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Préface au premier numéro de La Natrue

Mis en ligne par Denis Blaizot le jeudi 2 avril 2009

L’accueil depuis longtemps réservé aux livres sérieux, qui tiennent le public au courant du progrès, témoigne de l’intérêt réel que l’on porte actuellement à l’œuvre de la science. La plupart des journaux politiques donnent chaque semaine le compte rendu des séances de l’Académie, et s’attachent un rédacteur scientifique. La science est partout ; elle apparaît à tous les instants, on la voit même pénétrer dans le roman, tant elle se généralise.

Malgré l’avidité de connaître, qui est le caractère de notre époque, malgré le nombre sans cesse croissant des publications spéciales, il nous a semblé qu’il manquait parmi nous un recueil analogue à quelques-uns de ceux qui prospèrent depuis longtemps en Angleterre, en Allemagne, aux États-Unis. On peut compter en France des journaux scientifiques, nombreux et remarquables, qui ne le rident en rien aux publications étrangères du même genre, mais ils ne s’adressent, pour la plupart, qu’à une certaine classe de lecteurs. Un chimiste lira le Bulletin rie la Société chimique, un naturaliste les Annales des sciences naturelles, un ingénieur, les Annales des mines, etc. Les Comptes rendus de l’Académie des sciences ne sont destinés qu’au monde savant. A ailé de ces graves recueils et des autres excellentes publications qui existent actuellement, nous avons pensé qu’il y avait une place importante à prendre pour une revue d’actualité scientifique, où des écrivains spéciaux traiteraient les différents sujets, avec le concours de dessinateurs. Il est difficile, en effet, de se passer de l’illustration dans une œuvre de ce genre ; la description d’un insecte, d’un coquillage, d’une plante, est toujours pâle et sans vie, si le crayon qui parle aux yeux n’accompagne le texte qui parle à l’esprit. Comment expliquer le même nanisme d’un appareil de physique et faire comprendre les rouages d’une machine à vapeur sans la gravure qui reproduit cet appareil et cette machine ? Le professeur de science n’a pas toujours sous la main le tableau noir, où il complète sen enseignement par des traces à la craie ? La gravure sur bois, le diagramme, sont à l’écrivain ut’ que le tableau noir est eu professeur.

Si l’on voulait se borner à faciliter l’intelligence du texte, il suffirait de simples figures, analogues à celles que publient les livres techniques. Nous avons pensé que le publie ne se plaindrait pas d’avoir plus encore, qu’il ne reprocherait pas aux gravures d’une revue, taule scientifique qu’elle soit, d’être exécutées avec un grand soin. Un beau paysage géologique, un tableau représentant la reconstitution d’espèces fossiles, la coupe d’un fleuve où nagent les poissons qu’on étudie, ne charment-ils pas l’œil bien plus que des tracés froids et sévères ? Quel inconvénient y a-t-il à embellir une ligure de science ? pourquoi ne serait-elle pas une œuvre d’art si elle ne cesse d’être exacte et sérieuse ? pourquoi craindrait-on même parfois d’animer les scènes, de représenter une machine en action, sans s’arrêter de parti pris devant les limites du pittoresque ? pourquoi le journal scientifique serait-il condamné à être aride, sec et souvent ennuyeux ? ne gagnerait-il pas, eu contraire, à prendre l’aspect d’un livre attrayant, agréable, afin d’attirer les lecteurs et d’augmenter le nombre de ceux qui aiment l’étude ?

C’est dans cet esprit que nous avons conçu le plan de la Nature, et que nous nous sommes adressés à des savants depuis longtemps connus et aimés du publie, pour nous aider à le mettre à exécution. Nous sommes heureux d’avoir pu grouper autour de nous quelques écrivains éminents, qui ont bien voulu devenir nos collaborateurs, mais que pour la plupart nets n’avons cessé de considérer comme nos maîtres. Une œuvre comme celle que nous avions en vue ne pouvait se réaliser qu’avec un tel concours ; nous avons voulu, en effet, fuir l’écueil tic l’erreur et de l’inexactitude, où se brise inévitablement celui qui traite seul les questions multiples qui se rattachent aux différentes branches de la science. Il n’est pas de savant universel, aujourd’hui surtout où le domaine de la science est si étendu. Un astronome ne peut pas bien parler chimie, pas plus qu’un chimiste ne saurait traiter surement les questions astronomiques. Cela est peut-être encore plus vrai, quand il s’agit d’écrire pour tout le monde, et quand il faut exposer d’une façon claire des questions complexes et difficiles.

Nous avons cherché dans ce recueil à mettre le lecteur en mesure de suivre les travaux de la France et de l’étranger en 1873. Nous vivons malheureusement souvent dans l’ignorance complète de ce qui se passe au delà de nos frontières ; aussi avons-nous pensé qu’il y aurait un grand intérêt à les franchir pour jeter les yeux sur les principaux évènements scientifiques dont les nations civilisées sont le théâtre.

Une de nos préoccupations constantes a été de bannir de noter couvre, les questions de rivalités et de polémiques, évitant de froisser toute susceptibilité, mais avec la ferme volonté de ne rien sacrifier à la vérité. Le domaine de la science n’est pas un champ de combat, il devrait se présenter, au contraire, comme le plus sûr terrain de la conciliation. Il ne manquerait pas de l’être toujours, si tous ceux qui s’y réunissent abandonnaient à l’avance les rancunes et les préjugés des partis, pour ne songer qu’au travail et aux progrès qui en dérivent. Un grand nombre de savants français professent une regrettable indifférence pour les ouvrages de science vulgarisée ; ils les traitent volontiers d’inutiles ou de futiles. Nous croyons qu’un tel jugement n’est pas justifié. Nous ferons remarquer que les savants les plus illustres des nations voisines ne croient pas s’abaisser en se faisant comprendre de tous, en descendant au niveau commun, pour faire goûter aux esprits les moins préparés les bienfaits de la vérité scientifique. Faraday a écrit l’Histoire d’une chandelle, où il semble prendre plaisir à se faire entendre de ceux qui possèdent à peine les plus élémentaires notions de le chimie et de la physique. Le professeur Tyndall sait rendre la science amusante ; il ne néglige rien pour transformer une conférence en un spectacle, et faire d’un traité de physique ou de géologie un livre offrant les séductions d’un roman. Il y a là un but philosophique très élevé, que cherchent à atteindre nos voisins d’Angleterre ; ils comprennent que la grandeur d’une nation dépend du nombre d’esprits cultivés qu’elle peut compter ; ils n’ignorent pas que répandre les lumières et dissiper les ténèbres, c’est non seulement travailler pour la science, mais c’est contribuer directement au bien du pays. Aussi ne négligent-ils rien pour accroître le nombre des travailleurs et pour attirer sans cesse de nouveaux adeptes dans le grand temple de la Vérité.

Puissions-nous, en France, suivre ce mouvement salutaire, et nous efforcer de faire comprendre à tous que le sol de l’investigation scientifique, loin d’être aride et froid, est au contraire fertifl, hospitalier, véritable terre promise, toujours accessible à l’esprit laborieux !

Plutarque nous rapporte quelque part, dans ses écrits, que l’astronome grec Eudoxus, lassé de chercher en vain dans le ciel les mystères de la constitution des astres, se prosterne devant les dieux de l’Olympe et les supplie de lui laisser voir de près le soleil, quand bien même il devrait payer de sa vie la contemplation de la vérité. Un grand historien semble déguiser ainsi, sous une forme allégorique, la passion dominante de l’humanité, celle qui l’anime sans cesse dans l’étude de l’univers, et que l’on pourrait appeler la grande curiosité des effets et des causes.

La science est née de cette curiosité sublime qui a déjà produit les plus merveilleux résultats ; elle est la conséquence directe du culte de la nature. C’est pour rendre hommage à ce besoin de l’esprit que nous avons choisi le titre de ce recueil. Quoi qu’on nous ait objecté, il embrasse la science tout entière, avec ses nombreuses applications. l’industrie y est comprise comme la science pure, car l’œuvre humaine fait partie de celle de la nature. L’homme est une force qui prend part à l’éternelle évolution de la matière. Quand il creuse les montagnes, quand il aplanit le sol, qu’il arrache les arbres des forêts, qu’il couvre la terre de moissons, qu’il combat partout pour vivre, il accomplit le rôle qui lui a été dévolu sur la terre et qu’il est appelé à jouer sur le théâtre du monde !

GASTON TISSANDIER