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La traversée de l’océan Atlantique des Vikings à Christophe Colomb

Ch. de la Roncière, La Revue Scientifique, 15 mars 1937

Mis en ligne par Denis Blaizot le dimanche 13 mai 2018

LA TRAVERSÉE DE L’OCÉAN ATLANTIQUE DES VIKINGS A CHRISTOPHE COLOMB
Par Ch. de la RONCIÈRE, Ancien Président de l’Académie de Marine, Conservateur à la Bibliothèque Nationale
Conférence donnée à l’Institut Océanographique le 21 novembre 1936.

1 - LES VIKINGS AU GROENLAND.
Une bonne fortune nous a conservé la relation des premiers voyages des scandinaves au Groenland. Les Sagas, comparables à nos chansons de geste, charmaient pendant les longues soirées hivernales les gens de l’extrême Nord, et se transmettaient par tradition orale, de génération en génération, avant d’être consignées par des scribes. C’est à deux d’entre elles que nous devons le récit des exploits de Leif, fils du Premier Colon du Groenland.

Eric Le Rouge, un outlaw banni pour meurtre et de Norvège et d’ Islande, avait appris qu’un Islandais, drossé par la tempête, avait aperçu des terres dans l’ouest. C’est là qu’il espéra trouver une nouvelle patrie. Une montagne apparut, puis une grande terre, qu’il longea cap au Sud et qu’il baptisa « la Terre Verte », Groenland. Alléchés par un mot aussi évocateur de fertilité, les Islandais débarquèrent en foule dans trente-cinq bateaux pour y fonder une colonie. C’était durant l’été de 985.

« Sur les longues nefs, le bouclier touche le bouclier, et sur la première de toutes il y a un homme près du mat, à la casaque de soie et au casque doré, les cheveux longs et clairs. Il tient une lance incrustée d’or ». Ainsi parle, pour une traversée semblable, la Saga de Nial.

Les Bateaux-serpents ou Bateaux-dragons, drakkar ou suekkar, ainsi appelés de la figure grimaçante qui se dresse au-dessus de l’étrave, ont 22,75m de long, 5m de large au maître-bau, 1,75m de creux, et nagent à 16 avirons par bande, si l’on prend comme type le navire qui servait de tombeau à un viking dans le golfe d’Oslo : le cadavre reposait sous une tente aux trois supports sculptés. Les termes usités à bord des Bateaux-dragons, il y a un millénaire, sont les mêmes que ceux que nous ont transmis les Normands, venus eux aussi des pays scandinaves comme les Groenlandais : mât, vergue, hune, hauban, lof, bau, tillac, tribord anciennement estribord, de styri-bord, « le bord du gouvernail », carlingue, quille, ralingue, varangue, et jusqu’à girouette, qui ne vient pas de virare, mais de vedr-viti, « l’indication du temps ». La « pierre de soleil », sans doute la pierre d’aimant, servait à les guider.
En 985, les Islandais qui partaient pour le Groenland étaient encore inféodés au culte de Thor ou d’Odin, à part un petit nombre de Chrétiens. Un poète des Hébrides appela la bénédiction divine sur « les rouliers de la mer » par des strophes enflammées où il suppliait le Seigneur de la calotte des cieux de maintenir le siège des faucons » au-dessus de sa tête : préoccupation qu’avaient aussi les Gaulois de ne pas voir le ciel s’effondrer sur eux.

Les Chrétiens avaient un poète ; les Païens avaient une sibylle. En manteau bleu garni de pierres jusqu’à l’ourlet inférieur, et en bonnet de peau d’agneau noir bordé d’une peau de chat blanc, Thorbjarga vaticinait, un bourdon aux pendeloques de pierres à la main, après avoir dévoré un rôti de cœurs d’animaux d’une dent qu’elle piquait avec un couteau emmanché d’une dent de morse : car les moindres détails de cette scène de magie, où une chrétienne fut forcée d’invoquer les génies, ont été consignés dans la Saga de Thorfin Karlsefni.

Les païens d’Islande avaient emporté de la maison paternelle les piliers à tête de Thor ou d’Odin du siège domestique. En vue du Groenland, ils laissèrent flotter au gré des courants ces images sacrées du foyer. C’est ainsi qu’Herjolf planta les colonnettes de la salle d’honneur à l’entrée d’un des fjords les plus proches de la pointe méridionale du Groenland, auquel il donna son nom, Herljolfsnes ; tandis que ses compagnons baptisaient également de leur nom au Nord-Ouest, Ketilsfjord, Hrafnisfjord, Sinarsfjord...

Au moment du départ d’Herjolf pour le Groenland, son fils, Bjarni, était en Norvège. En tâchant de rejoindre son père, une tempête de Nord-Est, trois jours après sa relâche en Islande, le jeta hors de sa route dans la brume. Au bout de quelques jours, une terre parut, couverte de forêts et ondulée de légères hauteurs, qu’il longea à bâbord, l’écoute vers la terre. Il avait aperçu, sans s’en douter, l’Amérique.

Dans tout le Groenland, la religion du Christ et celle de Thor étaient aux prises, symbolisées par deux femmes dans la Saga de Gisli, l’une, douce, bonne et blanche ; l’autre, farouche, sanguinaire et noire. A Brattahlid, au fond du fjord d’Eric le Rouge, la lutte était dramatique. Son fils, Leif l’Heureux, avait été conquis à la doctrine du Christ par le roi de Norvège, Olaf, dont il portait l’uniforme de garde du corps, habit écarlate et bouclier timbré d’une croix. Et nous nous plaisons à nous figurer ainsi l’apôtre du Groenland, qui fut aussi le premier explorateur du continent américain, du « pays des pierres » et du « pays boisé », Helluland et Markland.

Mais tandis que Leif avait converti sa mère, il sentait la sourde hostilité de son père Eric le Rouge, inféodé au culte de l’ours blanc, et qui traitait d’hypocrite le prêtre du Christ. Eric gardait sa créance à son cuisinier, un géant basané, qui invoquait les genies, les yeux au ciel et les narines palpitantes.

L’un des meilleurs apôtres du Christ fut un poète islandais, Helgé, qui revenait 1018 d’un pèlerinage à Rome. Car Rome, à une époque ou la géographie était retombée en enfance, n’ignorait pas le Groenland. Que dis-je ! Elle l’érigea, en 1124, en évêché. La cathédrale de Gardar s’éleva dans l’Einarsfjord, près de la ferme d’une farouche walkyrie, descendante d’Eric le Rouge. Le diocèse comprenait une douzaine d’églises en deux districts : « La colonie occidentale » du Westerbygd au Nord,« la colonie orientale » de l’Oesterbygd au Sud. Celle-ci ne comprenait pas moins de 190 fermes, qui, toutes,avaient leur troupeau de vaches, de moutons et de chèvres. Les fermiers groenlandais devenaient, par l’exportation des laines, des gens cossus, qui envoyèrent, en 1327, comme obole pour la croisade préconisée par le pape d’Avignon, Jean XXII, des dents de morses, des peaux de phoques et des peaux de bœufs musqués.


Ce qui manquait au Groenland, c’était le bois. Mais Leif avait trouvé au problème une solution en découvrant « le pays boisé » du Markland, qui serait Terre-Neuve. Il avait même été plus loin, aux bords d’un lac qu’une rivière unissait à la mer, à proximité de vignes sauvages qui valurent à la contrée le nom de Vinland. Quatre mots conservés dans la Saga d’Eric le Rouge prouvent le contact des compagnons de Leif avec les indiens d’Amérique. Ces compagnons s’établirent au Vinland, où naquit Snorri, fils de Torfin Karlsefni. Au XIIe siècle, l’évêque de Gardar, Eric, fit une tournée pastorale au Vinland. Et les relations du Groenland avec l’Amérique sont encore attestées par un fait-divers : en 1347, dix-sept Groenlandais, qui se rendaient au Markland, furent déroutés par une tempête, qui les rejeta en Islande.

Où se trouvait en Amérique la colonie des Groenlandais, qui auraient même poussé des explorations dans le continent, si certaines inscriptions runiques étaient véridiques ? Le Vinland se trouvait du coté de Long Island ou du Cap Cod, selon Babcok, vers la baie des Chaleurs, selon le colonel Langlois.

Et j’incline pour la seconde hypothèse. Non loin de la baie des Chaleurs, dans le golfe du Saint-Laurent, est Gaspé. Lorsqu’en 1534, Jacques Cartier y érigea un calvaire, des Indiens, à son extrême surprise, se signèrent. Et lorsqu’au siècle suivant le Père Chrétien Le Clercq voulut enseigner l’Évangile aux Indiens de la Gaspésir, ils se récrièrent : « Tu prétends savoir des coutumes que nos ancêtres nous ont déjà enseignées. Tu a plus vu ce le vieillard de six vingt ans : il a vu le premier navire qui ait abordé dans notre pays. Il t’a répété que les sauvages de Mizamichis n’ont pas reçu des étrangers le signe de la Croix. Ce qu’il en sait lui-même, il l’a appris par la tradition de ses pères ». Selon la légende indienne, au cours d’une épidémie, un homme lumineux aurait apparu aux vieillards, une croix à la main : « Faites-en une semblable, et vous triompherez de la maladie ». Et les Indiens de fixer une croix à l’étrave de leurs canots, les Indiennes enceintes d’en orner le vêtement qui couvrait leur sein. Ce culte de la croix était sans doute le dernier vestige de la colonie Scandinave venue du Groenland.

Les colons groenlandais avaient accepté, en 1261, la souveraineté de la Norvège, qui, chaque année, leur envoyait un navire de Bergen pour les ravitailler en blé et en orge et pour recueillir la laine de leurs troupeaux. Quand le navire arriva, en 1355, dans le Westerbygd, il ne trouva que des chevaux et des chèvres ; les colons avaient été massacrés par les Esquimaux. L’OEsterbygd, au Sud, composa avec les assaillants. Le collecteur d’impôts de l’Eiriksfjord, en 1385, nous fait assister au troc des moutons contre le gibier des chasseurs esquimaux, qui, à ce contact, apprirent des mots nordiques, encore en usage chez eux.

Mais les relations entre l’Europe et le Groenland devenaient irrégulières. La peste de Florence, en gagnant le Nord de l’Europe, et en décimant les marins de Bergen, ne fut pas étrangère à cette perturbation. Les dernières nouvelles qui parvinrent du Groenland furent la condamnation au bûcher d’un sorcier ; un mariage célébré en 1410 dans l’église de Kakortoq, dont les épaisses murailles de granit sont encore debout ; et enfin, en 1418, la contribution du diocèse de Gardar au denier de Saint-Pierre, qui consista en 600 livres de dents de morses. Puis le silence se fit.


En 1448, le pape Nicolas V apprenait au monde qu’une supplique lui était parvenue « de l’île du Groenland, au fond de l’Océan ». Elle émanait des survivants de la colonie. Assaillis, une trentaine d’années auparavant, par des païens venus en barques, les colons avaient été massacrés ou emmenés en esclavage, et, les églises incendiées, à part neuf églises situées dans l’intérieur. Les prisonniers venaient d’être relâchés. Et, Nicolas V chargeait les évêques islandais de rétablir au Groenland la hiérarchie catholique.

Les païens, c’étaient les Esquimaux, qu’une glaciation subite avait chassés du Nord et qui incendièrent Herjolfsnes, désormais connue dans leurs traditions sous le nom d’Ikigait. « la place détruite par le feu ». Leur irruption est contée, dans sa Description du Groenland, par le géographe danois Claudius Clavus, qui vit à Throndjhem, en Norvège, plusieurs de leurs umiaks et de leurs kayaks capturés en mer.
Plusieurs géographes allemands incorporèrent, dès lors, le Groenland dans leurs atlas, notamment dans un atlas de Ptolémée publié à Ulm en 1482. Mais des critiques subtils ont aligné de haut en bas l’abondante nomenclature de l’atlas. Et qu’ont-ils trouvé ? Ces prétendus termes géographiques ne sont autre chose que les mots d’une chanson populaire dans le dialecte de Fionie, dont Claudius Clavus était originaire. La voici :

Il demeure un homme dans une rivière du Groenland,
Et Spieldehboh il s’appelle ;
Plus possède-t-il de blancs harengs
Qu’il ne possède de gras de lard.
Du Nord vole le sable à nouveau ».

Il n’en restait pas moins que des atlas, dès le dernier quart du XVe siècle, contenaient une suggestive carte du Groenland. Dans l’ambiance de cette Renaissance, eurent lieu deux expéditions, celle du Danois Jon Skolp, vers 1476, puis celle d’Hans Pothorst, futur gouverneur de l’Islande, qui avaient, pour se guider au Groenland, les instructions nautiques laissées au siècle précédent par Ivar Baardson. Pothorst, au reste, assailli par une nuée de Kayaks esquimaux, dut rebrousser chemin. De Bristol, d’autres explorateurs partirent chaque année, à dater de 1480.


Sur le mystère d’une colonie évanouie depuis le Moyen Age, sur le drame qui mit fin à la vie des Européens du Groenland, on n’eut, de clarté que cinq siècles plus tard. En 1921, lors des fouilles que pratiqua le docteur Paul Nördlund dans le cimetière de la paroisse morte d’Herjolfsnes, les morts sortirent de leur cercueil pour protester contre l’accusation d’apostasie ou de sorcellerie dont on chargeait leur mémoire. Plus rien ne subsistait chez eux de la coutume païenne d’enterrer les morts, avec un bâton planté à la hauteur de la poitrine, après qu’un prêtre de Thor leur avait lacé les souliers pour l’entrée dans le Valhalla. Ils avaient une croix de bois sur la poitrine, avec des inscriptions en caractères runiques qui rappelaient le « Dieu aide » des Croisés : Isus Kristr hialbi.

Si les Groenlandais étaient restés fidèles à l’écriture des Vikings, ces gens qui habitaient, sans s’en douter, le vestibule du Nouveau Monde, demeuraient aussi en relations avec Rome et Avignon, ou plus d’un avait été en pèlerinage près du Saint-Siège. Et c’est une stupeur de constater que la garde robe des fermiers groenlandais enterrés à Herjolfsnes est parfois la réplique des costumes de la bourgeoisie aisée de France. Tel cadavre porte le chapeau à long ruban dorsal dont est coiffé, dans une miniature de 1379, le poète Pétrarque (fig. 4 et 5). Les cadavres de femmes ont des cotardies au buste ajusté et à l’ample jupe, qu’ornent des broches et des épingles de cuivre, comme on en avait à Paris. Certains bonnets cylindriques semblent apparentés à ceux que portaient les sujets de Charles VII.

Le cimetière d’Herjolfsnes révéla autre chose, la modification profonde que subit « la Terre Verte » du Groenland par une glaciation subite. Tandis que les plus anciens sont inhumés à 1,40m de profondeur, les plus récents ne sont qu’à 0,40m de la surface, dans un sol désormais glacé. Les troupeaux ont péri, faute de fourrage. Et les derniers colons privés de nourriture saine, ne sont plus que des avortons rachitiques : le géant, parmi les hommes, ne dépasse pas 1,62 m. ; la géante 1m. 45. La scoliose est fréquente. L’état des dents révèle la misère physiologique des sujets. La colonie du Groenland était morte à la veille de la découverte officielle de l’Amérique.
Cette année-là pourtant, en 1492, le pape Alexandre VI nommait encore un évêque de Gardar, au Groenland, le bénédictin Dom Mathias. Tout en laissant entendre que nul navire n’y avait abordé depuis quatre-vingts ans, le pape estimait qu’il y avait encore là-bas des fidèles : ils n’auraient eu comme relique de leur religion, vénérée solennellement une fois par an, que le corporal où le dernier prêtre, de nombreuses années auparavant, avait célébré la dernière cène.

L’île n’était plus peuplée que de ces barbares qu’on appelait les Skroelings et qui étaient les Esquimaux. — « Hic habitant populus monstruosus », lit-on sur une carte de la fin du XVe siècle, qui sera le thème de la seconde partie de cette conférence.


II. CHRISTOPHE COLOMB.
Si vous parcourez les miniatures qui se rapportent à l’art nautique dans la seconde moitié du XVe siècle, vous serez frappés de l’aspect pesant, avec leur lourde mâture, des navires allemands, flamands et anglais, au lieu que les navires hispaniques sont remarquables par leur sveltesse. Un avis de l’an 1464 « pour faire long veaige » souligne cette supériorité qui permettait d’aller contre le vent, au plus près, « à la bouline ». Les bâtiments du midi doivent cette supériorité à la fragmentation de la voilure, dont les noms, misaine, artimon, pacfi, trinquet, civadière, trahissent l’origine levantine. Le type du genre, la caravelle, au vol léger avec ses voiles pointues comme des ailes, évoque l’oiseau qui glisse sur la mer, à l’opposé des longues nefs scandinaves, aux multiples rames qui faisaient songer aux nageoires des poissons.
Ainsi, à la Renaissance, Portugais et Espagnols étaient mieux équipés que tous autres pour la traversée de l’Océan.

Par une belle journée d’hiver, en 1924, j’ examinais une carte magnifique de la Bibliothèque Nationale, que la présence du Cap de Bonne-Espérance et l’absence des Antilles situaient entre les années 1488 et 1493 et j’hésitais à l’identifier quand un rayon de soleil me mit sur la voie en faisant apparaître, au grand large de l’Islande, une île aux pâles contours. Une légende latine, aux caractères plus pâles encore, la désignait ainsi :

« Voici l’île appelée des Sept-Cités, colonie maintenant peuplée de Portugais. Au dire de mousses espagnols, on trouve de l’argent dans le sable ».

Refuge, selon la tradition, des sept évêques portugais qui avaient fui, en 711, l’invasion musulmane, l’île des Sept Cités aurait eu, depuis peu, la visite d’un navire espagnol qu’y avait poussé la tempête. Conduit à l’église par les insulaires qui voulaient s’assurer s’ils avaient affaire à des Chrétiens, l’équipage, dans la crainte d’être séquestré, aurait hâtivement appareillé, non sans que les mousses eussent reconnu, en nettoyant leurs ustensiles, que le sable était formé d’or fin. C’est du moins ce que racontaient deux marins de Palos à un Génois, encore inconnu, qui s’appelait Christophe Colomb.

Une légende consacrée à l’Islande, à l’Islande figurent que à peine les portulans de l’époque, disait :
« La rigueur du climat y est telle que l’on n’y trouve pour ainsi dire que des poissons congelés. Les insulaires les échangent, en guise de monnaie, contre du blé, de la farine eu d’autres denrées de première nécessité que les Anglais leur apportent chaque année ». Ces précisions, non moins que la présence, sur la carte, des deux évêchés de l’île, dénotaient la main d’un témoin oculaire. Or, qui se vantait d’avoir été en Islande, et même à cent lieues au-delà ? Christophe Colomb.

L’enquête se corsait. Passées au crible sévère de la critique, les nombreuses légendes latines de la carte allaient me livrer le secret du nom de leur auteur. L’une d’elles me parut décisive. Alors que l’archipel du Cap Vert était renommé comme sanatorium pour lépreux, — Louis n’y avait-il pas envoyé quérir des remèdes contre la lèpre, de grandes tortues de mer ! — cette légende n’en disait mot, mais insistait sur l’une de ses productions :
« Ces îles sont appelées, en italien, Cavo Verde, en latin Promontorium viride. Elles ont été découvertes par un Génois appelé Antonio di Noli, dont elles ont pris le nom : elles le gardent encore. Là se trouvent en abondance les meilleures cannes à sucre, et du coton ».

Donner à un archipel portugais un nom italien, spécifier qu’il avait été découvert par un Génois, et qu’on y trouvait le meilleur des sucres, équivalait à une signature : à celle d’un commis-voyageur de la maison Centurione, de Gênes, qui déposait, en 1479, chez ses patrons, son rapport sur un achat de sucre à l’île Madère. Et il signait : Christophe Colomb, citoyen génois.

La Banque Centurione était cette grande maison qui avait fait adopter par la République ligure, en 1447, l’étalon d’or. De ses directives, la carte de la Bibliothèque Nationale porte la trace, en situant les gîtes d’or alors connus : au Sénégal, l’île des Paillettes d’or, insala tiber (tibr désigne l’or en arabe) ; au Sud-Est de l’Asie, une île pleine d’or, hic dicitur mullum auri efficere ; en Guinée, la forteresse de San Jorge del Mina, qui, depuis 1482, assurait aux Portugais le monopole commercial de la Côte et qui semble dessinée de visu sur la carte. « J’ai séjourné dans la forteresse portugaise de San Jorge del Mina, sise sous la Ligne Equinoxiale », écrivait Christophe Colomb.
Il y avait été, et il savait dessiner : « Le Seigneur, avouait-il orgueilleusement, m’avait rendu les mains habiles à retracer convenablement les divers aspects de notre sphère, avec les îles, les montagnes, les fleuves et les ports, chacun à sa vraie place ». C’est à l’école de son frère Barthélémy, à Lisbonne, que Christophe Colomb était devenu cartographe.

Dresser le profil côtier d’un portulan ne suffisait point à Christophe Colomb. Il s’initia à la science de l’Univers en couvrant de notes la cosmographie rédigée par un cardinal français qui était une sorte de prophète : Pierre d’Ailly ne prédisait-il pas, dès 1411, la Révolution de 1789 ; — Christophe Colomb nota même en marge cette date fatidique dans l’exemplaire de l’Ymago mundi du cardinal, que l’on conserve à la Colombine de Séville.

Or, de même que Christophe Colomb, le cartographe avait en mains l’Ymago mundi. De même que lui, il copia la définition donnée à l’Univers par le cardinal : « Le ciel est de forme sphérique. Bien que l’image ou la mappe du monde soit représentée en surface plane, elle doit être considérée comme sphérique. » Et le cartographe, en accolant une sphère au portulan des côtes d’Europe et d’Afrique, la flanqua des légendes qui avaient attirer l’attention de Christophe Colomb sur les affinités entre les planètes et les métaux, sur le plomb de Saturne, l’étain de Jupiter, l’or du Soleil, l’Airain de Vénus...

De leur septuple anneau, entouré du cercle des étoiles fixes, les planètes enveloppent la sphère terrestre, grande île de trois continents baignée par quatre Océans : Insula est tota terra, disait semblablement Christophe Colomb, qui tirait de l’insularité de notre globe cette conclusion : « Il n’y a pas grande distance entre l’extrémité de l’Espagne et le commencement de l’Inde Orientale ». N’y avait-il pas à la fois des éléphants en Afrique, - et carte le note - et dans l’Inde.

Quelle était donc la circonférence de la terre ? De l’écart horaire entre deux observations simultanées d’une éclipse, faites à Carthage et à Arbis ou Arbela, près de l’île de Méroé, sur le Nil, les astronomes de l’Antiquité avaient tiré argument pour supputer la valeur d’un degré. Or, notre carte figure, à l’ouest de Méroé, une haute tour qui peut passer pour un observatoire. Et c’est justement une des caractéristiques des mappemondes de Christophe Colomb, qui y renvoie en parlant des observations de Carthage et Arbéla : « Reportez-vous à Ptolémée et à quatre de nos cartes. »
Bien mieux. Il existe une preuve péremptoire que le cartographe avait en main l’exemplaire même de l’Ymago Mundi, annoté par Christophe Colomb. Il a copié textuellement, - solécisme y compris - une glose d’une grand homme de Gênes : « La traversée de la Mer Rouge est de six mois : et de là, - Et de ibi - on met une année entière jusqu’à l’Inde. D’où il résulte que la flotte de Salomon mettait trois ans pour rapporter les marchandises de l’Inde. »

Comme s’il ne suffisait pas de ce plagiat pour établir que glossateur et cartographe ne faisaient qu’un, Christophe Colomb a pris lui-même le soin de revendiquer la paternité de la carte : « Voyez aussi mes cartes en papier où il y a une sphère », prototype de l’exemplaire de la Bibliothèque Nationale, qui est sur parchemin et dont les légendes ont été calligraphiées par un copiste. Ainsi de son propre aveu, l’ œuf de Christophe Colomb était la sphère.

De la rotondité de la Terre, il concluait qu’on devait abandonner la route de l’Est pour arriver aux Indes, alors qu’on pouvait y accéder beaucoup plus rapidement par l’Ouest. Le Florentin Toscanelli prétendait que de Lisbonne à Quinsay, en Chine, on comptait 22 espaces de 250 milles. Mais dans la mer Ténébreuse, n’y avait-il pas des relais ? Dans le portulan de Gratioso Benincasa, en 1482, une caravelle et une galiotte étaient figurées auprès de l’île d’Antilia, déjà pourvue d’une abondante nomenclature. On l’identifiait parfois avec l’île des Sept-Cités, incorporée, avant que d’être explorée, dans le domaine de l’infante Béatrice de Portugal, et concédée, le 14 juillet 1486, a l’Açoréen Fernand Van Olm. Christophe Colomb s’était beaucoup intéressé, — nous le savons par son fils, - à cette île fantôme, qui n’était qu’un effet de mirage. Et la carte de la Bibliothèque Nationale montre bien, par le flou de ses contours et la pâleur de sa légende, qu’il n’avait pas de renseignements précis sur l’île des Sept-Cités.

L’attribution à Christophe Colomb de la carte de la Bibliothèque Nationale suscita une intense curiosité. Elle fut l’objet, comme toute idée entièrement nouvelle, de polémiques passionnées. Les adhésions enthousiastes alternaient avec des critiques parfois acerbes. Félicitations chaleureuses et sans réserve d’un côté, objections de l’autre se succédaient, suivant qu’on était convaincu ou non par les similitudes troublantes des légendes de la carte avec les notes du grand navigateur. Et je dois dire qu’en France, les deux hommes les plus qualifiés en connaître, M. Gallois, professeur honoraire pour à la Sorbonne, et le commandant Charcot, se rangèrent nettement de mon côté, en adoptant mes conclusions.

Peu de temps après, un Allemand, Kahle, découvrait à Constantinople le fragment d’une copie en turc d’une carte de Christophe Colomb, postérieure à son troisième voyage. Bien qu’elle ne contint que la protubérance de l’Afrique, cette carte, copiée en 1513 par Piri Réis, offrait des concordances frappantes avec la carte de la Bibliothèque Nationale : éléphant dessiné au Sénégal, autruche au Sahara, légende attribuant à « Misr Nantun, Génois », la découverte des îles du Cap Vert.

Hanté de l’idée d’aller aux Indes par l’Ouest, Christophe Colomb avait vainement sollicité le concours des rois de Portugal, Alphonse V et Jean II. Il se tourna vers les Rois Catholiques d’Espagne, Ferdinand d’Aragon et Isabelle la Catholique. Une junte d’astronomes, de géographes et de théologiens fut réunie à Salamanque pour examiner son projet, qui fut jugé chimérique. La sphère de sa carte lui avait porté malheur : « le ciel est plat comme un tapis », extendens cœlum sicut pellem, disait le Psalmiste ; il n’y a pas d’Antipodes, ajoutait-on en s’appuyant sur Saint Augustin. Colomb était rentré découragé au couvent de la Rabida, quand le prieur Juan Perez obtint pour lui une audience de la reine Isabelle au cap de Santa-Fé, sous les murs de Grenade assiégée, qui devait succomber le 6 janvier 1492. La cause était gagnée. Par contrat du 17 avril, Christophe Colomb était nommé grand amiral de la mer Océane et vice-roi des terres à découvrir.

Le grand amiral commença petitement avec trois caravelles, la Santa-Maria, la Pinta et la Nina, montées de 90 hommes d’équipage. Sur son guidon de commandement, étaient brodés d’un côté un crucifix, de l’autre une Madone. Le 3 août 1492, après avoir communié au couvent de la Rabida, Colomb et ses compagnons appareillaient à Palos pour le royaume du Grand Khann. — « C’est ici qu’il demeure », hic moratur, lit-on sur la carte de la Bibliothèque Nationale.

Nous n’avons plus le journal de bord de Christophe Colomb. Mais Barthélémy de Las Casas s’en servi pour écrire la relation du célèbre voyage, dont on trouvera le commentaire dans l’ouvrage du regretté docteur Charcot, Christophe Colomb vu par un marin.

La navigation commençait, marquée de quart en quart par le sablier de l’ampoulette qui, vidée de son contenu,était retournée pour le quart suivant ; et l’on chantait :

"Les heures qui s’en vont furent bonnes,
Que celles qui viennent soient meilleures encore.
Mais si les unes furent bonnes et les autres mauvaises,
Elles pourraient toujours être pires si Dieu le voulait.
Tandis qu’elles passent, que le voyage soit bon.
Veille devant, et bon quart !"

Le 13 septembre au soir, en relevant l’angle formé par l’aiguille du compas avec la direction de la polaire, on s’aperçut qu’il était devenu plus petit ; le lendemain matin, il avait encore diminué. Les équipages étaient terrifiés. Ils avaient la croyance que, seuls, l’air et le fer avaient le don d’affoler l’aimant de la magnète. Au phénomène de déviation sur la gauche,qui n’était autre que la déclinaison du compas, bien connue depuis lors, Christophe Colomb ne trouva d’autre explication que dans « les sympathies et les antipathies » des corps de l’Univers.

Pour ne pas ajouter à l’effroi des équipages qui se croyaient perdus au milieu de l’Océan, il leur avait persuadé qu’on faisait peu de chemin. Et il tenait une comptabilité double des lieues parcourues : l’une était la supputation véritable ; l’autre, la seule qu’il communiqua à ses hommes, était fausse. C’est ainsi qu’il avouait, le 1er octobre, un parcours de 584 lieues, alors que secrètement il en avait compté 707.

Le 16 septembre, à 900 milles des Canaries, par 28° de latitude Nord, la flottille pénétra dans un parterre d’algues flottantes où s’ébattaient des bandes de thons. Elle se trouvait dans la mer des Sargasses, algues aux vésicules rondes qu’on appelle les raisins des Tropiques, derniers débris, selon le savant M. Le Danois, des ceintures flottantes de ce vaste continent disparu qui serait l’Atlantide. « L’air était tempéré, doux et exquis comme celui de l’Andalousie en avril, écrivait Christophe Colomb : il ne manquait que le chant du rossignol ».

Mais les équipages commençaient à se plaindre de la longueur du voyage. Le 23 septembre, ils s’étaient calmés devant l’espérance de fabuleux profits que leur avait fait entrevoir Christophe Colomb, puis, devant l’illusion qu’ils eurent le surlendemain d’avoir aperçu la terre. Le 10 octobre, leur mécontentement frisa la révolte. — « Trois jours encore et je vous donne un monde », aurait dit Colomb.

Depuis le 7, on apercevait une multitude d’oiseaux migrateurs qui venaient du Nord, indice certain de la proximité d’une terre. Le 11, on pécha un roseau travaillé de main d’homme et une planche. A la nuit, la vigie de la Pinta, Rodrigo de Triana, aperçut dans le lointain une lumière. Le 12 octobre 1492, à deux heures du matin, la terre était en vue.

C’était une île que les indigènes appelaient Guanahani, et dont le grand Génois prit possession au nom des rois Catholiques, en la baptisant San Salvador. Quelle était celle des Bahamas où il prit pied ? Watelin, l’île du Chat, Mariguana, Samana ou San Salvador Grande ? Les géographes ne sont pas d’accord là-dessus. Colomb fit voile vers le Sud de l’archipel des Bahamas, notant à Fernandina l’usage de lits semblables à des filets de coton — les hamacs. Puis il gouverna vers une « grande île que les Indiens lui désignèrent sous le nom de Cuba et qu’il supposa être Cipangu », le Japon. Car il se croyait dans le voisinage du Cathay, c’est-à-dire de la Chine. Il débarquait, le 2 octobre à Cuba, où un Juif converti, Luis de Torre, qu’il avait emmené comme interprète d’hébreu, de chaldéen et d’arabe, eut mission de lier conversation avec les indigènes. On sut par lui que les insulaires « portaient à la main un charbon allumé et des herbes pour prendre des parfums au moyen de catapultes. Ces catapultes se nommaient dans leur langue labacos ». Telle est l’origine de nos cigares, que les Indiens fumaient en s’introduisant dans les narines un porte-cigare à deux branches.
Christophe Colomb allait-il revoir l’Espagne ? Le 21 novembre, la Pinta désertait ; son collègue Martin Alonso Pinzon, tenté par l’avarice, avait fait route à l’Est vers une île que les Indiens disaient remplie d’or, avec l’espoir d’être le premier à annoncer aux Rois Catholiques la merveilleuse découverte. Le 25 décembre, ce fut le bâtiment amiral, la Santa-Maria qui se jeta à la côte sur les récifs d’Hispaniola ou St-Domingue, qui a repris, depuis lors, son nom indien d’Haïti. L’équipage fut sauvé par les pirogues du cacique Guacanagari. Mais comme il était impossible d’embarquer les naufragés sur la petite Nina, Christophe Colomb laissa quarante-trois hommes dans un fortin baptisé Navidad en l’honneur de la fête de Noël, où on le commença. Ils devaient être massacrés, lui parti, par les insulaires. Un explorateur américain, Maurice Ries, a retrouvé sur la colline Saint-Michel à Haïti, près de la Petite-Anse, les vestiges du premier établissement européen au Nouveau-Monde ; une bague, avec le sceau d’Isabelle la Catholique, un tronçon d’épée espagnole et des grelots qui servaient d’objets de troc, voila tout ce qui subsistait, de Navidad.

Le 4 janvier 1493, Christophe Colomb appareillait pour le retour. Rejoint, le surlendemain par le déserteur Martin Alonso Pinzon, il relâcha à l’île Carib ou Porto Rico, avant de s’enfoncer dans la Mer Ténébreuse qu’il avait vaincue à l’aller. Elle faillit le vaincre au retour. Le 12 février, des vagues épouvantables, venant de cotés opposés, paralysaient la Nina, qui semblait perdue. Devant la fureur du cyclone, Christophe Colomb fit vœu d’aller en chemise, avec tout son équipage, prier dans une église dédiée à Notre-Dame. Et pour que ne restât point ignoré son voyage triomphal, il écrivit sur parchemin la relation de sa découverte, l’enveloppa dans un morceau de toile cirée, qu’il introduisit dans une barrique, puis jeta à la mer : elle était adressée aux Rois Catholiques.

Cette relation, ce fut lui-même qui la fit de vive voix. L’ouragan avait lâché sa proie. Le 4 mars 1493, Christophe Colomb mouillait, dans le Tage. Salué au son des timbales, des trompettes et des fifres par une division portugaise, le Grand Amiral de la Mer Océane allait de là accomplir au couvent de la Rabida le vœu formulé durant la tempête, avant de recevoir à Séville les honneurs dont le comblèrent Ferdinand d’Aragon et Isabelle la Catholique.

C’est là, dans la cathédrale, de Séville, qu’après d’autres voyages au Nouveau-Monde, il vint enfin reposer pour l’éternité. Quatre figures symboliques, qui représentent les quatre continents, veillent à son chevet. Non loin, plane sa pensée, dans les livres qu’il a annotés et qui forment le fonds de la Bibliothèque Colombine, sur le parvis de la cathédrale, au patio des orangers. Avec quelle émotion y ai-je lu, dans l’exemplaire de l’Ymago mundi, les phrases et la glose qui sont reproduites sur la carte de la Bibliothèque Nationale. Je me sentais dans l’ambiance fiévreuse, où, il y a quatre siècles et demi, se préparait la découverte du Nouveau Monde.