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Les théâtres à pivot de Curion

A. de Rochas, La Nature N°533 — 18 aout 1883

Mis en ligne par Denis Blaizot le dimanche 13 juillet 2014

Pline raconte (liv. XXXVI, chap. 15) que, vers l’an 700 de la fondation de Rome, c’est-à-dire un demi-siècle avant J.-C., un très riche citoyen romain voulut donner, à l’occasion des funérailles de son père, des jeux qui l’emportassent sur tous ceux qu’on avait vus jusque-là.

La chose était difficile, car, peu de temps auparavant, Scaurus, gendre de Scylla et possesseur d’une fortune prodigieuse provenant des dépouilles des proscrits, avait fait construire, étant édile, un théâtre pouvant contenir 80 000 personnes. La scène de ce théâtre était ornée de 360 colonnes réparties en trois ordres superposés ; les colonnes de l’ordre inférieur étaient de marbre et hautes de 12 mètres ; celles de l’ordre supérieur étaient en bois. doré, et enfin celles de l’étage intermédiaire étaient en verre ; 3000 statues s’élevaient entre ces colonnes.

Curion ne pouvant espérer, dit Pline, de faire quelque chose de plus magnifique, fut obligé de suppléer au luxe par l’esprit.

Il fit construire deux très grands théâtres de bois assez près l’un de l’autre ; ils étaient si exactement suspendus, chacun sur un pivot, qu’on pouvait les faire tourner. On représentait le matin des pièces sur les scènes de chacun de ces théâtres ; ils étaient alors adossés pour empêcher que le bruit de l’un ne fût entendu de l’autre ; l’après-midi, quelques planches étant retirées, on faisait tout à coup tourner les théâtres de manière à les mettre en regard, emportant avec eux les magistrats et le peuple romain ; il suffisait alors de relier les cornes des deux théâtres pour obtenir un amphithéâtre où se livraient des combats de gladiateurs. Que doit-on admirer ici le plus, l’inventeur ou la chose inventée ? celui qui fut assez hardi pour former le projet, ou celui qui fut assez téméraire pour l’exécuter ? Ce qu’il y a de plus étonnant, c’est l’extravagance du peuple romain ; elle a été assez grande pour l’engager à s’asseoir sur une machine si mobile et si peu solide. Ce peuple, vainqueur et maître de toute la terre ; ce peuple qui, à l’exemple des dieux dont il est l’image, dispose des royaumes et des nations, le voilà suspendu dans une machine, applaudissant au danger dont il est menacé...

Le dernier jour, Curion fut obligé de changer l’ordre de ses magnificences ; les pivots se trouvant fatigués et faussés, il conserva la forme de l’amphithéâtre. Ayant placé et adossé les scènes dans tout le diamètre de l’amphithéâtre, il donna des combats d’athlètes ; enfin il fit tout d’un coup enlever ces mêmes scènes et fit paraître dans l’arène tous ceux de ses gladiateurs qui avaient été couronnés les jours précédents.

Le mode de construction de ces théâtres a préoccupé plusieurs érudits : Cardan, dans son livre De Subtilitate ; Barbaro, dans son Commentaire sur Vitruve et le marquis Maffei, dans sa Verona illustrata, en ont dit quelques mots : mais l’explication la plus vraisemblable et la plus claire est celle qu’a donnée le comte de Caylus, dans le volume XXIII de l’Histoire de l’Académie des inscriptions et belles-lettres (1756).

Je ferai d’abord observer, avec le comte de Caylus, que les architectes avaient encore à cette époque l’habitude d’élever des théâtres en bois, puisque le premier théâtre en pierre fut construit à Rome par Pompée ; puis je rappellerai que, Pline, n’écrivant son histoire qu’environ 150 ans après l’événement, il ne faut retenir de son récit que les données principales et regarder peut-être le voyage circulaire du peuple romain comme un simple développement oratoire.

On sait que les théâtres romains destinés aux représentations tragiques ou comiques, ainsi qu’aux spectacles d’athlètes, se composaient essentiellement de trois parties : la cavéa, l’orchestre et la scène.

La cavéa se composait d’une série de gradins formant des demi-cercles concentriques étagés les uns sur les autres, où s’asseyaient les spectateurs. Le gradin supérieur, beaucoup plus large, formait un promenoir couvert.

La scène était un parallélogramme élevé au-dessus du sol et accolé contre le diamètre qui limitait la cavéa.

Enfin l’orchestre était la partie, située au niveau du sol, qui s’étendait entre la scène et la cavéa, C’était là que se plaçaient les autorités.

Quant aux amphithéâtres destinés aux combats de gladiateurs, ils étaient formés par une série de gradins ovales renfermant l’arène.

On voit que la transformation due à l’imagination de Curion pouvait s’effectuer, ainsi que l’indique Pline, par la rotation autour des pivots P et Q des deux cavéas dont la charpente reposait sur une série de petites roues (fig. 1) mobiles sur des pistes circulaires probablement métalliques comme les roues elles-même. Les scènes C et D (fig. 2) des deux théâtres, construites en échafaudages légers, pouvaient se démonter ou se reculer en C’ et D’ et permettaient aux deux théâtres de tourner sur leurs axes [1] pour venir, s’accoler en ne laissant entre eux que les espaces vides nécessaires pour le mouvement de rotation. Ces espaces étaient alors remplis par de nouvelles charpentes légères et mobiles A et B formant au rez-de-chaussée de vastes portes pour l’entrée des gladiateurs, et à l’étage supérieur des loges pour les magistrats romains qui, quoi qu’en ait dit Pline, étaient bien forcés d’abandonner leurs places de l’orchestre pendant la manœuvre.
A. de Rochas


[1Les coupoles tournantes en fer que l’on a construit de nos jours, pour défendre certaines parties de nos frontières, pèsent 160 000 kilogrammes ; elles sont mobiles sur des galets disposés comme dans les plaques tournantes des chemins de fer ; il suffit d’un effort de 620 kilogrammes pour les mettre en mouvement. Un ingénieux perfectionnement, qui consiste à soulever le pivot central à l’aide d’une presse hydraulique, de manière à diminuer autant que possible la pression sur les galets, permet de réduire et effort à 120 kilogrammes.

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