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Les glaciers du Groenland

Gaston Tissandier, La Nature N°43 — 28 Mars 1874

Mis en ligne par Denis Blaizot le lundi 15 novembre 2010

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Il n’y a pas longtemps que le mode réel de formation des glaciers, et que les véritables propriétés de ces masses d’eau solidifiée, sont connus des savants ; c’est une des gloires scientifiques du professeur Tyndall, d’avoir su déterminer le rôle merveilleux que ces réservoirs solides jouent dans le mécanisme superficiel de notre sphéroïde. Il en est des travaux de M. Tyndall comme de tous ceux qui sont marqués au coin du génie ; ils se confirment chaque jour par des observations nouvelles, qui leur donnent un imposant relief, et font mieux ressortir leur importance. Les belles études du savant anglais, exécutées en partie, comme celles du grand Agassiz, au milieu même des glaciers des Alpes, ont été récemment continuées, sur une scène bien plus grandiose, sur l’imposant théâtre des fjords glacés du Groënland. Ce sont les théories de M. Tyndall qui ont guidé l’intrépide Américain, M. le docteur I.-J. Hayes, déjà célèbre par une étonnante campagne dans les mers polaires, au milieu des glaciers majestueux du Groënland. Il a vérifié là des doctrines déjà professées aujourd’hui par les physiciens, mais les documents que le jeune et illustre marin nous rapporte de son excursion d’été au Groënland, offrent un intérêt inattendu, en nous révélant la puissance formidable qu’acquièrent les phénomènes glaciaires sur l’ancienne Terre Verte des vieux Normands.

Le Groënland jouissait jadis d’un climat doux et clément ; la mer de glace qui s’est peu à peu formée au sein du continent, et qui chaque jour a été grandissant sous l’action de la chute abondante d’une neige presque continuelle, a donné naissance à des glaciers, à des montagnes d’eau congelée, à des falaises géantes, dont la gravure ci-contre reproduit l’aspect majestueux. Ce glacier de Sermitsialik, que l’explorateur américain a particulièrement visité, n’est qu’un bras du grand amas d’eau solide qui constitue aujourd’hui une grande partie du Groënland. On voit quel contraste il présente avec les champs de glace que reproduit le second dessin, provenant comme le premier de l’œuvre du docteur Hayes. Au Groënland comme dans les Alpes, c’est bien la neige, tombée des nuages, vapeurs élevées des océans sous l’action des rayons solaires, et transportées vers les régions polaires par les mouvements de l’air, qui, sous le jeu de la regélation, se métamorphose en glace transparente. Mais les phénomènes se trouvent ici singulièrement multipliés. « Le continent Groenlandais a en moyenne 200 myriamètres [1] de long sur 100 de large, c’est-à-dire 20,000 myriamètres carrés ; en évaluant d’une manière très modérée à 165 mètres la profondeur de la glace qui le recouvre [2], nous avons pour le volume total de l’eau congelée un chiffre de 550 trillions de mètres cubes, résultat presque fabuleux au premier aspect. »

Au Groenland comme dans les Alpes la neige superficielle, sur les hauteurs, est blanche, sèche et légère ; à un niveau inférieur, elle est un peu plus dure, moins floconneuse, légèrement agglomérée. Dans les régions sous-jacentes, c’est de la glace, tout à fait transparente et cristalline. A l’état solide et transparent, la glace au Groënland se présente sous des aspects vraiment magiques ; elle forme des constructions inimitables, bizarres, extravagantes même, comme la nature seule sait en faire : tantôt cc sont des ogives élégamment découpées, ou des grottes façonnées avec art ; tantôt, ce sont des amas massifs imitant les constructions égyptiennes. Quand le soleil éclaire de ses rayons ces palais de la nature, ils se parent subitement de nuances pures et fraîches, se revêtent d’irisations fantastiques et éclatantes, qui varient du vert d’émeraude au bleu saphir. Alors les colonnes brillent comme des pierres précieuses, au milieu des massifs dentelés, et l’observateur ébloui par ces richesses incomparables se croit transporté dans le monde des rêves !

Le docteur Hayes insiste sur ses observations personnelles, qui se trouvent complètement d’accord avec celles de M. Tyndall, sur le passage de la couleur blanche opaque du glacier à sa partie supérieure, à la couleur bleue transparente qu’il présente à sa partie inférieure. La neige en tombant dans les hautes régions, en s’entassant sur les épaules du géant de glace, est sèche ; à cet état elle ne saurait se métamorphoser en glace. Mais quand arrive la saison d’été, les rayons solaires fondent en partie la couche superficielle ; l’eau ainsi produite s’écoule dans les interstices des masses plus froides des blocs inférieurs, et à la prochaine gelée elle formera en se solidifiant le ciment qui les unit. Quant à la couleur et à la transparence de la glace ainsi formée par la neige, elle est expliquée fort nettement par le professeur Tyndall. La transparence est due à l’absence d’air, dans la glace homogène ; l’opacité d’un amas de neige, à l’interposition d’une infinité de bulles d’air. « La couleur blanche, dit le savant anglais, résulte toujours du mélange intime et irrégulier de l’air et d’un solide transparent. Réduisons en poudre fine le sel gemme le plus diaphane, nous aurons une substance identique au sel de cuisine le mieux épuré ; le verre incolore nous donnerait, pilé, une poussière non moins blanche ; un diamant pulvérisé ressemblerait à de la neige. En voici la cause : lorsque la lumière passe d’une substance à une autre qui possède un pouvoir différent de réfraction, une portion en est toujours réfléchie, En conséquence, quand la lumière tombe sur un solide transparent mêlé avec l’air, une partie en est réfléchie à chaque passage de l’air au solide, et du solide à l’air ; quand ce solide est un corps réduit en poudre fine, ce phénomène se reproduit tant de fois que le passage de la lumière en est virtuellement interrompu. Ainsi, le mélange de deux substances parfaitement diaphanes nous donne un composé opaque ; l’union intime de l’air et de l’eau produit l’écume. L’opacité des nuages est un effet de la même loi ; la vapeur condensée d’une locomotive jette son ombre sur les champs adjacents à la voie parce que la lumière du soleil est brisée, renvoyée « en échos » par des innombrables surfaces qu’offrent les molécules de l’eau et de l’air. »

C’est ainsi que la neige des montagnes, arrive sans fondre complètement, à former la glace diaphane, et à enfanter des glacières naturelles d’une dimension prodigieuse. Ces réservoirs d’eau solide sont échelonnés à toutes les latitudes, mais leur limite inférieure s’élève en quelque sorte régulièrement au-dessus du niveau de la mer, à mesure que, parti des régions polaires, on se rapproche de l’équateur. D’après le docteur Hayes, la ligne des neiges persistantes est située à 61° de latitude nord à 800 mètres au-dessus du niveau de la mer ; à 69° elle est de 550 mètres environ ; à 78°, de 160 mètres ; entre 80° et 82° elle touche la surface de la mer, et ne permet plus à aucune trace de végétation de se manifester.

Dans le Groenland, mieux que sur le sommet des Alpes, on observe la véritable ductilité des glaciers, dont la substance, comparable à de la cire molle, coule peu à peu vers les régions inférieures, comme le ferait une mélasse épaisse. Le glacier apparaît, comme un véritable fleuve congelé, qui a son courant ; mais tandis que les glaciers des Alpes s’écoulent avec une vitesse de 0,10m à 0,33m par jour, ils marchent plus lentement dans le Groënland, où leur vitesse semble varier entre 0,07m et 0,20m dans le même espace de temps.

Les glaciers des Alpes, en glissant vers des régions plus chaudes, fondent et disparaissent « comme le ferait le bout d’une chandelle de suif ; » au Groënland au contraire, les amas d’eau solidifiée ne descendent jamais dans un milieu assez chaud pour qu’ils puissent fondre. On les voit glisser le long de la montagne et arriver majestueusement au sein des eaux de la mer ; là ils se divisent, et emportés par les courants ils constituent les icebergs : ces immenses radeaux de glace entraînent au loin la terre et les roches qu’ils ont emprisonnées dans leur substance. Les glaciers des Alpes, comme ceux du Groënland, arrivent ainsi au même but par des voies différentes. « Les neiges des montagnes retournent à l’Océan, leur patrie. »

Le volume des glaciers groënlandais est parfois énorme ; c’est une inépuisable mine d’icebergs. Le docteur Hayes en a mesuré qui avaient plus de 100 kilomètres de large, et qui formaient au bord de la mer un rempart de falaises de 100 mètres de hauteur. Le mur de cristal descend parfois jusqu’au fond de l’Océan, c’est-à-dire jusqu’à 700 mètres au-dessous de la surface liquide. Quel bloc effroyable, quel entassement prodigieux de neige !

Sur certaines régions du Groënland, l’explorateur américain a observé des glaciers qui glissent véritablement dans un lit formé de rochers, et qui affectent complètement l’aspect d’un fleuve. Au lieu d’eau, qui coule avec rapidité, c’est de la glace, qui roule lentement son cristal. Au lieu de transporter des arbres et des débris de bois, le fleuve solide charrie des rochers. Mais comme le fleuve d’eau, le glacier du Groënland a ses rapides, ses chutes, ses cascades et ses cataractes. Près du fjord de Sermitsialik, le docteur Hayes a découvert une grande chute de glace qui ne le cède en rien, comme grandeur et comme beauté, à la célèbre cataracte du Niagara. L’eau est seulement remplacée par des stalactites de cristal !

Malgré ces curiosités incomparables, on est étonné. d’apprendre que l’aspect des régions glacées de l’ancienne Terre-Verte est généralement triste ; cette terre, paraît-il, mérite bien le nom de Terre de Désolation que lui ont donné les navigateurs. « Je n’ai jamais foulé ces déserts de frimas, dit le docteur Hayes, sans une émotion profonde et presque solennelle. On y voit à la fois tant et si peu de choses ! Rien ne vient détourner l’esprit de la contemplation d’une seule et même force, Dans la forêt, on rencontre la vie sous ses diverses manifestations ; au bord de la mer, on a devant les yeux le mouvement des vagues, on entend respirer l’Océan ; nulle part l’idée ne se concentre sur un agent isolé, solitaire, unique. Ici la désolation sans bornes de ce Sahara de neige prend un aspect presque terrible !... »

Nous n’insisterons pas sur le côté pittoresque de l’exploration groënlandaise ; ce n’est pas qu’il soit dépourvu d’intérêt, bien au contraire. L’histoire des anciens et terribles combats qui se sont livrés autrefois sur la vieille Terre-Verte, après la découverte d’une région si étrange, les mœurs douces des habitants actuels qui vivent dans des parages si peu connus du monde européen et qui offrent au voyageur une hospitalité si touchante, si affable, sont pour le docteur Hayes autant de sujets saisissants, qu’il sait exploiter en véritable écrivain. Nous ne suivrons pas cependant l’explorateur dans tous ses récits. Nous avons voulu seulement présenter son voyage sous une face spéciale, et montrer que la nouvelle expédition a fourni à la physique du globe un riche contingent d’observations précieuses, qui confirment pleinement les notions modernes sur le mécanisme des glaciers à la surface du globe terrestre.

Gaston Tissandier

Voy. également L’océan arctique. Voyages d’exploration au Pôle Nord, par I.-J. Hayes, abrégés par H. Vattemare. Librairie Hachette 1886


[11 Myriamètre = 10 000 mètres

[2Actuellement, on estime l’épaisseur de la calotte glaciaire du Groenland à près de 3 000m

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