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La chimie des arts du feu dans l’antiquité

Louis Franchet, la Revue Scientifique — 10 et 17 août 1907

Mis en ligne par Denis Blaizot le lundi 21 juin 2010

La nécessité fit de l’homme un potier ; la civilisation créant le verrier forma le céramiste ; l’esprit de domination,l’orgueil par conséquent, engendra l’artiste. Mais les différentes transformations qui s’opérèrent dans l’esprit humain n’eurent au début qu’une évolution lente, car de la conception à la réalisation, il y avait un abîme creusé par l’ignorance de l’emploi des forces mécaniques. Péniblement les minerais furent extraits du sol, les métaux en furent isolés pour être ensuite combinés entre eux et la chimie naquit, chimie empirique, stérile jusqu’à Lavoisier, c’est-à-dire pendant plusieurs milliers d’années.

Le sens de l’observation que les anciens possédaient à un très haut degré les conduisit à faire une distinction, très vague il est vrai, entre les corps simples et les corps composés, sans qu’ils aient pu comprendre, toutefois, la théorie des combinaisons que nous ne connaissons nous-mêmes que depuis peu d’années. A cette époque lointaine, comme à la nôtre du reste, l’agent par excellence, celui qui procurait à l’artisan le levier nécessaire pour décupler ses forces, était le feu. S’il avait tout d’abord permis à l’homme de préparer ses aliments, premier symptôme de civilisation, il réduisait maintenant le minerai en métal et vitrifiait, en produisant le verre, le mélange de sable et de soude. Il cuisait les briques, faites de terre grossière, en faisant adhérer à leur surface une mince couche de ce verre précieux, donnant ainsi naissance à la poterie émaillée.

La céramique non émaillée précéda de beaucoup la verrerie, car les vestiges qui nous restent de l’époque néolithique nous prouvent qu’elle est de beaucoup antérieure à la découverte des métaux, et comme nous le verrons, la métallurgie conduisit vraisemblablement à la verrerie. Les archéologues ont même signalé [1] des fragments de poteries associés à des instruments et à des armes de la période paléolithique, fragments qui avaient subi l’action du feu. Dans ces temps primitifs où l’intelligence humaine, commençait à peine à se dégager des ténèbres, on trouve déjà, dans l’industrie naissante, une méthode instinctive qui s’accroîtra sans cesse, aura ses lois et produira les chefs-d’œuvre près desquels nous nous sentons infiniment petits.

Les premières poteries durent avant tout répondre à certains usages domestiques, mais la plasticité de l’argile tenta bientôt les doigts du premier artiste : ces timides essais consistèrent à faire dans la pâte encore humide des empreintes avec le doigt ou l’ongle ; puis on grava des dessins grossiers avec un morceau de bois. De là vint sans, doute l’idée de graver sur des ossements, avec une pointe de silex, des animaux et des combats de rennes. La céramique fut donc vraisemblablement le point de départ de l’art.

La civilisation se forme, s’affine ; les métaux sont forgés, le verre est trouvé. C’est alors que la verrerie et la céramique orientales vont nous éblouir de leurs splendeurs, projetant sur l’Occident ses rayons étincelants auxquels notre art moderne demandera la lumière.

Pratiquée depuis cette haute antiquité, la céramique émaillée semble, au témoignage des monuments qui nous restent, avoir pris naissance en Égypte pour passer ensuite en Chaldée, en Assyrie et en Perse, puis en Europe par l’intermédiaire des Arabes.

L’origine de la porcelaine chinoise est, comme nous le verrons par la suite, très postérieure aux beaux émaux des Égyptiens. Les Chinois transmirent leur art aux Coréens, puis aux Japonais.

Enfin les arts du feu furent pratiqués, peut-être à une époque contemporaine des premiers céramistes égyptiens, par les Aztèques car on a retrouvé dans le sol mexicain les traces d’une civilisation très avancée. Mais la place qu’ils ont occupée dans la verrerie et la céramique est encore entourée de trop d’incertitude pour qu’il soit permis d’en faire état dans une étude qui ne peut s’appuyer que Sur des documents certains.

Chronologiquement l’art céramique égyptien s’impose donc en premier lieu à l’examen puisque ce fut lui qui amena dans la poterie cette révolution si considérable qu’elle influa par la suite sur les mœurs mêmes des peuples de l’Orient.

Le verre devenu glaçure, on ne peut plus songer à faire des ornements en creux qui seraient remplis et disparaitraient sous la couche d’émail. On procède alors à la peinture sur émail, qui prend ainsi naissance, comme en font foi les statuettes funéraires, les amulettes, les animaux mêmes, sur lesquels sont peints des hiéroglyphes et des attributs royaux ou religieux.

La céramique architecturale va enfin venir apporter son tribu à cette ancienne civilisation si raffinée : la peinture sur émail n’aurait donné que des sujets grêles et mesquins pour les grandioses monuments ; on indique alors le dessin de vastes sujets au moyen de reliefs représentés par de petites cloisons entre lesquelles l’artiste déposera les émaux polychromes et nous arrivons ainsi à un art parfait qui survivra perpétuellement sans que l’imagination humaine ne puisse rien concevoir de mieux.

La conquête du verre fut donc une des plus belles que l’homme réalisa. Sa découverte telle qu’elle est racontée par Pline qui a prétendu que des marchands phéniciens ayant posé près d’un feu allumé sur le sable, des blocs de carbonate de soude, virent couler du verre liquide, est absolument inadmissible, car la combinaison de la silice et de la soude exige une température très supérieure à celle d’un feu brûlant à l’air libre. Du reste les Phéniciens étaient exclusivement commerçants et ils exportaient probablement les verres de Thèbes depuis longtemps quand ils songèrent à établir des verreries à Sidon. Il est plus normal d’admettre que les Égyptiens durent à leur esprit d’observation l’invention de cette matière, peut-être la plus précieuse de leur industrie, puisqu’ils furent les seuls pendant de longs siècles à en alimenter les marchés du monde.

Il faut se rappeler, en effet, que ce peuple remarquable avait en métallurgie des connaissances étendues. Le traitement des minerais exigeant un fondant, celui-ci ,était, en l’espèce, le natron qui désignait indistinctement le carbonate de soude ou le carbonate de potasse. Or la préparation des métaux se faisait dans des creusets en silice dont les premiers métallurgistes connaissaient l’infusibilité , comme le prouvent les documents qui nous sont parvenus. Il leur fut donc facile d’observer au cours de leurs travaux que les sels de soude on de potasse se combinaient avec la couche superficielle des creusets pour former une matière dure et transparente, d’autant plus qu’il est à remarquer que le point de fusion du verre ordinaire est voisin de celui du cuivre qui, d’après M. V. Riemsdyk, est à 1330°. De là, à mélanger directement le natron avec cette silice pulvérulente qui forme le sable du désert, il n’y eût besoin que d’un peu d’imagination et les Égyptiens en étaient doués à un suprême degré. La découverte du verre ne fut donc pas l’effet exclusif du hasard, comme on l’admet généralement ; elle fut la conséquence des progrès de la civilisation qui dégageaient peu à peu l’esprit humain de ses enveloppes primitives.

Où le hasard servit cependant à souhait les premiers verriers, c’est en leur donnant un sable impur contenant de l’alumine, de l’oxyde de fer, de la chaux et de la magnésie dans la proportion de 5 à 6 %. Si, en effet, leur sable avait été formé de silice pure, ou presque pure comme notre sable de Fontainebleau, ils n’auraient pu, en les combinant seulement avec un carbonate alcalin, obtenir un produit possédant les qualités requises, car le verre le plus élémentaire doit être rigoureusement la combinaison d’un silicate alcalin avec un silicate métallique ou terreux.

La découverte du verre les engagea à imiter les pierres précieuses ; ils songèrent alors à introduire dans ce nouveau produit de leur industrie, des métaux qu’il fallut nécessairement amener à l’état de combinaison particulière. Ils devinrent donc chimistes par nécessité ou plutôt par amour du luxe et du lucre, c’est-à-dire par excès de civilisation et la céramique se trouva, par répercussion, dotée d’une gamme d’émaux colorés.

Les Égyptiens qui sont vraisemblablement les inventeurs de la terre émaillée, et ce qui nous reste de l’art industriel de l’antiquité, paraît bien le prouver, n’avaient pas les connaissances que nous possédons actuellement sur le rôle que remplit chacun des éléments d’une pâte céramique. Nous savons aujourd’hui, depuis bien peu d’années il est vrai, que les propriétés d’une pâte varient suivant sa teneur en silice, en alumine et en alcalis. Si leurs sciences avaient été suffisamment développées, ils eussent composé des pâtes complexes au lieu d’employer, sans aucun mélange, les matériaux tels qu’ils les trouvaient dans la nature : ils y auraient rencontré de grands avantages, non seulement dans le travail de la terre, mais aussi dans le développement des gammes colorées employées dans la décoration ; n’ayant aucune idée du rapport qui doit exister entre le coefficient de dilatation de l’émail et celui de son support, ils durent se limiter à l’emploi d’un seul type de pâte sur lequel pouvaient s’adapter leurs émaux essentiel1ement alcalins. Actuellement lorsque nous :voulons établir une fabrication, nous cherchons une terre convenable, c’est-à-dire se travaillant bien et susceptible de se cuire à la température voulue sans se déformer ou se briser : ceci fait, on se base sur la nature siliceuse, alumineuse, calcaire ou alcaline de cette terre pour réaliser une glaçure dont l’accord avec la pâte sera parfait et par conséquent ne tressaillera ni n’écaillera.

Les Égyptiens durent procéder inversement, c’est-à-dire qu’ayant une glaçure représentée par un type quelconque de leur verre, ils cherchèrent une terre sur laquelle ils pouvaient l’adapter, problème difficile à résoudre, puisque ne connaissant pas encore l’usage du plomb, leur seul fondant était le natron ; Mais là comme partout leur génie se révéla de nouveau.

Ils avaient acquis de leurs ancêtres l’art de faire des poteries avec des terres suffisamment plastiques pour pouvoir être travaillées facilement. Ces terres, en général très ferrugineuses, leur donnaient des objets rouges et quelquefois noirs en raison de l’association d’oxyde de manganèse et de peroxyde de fer. Sur ces terres très colorées les émaux sont, le plus souvent, altérés par suite de la dissolution dans l’émail des oxydes contenus dans la pâte ; de sorte que, pour en conserver les tons réels et la valeur décorative, il est indispensable de les appliquer sur des terres blanches. Il est bon de faire observer ici que les émaux les plus opaques possèdent sur ces dernières une vigueur de tonalité et une fraîcheur qui ne se rencontrent pas sur les pâtes colorées, particulièrement sur les pâtes ferrugineuses.

La coloration des poteries ordinaires n’était pas le seul obstacle rencontré par les premiers émailleurs ; le principal résidait dans la composition même de l’argile qui, par sa nature alumineuse, ne pouvait supporter sans les faire tressailler ou écailler ; des glaçures aussi alcalines que les glaçures égyptiennes qui demandaient une pâle extrêmement siliceuse. Les Égyptiens eurent alors la hardiesse d’utiliser le sable lui-même, déjà employé pour les creusets. Des statuettes émaillées provenant du temple d’Osiris, à Abydos et datant de la XXIIe dynastie, m’ont donné à l’analyse la composition suivante :

Silice 94,18
Alumine 0,59
Peroxyde de fer 1,64
Oxyde de manganèse traces
Chaux 1,73
Magnésie 1,82
Acide carbonique 0,04
100

Comment les Égyptiens sont-ils parvenus à une fabrication aussi considérable et aussi parfaite avec une matière si difficile à travailler par suite de son manque absolu de plasticité ? Certains auteurs ont émis l’opinion que les objets étaient taillés dans des blocs de silice, opinion absolument erronée, car on trouve dans les tombeaux de l’ancienne Égypte, et j’en possède moi-même, des statuettes et autres objets dont on a négligé d’enlever les bavures qui se sont produites par la pression des doigts dans le moule. Le silice était donc réellement travaillée comme une pâte plastique, quoiqu’on n’y ajoutât pas d’argile, comme le montre l’analyse ci-dessus qui ne dénote que des traces d’alumine, et malgré l’avis de Brongniart, qui a dit que l’on devait adjoindre à la silice une terre plastique « indispensable, dit-il, pour qu’on pût la manier et la façonner [2] ». La silice était donc réellement travaillée comme une pâte argileuse, avec cette différence que l’on devait renoncer à la fabrication de certaines pièces, telles que les plats et les grands vases. Le musée du Louvre possède cependant quatre canopes aux cartouches de Ramsès II, de la XIXe dynastie, qui, s’ils sont en silice, constituent en raison de leur dimension de véritables chefs-d’œuvre : il y a tout lieu de croire qu’il en est ainsi, car ils sont recouverts d’un bel émail bleu, certainement très alcalin.

II

La glaçure égyptienne était née du verre, elle dut donc au début être incolore. et ne servir qu’a donner de la consistance à la pâte en même temps qu’elle la rendait imperméable. Les plus anciennes statuettes funéraires connues, trouvées dans le Sérapéum de Memphis, sont attribuées par les égyptologues à la XVIIIe dynastie : elles sont en silice et recouvertes d’une légère glaçure transparente, non tressaillée, mais souvent absorbée partiellement par la pâte siliceuse qui a ainsi l’aspect d’une porcelaine en biscuit légèrement vitrifié. C’est de là, évidemment, qu’est venue l’erreur qui a subsisté longtemps et qui a fait que la primitive silice émaillée fut classée dans la catégorie des porcelaines. Or, ces dernières se distinguent des autres poteries par la vitrification de toute la masse, ce qui lui communique une grande dureté, tandis que les statuettes égyptiennes, débarrassées de leur vernis, sont friables et peuvent se réduire en poussière sous la simple pression des doigts.

Ces statuettes en silice vernissée portent une décoration unique, consistant dans une inscription peinte sur le devant ; les deux bras sont croisés, et chaque main tient une houe ; sur le dos est pendu le sac contenant les graines destinées à ensemencer les champs paradisiaques ; sur la tête, une perruque, Inscriptions, instruments agricoles et perruque sont peints avec de l’oxyde de fer (sans doute de l’hématite ou de l’ocre) qui paraît avoir été le premier composé métallique utilisé dans la décoration céramique. L’épaisseur du vernis est tellement faible qu’il devient évident qu’après l’avoir réduit en poudre extrêmement fine et dilué dans l’eau, il était appliqué très légèrement avec un pinceau et non pas par trempage, ce qui eût donné un émaillage plus régulier, mais ce procédé ne pouvait être employé ici en raison du peu de cohésion de la pâte, par conséquent très fragile. Quant aux ornements, ils étaient peints avant de passer l’objet au feu et après l’émaillage : la peinture sur cru fut donc la première en usage et la seule qui subsista pendant trois mille ans jusqu’aux merveilles de Rouen, de Nevers, de Moustiers, de Delft et de la Renaissance italienne.

Jusqu’à présent, il était généralement admis que cette première phase de la céramique émaillée s’était prolongée jusqu’à la XXIIe dysnastie, mais si les quatre canopes dont j’ai parlé plus haut sont réellement de la XIXe dynastie, cela prouve que l’émail bleu, et par conséquent le verre coloré remonte à une antiquité beaucoup plus haute qu’on l’avait supposé tout d’abord. La XIXe dynastie, qui comprend huit pharaons, embrasse une période de cent quatre-vingts ans, c’est-à-dire près de deux siècles ; il n’y a, en vérité, rien d’étonnant à ce que, dans un semblable laps de temps, les céramistes en soient arrivés, par leurs procédés empiriques ou par l’effet du hasard, à reconnaître la propriété que possède le cuivre de colorer le verre en bleu. Du reste, si la connaissance du verre leur a été révélée, comme je l’ai expliqué, en fondant le mélange de minerai cuprique et de carbonate de soude dans un creuset de silice, le verre bleu est certainement le premier qui ait été découvert.

Les matières vitrescibles étaient les carbonates de potasse et de soude, peut-être aussi le borax, connu des premiers alchimistes sous le nom de tinkar [3]. Les propriétés qu’elles possèdent de former avec la silice et les silicates des combinaisons très fusibles empêchèrent d’établir une distinction entre elles à une époque où l’analyse chimique n’existait pas encore. L’azotate de potasse, par contre, était ignoré, et Berthelot a montré que le nitre des anciens n’était pas notre salpêtre, comme beaucoup de transcripteurs d’auteurs anciens l’ont avancé par erreur. Les mots nitrum, \nu i \tau \rho o \upsilon et natron désignaient le carbonate de soude qui s’extrayait de certains lacs d’Égypte et était l’objet d’un commerce considérable d’exportation. Le carbonate de potasse s’obtenait par le procédé classique, employé encore de nos jours, qui consiste à lessiver les cendres de végétaux, particulièrement du chêne, du coudrier et du roseau.

Les verriers et les céramistes primitifs ignoraient les composés du plomb, quoique ce métal fût connu des premiers alchimistes qui le traitaient par le vinaigre pour préparer le céruse. Le plomb ne fut employé que beaucoup plus tard, dans les arts du feu, probablement à l’époque Saïte par conséquent postérieurement à la XXVe dynastie.

Dans la période qui s’est écoulée entre la XIXe et la XXIIe dynastie, l’art de l’émail parait être resté dans un état à peu près stationnaire, car il était intimement lié aux progrès de la verrerie, et les verres colorés imitant les pierres précieuses ne datent pas du début de l’ancienne fabrication. La couleur qui reste constamment en usage est ce beau bleu à l’oxyde de cuivre que nous admirons notamment sur les figurines trouvées à Deïr el-Bahari (Musée du Louvre) dans un tombeau des prêtres-rois de la XXIe dynastie et dans lesquelles on observe des types de bleu absolument remarquables. Ce ton est employé avec d’autant plus de profusion que les Égyptiens ne savent pas encore amener tous les métaux connus alors, à un état suffisamment pur pour obtenir ces variétés de couleurs que la science moderne met à la disposition du céramiste.

Les minerais dont ils pouvaient faire usage étaient ceux de fer, de manganèse, de cuivre, de cobalt et plus tard ceux d’antimoine, d’étain et de plomb.

Fer. - L’extrême abondance des minerais de fer proprement dits, ainsi que les gisements considérables d’ocre et d’argiles ferrugineuses ont engagé les premiers céramistes à utiliser ces matières comme colorants et nous avons vu que les dessins représentés sur les plus anciennes statuettes sont -tracés avec un composé de fer. Par contre, l’oxyde de fer ne fut employé que plusieurs siècles après pour colorer en rouge les verres et émaux, dans la masse. Les premières perles rouges doivent coïncider avec les premiers émaux rouges ; or, ceux-ci appartiennent, je crois, à l’époque saïte qui précède immédiatement la domination persane.

L’utilisation des composés ferrugineux est particulièrement délicate, car nous ignorons encore aujourd’hui les propriétés colorantes du fer qui sont dues incontestablement à son degré d’oxydation. Les anciens n’étaient pas mieux renseignés que nous et si les Égyptiens et plus tard les Persans ont pu obtenir des verres et des émaux rouges, avec une tonalité orangée et non pas brune ou violacée, c’est qu’il ont sans doute rencontré une roche dans laquelle le métal se trouvait à l’état voulu d’oxydation, ou de combinaison avec la silice et l’alumine, pour donner le rouge orangé que notre fabrication actuelle ne peut produire qu’au moyen d’un grès naturel que l’on trouve à Thiviers (Dordogne). En effet, les oxydes de fer naturels ou artificiels ne donnent. que des rouges bruns plus ou moins foncés tirant souvent sur le violet et encore est-il nécessaire de les cuire à basse température. On ne parvient aux tons orangés que par des combinaisons ferro-alumineuses sur lesquelles je reviendrai quand j’étudierai les couleurs de l’époque de la Renaissance.

Manganèse. - Le manganèse, à l’état d’oxyde, était seulement employé comme le fer dans le tracé des inscriptions ou des ornements, mais jamais pour colorer l’émail, ce qui est singulier, car ce métal communique aux verres très alcalins une très belle coloration violette. Le manganèse était utilisé sous la forme même où on le trouve dans la nature c’est-à-dire à l’état d’acerdèse (sesquioxyde), d’hausssmanite (oxyde salin) ou de pyrolusyte (bioxyde) qui, tous les trois, surtout le dernier, se rencontrent communément sur toute la surface du globe.

L’oxyde de manganèse associé à l’oxyde de fer donne des bruns très foncés allant jusqu’au noir.

Cuivre. - Le cuivre est avec l’or le métal le plus anciennement connu et les mines du Sinaï étaient déjà exploitées sous les rois de la IIIe dynastie. L’âge de cuivre pur qui a précédé, comme l’ont démontré les analyses de Berthelot, les âges du bronze et du fer, eut une longue durée puisqu’il existait encore à la VIe dynastie, ce qui permet de lui assigner un laps d’au moins sept à huit siècles. Il y eut une période considérablement plus étendue entre cet âge du cuivre et celui où furent découverts les Premiers verres colorés. Il fallut, en effet, à ces premiers artisans dépourvus des éléments techniques les plus rudimentaires, trouver les procédés pour amener les métaux à l’état de combinaisons solubles, sous l’action du feu, dans une masse vitrifiée. Ce fut le début de l’alchimie Alchimie amenée par de nombreuses observations combinées souvent avec le hasard ; la dissolution des métaux offrait, en effet, de sérieuses difficultés, puisque les acides forts étaient inconnus : le dissolvant le plus puissant était le vinaigre dont la découverte doit remonter à la même époque que la fabrication des boissons fermentées, par conséquent à un temps immémorial.

Les Égyptiens avaient en leur possession plusieurs moyens de rendre le cuivre soluble dans le verre, en le transformant soit en vert de gris, soit en acétate, soit en oxyde. Le vert de gris s’obtenait facilement en exposant le métal à l’air humide, car il y a dans ce cas formation d’hydrocarbonate de cuivre et ce fut là sans doute le premier procédé employé, ou bien encore en le mettant en contact avec le natron qui jouait toujours un grand rôle.

Pour préparer l’acétate il leur suffisait de plonger le cuivre dans le vinaigre, méthode qui n’a, pas varié depuis eux, car actuellement pour obtenir ce que l’on appelle le Verdet de Montpellier, on place des lames de cuivre entre des couches de marc de raisin dont le sucre se convertit en acide acétique qui attaque le métal en formant l’acétate que les anciens ne distinguaient pas de l’hydrocarbonate.

La préparation de l’oxyde était, pour. nos chimistes primitifs, un peu plus compliquée. Ils pouvaient obtenir le protoxyde en chauffant à l’air le cuivre réduit en petits copeaux (ce que nous appelons tournure) ou bien en l’attaquant par le soufre qui était connu depuis une antiquité très reculée en raison de son abondance soit à l’état natif, soit combiné aux métaux. A Memphis notamment, on chauffait le cuivre disposé entre une couche de sel et une couche de soufre, le tout mis dans un pot de terre crue luté ; le produit obtenu consistait en un mélange d’oxyde et de sulfure de cuivre comme je m’en suis rendu compte en répétant cette expérience.

Ce qui me fait croire que le vert de gris était principalement sinon exclusivement en usage, c’est que : l’emploi des sulfures pour la coloration des émaux, surtout lorsque ceux-ci sont très alcalins, offre de sérieux inconvénients.

La présence du soufre communique quelquefois une teinte un peu brune ou bien par suite de l’oxydation, il y a formation d’acide sulfurique qui se combine aux alcalis en donnant des sulfates qui déterminent à la surface de l’émail des efflorescences blanches. Le même phénomène se produit parfois sur les pièces dont la cuisson a été opérée avec de la houille sulfureuse.

La quantité de vert de gris nécessaire pour obtenir le bleu égyptien le plus foncé ne dépasse pas 5 % correspondant à 3,8 de cuivre métallique. Au-dessus de cette dose, le bleu acquiert une tonalité que je n’ai pas remarquée sur les statuettes ou autres objets dont l’authenticité a été démontrée. Le mélange de silice, de carbonate de soude (ou de potasse) et de vert de gris était fondu, puis broyé et appliqué sur la pièce. La fusion préalable est indispensable, car un émail ne peut être mis sur un objet en terre qu’à la condition d’être en suspension dans l’eau, il ne doit donc pas au moment de l’emploi contenir des matières solubles, dont la dissolution entraînerait un changement dans le dosage, puisque les sels dissous pénétreraient dans la pâte poreuse. Un autre fait vient confirmer une opinion au sujet de cette fusion préalable, c’est la pureté des tons. Lorsque l’oxyde colorant et particulièrement les oxydes de cuivre et de cobalt sont simplement broyés avec la glaçure incolore fondue seule, il est très rare que la pièce émaillée ne soit pas mouchetée de petites taches noires produites par des particules d’oxyde insuffisamment broyées.

C’est ici le lieu de discuter la théorie de M. le professeur Langton-Douglas, relativement aux primitives céramiques orientales : « La glaçure vitreuse, dit-il, était transparente ; quand ces objets d’Orient commencèrent à être décorés avec la couleur, on appliqua le pigment avant de les tremper dans la glaçure [4] », L’éminent professeur s’est fait de la décoration égyptienne une conception particulière qui incite à penser qu’il n’a pas eu l’occasion de voir un objet authentique, sans quoi il eût été impossible qu’il ne remarquât pas que les émaux dont il parle étaient colorés dans la masse et qu’ils ne peuvent en aucune manière constituer une décoration sous coucerte. Il est regrettable qu’il n’ait pas vérifié le fait expérimentalement, car il se serait ainsi rendu compte que sa théorie était complètement erronée.

Plusieurs auteurs, entre autres Wagner et Fischer (Traité de Chimie industriel, 3e édition française par Gautier) indiquent la recette suivante : « Le bleu égyptien, belle couleur bleue connue des anciens Égyptiens, s’obtient en fondant ensemble un mélange de 70 parties de sable blanc, 15 parties de bioxyde de cuivre, 25 parties de craie et de 6 parties de carbonate de sodium sec ». Cette formule ne répond absolument à rien, ni à une couleur, ni à un émail et je ne pense pas qu’aucun céramiste ait jamais songé à obtenir du bleu égyptien avec une semblable composition.

Les Égyptiens possédaient une gamme de bleus au cuivre qui indique un sens d’observation très remarquable, puisqu’ils n’avaient aucune connaissance, ou du moins que des connaissances très restreintes relativement aux propriétés chimiques des métaux ; ils avaient donc recours à des procédés empiriques qui cependant les ont conduits à établir des recettes d’émaux bleus foncés, bleus clairs, bleus verts et verts ; mais ces derniers Qui apparaissent plus tard contiennent peut-être du plomb. Malheureusement l’analyse quantitative de ces émaux est difficile en raison de leur faible épaisseur sur les pièces qu’ils recouvrent ; en outre, les musées qui possèdent des pièces d’une authenticité absolue, ne sont pas en général, disposés à. en sacrifier le moindre fragment pour le soumettre à un travail chimique. Parmi les procédés anciens, il y en a cependant dont l’ étude intéresserait notre art industriel moderne.

La cuisson des bleus de cuivre était opérée dans une atmosphère essentiellement oxydante, car je n’ai remarqué qu’exceptionnellement sur un oudja ce ton rouge sang que donne le cuivre dans une atmosphère réductrice. Les verreries, perles, fioles qui sont colorées en rouge l’ont été par l’introduction du fer à un état particulier dont j’ai parlé plus haut.

Le rouge obtenu par le cuivre ne fut trouvé que beaucoup plus tard par les Chinois.

Cobalt. - La question de l’emploi du cobalt par les Égyptiens a été longtemps controversée et l’usage de ce métal dans l’antiquité rencontre encore aujourd’hui quelques incrédules. Cependant les statuettes funéraires qui ont pu être attribuées avec certitude, d’après les inscriptions qu’elles portent, à la XXIIe dynastie (environ 1200 ans avant notre ère) nous montrent que l’usage du cobalt, sans être très fréquent, entrait parfois dans la décoration. Un assez grand nombre de statuettes dont le corps est émaillé en bleu de cuivre possèdent une partie bleue foncée représentant la perruque, ce bleu profond qu’engendre seulement l’oxyde de cobalt en présence d’un excès de soude ou de potasse, bleu ne rappelant en, rien celui que donne l’oxyde ou les composés de cuivre.

Le bleu de la perruque des statuettes funéraires. égyptiennes possèdent souvent une teinte violacée qui révèle la présence du manganèse et la plupart du temps un aspect noirâtre indiquant que le minerai de cobalt était employé à l’état naturel sans qu’on en ait éliminé les impuretés, c’est-à- dire le nickel, le manganèse, le fer et les .autres métaux qui s’y trouvent toujours associés. Cette persistance des émailleurs égyptiens à ne se servir que du cobalt pour distinguer nettement la coiffure de leurs figurines, nous permet, je crois, de fixer la limite de leurs connaissances en émaux colorés pendant cette période céramique.

Parmi les verres et les émaux qui nous viennent de l’ancienne Égypte, on voit des bleus de cobalt dont les caractères dénotent la présence du plomb et de l’étain. Mais cette fabrication est certainement très postérieure à celle dont. je parlais tout à l’heure et à défaut d’inscriptions probantes,on peut l’attribuer aux périodes persane, grecque, romaine et byzantine pendant lesquelles l’alchimie Alchimie , se substituant peu à peu à l’empirisme absolu, avait fait connaitre certaines propriétés des métaux, inconnues aux premiers céramistes.

Antimoine. - Jusqu’à ces dernières années, l’antimoine passait pour n’avoir pas été connu des anciens, mais l’analyse que fit Berthelot d’une statuette trouvée par M. de Sarzec à Tello démontra que l’antimoine pur, extrait évidemment de la stibine, sulfure d’antimoine naturel, avait été employé en Chaldée à une époque très lointaine, puisque Tello était inhabité depuis l’époque Parthe. Il n’y aurait rien d’étonnant à ce que l’antimoine eût été connu plus anciennement encore, car la stibine possède l’aspect du sulfure de plomb naturel (galène) et on la trouve assez communément.

L’antimoine communique aux verres, en même temps qu’une grande opacité, un ton jaune d’or caractéristique mais qui ne se développe qu’en présence du plomb. L’apparition du jaune d’antimoine dans les verres égyptiens marque donc aussi une date dans l’emploi des composés de plomb ; ce jaune parait avoir été surtout utilisé pour la coloration des verres plus que pour celle des émaux et on y trouve associés certains bleus de cobalt, verts de cuivre et ’rouges de fer qui dénotent également, non seulement la présence du plomb, mais aussi celle de l’étain. C’est pourquoi les objets qui offrent ces particularités de décor et auxquels il est souvent impossible d’assigner une date même approximative, doivent appartenir à une époque très postérieure aux premiers bleus de cuivre transparents. Je me base pour cette appréciation sur la finesse du travail des objets représentés, sur leur modelé, souvent parfait, qui laisse loin les rudimentaires figurines de la XVIIIe ou XIXe dynastie. Je pense donc que l’antimoine a du entrer dans les recettes céramiques ou verrières pendant la Renaissance saïte, c’est-à-dire, il y a environ 1800 à 2000 ans.

Étain et plomb. - A l’origine, le mot plomb désignait non seulement ce métal, mais aussi l’étain et peut-être aussi quelquefois le zinc, l’antimoine et même le bismuth, mais les anciens n’ont pas su distinguer ce dernier métal, en tant que corps simple susceptible d’avoir un emploi particulier. Ils appelaient plomb noir, le plomb lui-même et plomb blanc, l’étain.

Le plomb était transformé en céruse au moyen du vinaigre qui restait toujours le principal agent chimique. L’acétate ainsi obtenu, absorbant l’acide carbonique de l’air se transformait en carbonate. Celui-ci soumis au grillage donnait la litharge et le minium : les procédés étaient en somme les mêmes que de nos jours.

L’étain qui entrait déjà dans la composition du bronze à l’époque néolithique fut sans doute introduit dans l’industrie céramique seulement en même temps que le plomb, et parce qu’il fut confondu avec lui. On sait que l’oxyde d’étain opacifie les glaçures parce que ses particules restent en suspension dans la masse sans s’y dissoudre, sauf toutefois aux températures élevées (au-dessus de 1250°).

Il est difficile de dire exactement à quel état l’étain fut primitivement employé ; mais il est très vraisemblable qu’ignorant nos procédés modernes pour préparer les acides stannique et métastannique, les anciens se soient bornés au début à chauffer le métal à une température suffisante, au moins 300° par conséquent, pour le transformer en protoxyde et en bioxyde. Mais ils ont du certainement connaître la calcine, ce produit de la combustion de l’alliage du plomb et de l’étain, qui peuvent se combiner en toutes proportions. Pline, en effet, nous a appris que les anciens pratiquaient la fraude, comme cela se fait encore de nos jours du reste, en additionnant l’étain d’une certaine quantité de plomb dont la valeur a toujours été moindre. Cet alliage chauffé au contact de l’air s’oxyde facilement pour former ce composé particulier que nous appelons calcine (anciennement potée d’étain) base de tous nos émaux opaques.

(fin de la première partie)

III

L’étude des connaissances chimiques des preemiers verriers et céramistes nous a montré, et les monuments l’attestent, que le cuivre fut le colorant fondamental des verres et des émaux colorés, parce que ses minerais se traitaient facilement et que le métal isolé pouvait être amené, par des procédés très simples, à un état de combinaison qui le rendait soluble dans les matières vitrifiées.

Cet émail bleu ne servait pas seulement à recouvrir des objets moulés en silice, il entrait aussi dans la composition des pâtes, et c’est là où les Égyptiens se montrent excellents céramistes. N’était-ce pas déjà un véritable tour de force d’être parvenu à une fabrication aussi parfaite avec une matière aussi difficile à travailler ! Si cette silice en grains extrêmement divisés et dépourvue de toute plasticité ne permettait pas d’obtenir des pièces de grandes dimensions, elle ne permettait pas toujours non plus de fabriquer ces mille amulettes dont les Égyptiens étaient si avides. Ces délicats objets aux fines sculptures auraient perdu leurs principaux caractères par l’application d’une couche d’émail qui demande une certaine épaisseur, si habile que soit l’artiste à éviter les empâtements : il fallait donc avoir une matière assez résistante pour ne pas fondre au feu ordinaire des fours, mais suffisamment vitrifiable pour former un produit conservant après la cuisson une grande solidité et un léger glacé. La pâte de verre fut inventée.

Grâce à la découverte de cette belle matière, les Égyptiens ont pu nous léguer ces charmants bijoux qui tous jouaient un rôle dans leur religion si complexe : le dad (que nous appelons nilomètre) insigne de Ptah ; l’oudja, l’œil symbolique d’Horus ; Horus lui-même ; le , boucle que l’on suspendait au cou des momies ; le collier de Khem, dieu de la virilité ; les scarabées, les cynocéphales et cette multitude de symboles religieux dont la représentation céramique vient témoigner de l’habileté des artistes qui faisaient oublier les rudimentaires poteries de l’ancien et du moyen Empire.

Il est impossible de préciser à quelle époque exacte la pâte de verre fut inventée, mais elle doit être postérieure à la XVIIIe dynastie, car je considère comme douteux le témoignage apporté par le grain de collier trouvé à Thèbes par le capitaine Harvey et décrit par Gardner Wilkinson [5], comme étant « un grain moulé et d’un art très avancé » ; il porte en creux des hiéroglyphes au sujet desquels l’auteur dit : « La première ligne de cette légende est seule lisible, elle se traduit sans difficulté : La bonne déesse (c’est-à-dire la reine) Râ-mâ-kâ aimée d’Athor, protectrice de Thèbes. Râ-mâ-kâ est le prénom de la reine Hatasou, régente de Thoutmès III, qui régna dans la XVIIIe dynastie (XVe siècle avant notre ère, suivant la chronologie de Brugsch.) »

La fabrication de ce grain de verre avec ses hiéroglyphes en creux a dû offrir de telles difficultés qu’il paraît bien invraisemblable qu’il ait appartenu à la première période de la céramique. C’est peut-être un objet votif fait à une époque quelconque, quoiqu’ancienne cependant, et dédié à la reine Hatasou que ses exploits avaient rendu célèbre dans l’antiquité.

Les connaissances restreintes que les Égyptiens avaient en chimie ne leur permettaient pas de distinguer les différentes propriétés des terres au point de vue des éléments fusibles qu’elles contenaient. Ils avaient seulement remarqué que les terres rouges à poteries ne supportaient pas les émaux très alcalins, c’est pourquoi ils avaient adopté la silice. La friabilité de cette matière leur fit sans doute chercher une pâte plus résistante et ils imaginèrent la pâte verrée, qu’il ne faut pas confondre avec la pâte de verre dont il est question plus haut. La première consiste dans une pâte argileuse dont on augmente la fusibilité par l’addition d’un verre appelé fritte, Comme type moderne de pâte verrée je citerai la porcelaine tendre de Sèvres ; beaucoup de faïenciers introduisent également du verre dans leurs pâtes. La pâte verrée se travaille et s’émaille comme n’immporte quelle pâte.

La pâte de verre au contraire ne se travaille pas de la même façon, puisqu’elle constitue un véritable verre que l’on cuit à une température inférieure à son point absolu de vitrification, c’est-à-dire qu’on arrête la cuisson au moment où la matière commence seulement à se vitrifier sans avoir encore subi de déformation, ou bien on l’amène à un état pâteux et on la moule ainsi. La pâte de verre n’a donc pas besoin d’être émaillée.

La pâte verrée avait donc été inventée ; les échantillons que j’ai vus possèdent un aspect gris clair ou gris noir et l’on distingue dans la masse des particules d’émail bleu. Elle était donc faite d’un mélange d’émail et de silice (ou d’argile impure). C’est toujours le procédé usuel avec cette particularité qu’on emploie une argile blanche donnant une plasticité suffisante pour permettre de travailler la pâte aussi bien à la main qu’à la machine.

Si les méthodes primordiales de la céramique n’étaient pas établies sur une base scientifique, il n’en est pas moins vrai qu’elles ont offert au potier des ressources capables de l’amener à créer un art. Il ne faut cependant pas en conclure, comme le fait un grand nombre de nos céramistes modernes, que la chimie est un rouage inutile et nous verrons plus tard quel rôle considérable elle joue dans la grande industrie céramique qui lui doit aujourd’hui son extension considérable.

Les arts du feu n’ont pas seulement été pratiqués par les Égyptiens. Les Chaldéens, les Assyriens et en général presque tous les peuples de l’Orient ont connu le verre que les Phéniciens répandaient partout : on trouve dans ces contrées des verreries et des amulettes colorées avec les mêmes oxydes métalliques que les produits égyptiens, mais il est généralement impossible d’assigner à ces objets ni une date, ni un lieu de fabrication ; il est probable que beaucoup d’entre eux ont été importés d’Égypte ; qui a toujours été dans l’antiquité le grand centre de production du verre comme elle paraît avoir monopolisé la céramique.

La XXVIe dynastie, d’origine saïte, vit les arts arriver à leur apogée en même temps que le pouvoir pharaonique touchait à sa fin. Psamétik Ier ayant appelé les mercenaires grecs pour chasser les Assyriens et les Éthiopiens, deux colonies grecques se fondent à Cyrène et à Naukratis, qui étendront leurs ramifications dans toute l’Égypte. Cette dynastie prit fin avec Psamétik III qui demeura impuissant devant l’invasion des Perses conduits par le fils de Cyrus, Cambyse, qui inaugura la XXVIIe dynastie d’une durée de 121 ans et entièrement persane.

Il est certain que c’est au commencement de cette ère nouvelle pour l’Égypte que la céramique émaillée passa en Perse et cette transmission fut la conséquence des actes de pillages commis par Cambyse. Écoutons à ce sujet le récit de Diodore : « Les Perses pillèrent l’Égypte, ils enlevèrent des temples, au temps de Cambyse, l’or, l’argent, l’ivoire, les pierres précieuses. Ce fut, dit-on, après avoir emporté en Asie toutes ses richesses et emmené des artistes égyptiens qu’ils bâtirent les fameux palais d’Ecbatane et de Persepolis. »

Mais nous arrivons à l’avènement de Darius Ier : successeur de Cambyse, qui s’efforce de réparer les actes de vandalisme de son prédécesseur : il trouve en Perse les artistes égyptiens amenés par lui, parmi lesquels il y avait, sans nul doute, des verriers et des céramistes, comme nous le prouvera bientôt ce qui nous est parvenu du palais du nouveau roi.

Nous avons vu que l’usage de l’antimoine, du plomb, et de l’étain avait été probablement simultané et qu’il avait dû s’introduire à l’époque saïte qui a précédé immédiatement la domination persane. Nous voyons en effet apparaître des émaux qui décèlent la présence de l’étain et du plomb, entre autres des bleus de cobalt opaques et beaucoup plus clairs que ceux que j’ai signalés sur la perruque des statuettes funéraires de Deir-el-Bahari, et même aux époques postérieures, L’émailleur a plus de hardiesse, il se compose une palette par des mélanges de tons comme l’attestent de nombreuses amulettes et notamment une grenouille, emblème de la déesse Haké (Musée du Louvre) recouverte d’un bel émail vert opaque analogue à ce que nous appelons aujourd’hui vert frais ou vert jaune. La ressemblance parfaite entre le ton ancien et le moderne pourrait faire croire que les Égyptiens le préparaient comme nous, au moyen de l’oxyde de chrome et du spath fluor, mais ils ignoraient ces deux produits de découverte récente et dont nous connaissons à peine aujourd’hui les propriétés et le rôle dans les couleurs. Le vert frais que nous voyons sur cette grenouille symbolique a été réellement obtenu par un mélange de bleu de cuivre et de jaune d’antimoine, comme me l’ont fait voir mes propres expériences. Il n’y a pas été fait une fois par hasard, mais aussi souvent que le désirait l’artiste, ainsi que l’indiquent de nombreux objets.

Il Y a également des bleus verts qui décèlent une combinaison de bleu de cobalt et de bleu de cuivre, ainsi que j’ai pu m’en rendre compte expérimentalement. Dans le domaine de la verrerie nous voyons des Jaunes d’antimoine et des rouges orangés très purs, à base d’oxyde de fer, qui sont supérieurs à beaucoup de nos produits similaires.

Comparons maintenant à ces précieux émaux la céramique persane dont le palais de Darius Ier nous a fourni de si remarquables échantillons.

Les fragments du palais de Suse, mis au jour par M. Dieulafoy, nous apportent le témoignage irrécusable de l’état avancé où se trouvait l’art de l’émaillerie à cette époque. La frise des archers, la frise des lions, la rampe d’escalier sont recouverts d’émaux polychromes retenus par un cerné qui semble avoir été appliqué sur la brique, mais par un procédé que j’ignore, car je ne partage pas à ce sujet l’opinion de Deck qui dit que « les lignes du dessin ont été posées au pinceau », La régularité qui s’observe dans l’épaisseur du cerné n’aurait pu s’obtenir avec un pinceau ; d’autre part, on voit sur certaines briques de brèves solutions de continuité qui tendent à prouver que ces lignes en relief ont été moulées dans une filière et posées sur la brique sur laquelle le dessin avait- été préalablement tracé.

Le blanc stannifère, le bleu de cuivre, le jaune d’antimoine et le brun de manganèse se marient avec le vert frais et le bleu vert produits par les mélanges de tons dont je parlais tout à l’heure. Non seulement les émaux sont absolument identiques à ceux qui ornent les emblèmes religieux de l’Égypte, mais la terre elle-même est similaire : c’est toujours cette silice si difficile à travailler, mais seule susceptible de recevoir des émaux aussi alcalins.

Cette frappante analogie des céramiques égyptiennes et persanes marque nettement le passage d’Égypte en Perse des méthodes et des procédés séculaires et vient confirmer le récit de Diodore.

Parmi les anciennes poteries de la Perse, le musée du Louvre (salle de la mission Dieulafoy) possède une coupe de 35 centimètres de diamètre environ supportée par trois pieds et présentant une ornementation intérieure très intéressante, car elle inaugure un nouveau procédé sur lequel reposera d’une manière définitive toute la décoration céramique [6].

Cette coupe est recouverte d’une glaçure transparente très mince sur laquelle se trouve un dessin assez correct en bleu de cobalt et vert de cuivre. Ces émaux ; dont le ton révèle assez la présence du plomb, sont appliqués sur la glaçure, mais sans cerné. La facture générale de cette curieuse pièce, à laquelle il manque plusieurs fragments, ne dénote rien de l’art égyptien ; elle doit donc être réellement persane et peut être considérée, jusqu’à ce qu’une date de fabrication certaine vienne contredire cette assertion, comme l’ancêtre directe des superbes faïences de Rhodes, de Gubbio et de Rouen.

La propagation de la verrerie et de la céramique qui s’est opérée au moment de la conquête de l’Égypte par les Perses a donc provoqué une véritable révolution artistique à laquelle une nouvelle technique ne fut cependant pas étrangère. En effet, la chimie égyptienne était de l’empirisme aidé par un sens d’observation très développé, mais ce n’était pas encore de la science proprement dite ; or, les Persans devaient être plus avancés dans les sciences que les Égyptiens, car c’est du contact de ceux -ci avec leurs envahisseurs que semble dater l’extension des procédés de décoration.

La Renaissance saïte avait marqué le dernier grand effort de cette puissante civilisation qui n’avait cessé de se développer sous l’autorité séculaire des Pharaons ; d’autres peuples arrivent dans celte Égypte qui paraît épuisée : les uns appelés, comme les Grecs, les autres subis, comme les Perses, mais apportant tous leurs arts el leurs sciences propres qui absorberont bientôt l’art et la science égyptiens. Les deux colonies de mercenaires grecs qui s’étaient fondées en Égypte sous le règne de Psametik 1er n’ont eu vraisemblablement aucune influence, si ce n’est toutefois au point de vue du commerce extérieur. De la XXVIe à la XXXIe dynastie, le gouvernement passa en des mains diverses jusqu’à la défaite de Darius III par Alexandre le Grand qui amena définitivement la tin de l’Empire égyptien, désormais soumis à la domination tyrannique des Grecs.

L’arrivée des Grecs marque une ère nouvelle pour les sciences et particulièrement pour la chimie. Alexandrie est fondée et devient le rendez-vous de tous les savants du monde connu : l’empirisme absolu fait place peu. à peu à l’alchimie Alchimie qui inaugure la méthode expérimentale. Mais il s’est passé là un phénomène singulier : les Grecs en effet, auraient pu étendre considérablement le champ des applications de la chimie ; ils ont connu beaucoup de corps ignorés de. leurs prédécesseurs, ont obtenu des combinaisons inconnues jusqu’à eux, mais aucune de leurs découvertes n’a été appliquée à leur céramique qui est restée l’art de terre dans le sens le plus absolu. Ils en ont banni rigoureusement les émaux, refusant d’accepter les vieilles traditions des pays qu’ils avaient conquis, pour les appliquer à leur art déjà ancien. De la poterie non émaillée, ils ont fait un art spécial né et mort avec eux, art merveilleux dont nous n’avons aujourd’hui encore qu’une conception vague.

Les céramistes grecs n’ont guère fait usage que de trois couleurs, le blanc, le rouge et le noir, rarement le violet ; ces tons, toujours les mêmes, ne sont pas obtenus par une combinaison chimique quelconque, par des oxydes métalliques dissous dans une matière vitrifiable comme les couleurs égyptiennes et persanes ; ce sont simplement les produits les plus grossiers que renferme le sol, c’est-à-dire des argiles ferrugineuses, des ocres employées soit seules, soit mélangées avec le minerai de manganèse pour avoir, dans le premier cas les rouges, dans le second, les noirs. Les Grecs arrivant donc en Égypte, alors qu’ils étaient déjà en pleine possession de la technique céramique, auraient pu emprunter aux Égyptiens leurs procédés qu’ils pouvaient perfectionner, grâce à leurs connaissances alchimiques. Mais il n’en a rien été et la céramique grecque est restée unique et inimitable.

Dans le cours de ce long espace de temps, trois siècles, où les Grecs furent tout-puissants dans le pays qui avait vu naître la céramique émaillée, celle-ci se développa donc sans leur secours, non seulement en Égypte mais simultanément en Chaldée, en Assyrie et en Perse.

Cependant la remarquable phalange des Ptolémées qui pendant 275 ans a fait briller l’Égypte d’un si vif éclat, va disparaître devant la révolte soulevée par les cruautés de Ptolémée X dont les successeurs éphémères ne purent lutter contre la puissance grandissante des Romains.

L’Égypte devenue province romaine vit décroître son influence intellectuelle par suite de la décadence de la célèbre école d’Alexandrie fondée par les Ptolèmées, mais depuis que les savants étrangers étaient accourus de tous les points du globe, le niveau scientifique s’était élevé et l’alchimie Alchimie n’est certainement pas étrangère aux progrès de la verrerie et de la céramique.

La renommée des verres égyptiens était universelle, aussi quand Octave eût soumis l’Égypte, il prit le soin de les comprendre dans le tribut qu’il imposa aux vaincus. Les Romains, cependant, séduits sans doute par l’importance commerciale de ce produit de l’industrie orientale fondèrent, l’an 14 suivant Pline, leurs premières verreries dans lesquelles furent appliqués les procédés égyptiens : rapidement les élèves égalèrent les maîtres ; les verres taillés, les verres à plusieurs couches, les verres émaillés n’eurent bientôt plus de secrets pour eux. En revanche, ils restèrent rebelles, comme l’avaient été les Grecs, à la céramique émaillée.

La puissance romaine s’étendant en Occident par droit de conquête apportait avec elle son influence commerciale et de nombreuses fabriques de verre s’établirent en Espagne et en Gaule. Les procédés égyptiens y subsistent toujours si nous admettons comme étant de fabrication gauloise les bracelets en verre trouvés dans une sépulture du département de la Marne (musée de Saint-Germain). Deux d’entre eux possèdent un ton bleu-vert, indiquant la présence simultanée des oxydes de cobalt et de cuivre, mais le troisième est d’un bleu intense absolument identique au beau bleu de cuivre de l’ancienne Égypte. Cependant en Gaule comme en Grèce, en Espagne et en Italie, la céramique émaillée est restée inconnue jusqu’à l’invasion arabe.

Elle reste l’apanage de l’industrie orientale qui prodigue ses merveilles, surtout dans la céramique architecturale, et quand les musulmans vont, au VIIe siècle, s’emparer de la Syrie, de l’Égypte et de la Perse, ils trouveront cet art presque aussi avancé que nous le voyons aujourd’hui. Le bleu de cobalt et le rouge de fer devenus d’un usage courant se marient avec leur beau vert à base de cuivre qui peu à peu a pris la place du bleu égyptien par suite de la substitution du plomb à la soude et à la potasse. Cette dernière couleur qui a. créé la renommée de l’ancienne céramique égyptienne Mais déjà sans doute tombée en désuétude, lors de l’arrivée des Arabes, puisqu’ils ne nous ont apporté que le vert au cuivre.

L’exode arabe eut sur les arts en général, mais particulièrement sur la céramique, une influence considérable. Nous lui sommes redevables des anciens procédés que la tradition seule nous a transmis, et c’est aux fanatiques disciples de Mahomet que la France et l’Espagne doivent la connaissance de la céramique émaillée, ainsi que je le montrerai dans un travail ultérieur.

Les Arabes, comme la plupart des peuples de cette époque, se sont livrés aux pratiques de l’alchimie Alchimie et par leurs conquêtes, ils étaient plus à même que beaucoup d’autres d’acquérir des connaissances très étendues dans cette science qui avait de si profondes racines en Égypte et en Syrie [7]. Il ne semble pas cependant qu’ils aient su en tirer parti au point de vue de la céramique qui, entre leurs mains, est restée telle que ce qu’ils en avaient appris dans les pays qu’ils avaient conquis. Les formules dont ils ont fait usage et dont quelques unes nous ont été transmises par la tradition, dénotent une origine nettement égyptienne, particulièrement celle qui leur permettait d’obtenir des dépôts métalliques sur les émaux.

Tout le monde connaît aujourd’hui les faïences à reflets métalliques hispano-mauresques et italiennes dont la découverte a été longtemps attribuée aux Italiens, jusqu’à ce que Davillier ait démontré péremptoirement que le procédé de celte brillante décoration avait été primitivement employé en Espagne par les Arabes vers le XIVe ou XVe siècle ; les découvertes plus récentes faites à Poitiers, de carreaux à reflets datant de 1382 à 1390 et de fabrication arabe, sont venues apporter de nouvelles preuves à cette ancienneté. D’autre part on avait trouvé en Perse, en Syrie et en Égypte des faïences analogues, mais l’idée préconçue que l’on a d’attribuer à la Perse l’origine de tonte faïence ayant un caractère oriental, a fait émettre l’hypothèse que les dépôts métalliques sur les émaux avaient été inventés dans ce pays. Or au XIe siècle les faïences à reflets étaient connues en Égypte et inconnues en Perse puisque le voyageur persan Nassiri-Khosran, ayant été en Égypte vers 1040 nous apprend « qu’à Masr (ce mot signifie Égypte) on fabrique de la faïence en tout genre. On en fait des bols, des tasses, des assiettes et autres ustensiles. On les décore avec des couleurs qui sont analogues à celles de l’étoffe appelée bougalemoun : les nuances changent suivant les positions données au vase. » Cette description indique qu’il s’agit de vases à reflets métalliques, ce qui a été confirmé par les objets trouvés dans le sous-sol du vieux Caire.

Ainsi les Égyptiens qui avaient découvert le verre, l’émail, la pâte de verre et la pâte verrée ; qui, les premiers, avaient pratiqué la peinture sur émail, ont tiré de leur féconde imagination et de leur expérience consommée, ce superbe procédé de décoration qui révolutionne encore la céramique actuelle et nos modernes céramistes [8]. Quelle formule les artistes égyptiens ont-ils employée ? Sans doute celle qu’ils ont transmises aux Arabes et que ceux-ci ont importée en Espagne et plus tard en Italie :

Cuivre 91,80g
Argent 5,05g
Soufre 91,80g
Ocre 367,20g
Vinaigre 2 litres

On remarque dans cette formule la réunion des produits fondamentaux qui servaient de bases aux anciennes préparations égyptiennes, sans en excepter le vinaigre, la panacée universelle : ceci semble bien indiquer la source où les émailleurs musulmans ont puisé leurs principes céramiques.

L’Italie reçut son enseignement céramique par deux voies : d’abord par la Perse, et plus tard par les Arabes établis en Espagne, ainsi que je le démontrerai plus tard en m’appuyant sur les caractères chimiques des émaux et des couleurs.

IV

On a pu remarquer que dans le cours de cette étude, il n’était pas question des porcelaines chinoises.

Il est encore impossible, en effet, de déterminer l’origine exacte de cette décoration particulière à la Chine, et qui ne pouvait qu’être spéciale au genre de pâte qui, dès le début, parait avoir été en usage. Les théories que l’on pourrait émettre ne seraient fondées que sur de vagues probabilités qui leur enlèveraient toute valeur, aussi n’est-ce qu’à titre’ documentaire que je vais résumer brièvement le peu de renseignements que l’on possède sur cette question.

L’opinion erronée de sir Francis Davis et de sir J. Gardner Wilkinson relativement à deux flacons de porcelaine trouvés par Rosellini dans un tombeau égyptien datant du XVIIIe siècle avant J.-C. [9] a longtemps fait attribuer à cette époque reculée la pleine possession de l’art céramique en Chine ; mais Stanislas Julien a démontré [10] que les signes qui étaient inscrits sur ces petites bouteilles appartenaient à la quatrième sorte d’écriture chinoise dont les caractères appelés Tchang-thsao-chou furent inventés entre les années 48-33 avant J .-0. D’autre part, les recherches faites sur le même sujet par M. Medhurst ont établi que l’inscription des flacons était tirée des ouvrages de deux poètes vivant au VIIIe siècle de notre ère, de sorte que la découverte de Rosellini ne pouvait, en aucune manière, indiquer à quelle époque précise furent fabriquées les premières porcelaines.

D’après les auteurs chinois, dont les textes ont été traduits par Stanislas Julien, avec la haute compétence qu’il possédait sur cette matière, les vases de terre cuite, sans doute non émaillés, auraient existé déjà en 2698 avant J.-C., mais si cette date est un peu incertaine, il paraît plus vraisemblable qu’en 2255 avant notre ère, Il y avait une fabrique dans la province de Chan-tong.

Quant à la porcelaine, la date de son invention est fixée par de nombreux documents historiques vers l’année 185 avant J.-C. L’Égypte conserve donc la priorité sur l’art d’émailler la terre.

Les premières porcelaines chinoises ne méritent pas, à la vérité, cette dénomination, car la pâte en est grise et à peine translucide ; elle se rapproche plus du grès que de la porcelaine. A partir du VIIIe siècle, la fabrication va s’améliorant jusqu’au XVe où elle acquiert presque les qualités que nous lui reconnaissons aujourd’hui.

Les premiers tons employés au début de la fabrication sont le gris-vert obtenu sans doute avec une combinaison d’oxyde de cobalt et d’oxyde de fer, puis le jaune d’antimoine et le vert obtenu par le mélange du bleu et du jaune.

Les Chinois ont évidemment inventé la décoration sous couverte, comme l’attestent certains de leurs anciens vases. L’un de ceux-ci (musée Guimet) est à ce point de vue très caractéristique, avec son décor bleu qui apparaît à travers la couverte transparente, laquelle recouvre une inscription également en bleu de cobalt, placée sous le pied et qui nous apprend que cette pièce fut fabriquée la première année du règne de Tsoui Ho (80 ans avant J.-C.) pour le temple de Tcheng tang et que le moule a été fait avec de l’argile jaune.

Notons en passant que les Egyptiens se servaient également de moules en argile.

L’élude sur les progrès de la porcelaine chinoise depuis son origine présumée jusqu’à nos jours est particulièrement difficile dans l’état actuel des choses, car les collectionneurs ainsi que les musées n’ont pas adopté, comme on pourrait le croire, une classification chronologique, mais une classification fantaisiste qui consiste à ranger les porcelaines par couleurs sans tenir compte de leurs caractères techniques, de sorte que nous nous égarons dans des familles vertes, bleues, roses, etc ... , sans pouvoir en tirer un véritable enseignement.

La communauté de religion qui existait au VIe siècle entre la Chine et la Corée devait amener des rapports commerciaux qui s’établirent de bonne heure et l’industrie céramique passa dans ce dernier pays où elle acquit un grand développement, si l’on en croit les textes japonais ; la fabrication coréenne fut donc la fabrication chinoise importée également au Japon au commencement du XVIe siècle par Gorodayon Chonsoni qui s’était rendu en Chine pour étudier l’art de la porcelaine.

En résumé, ce sont donc les procédés primitifs des Chinois qu’il nous faudrait connaître et ce sont ceux malheureusement que nous ignorons le plus.

L’histoire des arts du feu contient encore une lacune qui, espérons-le, sera comblée un jour : je veux parler des anciennes céramiques mexicaines, contemporaines d’une civilisation disparue que nous entrevoyons à peine, contemporaine peut-être des splendides émaux bleus de l’antique Égypte,

Cette rapide étude qui se termine au moment où les Arabes nous apportent de l’Orient un art quarante fois séculaire, quoique cependant nouveau pour nous, montre que l’empirisme seul n’a pas joué le principal rôle, mais que l’observation, d’où dérive toute méthode, est venue aider les premiers verriers et les premiers céramistes. Je ferai voir un jour que cet empirisme a subsisté jusqu’à la fin du XIXe siècle et que l’application réelle de la chimie à la céramique est de date si récente, que cette voie nouvelle est encore enveloppée d’obscurité, mais les progrès de la science, sans cesse grandissants, apporteront la lumière malgré l’obstruction faite par les derniers empiristes.

LOUIS FRANCHET


[1Congrès de la Fédération archéologique et historique de Belgique. Séance du 31 juillet 1904.

[2A. BRONGNIART. Traité des Arts céramiques, t. II, p. 507. Paris, 1844.

[3M. BERTHELOT. Introduction à l’étude de la chimie des anciens et du moyen âge, Paris, 1889.

[4Journal of the Society of arts, 1904, p, 853, et journal La Céramique, 3c série, t, VII, 1905, p. 160.

[5The manners and customs of the ancient Egyptians, t. III, p. 88 (édit. de 1847).

[6Il est vraiment regrettable que les vitrines du Louvre ne contiennent aucune mention du lieu d’origine et de l’époque des objets exposés, même quand ces détails sont parfaitement déterminés, de sorte que toute étude est rendue impossible. Le très sommaire catalogue des salles égyptiennes ne correspond pas, généralement, aux vitrines.

[7Mar. Berthelot : Les origines de l’alchimie, Paris, 1885. - Collection des anciens alchimistes grecs, Paris, 1887· 1888. - Introduction à la chimie des anciens et du moyen âge, Paris, 1889. - La chimie au moyen age, 3 volumes, Paris, 1893.

[8J’ai publié les différents procédés qui permettent d’obtenir des dépôts métalliques sur les poteries et les verres (Annales de Chimie et de Physique, 80 série, t. IX, sept. 1906).

[9Francis Davis. The Chinese, 1836. — J. Gardner Wilkinson. Loc. cit. — Rosellini. l Monumenti dell’Egitto. Pise, 1834.

[10Stanislas Julien. Histoire et fabrication de la porcelaine chinoise. Paris, 1856.

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