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Xavier de Maistre, aéronaute

Gaston Tissandier, La Nature N°141, 12 février 1876 et N°142, 19 février 1876

Mis en ligne par Denis Blaizot le dimanche 31 mai 2009

Ce document est aussi disponible aux formats EPUB et PDF.

Première partie — publiée dans le N° 141 du 12 février 1876

Quelques biographes de Xavier de Maistre ont vaguement parlé d’une ascension aérostatique qu’il exécuta à Chambéry en 1784, peu de temps après la découverte des frères Montgolfier. Mais cette expédition entreprise dans le fond de la Savoie n’eut presque aucun retentissement. Elle ne tarda pas à tomber si profondément dans l’oubli, que nulle histoire des ballons n’en fait mention.

Il n’est presque personne aujourd’hui qui n’ignore absolument que l’auteur du Voyage autour de ma chambre a débuté dans la carrière littéraire par un éloquent plaidoyer en faveur des ballons ; et les aéronautes les plus compétents ne savent certainement pas que le nom de Xavier de Maistre, depuis longtemps inscrit parmi ceux des écrivains les plus fins et les plus délicats, doit se placer aussi, à côté
de ces autres noms glorieux de Pilâtre de Rozier, du marquis d’Arlandes, de Charles, de Robert, c’est-à-dire des premiers navigateurs aériens.

On ignorerait sans doute longtemps encore ce fait intéressant sans les recherches d’un savant fort érudit, M. Jules Philippe, qui, pour la première dois depuis un siècle bientôt, vient de mettre en lumière le germe d’un talent presque unique, en rééditant les brochures inconnues que Xavier de Maistre a publiées à Chambéry en 1784, alors qu’il n’avait pas plus de vingt ans [1]. C’est une bonne fortune de pouvoir jeter les yeux sur les premières pages de Xavier de Maistre et de faire tout à la fois la découverte en lui d’un des premiers aéronautes français.

Lorsque la nouvelle de l’expérience des frères Montgolfier parvint à Chambéry, elle y excita, comme partout dans l’Europe entière, un vif sentiment d’admiration et de curiosité. Des jeunes gens formèrent le projet d’ouvrir une souscription pour construire un ballon, et exécuter une ascension ; à leur tête se trouvait le jeune chevalier de Chevelu, qui peut être regardé comme le promoteur de l’idée . Xavier de Maistre, alors volontaire au régiment de la marine sarde, était en permission à Chambéry. Il avait vingt ans. Il prend fait et cause pour ce projet, et il se charge de rédiger le Prospectus de l’expérience aérostatique de Chambéry, à laquelle il allait prendre part, avec un mathématicien de ses amis nommé Louis Brun.

Xavier de Maistre, en parlant de la découverte des Montgolfier, répond tout d’abord, dans cet opuscule, « à la voix aigre de la critique qui s’est fait entendre au milieu des clameurs de l’admiration... »

« Grand philosophe ! dont l’œil, tout à la fois perçant et sévère, voit toutes les faiblesses et n’en pardonne aucune, s’écrie le jeune écrivain, daignez froncer cet auguste sourcil à l’aspect seul d’un ballon ; songer quelquefois combien vous seriez porté à pardonner l’enthousiasme public si vous en étiez l’objet, et souvenez-vous que l’orgueil national est comme l’amour paternel : il faut savoir pardonner quelques enfantillages.

« Mais à quoi servent les ballons ? — Écoutez illustres critiques ! C’est parce que nous ne le savons pas que nous faisons des ballons pour l’apprendre. Contemporains des premiers globes électriques, vous auriez sans doute conseillé de les briser, comme vous voudriez maintenant brûler nos ballons.. En général toute découverte qui apprend à l’homme des faits dont il ne ses doutai pas, ou qui l’investit de forces nouvelles, doit être accueillie avec transport parce qu’avec ce forces ou ces connaissances, il peut voyager à travers une région inconnue aux générations passées, et que c’est pour lui le comble de l’imprudence et même du ridicule de dire hardiment : « Je ne veux point visiter ce pays, je n’ai rien à y voir, » sans savoir ce qu’il peut y chercher, et bien moins ce qu’il peut y trouver sans le chercher »

Xavier de Maistre entre ensuite dans les détails de la construction de l’aérostat, qui contiendra « 87,143 pieds cubes d’air raréfié, et déplacera un poids de 7,625 livres d’air atmosphérique ». Il annonce que le départ aura lieu du 18 au 20 avril 1784, à l’enclos de Buisson-Rond.

« Il nous semble, continue l’ardent apôtre des ballons, que tout amateur et même tout bon citoyen doit s’intéresser à l’exécution de cette belle expérience : au lieu d’envisager froidement ou de rabaisser une découverte intéressante, il est bien plus digne de vrais philosophes d’en répéter le procédé, de l’examiner dans tous les sens, et de se rendre, pour ainsi dire, les airs familiers.

« On demande tous les jours si l’on parviendra à diriger les ballons ? Sans doute, on y parviendra d’une manière plus ou moins parfaite... Mais sera-ce donc en spéculant devant nos pupitres que nous parviendrons à perfectionner l’usage des ballons ? Qu’il nous soit permis d’en douter ; honneur à la théorie, mais quand elle ne s’appuie pas sur l’expérience elle est sujette à faire d’étranges chutes... C’est en l’air que les auteurs de tant de pamphlets majestueusement intitulés : Moyen de diriger les ballons, deviendraient peut-être modestes, à force de honte ; c’est en l’air que nous apprendrons certainement si l’on peut s’aider de l’action de l’air, ce qui est fort douteux ou seulement de l’action sur l’air, ce qui est très-probable.

« ...Mais ce qui nous occupe sur toutes choses, c’est d’exciter par un spectacle frappant le goût des sciences, et surtout celui de la physique expérimentale ; c’est de favoriser, d’accélérer dans notre patrie une certaine fermentation qui se fait sentir dans tous les esprits, et qui ne nous parait pas moins intéressante pour être un peu tardive, car nous aimons à croire qu’une virilité retardée annonce un tempérament robuste. Nous désirons que tout jeune homme, en voyant cette masse imposante se déployer pompeusement et s’élever dans les airs, se dise à lui-même qu’il peut prétendre à la même gloire ; que la même carrière est ouverte à ses efforts ; qu’il faut bien se garder de dire : « Tout est trouvé, » et que l’intelligence dans son vol infini ne redoute qu’une barrière, — la paresse.

« ...Livrons-nous donc avec confiance à cette physique expérimentale, la seule vraie, la seule utile ; ne négligeons point les calculs, les théories savantes, mais connaissons aussi le prix d’une certaine pratique investigatrice, qui ne passe légèrement sur rien, qui lurette sans cesse dans l’univers, s’arrête devant les moindres objets, remue, pèse, décompose tout ce qu’elle peut apercevoir, et, prenant la raison par la main, tâtonne encore dans les ténèbres en attendant la lumière ; joignons même aux spéculations les procédés des arts, et ne croyons pas déroger en quittant quelquefois une formule d’algèbre pour prendre la lime et le rabot. »

Après avoir rendu, en termes si heureux, un juste hommage aux sciences, l’écrivain de vingt ans ne veut pas que les souscripteurs perdent de vue l’agrément du spectacle qui doit leur être offert ; touchant, avec délicatesse et non moins d’art, une note toute sentimentale, il s’adresse aux dames en les invitant à jeter de temps en temps un coup d’œil sur des travaux « dont la partie la plus essentielle ne saurait avoir de meilleurs juges. Puisqu’elles savent encore allier aux qualités qui font les délices des cercles toutes celle de la femme forte, nous ne leur parlerons point une langue inconnue en les priant de venir admirer la force de notre toile écrue ; l’égalité et le mordant des différents joints de couture, la rondeur des ourlets, et nos immenses fuseaux assemblés à surjets, jetant au dehors deux vastes remplis, qui vont s’unir pour recevoir et fixer sous une couture rabattue des cordes souples et robustes, fières de supporter cette galerie triomphale, d’où l’homme, perdu dans les nues, contemple d’un seul regard tous les êtres dont son génie l’a fait roi.

Après tant de précautions, nous avons droit d’attendre que le voyage aérien ne causera à nos dames que cette douce émotion qui peut encore embellir la beauté. Ainsi, nous ne voulons absolument ni cris, ni vapeurs, ni évanouissements : ces signes de terreur, quoique mal fondés, troubleraient trop cruellement de galants physiciens ; et les trois voyageurs qui ne manqueront point, en quittant la terre, d’avoir encore l’œil sur ce qu’elle possède de plus intéressant, seraient inconsolables si leurs trois lunettes achromatiques, braquées sur l’enclos, venaient à découvrir quelque joli visage en contraction.

Les modernes Astolphes armés comme l’ancien, mais pour tout autre usage, d’un bruyant cornet, l’emboucheront en prenant congé des humains, pour crier d’une voix ferme et retentissante : « HONNEUR AUX DAMES ! » Mais ils se flattent un peu que cette formule des anciens tournois amènera la douce cérémonie qui terminait ces brillantes fêtes, et qu’à leur retour Sur terre, on ne leur refusera point l’accolade.

Les gens sévères nous blâmeront-ils d’avoir ainsi perdu de vue la physique et les découvertes pour contempler si longtemps des êtres qui n’ont rien de commun avec les ballons que de faire tourner les têtes ? - Non, sans doute ; et nous craignons même qu’on ne voie dans toute notre galanterie qu’une politique fine, qui marche à son but par une voie détournée, en intéressant au succès de ses vues une des grandes puissances de l’univers. Au fond, cette attraction en vaut bien une autre ; et dans la noble ambition qui nous anime de favoriser le goût des sciences pal’ tous les moyens possibles, pourquoi ne mettrions-nous pas les Grâces du parti des Muses ? »

Ce charmant Prospectus fut publié à Chambéry ; il porte la date du 1er avril 1784, sans signature. Le jeune Xavier de Maistre ne prévoyait ni les déceptions ni les déboires qui s’offrent si souvent à l’encontre des entreprises hardies. Nous allons voir par quelles traverses il du passer avant de s’élever dans l’atmosphère.


Deuxième partie — publiée dans le N° 142 du 19 février 1876

Xavier de Maistre et ses compagnons avaient construit leur aérostat sans le concours d’aucun praticien ni d’aucun ouvrier ayant assisté aux expériences précédentes des frères Montgolfier ou de Chrales et Robert. Lorsque le 22 avril arriva, le ballon fut porté dans l’enclos du Buisson-Rond ; il fut gonflé à l’air chaud au milieu d’un grand nombre d’assistants, et des dames que le Prospectus avait spécialement appelées ; mais son filet et sa galerie étaient trop lourds ; il ne s’envola pas, et par surcroît de malheur, le feu en brûla plusieurs côtes.

Les railleries et les épigrammes ne manquèrent pas de tomber comme grêle sur la tête des infortunés jeunes gens ; un religieux, du nom de Domergue, publia, sous le couvert de l’anonyme, une réponse mordante au Prospectus de Xavier de Maistre. Cet écrit avait pour titre : Lettre de l’hermite de Nivolet sur l’expérience aérostatique faite à Chambéry le 22 avril 1784 ; on n’y épargnait guère les aéronautes, comme on va le voir par les citations suivantes :

« Vous avez sans doute vu quelquefois, dit le peu charitable hermite, des spectacles des baladins-voltigeurs, où, après les tours de force des maîtres de l’art, Paillasse, s’efforçant de les imiter, vient gambader, non pas dessus, mais dessous la corde, et termine ses singeries par une culbute en moulinet du haut du théâtre. Tel est au vrai le rôle que vient de jouer à son premier essor le ballon de Chambéry...

« Après une expérience aussi complètement manquée, on peut taxer au moins d’imprudence l’enthousiaste auteur du Prospectus qui n’a pas hésité à la prôner d’avance avec la garantie du succès le plus heureux. Il convient d’être modeste même après le triomphe, à plus forte raison lorsqu’il est à venir et incertain »

Xavier de Maistre et ses amis, loin de se décourager, se remirent au travail avec ardeur ; ils s’efforcèrent de réparer un échec qui leur valait tant de déboires ; ils réussirent. Le 6 mai 1784 le ballon s’éleva dans les airs.

L’entreprise une fois terminée, Xavier de Maistre se chargea d’en faire le récit. Il reprit la plume, et il publia la relation complète de son voyage sous le titre suivant : Lettre de M. de S. à M. le Comte de C. Off... dans la. L ... des C ...
 [2]
Contenant une relation de l’expérience aérostatique de Chambéry
 [3]

Dans les premières pages de cet opuscule, non moins intéressant que Prospectus, le futur auteur du Voyage autour de ma chambre, parle d’abord des « malheurs du 22 avril ». Il raconte que c’est en voulant faire tout par eux-mêmes que ses compagnons et lui ont commis des erreurs dans la construction du ballon. « Nous nous étions environnés volontairement,dit Xavier de Maistre, de toutes les difficultés qu’entraîne l’inexpérience, uniquement pour, avoir le plaisir de les vaincre. Ce trait de vanité nationale (la seule bonne, par parenthèse) nous a valu une petite humiliation passagère. »

L’aérostat ne tarda pas à être réparé ; il est porté dans l’enclos du Buisson-Rond, et gonflé le 6 mai à l’air chaud. Les voyageurs devaient être au nombre de trois ; le chevalier de Chevelu, Xavier de Maistre et M. Brun ; mais le père du premier s’opposa formellement au départ de son fils. Quant à Xavier de Maistre, il garda le silence le plus complet sur son projet de voyage. Au moment du départ, il se croisait tranquillement les bras, en uniforme, et grâce à la disposition des lieux, il put à un moment donné se cacher au fond de la nacelle en se couvrant d’une toile. M. Brun prend place à côté de lui, et quand il juge la force ascensionnelle de l’aérostat suffisante, il tire un coup de pistolet, signal convenu pour faire lâcher les cordes. Le ballon s’élève.

« A quelques toises d’élévation, dit Xavier de Maistre, M. Brun se tourne sur l’enclos et salue l’assemblée avec beaucoup de sang-froid. Son compagnon, sentant qu’il était temps de quitter sa première attitude, se lève, prend le porte-voix, et fidèle aux promesses du Prospectus, il crie de toutes ses forces : Honneur aux Dames ! Mais il De fut guère ouï que des hauteurs voisines.

« Cependant, le globe s’élevait avec une rapidité prodigieuse, mais presque perpendiculairement, au grand déplaisir des voyageurs qui regrettaient bien une de ces bouffées de vent qui nous avaient tant impatientés précédemment. Arrivés à une très-grande hauteur, un léger courant les entraîne du côté de Challes, dans la direction nord-est du lieu du départ. Malgré ce malheureux calme qui avait duré douze minutes, et malgré la faiblesse du vent qui s’élevait., le bon état de la machine et la sécurité parfaite des voyageur leur faisaient entrevoir un succès peut-être sans exemple. Mais, comme il faut toujours que, dans ces sortes d’occasions, on commette quelque faute par défaut d’expérience, on s’était trompé sur la quantité des combustibles nécessaires : 180 liv. de bois paraissaient une provision suffisante. On était dans l’erreur, et cette erreur a rendu l’expérience beaucoup moins brillante. »

Le jeune aéronaute s’était muni d’un baromètre et il estime la plus grande hauteur atteinte à 506 toises (986 mètres). Il confesse un peu plus loin que ce chiffre est douteux, car l’instrument se cassa, et voici comment il le raconte :

« Faites seulement vos observations, dit le chevalier Maistre à M. Brun ; je me charge du feu. — Bon ! dit ce dernier, j’ai cassé mon baromètre. » (On n’en avait embarqué qu’un ; n’en dites rien, au nom de Dieu !)

« - Et moi, reprit son compagnon, je viens de casser le manche de ma fourche. »

« ...Tandis que le ballon voyageait, la mère de M. Brun, qui n’avait pas eu le courage d’assister au départ, l’aperçut en l’air du milieu d’une place où elle passait par hasard. « Ah ! mon Dieu, s’écria-t-elle, je ne verrai plus mon cher enfant ! » Elle ne le vit que trop tôt, car les provisions manquaient aux deux phaétons. Pour plus grande sûreté, et sur l’avis du célèbre physicien M. de Saussure, on avait réduit à deux le nombre des voyageurs ; le filet était supprimé et la galerie allégée. On aurait pu augmenter considérablement la quantité des provisions. Le volume des fagots trompa les yeux ; c’est à peu près la seule faute qu’on ait commise, mais elle était considérable. Furieux de se voir forcés de toucher terre avec un ballon parfaitement sain, les voyageurs brûlèrent tout ce qu’ils pouvaient brûler. Ils avaient une quantité considérable de boules de papier imbibé d’huile, beaucoup d’esprit-de-vin, des chiffons, un grand nombre d’éponges, deux corbeilles contenant le papier, deux seaux dont ils versèrent l’eau : tout fut jeté dans le foyer. Cependant le ballon ne put se soutenir en l’air au delà de vingt-cinq minutes, et il alla tomber à la tête des marais de Challes, à une demi-lieue en droite ligne de l’endroit du départ, mais après avoir éprouvé dans son cours deux ou trois déviations assez considérables...

« Telle est, Monsieur, l’histoire fidèle de notre ballon, intéressant, peut-être,. parce qu’il était supérieurement construit, parce qu’il s’est élevé avec une rapidité surprenante, parce qu’il ne portait que 44 ans, parce qu’il a été conduit avec assez de sang-froid et d’intelligence, et qu’il n’a pas souffert la plus légère altération...

« A l’instant où le ballon toucha terre, un carrosse, conduit à toute bride, s’empara des voyageurs, et fut bientôt suivi de tous les autres. On revint à Buisson Rond : on fit monter les deux jeunes gens sur l’estrade où ils furent présentés au public, fêtés, couronnés par madame la comtesse de Cevin, par madame la baronne de Montailleur et par madame de Morand, dont les charmants visages payèrent de la meilleure grâce la dette contractée dans le Prospectus. .. »

Les heureux aéronautes sont conduits chez la mère de l’un d’eux, madame Brun, qui « triompha du triomphe de son fils », puis chez « S.E. M. le gouverneur », qui fit au chevalier de Maistre la grâce de lui accorder un délai de deux jours pour se reposer et rejoindre à l’aise son régiment.

« Un repas de 90 couverts suivit toutes ces présentations. Il n’est pas possible de vous donner une idée de l’union et de la joie aimable et bruyante qui régnèrent dans ce banquet presque fraternel. » Xavier de Maistre énumère les toast qui furent portés « à l’anglaise » et il apprend à ses lecteurs que l’on n’a même pas oublié l’Hermite de Nivolet, dont nous avons précédemment mentionné l’hostilité à son égard.

« Le comte de Saint-Gilles, ayant réclamé le silence, proposa une libation d’eau fraîche à l’honneur de l’Hermite de Nivolet ; et cette proposition fut acceptée avec de grands éclats de rire.

« Après le repas, on se rendit en ordre à la porte du faubourg de Montmélian, où le ballon attendait les convives : on le ramena pompeusement sur deux chariots, aussi bien portant qu’au moment du départ, et on alla le déposer. au bruit des fanfares, dans le jardin d’Yenne : nouvel hommage au chevalier de Chevelu. qu’on n’oubliât pas un seul instant.

Cette journée fut terminée très-agréablement par un bal superbe, qui réunit tout ce que nous possédons d’aimable : assemblée charmante, où le plaisir, si souvent banni par la triste étiquette, tint ses états jusqu’à six heures du matin. Au-dessus de l’orchestre, on voyait encore le chiffre du chevalier de Chevelu. Après les premières contredanses, les voyageurs entrèrent et furent présentés par mesdames de Cevin et de Monailleur, qui les avaient ramenés le matin : un nombre infini d’accolades leur prouvèrent que, même en descendant du ciel, on peut s’amuser sur la terre. Le rire était sur toutes les lèvres, la joie dans tous les cœurs : et chacun se retira pénétré de respect pour la physique et la folie... »

Ainsi se termine ce que Xavier de Maistre appela la journée du ballon. On ne saurait dire si le spirituel auteur du Voyage autour de ma chambre se rappela plus tard cette belle journée de sa première jeunesse et s’il dirigea parfois son esprit vers l’aéronautique qui avait captivé son enthousiasme au début de sa carrière. Quoi qu’il en soit, la journée du ballon ne doit pas être oubliée par les historiens de la navigation aérienne ; on est heureux de retrouver dans les premiers temps de cette curieuse histoire des ballons une page charmante, trop longtemps effacée, et de mettre en relief quelques traits presque absolument ignorés du caractère si sympathique d’un des plus séduisants de nos auteurs : l’énergie, la hardiesse, le sang-froid, l’amour de l’exploration scientifique.

Gaston Tissandier


[1Les premiers essais de Xavier de Maistre — Une brochure in-8 — L’Hoste, libraire, à Annecy ; A. Perrin , libraire à Chambéry, 1876

[2C’est-à-dire Officier dans la Légion des Campements.

[3Imprimerie de M. Gorain imprimeur du roi : Chez F. Pulhod, libraire-relieur, rue Saint-Dominique.

Messages

  • Est-de qu’il y a quelqu’un qui pourra identifier cette citation de Xavier de Maistre dans uns récit de voyage 1863 ? C’est le texte :
    « A de pareilles épreuves, quelle organisation féminine de notre Occident se jouerait impunément ? La constitution de fer d’Atkinson lui-même n’y a pas résisté ; il est mort jeune encore des suites des fatigues endurées dans ses longs voyages ; mais il est mort au milieu des siens, sous le ciel de sa patrie, après avoir condensé le résultat de ses travaux dans deux volumes, qui resteront parmi les plus beaux qui soient sortis des presses anglaises. Mlle Cristiani ne devait pas avoir le même bonheur. Dès son retour de la province d’Yakoutsk, sa correspondance nous la montre moins énergique que par le passé. » .... Cet éternel linceul de neige qui m’environne, écrit-elle, finit par me donner le frisson au cœur. Je viens de parcourir plus de trois mille verstes de plaine d’une seule haleine ; rien, rien que la neige ! La neige tombée, la neige qui tombe, la neige à tomber ! Des steppes sans limites, où l’on se perd, où l’on s’enterre ! Mon âme a fini par se laisser envelopper dans ce drap de mort, et il me semble qu’elle repose glacée devant mon corps, qui la regarde sans avoir la force de la réchauffer. Je crains au contraire que ce ne soit l’âme ensevelie qui attire bientôt la bête, comme dit Xavier de Maistre.« . Ce pressentiment ne devait pas tarder à se réaliser ; elle revit l’Europe orientale et des climats plus doux, mais sans retrouver ses forces et son insouciante ardeur. »

    Voir en ligne : http://www.gloubik.info/sciences(sp...