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Jules Verne, aéronaute

Charles Richet, La Nature N° 2803 — 15 Février 1929

Mis en ligne par Denis Blaizot le mercredi 25 décembre 2019

Allocution prononcée à la Sorbonne, le 16 janvier 1929, en une séance organisée par la Société de Géographie.

Nous sommes ici pour honorer la mémoire d’un grand Français, d’un précurseur génial, qui, grâce à sa puissance de romancier et de savant tout ensemble, a eu ce glorieux privilège d’éveiller dans le monde entier — je dis bien dans le monde enlier — la curiosité et l’émotion de tous les jeunes gens, d’exciter leurs enthousiasmes passionnés et de provoquer, beaucoup plus que nous ne pouvons le supposer maintes nobles vocations.

Non seulement Jules Verne a été un romancier populaire, traduit dans toutes les langues, un dramaturge habile, joué sur toutes les scènes, mais surtout — et c’est son incomparable originalité — il a su mettre sa verve et son imagination au service de·la science.

L’imagination et la science ! Il Y a peut-être des esprits arriérés qui voient quelque antagonisme entre ces deux sublimes et redoutables divinités. Quelle erreur ! Sans imagination, c’est-à-dire sans l’invention créatrice, la science est une personne assez maussade, assez vulgaire, destinée à se traîner dans l’ornière des vérités, ou plutôt erreurs acquises. Je ne sais quel illustre mathématicien a dit que la première vertu intellectuelle du mathématicien, c’est l’imagination.

Chez Jules Verne, cette vertu fut dominatrice. Il a eu cette idée géniale, féconde, c’est qu’on peut, en s’appuyant sur quelques données scientifiques précises, construire des fictions audacieuses, très proches de la rigoureuse vérité scientifique. Mais il a vu aussi qu’il ne suffit pas d’être audacieux et savant, qu’il faut aussi être amusant. Tous les genres sont bons, sauf le genre ennuyeux, a dit Voltaire. Jules Verne n’a jamais été ennuyeux. Il a toujours été amusant, spirituel, gai. Ainsi, donnant libre carrière à la folle du logis, il a créé le roman scientifique.

Il manie, avec une verve endiablée et une érudition rare, les termes et les données scientifiques. Il fait apparaître les instruments techniques : paratonnerres, télescopes, microscopes, piles électriques, accumulateurs, thermomètres, baromètres, il parle de gravitation, d’atomes, de calories. Grâce à lui tout l’arsenal hétéroclite de la science devient une vraie récréation qui divertit autant qu’elle instruit les jeunes gens.

Que de fois il a devancé l’avenir ! Il allait beaucoup au delà des horizons étroits, au delà desquels les hommes timorés ne veulent rien voir. Or il s’est trouvé que ses prévisions étaient exactes, que ses chimères de 1866 et de 1876 devenaient les réalités de 1920 et les banalités de 1929. Quel prodige de pénétration !

Pour me servir d’une expression mathématique, il a extrapolé, c’est-à-dire prolongé la courbe des phénomènes au delà de ce que l’expérience donne.

Tout à l’heure, mon ami Jean Charcot vous parlera, avec sa compétence éloquente, des voyages extraordinaires que Jules Verne, le plus audacieux des voyageurs, a contés dans des récits humoristiques et pittoresques. Aujourd’hui, je ne veux vous dire que quelques brèves paroles au sujet de la vue prophétique, merveilleuse, qu’il a eue sur une des plus grandes choses modernes, sur l’aviation, la plus grande conquête peut-être de l’homme sur la matière, puisqu’elle lui a fait vaincre l’attraction, cette souveraine de toutes choses.

En effet, ne vous y trompez pas, l’aviation n’est encore qu’à son enfance. Nous ne sommes qu’au premier tiers du vingtième siècle. Eh bien ! ce vingtième siècle ne s’achèvera pas sans que l’aviation ait transformé et envahi le monde. Peut-être même fera-t-elle plus encore que n’ont fait les chemins de fer. Nous ne pouvons pas imaginer ce que seraient les hommes civilisés, s’ils n’avaient pas à leur disposition ; les chemins de fer. Un historien célèbre, le grand Victor Duruy, me disait un jour : « Si j’avais à faire une histoire du monde, je la diviserais en deux parts : le monde avant les chemins de fer, le monde après les chemins de fer ». Je serais tenté de dire que l’histoire de l’humanité se divisera en deux parties : le monde avant les avions, le monde après les avions. Il a fallu un siècle pour que les chemins de fer eussent leurs pleins effets : il faudra peut-être plus de temps, c’est-à-dire trois quarts de siècle encore, pour voir tous les bienfaits de l’aviation.

La distance presque supprimée, puisqu’on a pu faire plus de 500 km à l’heure, les déserts, les montagnes, les neiges franchis d’un vol rapide, et les hommes, devenus proches maintenant les uns des autres, se tendant fraternellement la main. Voilà" le monde nouveau que nos yeux, enténébrés par les bassesses de l’heure présente, ont quelque peine à se figurer. Qu’importe ! c’est le monde de l’avenir, et ce monde, c’est Jules Verne qui l’a prédit.

Dans son premier roman : Cinq semaines en ballon, il conte la surprenante et quelque peu fantastique épopée du Dr Fergusson qui traverse l’Afrique, de Zanzibar au Sénégal. Tous les jeunes gens d’hier ont lu, tous les jeunes gens d’aujourd’hui lisent, tous les jeunes gens de demain liront avec passion ce roman amusant et savant.

Si j’osais vous parler de moi, je vous dirais que ce mirifique voyage m’a insufflé pour la navigation aérienne ’une ardeur qui ne s’est pas, avec l’âge, éteinte encore. C’était l’époque où Nadar construisait ce fameux Goliath, ce ballon géant, qui suscita tant d’admiration malgré un douloureux échec. C’était l’époque où G. Tissandier, presque un enfant encore, comprenait que la’ .direction des ballons n’est pas un mythe. Le ballon de Fergusson ne mérite cependant guère d’être regardé comme le type de l’aérostation future ; car, malgré d’ingénieuses dispositions, par exemple celle d’un ballonnet intérieur, l’aérostat de Fergusson n’est guère viable. N’est-il pas bien imprudent de compter, pour se diriger, sur la constance des vents alizés, un peu réguliers sur les Océans, mais nullememt sur les continents. Les zéphyrs sont des personnages dont les fantaisies déconcertent toutes les prévisions humaines : ils s’arrêtent, ils repartent, ils vont à droite, à gauche. Tantôt ils sont nuls, tantôt ils sont violents, tantôt ils sont contraires. Quoique Jules Verne ait osé affirmer que la direction des ballons est une utopie, grâce aux admirables efforts des frères Tissandier, des frères Renard, de Zeppelin, il y a des aérostats dirigeables.

Mais, si Jules Verne a été téméraire, imprudemment téméraire, à prétendre que la direction des aérostats n’est pas possible, il a eu du moins l’immense mérite de comprendre que l’avenir n’est pas au dirigeable, mais au plus lourd que l’air.

Plus lourd que l’air ! Quel mot je prononce, Messieurs ! Plus lourd que l’air ! Les jeunes gens qui m’écoutent ici auront peine à croire qu’il fut un temps, un temps que j’ai connu, où c’était un brevet de folie que de croire à la possibilité de lancer dans l’air des machines qui n’étaient pas soutenues par un ballon. Étrange aveuglement, puisque aussi bien les hommes n’avaient qu’à regarder autour d’eux pour voir des machines plus lourdes que l’air se diriger librement et parcourir sans effort de vastes espaces. Quoi ! il y a des mammifères, des oiseaux, des poissons, des insectes, qui peuvent voler ! Et il serait impossible à l’industrie humaine de faire comme ces machines animées ! Ont-elles donc des forces magiques ou surnaturelles, ces petites machines vivantes ? Non et non ! ce serait absurde. L’ami de Jules Verne, Nadar, avait, dans un ouvrage retentissant, prouvé que pour voler il faut être plus lourd que l’air. Alors, en même temps que Nadar, Jules Verne, dans son fameux roman Robur le Conquérant, se fait l’apôtre de la machine volante.

Voulant baptiser cette machine volante, il l’appela Albatros. Comme vous savez, l’albatros est un magnifique oiseau de mer, le plus grand peut-être, et qui pèse probablement plus qu’aucun des oiseaux capables de vol. Il a une envergure énorme et il peut franchir un millier de kilomètres sans se poser sur les eaux. C’est l’oiseau des grands Océans, qui ne craint ni les vents, ni la tempête, ni la distance. Or, le colossal Albatros de Jules Verne pouvait voguer et se diriger dans les airs pendant des jours entiers, affrontant les orages et traversant en toute 1 sécurité l’Atlantique et le Pacifique immense.

Le système mécanique de l’Albatros est très simple ; il a des hélices sustentatrices et des hélices propulsives. Les hélices sustentatrices lui permettent de s’élever du sol et de monter à la hauteur qui convient au pilote. Quand les hélices sustentatrices s’arrêtent ou se ralentissent, l’Albatros descend. D’autre part, plus elles tournent vite, plus la machine s’élève. C’est donc un hélicoptère, mais comme cet hélicoptère ne donne que mouvement de haut en bas, il faut les hélices propulsives qui permettent d’aller dans la direction horizontale voulue. L’Albatros monte par les hélices sustentatrices : il avance par les hélices propulsives : il se dirige par gouvernail.

Et c’est ainsi que l’Albatros a pu accomplir des merveilles. Il emmenait dans ses flancs, non seulement le capitaine Robur et ses hardis matelots, mais encore il avait enlevé, malgré eux, deux autres personnages entêtés dans leur idée et persuadés qu’il n’y avait que le ballon capable de se soutenir dans l’air. Robur avait voulu les vaincre, et je crois bien que, malgré les exploits de l’Albatros, les enragés défenseurs des aérostats ne furent pas encore persuadés. Robur leur avait fait faire le du monde, mais il n’avait pu vaincre leur obstination.

Amusant symbole de la routine persévérante et tenace qui ne veut pas se rendre aux démonstrations les plus péremptoires.

La machine de Robur était admirable. Mais si nous nous plaçons au point de vue la réalité pratique, elle avait à sa base une formidable lacune : les hélices, tant propulsives que sustentatrices étaient actionnées par des piles électriques. Soit ! mais, hélas ! Robur a emporté, dans sa tombe mystérieuse, le secret de ces piles et de ces accumulateurs presque divins, accumulateurs inusables pouvant agir de plein fouet pendant six mois ; et capables dégager 200 ampères par kilo [1]. Avec une force semblable, on peut faire tout ce qu’on veut. Hélas ! hélas ! n’avons plus à notre disposition ces accumulateurs extraordinaires.

Qu’importe ! Que l’énergie soit l’électricité, le charbon ou le pétrole, le principe de la machine volante était établi.

Tout de même on ne voulut pas comprendre ; les partisans du plus lourd que l’air restèrent un tout petit groupe, infiniment petit, de personnages ridicules. Quand, en 1890, avec mon ami Victor Tatin, suivant les conseils de mon illustre maître Marey, je construisis un premier aéroplane, je n’ai connu que des sourires sarcastiques. Des caricatures parurent, me montrant avec une machine volante à la main.

L’élève de Jules Verne et de Marey était cependant dans la bonne voie. Cette figure vous montre l’aéroplane non monté (aéroplane à vapeur), que j’ai construit en 1890, qui fit deux fois au Havre et deux fois à Carqueiranne des vols soit de 400, soit de 875 m.

Voyez, Messieurs, la destinée des choses ! Lorsqu’on émet, comme Jules Verne, une idée profonde, une idée créatrice, personne ne peut prévoir quels en sont les infinis prolongements ! On a parlé de la calomnie qui d’abord va rasant le sol, timide, balbutiante, puis qui prend des forces en s’avançant, qui grandit, qui gronde. Puis elle se répand dans le monde et emporte tout dans son torrent. Heureusement ce n’est pas seulement la calomnie qui a ces commencements obscurs et ces essors prodigieux. C’est le progrès, qui timidement émet une faible voix à peine entendue. Puis peu à peu, de proche en proche, ce bruit se répand dans le monde. Il grandit, il s’étend, de manière à classer sa domination triomphale dans la civilisation humaine. D’innombrables ouvriers concourent au progrès final, mais il faut rendre hommage aux grands hommes, qui, comme Jules Verne, auront imposé au monde une idée nouvelle et lui ont permis d’étendre ses ailes loin, très loin.

Je m’honore d’être un élève de Jules Verne, et je vais vous montrer un autre de ses élèves, indirects puisqu’il m’a fait l’honneur de se dire mon élève, car c’est moi qui lui ai inspiré l’amour de l’aviation. Heureuse inspiration. Car Louis Breguet est devenu le plus habile constructeur du monde entier : et nous voici tous deux dans un même avion, en 1921. Ce n’est pas l’Albatros du capitaine Robur. Mai, si le capitaine Robur vivait encore, il pourrait s’enorgueillir de voir dans le monde entier plus de dix mille machines volantes sillonner le monde et franchir les Océans. Ces jours-ci, une femme héroïque, Lady Bailey, a fait toute seule dans sa machine aérienne la traversée de l’Afrique, du Cap à Alger, réalisant l’exploit du Dr Fergusson avec son ballon chalumeau et les courses triomphales de l’Albatros.

Messieurs, il est bien rare qu’un homme ait l’audace de penser plus loin et plus haut que les autres hommes, de guider toute une génération. Jules Verne est de ceux-là. Voilà pourquoi il faut honorer cette grande mémoire. Il a donné aux adolescents l’amour des choses scientifiques ; il leur a inspiré des audaces aventureuses ; et il leur a prouvé que la science, la science divine, doit être adorée, qu’elle est la maîtresse des choses et qu’elle doit être la directrice des avenirs.

Honneur à Jules Verne, le précurseur et l’animateur.

Charles Richet, Membre de l’Institut.


[1Le mot d’ampère pour mesure électrique ne pouvait être prononcé en 1874 !