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GASTON TISSANDIER, sa vie intime

Albert Tissandier, La Nature N°1373 — 16 septembre 1899

Mis en ligne par Denis Blaizot le samedi 21 février 2009

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Gaston Tissandier dans son cabinet de travail

Après la touchante notice nécrologique que mon ami M. Henri de Parville a faite sur mon frère, je voudrais donner à mon tour quelques détails sur son existence intime. La gravure ci-contre montre un portrait de M. Gaston Tissandier dans le cabinet de travail qu’il avait dans notre appartement, 50, rue de Châteaudun. C’est en ce lieu qu’il passait une grande partie de son temps et que toujours il recevait ses amis et les nombreux collaborateurs de son journal La Nature Nos anciens collaborateurs ont gardé le souvenir de ce salon oh mon pauvre frère les recevait avec tant de plaisir et je suis certain qu’ils en verront avec émotion la gravure.

Gaston Tissandier, avec son caractère doux et aimable, sa gaieté naturelle, était apprécié et aimé de tous. Aussi les réunions du samedi, son jour de réception, étaient-elles toujours désirées ; chacun était heureux de venir passer quelques moments auprès de lui pour causer de choses intéressantes et y travailler au succès du journal.

Depuis le jour de la fondation de La Nature, mon frère avait élargi graduellement ses relations. La valeur de ses travaux personnels, ses publications nombreuses et intéressantes qui toutes étaient couronnées de succès dans le public, lui avaient valu des récompenses morales dont il était heureux et justement fier. Il recevait souvent des lettres élogieuses de savants éminents, tels que Pasteur, Le Verrier, J.-B. Dumas, de Quatrefages, Paul Bert, Charton, H. Mangon, Sainte-Claire Deville, Giffard, qui ont malheureusement disparu comme lui aujourd’hui. Les savants étrangers, Edison. Graham Bell, J. Glaisher, le célèbre aéronaute anglais, d’autres encore, étaient entrés également en relation et lui adressaient souvent aussi des compliments flatteurs. Mon frère gardait précieusement cette collection d’autographes exceptionnellement intéressante, qui s’augmentait chaque jour de nouveaux encouragements et il aimait à la montrer à ses amis.

Gaston Tissandier avait un goût prononcé pour les collections de toutes sortes. Étant jeune, lorsqu’il occupait de chimie et de physique, il faisait aussi de la minéralogie et ramassait pendant ses excursions de vacances, d’intéressants échantillons. Plus tard il se mettait à la recherche de toutes choses, relatives à l’aérostation. Ayant presque toujours été son compagnon de voyage en ballon, j’avais aussi la même ardeur pour découvrir de nouveaux objets et nous avions amassé, depuis plus de 20 années, deux collections fort curieuses. Nous parlions souvent de les réunir dans un même salon de notre appartement et nous avions fait ensemble à ce sujet un premier catalogue détaillé. La collection de Gaston Tissandier est la plus riche. C’est celle qu’on admirait à l’Exposition de 1889 (Exposition rétrospective, section de l’aérostation). M. Henry Giffard, l’ingénieur, était notre grand ami. Il avait prié mon frère d’être, pendant la durée de l’Exposition de 1878, le directeur général de son ballon captif à vapeur qui eut comme on sait tant de retentissement et de succès. Cette situation lui fit connaître un grand nombre de personnes qui au courant de ses recherches d’objets au ballon. On venait lui en offrir souvent et c’est ainsi que la collection s’augmentait rapidement. Tous nos anciens collaborateurs l’ont maintes fois contemplée, car mon frère était toujours heureux de la montrer et de faire remarquer ses plus belles pièces. Une surtout, tout à fait exceptionnelle, un groupe magnifique en terre cuite : A la gloire des frères Montgolfier par le célèbre sculpteur Clodion, qu’on peut voir à gauche de la gravure, des bonbonnières d’or ornées de fines miniatures, des montres, des bijoux de prix, des gravures, etc.. excitaient la curiosité et l’étonnement. On voyait ainsi par ses objets la preuve de l’enthousiasme extraordinaire que la découverte des frères Montgolfier avait causé dès son origine et aussi dans la suite des années.

Le soir, dans ce même salon de travail, Gaston Tissandier, en même temps qu’il pensait à La Nature, s’entourait de ses deux enfants et s’occupait à les faire travailler. Il reportait sur eux tout l’amour qu’il avait eu pour sa jeune et gracieuse femme, morte à 30 ans à peine. Puis de douces causeries avec ses deux frères terminaient la soirée. Nous nous rappelions notre existence mouvementée et nous aimions à mélanger nos souvenirs en nous les racontant. L’amitié la plus tendre régnait entre nous. Ne nous étant jamais quittés, c’était l’association fraternelle la plus fidèle et la plus constante. Quelquefois nous parlions en philosophes de la fin de notre existence et nous nous demandions lequel s’en irait le dernier d’entre nous. Mon pauvre frère Gaston nous disait qu’il ne voudrait pas rester le dernier. Il avait prouvé cependant bien souvent dans sa vie la force de son caractère, par son énergie pendant le siège de Paris, et son courage exceptionnel dans la catastrophe du Zénith ; mais il avait peut-être l’intuition du chagrin qu’on éprouve à perdre ceux qu’on aime le plus au monde, et il en sentait par avance toutes les angoisses. Son cœur était plein de tendresse. En effet, mon pauvre frère avait raison, la cruelle maladie et la mort ont tout brisé.

Albert Tissandier

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