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Les brumes odorantes

Henri de Parville, La Science Illustrée N°303 — 16 Septembre 1893

Mis en ligne par Denis Blaizot le samedi 26 décembre 2015

En octobre 1891, Thomas George Hodgkins esq., de Setauket (New-York), fit à l’Institution smithsonienne de Washington, société savante la plus renommée des États-Unis, une donation considérable dont le revenu doit être pour une large part employé à « l’accroissement et à la diffusion de connaissances plus exactes que celles que nous possédons sur la nature et les propriétés de l’air atmosphérique en rapport avec le bien-être de l’homme ». L’institution smithsonienne, pour obéir aux vœux du donateur, vient de proposer une série de prix à décerner, le 1er juillet 1894 ou ultérieurement. Le premier de ces prix, et le plus important, est de 10 000 dollars (50 000 francs). Il sera donné à l’auteur d’une découverte ayant trait à la composition ou aux propriétés de l’air, qu’on envisage les recherches au point de vue chimique, physique, hygiénique ou biologique. Le second prix de 2 000 dollars (10 000francs) sera réservé à celui qui enverra le meilleur travail sur les propriétés connues de l’air et présentera le meilleur exposé des diverses applications de ces propriétés aux diverses branches de la science ; un troisième prix de 1 000 dollars (5 000 francs) sera accordé à l’auteur du meilleur Traité populaire sur l’air et ses propriétés. Les savants, de quelque nationalité qu’ils soient, sont admis à concourir aux prix de la fondation Hodgkins, Nous croyons bien faire en avisant les jeunes savants français que le concours leur est ouvert et que la Société smithsonienne de Washington leur fournira tous les renseignements désirables pour faciliter leur tâche, conformément aux vœux de Thomas George Hodgkins.
Ne connaîtrions-nous qu’imparfaitement l’air atmosphérique, ainsi que le donnerait à entendre la communication de la Société smithsonienne ? Oui et non. Oui, nous connaissons exactement là composition chimique de l’air. Mais il peut se trouver mêlés à l’air des principes qui nous ont échappé. Et pour montrer que le problème posé n’est pas simple comme on pourrait le penser, il nous suffira de mentionner un fait curieux transmis à l’Académie par M.S. Jourdain, ancien professeur à la Faculté dé Nancy.
M. Jourdain a observé fréquemment sur les côtes du Calvados et de la Manche des brumes odorantes. Ces brumes apparaissent, surtout au printemps, le matin et uniquement par les vents de nord-est. Leur durée est variable ; ces brumes persistent une journée ou disparaissent au bout de quelques minutes. Le terme de brumes rend inexactement le phénomène ; il s’agit plutôt d’une légère vapeur d’un gris bleuâtre. Or, cette vapeur a une odeur très caractéristique.
Cela sent l’odeur de charbon, l’odeur des gaz qui se dégagent du charbon de bois qui commence à brûler, et c’est aussi l’odeur des fours à chaux. M. Jourdain a trouvé ces brumes odorantes à Saint-Vaast-la-Hougue et à Portbail. La première de ces localités est située à la pointe nord-est de la presqu’île du Cotentin la seconde, sur la côte occidentale de cette même presqu’île. À Saint-Vaast, le nord-est est un vent de mer, et, à Port-Bail, un vent de terre. Les brumes de Saint-Vaast montrent donc que les effluves odorants ne sont pas des émanations du sol. Pendant la grande période de sécheresse que nous avons traversée, les vents du Nord-Est n’ont pas cessé de régner et les brumes odorantes sont devenues très fréquentes. Ces effluves sentent la vapeur de charbon, M. Jourdain présume qu’elles doivent renfermer des gaz toxiques et il se demande si elles ne sont pas nuisibles à la santé. D’où proviennent ces brumes, dont il ne faut pas confondre l’odeur avec celle de certains brouillards ? M. Jourdain leur attribue une origine cosmique.
Pourquoi cosmique ? On constaterait leur présence par tous les vents s’il en était ainsi. Il nous semble bien plus naturel d’admettre une origine toute terrestre. Nous avons déjà fait remarquer que les vents du nord-est balayaient toutes les poussières du continent, tous les germes, tous les gaz, les ramassaient en quelque sorte et les poussaient vers la mer. Quand ce vent a soufflé longtemps, la provision doit devenir sensible et affecter tous nos organes ; de là les maladies de vent d’est, de là sans doute les brumes odorantes. Les fumées des villes traversent de grandes étendues ; elles peuvent même passer un petit bras de mer. Il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’on perçoive leur odeur jusque sur les côtes.

Henri de Parville