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Les trépieds merveilleux d’Homère

A. de Rochas, La Nature N°444 — 3 décembre 1881

Mis en ligne par Denis Blaizot le vendredi 3 octobre 2014


« Cependant Thétis aux pieds d’argent arrive au palais de Vulcain, demeure d’airain, impérissable, étincelante, superbe parmi celle des immortels, œuvre du dieu difforme. Thétis le trouve actif, couvert de sueur, tournant autour de ses soufflets ; car il a fabriqué vingt trépieds posés autour du mur de son solide palais ; il en a mis le fond sur des roues d’or afin que d’eux-mêmes, chose merveilleuse ! ils se rendent à l’assemblée des dieux et reviennent d’eux-mêmes à leur place. »

Ainsi s’exprime Homère dans le XVIIIe chant de l’Iliade.

Ces trépieds merveilleux sont considérés certainement par la très grande majorité des lecteurs, comme une création de l’imagination du poète, je ne changerais probablement rien à leur opinion en leur disant qu’Apollonius vit des trépieds semblables chez les sages de l’Inde (Philo strate : Vie d’Appoll., liv. VI, ch. VI), que Platon, dans le dialogue intitulé Memnon, parle d’appareils construits par Dédale, qui fuyaient si on ne les attachait pas, et enfin que Macrobe (Saturnal., liv. I, ch. III) a vu à Antium des statues qui se mouvaient d’elles-mêmes.

Il n’est plus permis de douter de la réalité de ces prodiges après les intéressantes révélations que vient de nous faire M.Prou dans son étude sur les Théâtres d’automate en Grèce au deuxième siècle avant l’ère chrétienne. Cet ouvrage est un savant et consciencieux commentaire du Traité des automates par Héron, le physicien d’Alexandrie, qui a composé également un Traité des Pneumatiques dont la Nature a déjà donné quelques extraits.

Je me bornerai, dans cet article, à indiquer le mécanisme qui servait à amener devant le public et à l’amener dans les coulisses après la représentation, le chariot sur lequel s’effectuait cette représentation.

Le terrain sur lequel doit marcher l’automate doit être bien battu, horizontal et plan, afin que les roues ne puissent s’y enfoncer sous le poids de l’appareil, se heurter contre quelque aspérité ou se trouver entraînées par l’effet de la déclivité. Si le terrain ne remplit pas ces conditions, il faut le recouvrir de planches transversales jointives sur lesquelles, à l’aide de clous, on fixe des longrines formant une double ornière dont le creux guidera la rotation des roues.

On peut se convaincre par ce passage, que la voie de nos tramways n’est point une invention nouvelle. Un savant contemporain, M. Caillemer, a prouvé que la plupart des chemins de la Grèce étaient ainsi accommodés avec une double ornière et des gares de croisement de distance en distance. Malheureusement, si deux chars se rencontraient entre les gares, il fallait que l’un d’eux reculât jusqu’au point où il était possible de se croiser ; de là une occasion perpétuelle de querelles. C’est dans une de ces querelles qu’Œdipe tua son père Laïus sans le connaître. Encore un Fait singulier de l’antiquité expliqué par l’érudition moderne.

Je reprends l’explication du mécanisme.

Le caisson, construit aussi légèrement que possible, est muni de trois roues, dont deux calées sur un essieu commun. Ce sont les roues motrices. La troisième, montée sur un axe très court, est installée dans la paroi antérieure du caisson. Elle roule dans l’axe de la voie et sert uniquement de support au caisson. Son diamètre est arbitraire ; il peut se réduire à un simple galet dont l’axe est à une hauteur convenable pour que le caisson ne penche d’aucun côté.

Sur la partie médiane de l’essieu est calée une bobine portant un bouton saillant. A ce boulon s’accroche par une simple boucle facile à dégager un cordon qui s’enroule autour de la bobine un certain nombre de fois.

Si on tire le cordon, on communique à la bobine et par suite à l’essieu et à la roue un mouvement de rotation qui porte le chariot en avant ou en arrière, suivant que le cordon est enroulé dans un sens ou dans un autre. Le chariot s’arrête quand le cordon étant entièrement déroulé, la boucle se dégage naturellement du bouton.

Pour obtenir automatiquement la traction du cordon, on dispose au centre du caisson un tuyau vertical divisé en deux parties par une cloison, cette cloison est percée au centre d’un petit trou qui se ferme par une vanne à coulisse. Sur la cloison on place un lit épais de grains de millet ou de sénevé qui sont à la fois légers et glissants ; au-dessus est un contrepoids en plomb auquel vient s’attacher le cordon après avoir passé sur une poulie de renvoi fixée à la partie supérieure du caisson, ainsi que l’indique la figure ci-jointe.

D’après ce que nous venons de dire, il est facile de comprendre comment en dégageant l’orifice par un glissement de la vanne, on fait couler le grain du compartiment supérieur dans le compartiment inférieur ; le contrepoids descend alors peu à peu, entraînant le cordon et produisant le mouvement d’aller, il s’agit d’indiquer maintenant comment on obtient le repos, puis le mouvement de retour.

Il suffit pour cela de disposer sur la bobine deux cordons enroulés en sens inverse, s’accrochant chacun par une boucle an même bouton et allant ensuite se réunir en un seul avant d’arriver à la poulie. Le cordon qui commande l’aller devant le premier cesser d’agir en se séparant de la bobine, il est clair que sa boucle d’attache doit être superposée à celle du cordon de retour sur le bouton de la bobine.

Voyons maintenant ce qui se passe.

Au départ, le cordon qui commande l’aller est entièrement enroulé sur la bobine, et celui qui commande le retour n’y est encore relié que par sa boucle. — À la fin du mouvement d’aller, lorsque le premier cordon, entièrement dévidé, abandonne la bobine, le second s’y trouve enroulé d’autant de tours que l’autre en avait ayant le départ. — Si les deux cordons avaient la même longueur le mouvement de retour succéderait immédiatement au mouvement d’aller ; pour qu’il y ait repos pendant un temps déterminé, il suffit de donner au cordon de retour un excédant de longueur, calculé d’après la vitesse de descente du contrepoids.

C’est ainsi que, par l’art ingénieux de Vulcain, Jupiter était parvenu à régler d’une façon précise la longueur des assemblées des dieux et à mettre fin aux discussions les plus animées en éloignant brusquement les interlocuteurs lorsque l’heure de la clôture était arrivée.

Albert de Rochas d’Aiglun