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La Facade de Notre-Dame de Poitiers (Début du XIIe siècle)

Jean Ray, La Science Illustrée N° 830 – 24 octobre 1903

Mis en ligne par Denis Blaizot le samedi 24 août 2013

Édifié de pierre tendre et primitivement enluminé de couleurs et de dorures, dégradées depuis, le portail de Notre-Dame présente d’abord un aspect d’extraordinaire vétusté ; mais, si le détail doit au temps de nombreuses mutilations. l’ensemble lui doit aussi une belle teinte brune, chaude et riche, surtout au soleil couchant. D’un puissant effet artistique, formant à lui seul un ensemble, détaché d’ailleurs par la date du reste de l’église, ce portail mérite d’être étudié comme forme de transition entre le roman et le gothique.

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Avec le plein cintre, la prépondérance de la ligne horizontale, l’allure massive de l’ensemble, le roman domine encore la conception architecturale ; cependant la porte centrale (qui est en plein cintre) est flanquée de deux fausses portes en ogive, et les toits coniques d’origine byzantine qui surmontent les tours ont une allure déjà élégante et élancée qui annonce le gothique. Mais la décoration sculpturale, plus encore que l’architecture, emprunte aux deux formes d’art : car, à côté des enlacements d’animaux et de feuillages géométrisés qu’aiment les sculpteurs romans, nous trouvons à la façade de Notre-Dame de Poitiers, comme dans les futures églises gothiques, un riche ensemble de scènes figurées, catéchisme ou poème gravés sur la pierre.

La décoration des portes est toute romane : feuillages stylisés, bêtes monstrueuses s’enlacent aux corbeilles des chapiteaux, aux courbes des archivoltes. Comme l’indiqua Viollet-le-Duc [1], le choix des motifs, la profusion des détails, le fini de l’exécution rappellent le travail des riches étoffes vénitiennes lamées d’or qui, par la voie commerciale de Marseille à La Rochelle par Limoges, apportaient dans l’ouest de la France l’influence byzantine. Cette imitation est bien dans les habitudes romanes.

Mais au-dessus des portes, à la frise, la décoration prend un tout autre caractère : là, commence l’histoire du christianisme. C’est d’abord, sous l’arbre du Bien et du Mal auquel s’enroule le serpent, Adam et Ève ; Nabuchodonosor, près d’eux, symbolise sans doute les fautes de l’ancienne Loi. Mais quatre prophètes viennent annoncer l’ère nouvelle ; sur leurs livres ou leurs phylactères sont gravées les phrases essentielles de leurs prédictions : comme ra remarqué M. Mâle dans son beau livre [2], ce ne sont pas les hommes qui importent, ce sont les paroles de vérité qu’ils ont apportées au monde. Puis se réalisent les prophéties, et dans cette église de Marie on va nous montrer surtout le rôle de Marie. L’Ange vient d’abord annoncer sa mission glorieuse à la Vierge, une Vierge byzantine à l’attitude hiératique, aux vêtements richement brodés. À côté d’elle est représentée, avec une hardiesse littérale qui n’était pas rare au moyen âge, la prophétie d’Isaïe sur sa naissance : « Egredietur virga de radice Jesse, et flos de radice ejus ascendet ». (De la tête de Jessé jaillit une tige ; elle porte une fleur, que surmonte la colombe mystique.) » Auprès, une figure agenouillée, aujourd’hui très mutilée, adorait sans doute. C’est ensuite la Visitation : entre Nazareth et Jérusalem, qui, surmontée de la croix, est plus que la Jérusalem de l’histoire, symbolise déjà la cité céleste, Élisabeth et Marie se rencontrent ; elles sont vêtues de costumes traditionnels ; leurs suivantes, au contraire, portent ceux du temps et du pays de l’artiste : curieuse conception de la fidélité historique. Enfin la Naissance : couchée, Marie se soulève sur un bras pour tendre l’autre vers son fils, que réchauffent dans la crèche l’âne et la vache ; plus lard, on représentera d’une façon moins humaine, adorant à genoux son fils, la Vierge « qui vient d’enfanter sans douleur ». Au pied du lit, les deux sages-femmes, Zélémi et Salomé, lavent dans une cuve richement décorée, l’enfant dont la tête est ceinte de l’auréole de gloire : peut-être y a-t-il dans . cette scène naïve un symbole anticipé du baptême. Un homme, peut être Joseph, peut-être une figure allégorique, est assis là et médite. Au-dessous, deux voyageurs aux vêtements retroussés s’embrassent : en eux l’archéologue Lecointre [3] a cru reconnaître la Miséricorde et la Pitié, qui se rencontrent à l’avènement de l’ère nouvelle, suivant le vers du psaume 84 : « Misericordia et veritas obviaverunt sibi. »

Au-dessus de la frise, une corniche très fouillée, dans laquelle Viollet-le-Duc [4] signalait des influences saxonnes transmises par les Normands, rappelait à l’œil la décoration des chapiteaux, et fournissait à l’imagination du moyen. âge les figures monstrueuses dont elle aimait le contraste auprès de son Dieu et de ses saints. Puis l’épopée chrétienne se continue par une galerie des statues disposées sur deux rangs, huit en bas, six en haut, soit sept de chaque côté de la fenêtre centrale. Quoique cette fenêtre ait été fortement "restaurée, l’ensemble de cette partie du portail est encore très beau. La rangée inférieure avec ses statues assises est moins haute, plus trapue ; le rang supérieur comme il convenait, est plus élancé et plus léger, avec ses colonnettes plus fines et ses figures debout. L’idée n’est pas moins remarquable que la disposition artistique : le Christ né, on voit ceux qui continuèrent son œuvre, les douze apôtres représentés ici ; et la piété locale a placé près d’eux saint Hilaire et saint Martin, les deux évêques qui évangélisèrent la région : on les reconnaît, aux deux extrémités du rang supérieur, à leur costume, à la mitre et au bâton pastoral.

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Enfin, pour couronner l’ensemble, se détache au fronton, sur un fond très simple, l’image du Christ en gloire, ayant à ses côtés les symboles des quatre évangélistes : l’homme, le lion, l’aigle et le bœuf. C’est l’apothéose dominant l’histoire.

Telle est la façade, de Notre-Dame. Sans doute, il y faut admirer une œuvre de l’art ornemental romano-byzantin parvenu à sa perfection ; mais il y faut admirer surtout un.des monuments précurseurs de ce grand art gothique où l’Église devient « le livre du peuple ». Assurément, on sent encore dans le traité des scènes bien de la gaucherie et de la raideur ; .mais déjà l’artiste ou les artistes ont osé tenter de représenter l’histoire du christianisme et, ce qui est mieux, ils out voulu la représenter pour une église de la Vierge et pour une église poitevine : le peuple ignorant qui venait prier à Notre-Dame trouvait ainsi, sur la pierre de la. façade, de la faute d’Adam à l’apparition du Christ en gloire, toute sa foi résumée, et résumée pour lui, adorateur de Marie et fils de ceux qu’avaient convertis saint Hilaire et saint Martin.

Jean Ray [5]


[1Viollet-le-Duc, Dictionnaire d’architecture, t. V, p. 195.

[2Émile Mâle, L’art religieux au XIIIe siècle, p. 195

[3Mémoires de la Société des Antiquaires de l’Ouest, t. VI.

[4Viollet-le-Duc, Dictionnaire d’architecture, t. VIII, p.185.

[5Il ne s’agit probablement pas de l’écrivain de fantastique

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