept.

Après la description des matières employées en chimie, vient celle des ustensiles et appareils : marmite, matras, cucurbite, alambic, mortier et pilon, fourneaux, etc, ; puis celle des sept opérations : chauffage ou cuisson, sublimation des corps et des esprits, distillation à feu nu, ou au bain-marie, fusion, fixation. La distillation est décrite avec soin ; mais cette opération remontait aux alchimistes grecs, comme je l’ai expliqué plus haut. Nous ne trouvons ici rien d’essentiellement nouveau. L’auteur termine par ces mots : « Ainsi tout est rendu manifeste. »

On voit par ces détails avec quelle précision nous pouvons parler de la chimie d’alors. Sans doute, il y a bien des points qui restent obscurs, bien des opinions erronées ; mais il n’en existait pas moins un fond sérieux de connaissances positives, qu’il est facile de comprendre, en se reportant u l’état des intelligences et à la signification des mots de l’époque. Nous pouvons donc appuyer nos comparaisons et nos raisonnements sur une base solide.

Pour compléter cet exposé de la science chimique arabe, il convient de dire que le traité analysé contient, à la suite des recettes d’alliages, de teintures métalliques et de transmutations, diverses formules pour le travail des perles et des pierres précieuses artificielles, formules similaires avec celles des alchimistes grecs : Zosime y est même cité. 11 y a aussi un petit traité de l’art du verrier, indiquant les procédés pour teindre le verre en couleurs verte, rouge, noire, bleu, jaune citron, etc., et décrivant les fourneaux du verrier. La céramique et la fabrication du verre ont été toujours cultivées en Perse et en Orient.

Ces arts s’étaient d’ailleurs conservés parallèlement en Occident ; car les mêmes sujets sont traités dans le manuscrit de Lucques du VIIIe siècle, qui renferme les Compositiones, et plus lard dans l’ouvrage du moine Théophile.

Ce n’est pas tout. Dans un autre passage, notre auteur arabe donne des.formules pour les flèches incendiaires, les amorces, les pétards et artifices, recettes pareilles à celles du traité arabe de Hassan al-Rammah, que nous possédons à la Bibliothèque de Paris : elles sont contemporaines des croisades. Le premier texte occidental qui reproduise des formules de ce genre, c’est celui de Marcus Græcus, compilation latine du XIIIe siècle, traduite de l’arabe. J’ai exposé ailleurs toute celte histoire, en montrant par quelle gradation les projectiles incendiaires des anciens sont devenus à Constantinople le feu grégeois, comment les Arabes ont révélé le secret de ce dernier, comment enfin ses transformations successives ont engendré la poudre à canon.

L’ouvrage arabe que je viens d’analyser peut être regardé comme un type des livres de chimie pratique de l’époque. Il fournit le tableau des matières et des opérations usitées chez les Arabes, au XIIIe siècle. Or ces matières, ces opérations sont précisément les mêmes que nous rencontrons dans les traités latins indiqués nomme traduits de l’arabe au cours du XIIIe siècle. Tel est, par exemple, le traité de Bubacar, dans le manuscrit 6514 de Paris, dont les descriptions sont semblables et même moins systématiques, n’étant pas assujetties à reproduire perpétuellement le nombre cabalistique sept. Ce traité comprend pareillement la description des substances, partagées en métaux, esprits et pierres ; celle des vitriols, aluns, sels, fondants ; puis viennent les appareils et les opérations. Il y avait évidemment un plan général, commun à tous les traités de chimie, alors comme aujourd’hui ; On trouve ce plan suivi dans l’alchimie Alchimie latine d’Avicenne et dans une alchimie Alchimie attribuée tantôt à Rasés, tantôt au pseudo Aristote. Vincent de Beauvais reproduit aussi la plupart de ces faits, en grande partie en copiant les articles de l’alchimie Alchimie latine d’Avicenne.

Nous devons nous arrêter maintenant à un ordre de composés, non mentionnés jusqu’ici dans le présent article et qui allaient prendre dans la chimie occidentale un rôle prépondérant : je veux parler des acides, des alcalis et des dissolutions métalliques. Déjà entrevus par les Grecs, ils furent étudiés d’une façon plus approfondie par les Arabes, mais sans être isolés par eux d’une façon définitive. Les alchimistes grecs confondaient toutes les liqueurs actives de la chimie sous le nom d’eaux divines ou sulfureuses) — le mot grec Θειον signifie les deux choses. Les liqueurs obtenues, par filtration ou distillation des mélanges les plus dissemblables, recevaient chez eux cette dénomination. Le soufre elles sulfures y entraient d’ailleurs fréquemment comme ingrédients essentiels. À l’origine, dans le papyrus de Leyde, ce nom s’applique à un polysulfure de calcium ; mais chez les auteurs alchimiques, le sens en est plus vague et plus compréhensif. Il embrassait à la fois des liqueurs acides, appelées cependant de préférence vinaigres ou aluns, des solutions ammoniacales, dérivées de l’urine, lies liqueurs alcalines, renferment des carbonates alcalins, des solutions de sulfures et de sulfarsénites alcalins, capables de teindre superficiellement les métaux, etc. Aussi les passages où le mot d’eau divine figure sont-ils d’une intelligence difficile et parfois impossible, à cause de l’indétermination du sens précis, caché sous cette désignation.

L’étude des eaux divines se perfectionna dans le cours des temps. Cependant elles ne sont pas décrites en détail dans les traités arabes cités plus haut ; mais il en est fait une mention plus claire dans les traductions arabico-latines. Ainsi le traité de Bubacar renferme un livre sur les Eaux acides, qui ont le pouvoir de dissoudre les métaux ; un autre livre sur les Eaux vénéneuses, préparations alcalines et ammoniacales, sulfures complexes. Mais toutes ces préparations sont encore bien confuses ; il y entre, comme dans les médicaments de l’époque, des ingrédients multipliés, soumis chacun à des traitements si divers qu’il est souvent difficile d’en préciser la composition véritable, au point de vue moderne.

Dans le Livre d’Hermès, autre œuvre du XIIIe siècle, on lit un chapitre sur les Eaux fortes, comprenant le vinaigre, l’urine putréfiée (carbonate d’ammoniaque), les solutions d’alun (sulfates provenant des pyrites), la lessive de cendres traitée par la chaux (potasse caustique), etc.

Le Livre des douze eaux était célèbre au XIIIe siècle. Dans un manuscrit de cette époque, on trouve mentionnés nominativement les adeptes connus du copiste : ce sont des moines de la Haute-Italie, originaires de Crémone, Brescia, Verceil, Pavie, etc. Ces moines pratiquaient l’alchimie Alchimie . Or, « Maître Jean, y est-il dit, emploie dans ses opérations le Livre des douze eaux, qui occupe deux folios. Richard de Pouille le possède également. » Ce titre a été appliqué d’ailleurs à plusieurs ouvrages distincts. La liste des eaux et préparations qui sont décrites dans les manuscrits, sous ce litre, ne sont pas identiques ; quoique ce soient d’ordinaire des solutions alcalines, acides, sulfureuses, arsenicales fort compliquées. Mais on était bien éloigné de la notion claire et précise de nos liqueurs acides ou alcalines, modernes et bien définies.

Voici le tableau général des connaissances chimiques d’alors, d’après les documents exacts qui viennent d’être énumérés :

Dans l’ordre des arts industriels et de la médecine : extraction et purification des produits naturels utilisés, minéraux, résines, huiles, baumes, matières colorantes, etc.

Dans l’ordre de la métallurgie : fusion, coulée, alliage, moulage et travail des métaux, tant pour l’orfèvrerie que pour la construction des armes, des outils et des machines ; purification de l’or et de l’argent, par coupellation, et par cémentation avec le soufre, les sulfures d’arsenic, d’antimoine, les sels de fer et les sels alcalins ; réaction des métaux sur les composés sulfurés, arsenicaux, antimoniés, mercuriels, en vue de la prétendue transmutation.

Dans l’ordre des fabrications chimiques : préparation des oxydes de plomb (minium, litharge), de cuivre, de fer (ocres, sanguine, etc.), de la céruse, du Vert-de-gris, du cinabre, de l’acide arsénieux, des chlorures de mercure ; préparation des métaux en poudre et en feuilles, ainsi que des couleurs minérales et végétales, pour les peintres, les miniaturistes, les verriers, les mosaïstes, les céramistes ; enfin teinture des peaux et des étoffes.

Tout cela était déjà connu en gros des chimistes anciens ; mais les préparations avaient été perfectionnées par la pratique, dans le cours des siècles. La production des sels, aluns, vitriols, fondants, s’était également développée, et on en définissait avec plus de précision les différentes espèces. Le salpêtre principalement, matière inconnue des anciens, ou plutôt non distinguée par eux, commençait à être fabriqué sur une grande échelle, pour les arts de la guerre. La distillation, découverte par les Grecs, s’était répandue, sans changement notable dans les appareils, mais avec un développement sans cesse croissant dans les applications, telles que l’extraction de l’eau de roses et des eaux volatiles, celle des essences de térébenthine et de genièvre, etc. : l’alcool faisait à ce moment son apparition sous le nom « d’eau ardente, » qui s’appliquait aussi aux essences précédentes. Parmi les eaux divines ou eaux fortes, un certain nombre représentaient des produits distillés : par exemple, les esprits tirés des vitriols, au moyen de mélanges de matières multiples, qui donnaient naissance à des liqueurs également complexes.

Il y avait là des progrès considérables, par rapport aux connaissances des anciens ; progrès dans lesquels il n’est pas facile de faire une part distincte aux travaux des praticiens occidentaux antérieurs et à ceux des Arabes et de leurs disciples, les deux traditions s’étant confondues au moment des croisades.

Mais c’est à tort que l’on a prétendu faire remonter, soit aux Arabes, soit aux auteurs des XIIe et XIIIe siècles, la connaissance précise de nos acides sulfurique, chlorhydrique, azotique et de leurs sels métalliques bien définis. Les préparations confuses et compliquées d’alors n’ont été débrouillées en réalité que plus tard, dans l’Occident latin, pendant le cours des XIVe et XVe siècles. Si on a cru rencontrer les produits définis de la chimie moderne dans des traités plus anciens, c’est par suite de fausses attributions, d’une intelligence imparfaite des textes, enfin en raison d’interpolations de date plus récente, faites du XIVe au XVIe siècle. Dans l’alchimie Alchimie imprimée du pseudo Aristote, par exemple, à la suite d’un grand nombre d’articles, on distingue à première vue plusieurs groupes d’additions successives, ajoutées évidemment, de siècle en siècle, par les copistes qui voulaient tenir le manuel au courant. Or, ces additions manquent dans les plus anciens manuscrits.

Puissent les développements que je viens de présenter laisser dans l’esprit du lecteur une idée plus exacte de la marche de la science chimique pendant le cours des âges, depuis ses origines gréco-égyptiennes jusqu’au temps de la première renaissance des éludes, en France et en Europe, vers le temps de saint Louis ! Celte marche a été parallèle à celle des autres sciences : l’esprit humain procède à une même époque, suivant des voies analogues dans les divers ordres. Fondée sous une forme rationnelle, mais avec quelque mélange de chimères, par les Alexandrins, la science ou plutôt la pratique chimique a subsisté pendant les Ages barbares, en Orient comme en Occident, à cause des nécessités industrielles. Cependant son évolution théorique a repris d’abord chez les Arabes, disciples des Syriens, qui avaient reçu eux-mêmes la doctrine des Grecs ; les idées des anciens, modifiées par les Arabes, ont été réintroduites par eux dans le monde latin, aux XIIe et XIIIe siècles. Elles y ont pris un essor nouveau, qui s’est poursuivi sans interruption jusqu’à noire temps, où elles ont revêtu une forme absolument scientifique. Mais ce résultat n’a pas été acquis du premier coup : les hommes se dépouillent difficilement de leurs chimères et de leurs espérances, surtout quand elles sont associées à des conceptions mystiques.

L’appât de la richesse, la prétention décevante de fabriquer de toutes pièces les métaux précieux, ont continué, pendant tout le moyen âge, à détourner les esprits de la science pure et à les maintenir dans une voie, où la recherche scientifique côtoyait sans cesse l’illusion, le charlatanisme, et même l’escroquerie. C’est ainsi que l’alchimie Alchimie a poursuivi son cours, s’enrichissant sans cesse de faits et de doctrines nouvelles, jusqu’au jour où la clarté définitive s’est faite tout d’un coup ; le système véritable, qui préside aux métamorphoses de corps, ayant été découvert par Lavoisier Lavoisier Antoine Laurent de Lavoisier le 26 août 1743 à Paris et guillotiné le 8 mai 1794 à Paris, est un chimiste, philosophe et économiste français. Il a énoncé la première version de la loi de conservation de la matière, identifié et baptisé l’oxygène (1778), démis la théorie phlogistique, et participé à la réforme de la nomenclature chimique. Il est souvent fait référence à Lavoisier en tant que père de la chimie moderne. . Ce jour-là, la connaissance de la constitution de la matière a fait un pas que nulle déduction purement logique n’aurait pu accomplir, et elle est sortie du cadre des conceptions antiques. Les vieux éléments, réputés jusqu’alors des êtres véritables, ont passé dans la catégorie des phénomènes, et la métaphysique d’autrefois en a été profondément troublée. Une science à la fois antique et moderne, la chimie, a pris dans l’ensemble des connaissances rationnelles une place que les doctrines suspectes dont elle était mélangée lui avaient fait jusque-là contester. Mais c’est à tort que les savants de la fin du XVIIIe siècle, dans l’enthousiasme de leur triomphe, ont cru pouvoir faire table rase, en chimie comme ailleurs, des opinions et des faits acceptés avant eux. C’est là une prétention qui s’est d’ailleurs reproduite plus d’une fois en chimie, même de notre temps ; prétention injuste cf illusoire, parce qu’elle méconnaît à la fois la continuité et la faiblesse de l’esprit humain. Ce n’est que par des efforts graduels et incessants, en traversant bien des mécomptes, des erreurs et des préjugés, qu’il parvient à la connaissance de la vérité. Aujourd’hui nous pouvons juger les choses avec plus d’impartialité, et le moment est venu de restituer à l’histoire de la civilisation les longs travaux de nos prédécesseurs et d’apprécier les services qu’ils ont rendus à la fois aux arts pratiques et à la philosophie naturelle.