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Les trucs des anciens oracles

A. de Rochas, La Nature N° 651 — 21 novembre 1885

Mis en ligne par Denis Blaizot le dimanche 5 octobre 2014

Dans son récit intitulé Alexandre ou le Faux Prophète, Lucien nous apprend qu’un de ses contemporains, Celsus, philosophe pythagoricien, avait composé un livre Contre les magiciens ; ce livre est perdu, mais on a retrouvé récemment les fragments d’un ouvrage grec intitulé Philosophoumena qu’on fait remonter à la même époque et qu’on a attribué à Origène.

Les Philosophoumena ont pour objet la réfutation, au point de vue chrétien, des doctrines des philosophes ; un de ses chapitres est consacré spécialement à la divulgation des prestiges des mages ou magiciens. Bien que de nombreuses lacunes le rendent souvent fort difficile à traduire, on peut, en le comparant avec certains passages de l’écrit de Lucien cité plus haut, se convaincre que le philosophe grec et le Père de l’Église avaient puisé leurs renseignements à la même source. Dans tous les cas, nous y trouvons des renseignements très curieux sur les applications que les anciens, avaient su faire de leurs notions scientifiques.

J’ai déjà donné quelques extraits [1] de cet ouvrage encore inédit en français ; voici maintenant ce qui a trait aux pratiques des prêtres païens quand ils rendaient des oracles. Je crois qu’on lira avec plus de plaisir une traduction littérale avec sa forme naïve qu’une analyse qui devrait nécessairement passer sous silence tous les procédés qui sont incomplètement indiqués.

... Le mage dit ensuite au postulant d’écrire sur une feuille de papier ce qu’il veut demander aux démons, Puis il plie la feuille, la donne à l’enfant et envoie celui- ci la mettre au feu afin que la fumée porte l’écriture aux démons ; mais, avant que cet ordre ne soit exécuté, il divise en parts égales la feuille et feint d’inscrire sur plusieurs de ces fragments l’adresse de certains démons ; puis il fait brûler le parfum des mages égyptiens nommés χνφα et, après avoir suspendu au-dessus les morceaux de la lettre, il les emporte . . . . . . . . .

Dans une bouteille pleine d’eau il jette la fleur d’airain (sulfate de fer) qu’il fait dissoudre, puis il imbibe avec cette dissolution la feuille que l’on a grattée et force ainsi les lettres invisibles et cachées à reparaître à la lumière. Par ce moyen il connaît ce que le postulant a écrit.

S’il y en a qui aient écrit avec du sulfate de fer, le mage soumettra à une fumigation de noix de galle concassée les caractères cachés qui apparaîtront alors clairement [2].

Si l’on écrit avec du lait, il fera brûler du papier, le réduira en poudre et il projettera cette poudre sur les lettres écrites avec du lait qui deviendront visibles. L’urine, la saumure et le suc de figuier donnent les mêmes résultats [3]

Quand il a ainsi connu la question, il voit comment il doit y répondre ; puis il ordonne d’introduire les assistants qui arrivent tenant à la main des branches de laurier, gesticulant, criant et invoquant le démon Phren.

Les vociférations et le tapage désordonnés font que l’on ne porte pas son attention sur les choses qui se passent d’habitude dans le sanctuaire, Ces choses, il est temps de les décrire.

D’abord il s’y produit une obscurité profonde, car le mage prétend que la nature mortelle ne peut voir la nature divine et que c’est assez pour elle d’entrer en commerce avec les dieux.

Après que l’enfant est recouché, il place à sa droite et à sa gauche deux de ces feuilles sur lesquelles étaient inscrites en caractères hébreux des noms de démons, et il dit que les autres lui parviendront par les oreilles, Il est nécessaire qu’il puisse approcher des oreilles de l’enfant quelque instrument par le moyen duquel il lui fait entendre tout ce qu’il veut. Il commence par crier afin de plonger l’enfant dans la terreur ; puis il fait retentir le bombum, enfin il souffle à l’enfant au moyen de l’instrument ce qu’il veut lui faire dire, et il attend ce qui va se passer. Il ordonne ensuite aux assistants de faire silence et à l’enfant de dire ce qu’il a entendu des démons.

L’instrument qui arrive aux oreilles de l’enfant est un conduit naturel comme la trachée artère des animaux à long col : grues, cigognes ou cygnes. Si le mage n’en a pas sous la main, il en fabrique d’autres artificiellement : de petites flûtes en airain au nombre de dix, s’emboîtant les unes dans les autres et terminées en pointe sont très propres à dire à l’oreille tout ce qu’on veut.

En entendant ces paroles, l’enfant saisi de crainte parle, sur l’ordre qu’on lui donne, comme s’il était inspiré par les démons.

On arrive au même résultat à l’aide d’un morceau de cuir façonné en forme de flûte qu’on obtient en enroulant une bande de cuir mouillé autour d’un bâton, puis en l’étirant et en le cousant quand il est sec, et enfin en retirant le bâton. Si l’on n’a rien de tout cela, on prend un livre en rouleau qu’on desserre et qu’on étend à la longueur que -l’on désire ; puis on s’en sert de même.

Si le mage prévoit celui des assistants qui l’interrogera, il est bien mieux préparé à tout ce qui peut arriver. S’il connaît à l’avance la question, il écrit la réponse avec la préparation qu’on sait, et, grâce à cette précaution, il paraît très habile parce qu’il répond clairement à ce qu’on lui demande. Si, au contraire, il l’ignore, il fait des conjectures et donne des réponses d’un sens ambigu et susceptible d’interprétations diverses, de telle sorte que, par suite de son obscurité même, l’oracle puisse se rapporter à diverses choses, puis que, dans la suite, quoi qu’il arrive, il s’accommode avec l’événement.

Le mage remplit alors d’eau un chaudron et y jette en même temps que la feuille qui paraît blanche, du sulfate de fer [4] ; c’est ainsi que la réponse apparaît sur la feuille où il l’a écrite et qui surnage.

Maintenant... nous ne voulons pas taire une chose qu’il est nécessaire de connaître ; c’est le procédé grâce auquel, après avoir décacheté les lettres, ils parviennent à les remettre aux destinataires avec les mêmes cachets intacts [5].

Ils font chauffer ensemble parties égales de poix, de résine, de soufre et d’asphalte ; ils en forment une espèce de collyre qu’ils conservent. Quand l’occasion se présente d’ouvrir une lettre, ils s’humectent la langue d’huile et, après en avoir ainsi enduit le cachet, ils font chauffer légèrement la préparation, la portent sur le cachet et la laissent dessus jusqu’à ce que l’empreinte soit bien prise ; puis ils s’en servent comme d’un anneau \[à sceller\]. On dit que cette même cire, mélangée avec de la résine de pin, donne le même résultat ; et de même deux parties de mastic [6], avec une partie d’asphalte solide. On peut se contenter de soufre seul ou de plâtre tamisé gâché avec de l’eau et de la gomme ; ce dernier procédé fait très bien quand il s’agit de produire des empreintes avec du plomb fondu. II Y a encore quelque chose qui passe pour meilleur que tout cela ; c’est ce que l’on obtient en faisant cuire ensemble un mélange par égales portions de cire d’Étrurie, de résine, d’asphalte, de mastic et de marbre pilé ; cependant j’aime autant le plâtre [7].

C’est ainsi que ceux qui désirent connaître ce que renferment les plis cachetés cherchent à en rompre les sceaux. J’hésitais à exposer ces procédés dans ce livre, craignant que quelque malfaiteur ne les y trouvât et ne s’en servît ; mais on a pensé que la divulgation de ces choses pourrait sauver bien des jeunes gens et on m’a conseillé de les expliquer et de les mettre au jour afin que l’on se tint sur ses gardes. Si, du reste, il en un qui apprenne ainsi la connaissance du mal, il y en aura un autre qui, bien renseigné, se défiera. Les mages eux-mêmes, ces corrupteurs de la vie, auront honte de se servir de leur art. Peut-être même qu’ayant appris que nous avons dévoilé leurs procédés, ils renonceront à leur folie. Du reste pour qu’un sceau ne puisse être enlevé par les procédés que nous venons de décrire, il suffit de se servir pour cacheter, d’une cire mêlée de graisse de porc et de crins.

II ne faudrait pas croire cependant que tous les oracles de l’antiquité fussent le résultat de supercheries, Dans l’origine, ils étaient rendus par des sujets (ainsi qu’on le dirait aujourd’hui), jouissant de la propriété de surexciter leurs facultés mentales sous l’influence de causes internes ou externes. Chez les Germains, les femmes sacrées prophétisaient après s’être hypnotisées en contemplant fixement les tourbillons formés sur les cours des fleuves [8] ; dans l’Hindoustan on n’admet comme prophètes ou Barvas que ceux qui tombent en extase sous l’influence de la musique [9]. À Didyme, avant de prophétiser, la prêtresse de l’oracle des Branchides respirait longtemps la vapeur qu’exhalait une fontaine sacrée [10]. L’oracle des Colophoniens, à Claros, était rendu par un prêtre qui s y préparait en buvant de l’eau d’un bassin que renfermait la grotte d’Apollon et qui, au dire de Pline [11], était vénéneuse. Saint Jean Chrysostome [12] a raconté de quelle manière étrange la Pythie s’exposait aux vapeurs de l’antre de Delphes ; on lui faisait en outre mâcher des feuilles et des fleurs de lamier ; or il est assez curieux de faire remarquer que, dans des expériences récentes faites à l’école de médecine de Rochefort, MM. les docteurs Bourru et Burot ont produit l’extase avec visions chez une hystérique, simplement en approchant d’elle un flacon d’eau de laurier-cerise.

Albert de Rochas d’Aiglun


[1Les Origines de la science, etc., pp. 95, 149, 150 et 151 ; les Épreuves par le feu (Revue scientifique, 6 mai 1882.)

[2Quatre cents ans auparavant, Philon de Byzance écrivait à propos des messages secrets : « On écrit sur un feutre neuf ... avec une infusion de noix de galle concassée. Les lettres, en séchant, deviennent invisibles. Mais après avoir fait dissoudre dans l’eau de la fleur de cuivre, de la même façon qu’on délaye l’encre, et avoir trempé une éponge dans la dissolution, il n’y a qu’à passer l’éponge sur les caractères pour les voir apparaître. »

[3On obtient une série d’encres sympathiques du même genre en écrivant avec des liquides mucilagineux, visqueux ou sirupeux et en les saupoudrant de poudres fines diversement colorées avant qu’ils ne soient complètement secs. Généralement aujourd’hui on emploie pour cet objet une dissolution de sucre qui a l’avantage de pouvoir longtemps redevenir suffisamment humide au moyen de l’haleine pour retenir la poudre.

Toutes les impressions métalliques sont obtenues en posant une poudre de bronze avec un tampon de velours sur une impression encore fraîche obtenue avec une encre quelconque.

[4Ce passage indique la nature de la composition dont il est parlé dans le paragraphe précédent ; ce devait être soit une décoction de noix de galle, soit du suc de grenade. Les anciens se servaient, en effet, de ce suc fortement chargé d’acide tannique pour reconnaître l’alun naturel qui contient toujours du sulfate de fer. (Pline, xxxv, 15.)

[5Le procédé le plus simple est celui que Lucien décrit comme employé ordinairement par le faux prophète : « Avec une aiguille rougie au feu, il faisait fondre la portion de cire placée sous le cachet, enlevait le cachet lui-même, lisait le contenu, puis fondant de nouveau avec son aiguille la cire placée sous le lin et celle qui portait l’empreinte du cachet, il la recollait aisément. » Le lin dont il s’agit ici était le ruban dont on entourait la lettre après qu’elle avait été roulée.

[6On appelle encore mastic en larmes une espèce de résine.

[7Lucien indique encore un mélange de chaux et de colle à coller les livres.

[8Plutarque. Vie de César, ch. XXI. - Saint Clément d’Alexandrie, Stromates,liv. I.

[9Nouvelles Annales des voyages, L XX.VII.

[10Samblique : Des mystères, ch. XXV

[11Histoire naturelle, liv. Il, ch. CV

[12Homélies, ch. XXIX.