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A. de Quatrefages

Gaston Tissandier, La Nature N°973 — 23 janvier 1892

Mis en ligne par Denis Blaizot le vendredi 2 novembre 2012

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La science française, très éprouvée depuis quelques années par la mort d’un grand nombre de ses représentants les plus éminents, a fait une nouvelle et cruelle perte en la personne de M. de Quatrefages.

Le célèbre naturaliste, dont les recherches auront contribué à tant de progrès, a su faire briller son nom pendant presque toute la durée du XIXe siècle. — De Quatrefages est né à Berthézene, près de Valleraugue, dans le Gard, le 10 février 1810 ; la mort l’a presque subitement enlevé à ses travaux,le 12 janvier 1892, au Muséum d’histoire naturelle de Paris, où il habitait. Il était âgé de quatre-vingt-un ans et onze mois, mais les années n’avaient rien enlevé de l’activité d’esprit de l’illustre savant qui, quinze jours avant de rendre le dernier soupir, prenait part, plein d’énergie et de vigueur, à une séance de l’Académie des sciences.

Quand on considère tout ce que celui que nous venons de perdre a fait pour la science, on doit reconnaître qu’il est peu de carrière plus belle que la sienne. Ardent au travail, passionné pour l’observation de la . nature, il se prépara dès sa jeunesse aux plus solides études. A l’âge de vingt ans, presque au sortir du collège, de Quatrefages, qui s’était rendu à Strasbourg pour se consacrer à la médecine, fut reçu docteur ès sciences mathématiques ; deux ans après, le laborieux étudiant passait son doctorat en médecine et il devenait préparateur de chimie à la faculté de Strasbourg. Plus tard, en 1840, il recevait le diplôme de docteur ès sciences naturelles. Il y avait, dans l’esprit de cette intelligence d’élite, l’étoffe de trois savants, le mathématicien, le médecin, le naturaliste. Ce fut le médecin qui prévalut d’abord, et pendant dix années consécutives le jeune docteur exerça la médecine à Toulouse, tout en menant de front l’étude des sciences naturelles.

A la fin de 1838, de Quatrefages, qui avait été remarqué par ses mérites personnels, tout aussi Lien que par ses Mémoires déjà publiés dans des recueils scientifiques, fut appelé à la chaire de zoologie de la Faculté de Toulouse ; mais Paris attirait le naturaliste curieux de tout connaître, et le professeur de zoologie ne tarda pas à venir se fixer dans la capitale où il trouva en Milne-Edwards un protecteur bienveillant et un ami dévoué.

C’est à partir de cette époque que de Quatrefages se fit connaître comme zoologiste ; il entreprit des voyages d’exploration scientifique, parcourut les côtes du midi de la France, de la Sicile et du nord de l’Espagne ; il découvrit des espèces et des types nouveaux et les décrivit bientôt dans des publications restées célèbres. — Après la zoologie, l’embryogénie et la tératologie durent, peu de temps après, de nouveaux progrès au naturaliste dont le nom ne tarda pas à prendre place à côté de ceux des grands savants de son époque.

En 1850, de Quatrefages fut nommé professeur d’histoire naturelle au Lycée Napoléon et le 26 avril 1852, l’Académie des sciences lui ouvrit ses portes, après la mort de M. de Savigny qu’il remplaça. Enfin, en août 1855, de Quatrefages fut appelé à la chaire d’anthropologie au Muséum d’histoire naturelle de Paris, où le nouvel élu devait, dans la suite des années, contribuer si puissamment aux progrès de la science à l’enseignement de laquelle il allait se consacrer, qu’on peut l’en considérer comme l’un des fondateurs. L’anthropologie, qui touche aux plus grands problèmes, et qui doit intéresser tous ceux qui se préoccupent de l’histoire de l’humanité, a trou VI ;, dans le créateur de la chaire du Muséum et des collections qui s’y rattachent, son maître le plus illustre.

De Quatrefages a professé avec un rare talent, beaucoup de conviction, une grande éloquence. Il a formé de nombreux élèves ; il a écrit des Mémoires très variés, et publié une série d’articles dans les revues et les recueils scientifiques : on lui doit ses délicieux Souvenirs d’un naturaliste et sa remarquable Histoire des races humaines, sans compter une multitude d’autres publications dont nous ne saurions donner une énumération complète.

Nous mentionnerons cependant son curieux ouvrage la Race prussienne, où l’ethnographe démontre que la nation prussienne n’est pas allemande, mais qu’elle en a reçu le langage. Pour les mœurs, les idées, le caractère, la race prussienne est restée différente de la race allemande, ce qui fait qu’il est permis de considérer l’Allemagne comme la vassale de la Prusse. L’Allemand, d’après l’écrivain, a toujours été dominé ; il l’est actuellement par la race prussienne.

De Quatrefages avait épousé une Alsacienne qui fut la digne compagne d’une partie de sa vie ; nul cœur français ne saignait plus que le sien au souvenir des provinces perdues. Il considérait l’Alsace comme une seconde patrie, Pendant les deux sièges de Paris, le vaillant patriote demeura au Muséum, prêt à tout, pour défendre ses collections auxquelles il était si attaché. A la fin de nos désastres, il ressentit la plus cruelle douleur ; sa blessure ne se cicatrisa jamais complètement, elle était si profonde que malgré les souvenirs qui l’unissaient à l’Alsace, il ne voulut plus y retourner.

L’étendue des recherches de Quatrefages dans tous les domaines de la science, lui avait valu les plus grands honneurs. Il était membre de l’Académie de médecine, et de la Société nationale d’agriculture de France, membre de la Société royale de Londres, de la Société impériale des naturalistes de Moscou, commandeur de la Légion d’honneur.

Les travaux multiples du célèbre naturaliste ne l’ont jamais empêché de consacrer, en tout temps et en toutes circonstances, tous ses efforts et toutes ses facultés au bien de la science. Il présidait la Société de géographie, attachant une importance capitale aux progrès de l’exploration du globe, et aux connaissances nouvelles que la civilisation en retire ; il dirigeait les Sociétés savantes, prenait part aux Expositions universelles et aux Congrès scientifiques : on le voyait partout où il avait à encourager l’étude, partout où il pouvait aider de sa sollicitude et de ses conseils la jeunesse laborieuse.

De Quatrefages aura été une des plus belles figures de notre temps ; son caractère était plein de dignité et de noblesse : il était affable et bienveillant, d’une bonne grâce et d’une courtoisie parfaites. Comme l’a si bien dit M. Alphonse Milne-Edwards le jour de ses obsèques, « il avait hérité de ses pères une âme droite et loyale, un grand désintéressement et une simplicité de mœurs qui devient chaque jour plus rare. » Tous ceux qui le connaissaient appréciaient à leur valeur l’élévation de ses idées, l’indulgence de ses jugements et se trouvaient séduits par sa bonté. Il eut dans sa longue carrière à soutenir des luttes scientifiques avec quelques-uns des grands hommes de notre siècle, tels que Agassiz et Darwin, mais ses adversaires avaient pour lui l’estime que méritaient ses convictions. Le grand philosophe anglais se plaisait à dire qu’il aimait mieux être critiqué par de Quatrefages que loué par bien d’autres. C’était un bel éloge venant de la bouche d’un Darwin. Le professeur d’anthropologie du Muséum avait toujours, en effet, défendu la théorie de l’unité de l’espèce humaine ; c’était un spiritualiste qui tirait ses opinions des raisons les plus élevées,

De Quatrefages avait au plus haut point le respect de la vérité, et comme on faisait l’apologie de son œuvre, dans une réunion qui avait lieu en son honneur, le naturaliste répondit : « Il est un de ces éloges que j’accepte sans restriction, parce que j’ai la conscience de l’avoir mérité. C’est d’avoir toujours aimé passionnément la vérité et de l’avoir cherchée constamment par la voie scientifique, c’est-à-dire en prenant pour seuls guides l’expérience et l’observation. »

En terminant, nous rappellerons encore cette belle parole du savant qui était en même temps un philosophe et un penseur : « La science doit élargir les intelligences et rapprocher les esprits et les cœurs. »

Fidèle à cette noble devise, de Quatrefages a toujours été prêt à tout sacrifier, quand il s’agissait de défendre ce qu’il croyait être le vrai et le bien.

Gaston Tissandier