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Guillaume-Philippe Schimper

Charles Grad, la Revue Scientifique — 22 janvier 1881

dimanche 4 avril 2010, par gloubik


Rarement les vocations scientifiques se déclarent au début même de la carrière des hommes qui contribuent le plus à l’avancement de nos connaissances. On peut naître avec le goût ou avec l’instinct de la science ; mais on ne se prépare pas à l’aire des inventions et des découvertes comme pour une profession quelconque. La vie nous impose des exigences dont nous ne pouvons pas nous débarrasser à notre gré. Pourtant celui qui veut connaître la raison des choses, et que tourmente la passion de savoir, trouve toujours moyen d’entretenir son esprit de l’objet de prédilection, en attendant une circonstance favorable pour suivre son idée et s’abandonner à ses inspirations. Un travail persévérant, soutenu par une volonté énergique, arrive à bout de toutes les résistances et surmonte tous les obstacles.

Pas plus que Dollfus-Ausset et que Kœchlin-Schlumberger, dont il partagea les études d’histoire naturelle, le professeur Guillaume-Philippe Schimper ne put s’abandonner dès sa jeunesse au culte exclusif de la science pure. Ces trois hommes, unis pendant la vie par des travaux communs, durent à leur activité scientifique de continuer à vivre dans l’avenir. Tous trois tiennent dans l’histoire de la science une place d’honneur acquise à des titres semblables, malgré la différence de leurs points de départ. Dollfus-Ausset a commencé par être teinturier et imprimeur sur étoffes ; Kœchlin-Schlumberger, mécanicien et filateur de coton. Celui-ci nous est connu par ses publications sur la géologie de l’Alsace ; celui-là, par ses explorations des glaciers. Quoi d’étonnant que Schimper ait commencé par être théologien et prédicateur avant de devenir professeur de géologie et un des paléontologistes les plus distingués de notre époque !

I.

La famille Schimper vivait dans le Palatinat pendant le dernier siècle. Il y avait alors des alliances fréquentes entre les habitants de ce pays et ceux des cantons limitrophes de l’Alsace, alliances facilitées beaucoup à l’époque où le Palatinat faisait partie du territoire français, lors de l’Empire, sous le nom de département du Mont-Tonnerre. En 1808, à la naissance de Guillaume-Philippe, son père exerçait les fonctions de pasteur protestant à Dossenheim, près Saverne, dans notre département du Bas-Rhin. Son oncle vivait à Mannheim, dans le pays de Bade. Pendant que le Schimper alsacien faisait ses études à Bouxwiller et à Strasbourg, les fils de son oncle de Mannheim étudiaient à Heidelberg. Ceux-ci étaient de quelques années plus âgés. L’ainé, Karl, ne tarda pas à se rendre à Munich, où il se fit un nom distingué dans les sciences naturelles, comme fondateur de la morphologie végétale. Le cadet, Wilhem, commença par être soldat ; mais, ne pouvant dépasser le grade de sergent, à cause de son origine plébéienne, il quitta l’armée badoise pour partager les études de son frère et voyager. Ces voyages conduisirent successivement Wilhelm Schimper dans le midi de l’Espagne et dans la régence d’Alger, d’où il rapporta de grandes collections de botanique. Plus tard on le vit en Abyssinie, où le roi Oubié a dû l’avoir mis un jour en demeure d’épouser sa sœur ou de se faire empaler. Nous ne saurions garantir l’entière exactitude de cette dernière assertion ; mais un fait certain, c’est qu’un jeune homme brun, fort intelligent, est venu depuis à Strasbourg, appelant son oncle le professeur de l’Université, qu’il fit ses études avec zèle pour retourner ensuite en Abyssinie, avec une cargaison d’armes et de munitions.

Jusqu’à l’âge de quatorze ans, Wilhem Schimper resta au presbytère paternel, transféré de Dossenheim à Offwiller. Tous les loisirs que laissait au pasteur son modeste ministère étaient consacrés à l’éducation de sa famille ; car, outre Guillaume-Philippe, il avait encore deux autres fils et une fille. Le père donna aux enfants les premières leçons de latin et de grec. Dès lors se manifestait chez Guillaume-Philippe le goût de l’histoire naturelle, avec un talent prononcé pour le dessin. Avant d’entrer au collège, le jeune naturaliste avait déjà recueilli et peint une grande collection de papillons et de fleurs. Passer dans les bois les jours de congé, à la chasse des écureuils et des oiseaux, était son plus vif plaisir. Dans l’intervalle des années 1822 à 1826, il fut placé à Bouxwiller pour suivre les cours du collège de cette petite ville. Pendant les vacances, nous le retrouvons à la maison, occupé très activement de l’étude de ses collections d’animaux, de plantes et de pierres, sous la direction et avec les conseils de son cousin Karl, qui venait faire des séjours prolongés à Offwiller. Le géologue Voltz, alors ingénieur des mines à Strasbourg, le rencontra aussi dans une de ses excursions et lui donna des encouragements pour l’étude de la géologie.

En 1826, Schimper quitta le collège de Bouxwiller pour le gymnase protestant de Strasbourg. Quelques années se passèrent encore en études philologiques et théologiques. Reçu bachelier en théologie en 1833, il fut admis à prêcher. Toutefois, le jeune théologien ne se trouva que deux ans après investi de fonctions pastorales en qualité de vicaire, auprès de son père, à Offwiller. A dire vrai, la théologie ne le séduisit jamais. L’observation et l’analyse des plantes fixaient bien plus son attention que les commentaires de la Bible, et, au chant des psaumes, il préférait l’interprétation du grand poème de la nature avec ses harmonies splendides, Tel était son zèle pour l’histoire naturelle qu’un jour il courut à pied du Bærenthal à Deux-Ponts pour aller montrer au bryologiste Bruch une mousse inconnue. C’était pendant l’automne de 1834, après sa sortie du séminaire de Strasbourg. Une famille industrielle du Bærenthal, qui favorisait d’ailleurs ses études de prédilection, l’occupait alors comme précepteur. Le botaniste Bruch, frappé de son talent d’observation et de sa connaissance déjà approfondie des mousses, lui proposa de publier en commun une monographie de cette famille végétale. Aussitôt dit, aussitôt convenu. Le jeune naturaliste d’Offwiller se donna complètement à cette œuvre, décisive pour sa carrière, Le prêche paternel ne pouvait le retenir au village. Schimper déposa donc l’habit ecclésiastique, non sans entendre les remontrances de son digne père, pour accepter, en 1835, un modeste emploi de préparateur au musée d’histoire naturelle de Strasbourg.

Quarante-cinq années durant, nous voyons notre ami attaché à son musée, dont il a fait un des principaux établissements de ce genre, soignant ses collections avec une sollicitude sans égale, l’aimant par-dessus tout autre chose au monde, employant tout son temps et toutes ses ressources à l’étudier, à le développer, à l’enrichir par des acquisitions que lui facilitaient des relations entretenues avec les naturalistes de tous les pays et au prix de voyages fréquents et prolongés. C’est Voltz, l’auteur de la première carte de l’Alsace, qui appela le jeune bryologue au musée de Strasbourg. La position ne présentait pas de brillants avantages pécuniaires : un traitement de 300 francs par année, pas assez pour vivre et pour satisfaire des besoins ordinaires.

Pour Schimper, l’étude était le premier des besoins, et du moment où celui-ci pouvait être satisfait tout le reste allait bien. Comme supplément, il trouva quelques cours à faire au gymnase protestant. Puis un peu plus tard, il fut nommé conservateur des collections d’histoire naturelle et de la bibliothèque de la Faculté des sciences. En 1862, le ministre de l’instruction publique lui donna la chaire de géologie et de minéralogie à l’Université, en remplacement de M. Daubrée, qui venait d’être appelé à Paris. Il avait subi l’épreuve du doctorat ès sciences en 1848 avec une thèse intitulée Recherches morphologiques et anatomiques sur les mousses, publiée dans le bulletin de la Société des sciences naturelles de Strasbourg.

La publication de la monographie des mousses d’Europe commença en 1836. Entrepris sous l’inspiration de Bruch avec la collaboration de Th. Gumbel, ce grand ouvrage fut terminé par Schimper en 1855 seulement, après vingt années d’un travail assidu. Toutes les mousses d’Europe y sont décrites et classées. Schimper en a lui-même reproduit la plupart des figures, dessinées avec un talent remarquable, d’après des préparations microscopiques. Pour recueillir les matériaux de cette œuvre immense, il visita non seulement les collections des principaux musées d’Europe, mais il explora les contrées qui s’étendent depuis la Norvège jusqu’aux extrémités méridionales de l’Espagne et de l’Italie, afin d’étudier chaque espèce sur place dans son milieu propre, Aussi la monographie des mousses fait-elle à juste titre autorité en la matière. Nous ne connaissons aucun travail aussi complet sur cette famille de plantes. L’ouvrage est écrit en latin sous le titre : Bryologia Europœa seu genera muscorum europœorum, monographia illustrata. Il ne forme pas moins de six forts volumes in-4° avec un atlas de 641 planches gravées, au quels l’auteur a ajouté quatre suppléments, publiés jusqu’en 1864 pour la description des espèces nouvelles découvertes depuis son apparition : Musci Europœi novi vel bryologiæ Europœœ supplementum. Schimper rédigea également un réésumé de cette publication volumineuse : Synopsis muscorum Europœorum dont la seconde édition a paru en 1876.

Dans le cours de ses études sur les mousses, Schimper se sentit tenté maintes fois d’entreprendre encore une monographie des sphaignes européennes. Ces deux groupes de végétaux présentent beaucoup d’analogie dans leur structure, une analogie telle que certains botanistes les confondent en une même famille et n’admettent que deux divisions dans la classe des muscinées : les hépatiques et les mousses, sans division correspondante particulière pour les sphaignes. Sphaignes, mousses et hépatiques ont toutes un tissu exclusivement cellulaire, avec un axe végétatif garni de vraies feuilles et de vraies fleurs naissant sur la plante, ce qui les distingue des autres cryptogames à cellules, telles que les champignons, les algues et les lichens. A l’époque où la monographie des mousses allait être terminée à Strasbourg, une vive controverse était engagée entre les botanistes pour le classement des sphaignes. Le mode de végétation si différent de ces plantes, le rôle qu’elles jouent dans certains phénomènes géologiques par la transformation des marais en tourbières excitaient l’attention. Avant d’entreprendre la description détaillée des espèces, Schimper jugea nécessaire de fixer leur place parmi les divers groupes de muscinées. Du moment où l’on était d’accord pour séparer les hépatiques des mousses, il lui semblait naturel d’en séparer également les sphaignes, qui ne présentent pas une moindre somme de caractères distinctifs, quoique toutes les espèces de sphaignes connues rentrent dans un seul genre. Il fallait donc approfondir l’étude de leur structure intime, suivre leur évolution depuis la première germination jusqu’à l’état adulte, ce qui exigeait des observations minutieuses et prolongées.

Sans se laisser rebuter par les difficultés de la tâche, et tout en confinant ses explorations botaniques à travers l’Europe, notre savant bryologue se prit à cultiver dans des cages en verre toutes les espèces de sphaignes européennes. Ses observations et ses expériences, consignées dans un Mémoire pour servir à l’histoire naturelle des sphaignes, publié en 1858 par l’Académie des sciences de Paris, démontrent en pleine évidence la grande différence qui existe, dès la première évolution, entre les Sphagna et les Musci frondosi. Plus de doute possible aujourd’hui sur ce point. Les sphaignes doivent être placées dans la famille des muscinées comme un groupe parallèle entre les mousses et les hépatiques. La découverte du prothalium, signalé chez les sphaignes par Hofmeister, fournissait déjà un indice distinctif fort caractéristique.

Cependant Schimper ne donna pas suite à son projet de monographie des sphaignes. Ses vues étaient trop larges pour l’enfermer dans une spécialité unique et le portaient bien plutôt à embrasser tout l’ensemble des sciences naturelles. La constante préoccupation du développement ùe son musée aurait suffi, à défaut d’autres motifs, à le pousser vers les autres branches de ces sciences en même temps qu’il s’occupait à recueillir les matériaux de son grand ouvrage sur les mousses. Rien d’ailleurs ne contribue autant que les voyages à ouvrir de nouveaux horizons. Et pour recueillir ses mousses, l’auteur de la Bryologie d’Europe était obligé de voyager beaucoup, pour arriver à faire un travail complet. L’exploration des montagnes le rendit géologue. Étudiant les plantes vivantes, il ne pouvait négliger les végétaux fossiles dont il réunit une des plus riches collections, qui lui fournit des éléments du traité de paléontologie végétale, œuvre d’une portée supérieure à la monographie des mousses et d’une exécution bien plus difficile à cause des questions qu’elle soulève. Déjà en 1844, Schimper avait publié avec le docteur Mougeot une description des plantes fossiles du grès bigarré des Vosges. Il y ajouta en 1862 une description des végétaux du terrain de transition. Ces deux publications intéressent plus particulièrement l’Alsace ; mais elles ont en outre le mérite d’avoir été la base ou le point de départ des recherches dont sortit le livre magistral sur la flore du monde primitif dans ses rapports avec la végétation du monde actuel. Ainsi le modeste prédicateur d’Offwiller s’est élevé par degrés aux conceptions les plus hautes de la philosophie de la nature, fondées sur des observations positives, non sur des dogmes imposés d’autorité.

Ce sont les Alpes qui ont attiré surtout notre infatigable chercheur. Quelle région du globe présente des phénomènes plus grandioses réunis sur un espace restreint, ou offre à la science dans des limites aussi rapprochées des contrastes aussi forts dans ses aspects et une égale variété d’observations ? Des générations de naturalistes ont passé dans ces magnifiques montagnes pour les interroger sur leurs secrets, sans tarir ni même diminuer sensiblement une source d’investigations en quelque sorte inépuisable. Le professeur Schimper commença ses courses alpestres par le Tyrol et le pays de Salzbourg. Presque chaque année il y retournait, prenant un autre massif de la grande chaîne pour champ d’études à chaque campagne. Dans les intervalles, il voyageait ou faisait des séjours plus ou moins prolongés en Espagne et en Italie, dans les îles Britanniques et dans les pays scandinaves, chargé de plusieurs missions par le gouvernement français. Chacun de ces voyages a porté profit au musée de Strasbourg. Outre les collections de végétaux fossiles et des mousses, Schimper a rapporté des tourbières d’Irlande, entre autres pièces particulièrement remarquables, le grand cerf mégacéros, et d’Espagne une nouvelle espèce de bouquetin, Nous avons au musée plusieurs bouquetins des Alpes qu’il a tués lui-même, sur les ramifications du mont Blanc, dans la vallée d’Aoste, où il a chassé avec le roi d’Italie Victor-Emmanuel. Pendant ses voyages dans le nord, une de ses collections les plus intéressantes s’est perdue dans un naufrage sur la côte de Norvège.

Sauf pour l’Espagne, Schimper n’a écrit la relation d’aucun de ses voyages, qui pourtant présenteraient encore aujourd’hui bien des traits intéressants, en dehors de leurs résultats scientifiques. A en juger par ses lettres d’Espagne, dédiées à sa fiancée et restées inédites, à notre vif regret, ces relations auraient contribué à faire apprécier encore davantage le caractère et les qualités aimables de l’homme à côté des mérites du savant. Un de ses amis, M. Karl Vogt, nous a raconté sa première entrevue avec Agassiz sur le glacier de l’Aar. C’était en 1839 ou en 1840, à l’époque où Agassiz avait commencé avec MM. Vogt et Desor ses mémorables recherches sur les glaciers. On était assis sous l’abri dressé contre un bloc erratique décoré du nom un peu pompeux d’Hôtel des Neufchatelois. On devisait autour du feu ct dans l’attente du souper sur les signes du temps probable, alors peu rassurants, lorsque des voix entrecoupées d’un bruit de bâtons et de souliers ferrés, résonnant sur la glace, annoncèrent des visiteurs. La toile de la tente se souleva, et l’on vit s’incliner un homme de haute taille suivi de quelques compagnons moins grands. « M. Agassiz ? demanda l’arrivant en se redressant. — C’est moi, répondit Agassiz. A qui ai-je l’honneur de parler ? — Je m’appelle Schimper ! » Aussitôt l’illustre naturaliste poussa un cri de joie et se jeta au cou de l’arrivant.

Agassiz était beau-frère de Karl Schimper, qui avait épousé comme lui une des sœurs d’Alexandre Braun, à Munich. On se trouvait donc en famille, et connaissance fut bien vite liée entre les nouveaux venus et les anciens habitués de l’hôtel des Neufchâtelois. Les compagnons de Schimper, très fatigués, se plaignirent des affreux détours que leur conducteur leur avait fait faire. Ils calculèrent qu’ils avaient fait au moins quatorze lieues de chemin dans la journée, sans compter les innombrables grimpades de Schimper à la recherche des mousses et des lichens. Pourtant, après que les marcheurs fatigués furent couchés, l’entretien se prolongea encore bien après minuit, car notre maitre se montrait aussi infatigable à questionner qu’il l’avait été à grimper.

Les recherches sur les glaciers l’intéressaient énormément. Pris d’enthousiasme pour ces recherches par suite de la lecture d’une ode glaciaire de son cousin Karl, il brûlait du désir de pénétrer de son propre regard les mystères du monde des glaces. Impossible d’entrer en relation avec lui sans lui donner toute sa sympathie. Aussi, dit M. Vogt, lorsque nous allâmes nous coucher, après cette première soirée, on eût dit que nous nous étions connus dès l’enfance. Le lendemain matin, Schimper fut de nouveau le premier sur jambes, et il avait déjà exploré les escarpements voisins, lorsque la trompe appela au déjeuner, par un froid assez piquant. Dans la journée, le temps changea. Une violente tourmente de neige chassa les hôtes de l’hôtel des Neufchâtelois au Grimsel, où il fallut s’enfermer deux jours. Tandis que ses amis séchaient des plantes et examinaient au microscope des infusoires pris dans le voisinage, Schimper demanda si l’on ne trouverait rien de vivant dans le petit lac derrière l’hospice ? « Si ! lui répondit l’un, il y a des grenouilles alpines, des salamandres alpines, des tritons alpins, et, avec tout cela, des larves d’un et de deux ans, car la température de l’été ne suffit pas pour amener les têtards à complet développement. Je trouve toujours de grandes et de petites larves ensemble et suis persuadé que les premières passent l’hiver à l’état larvaire. - Comment, s’écria Schimper, tout cela, et je resterais assis au coin du feu, sans penser à mon musée ! » Et aussitôt il s’élança dehors, au milieu de la pluie battante, pour revenir au bout de quelques heures, souriant, ruisselant et trempé jusqu’à la peau, mais portant sur l’épaule une longue perche où se débattaient quelques douzaines de grenouilles et de tritons. M. Vogt le dessina dans cette attitude dans l’album de Grimsel, avec celle inscription humoristique : Un célèbre naturaliste fatigué de l’éternelle viande de mouton se cherche à souper.

Lorsque Dollfus-Ausset, le manufacturier glaciériste de Mulhouse, eut construit pour ses amis le pavillon du glacier de l’Aar, en place du primitif hôtel des Neufchâtelois, Schimper resta un des visiteurs assidue de la maison pendant plusieurs années consécutives. En 1844, ses recherches le conduisirent en Suède et en Norvège, où il fit l’ascension du Sullbâttan. En 1847, se trouvant dans le midi de la France avec Dollfus-Ausset, il vit au musée d’Avignon des cornes de bouquetin d’une espèce différente de ceux qui vivent dans

les Pyrénées et dans les Alpes. Trouver une nouvelle espèce de grand mammifère devient aujourd’hui chose trop rare pour qu’un naturaliste néglige une pareille bonne fortune. Cette espèce n’existait dans aucun musée d’Europe. Tout ce que nos naturalistes alsaciens purent en apprendre, ce fut que le sujet en question vivait probablement dans les montagnes d’Espagne. Le conservateur du musée royal de Madrid indiqua la Sierra Nevada comme son habitation probable. Aussitôt, Dollfus-Ausset décida qu’on irait chasser le nouveau bouquetin sur les pics du Mulahacen et de la Veleta, où l’on rechercherait de plus les traces d’anciens glaciers, dont on venait de constater l’existence dans nos Vosges d’Alsace. Embarqués à Marseille au mois de juin, nos amis descendirent à terre à Malaga, saluèrent en passant Grenade et son Alhambra, pour aller camper sur les sommets de la Sierra Nevada, où quelques semaines plus tard une quantité de bouquetins tomba sous leurs coups. Ces ruminants appartenaient bien à une espèce nouvelle, gratifiée du nom de Capra hispanica dans un mémoire envoyé par Schimper à l’Académie des sciences de Paris. Schimper, nous l’avons déjà dit, écrivit un journal de son voyage en Espagne en langue allemande et resté inédit. Nous connaissions cette relation par une conférence faite l’an passé, à Strasbourg, au profit des inondés de Murcie.

L’auteur ne voulait pas la publier à cause de son caractère Intime. C’est que le journal d’Espagne était dédié à sa fiancée, et dès lors le public ne devait rien en voir. Pourtant j’ai sous les yeux ce manuscrit, et je viens d’en parcourir d’un trait les pages attachantes, toutes empreintes d’un sentiment poétique, écrites avec la chaleur d’un enthousiasme juvénile, sur le ton ému et aimable de l’homme qui met son cœur dans ses paroles, qui sait voir en beau ce qu’il regarde, et qui traduit ses impressions comme on les interprète pour les faire partager à une fiancée. Que ne pouvons-nous reproduire ici quelques-uns de ces feuillets, pour mieux faire goûter le charme de l’esprit qui les a inspirés, esprit gracieux et puissant tout à la fois, doué d’un irrésistible attrait, capable d’intéresser chacun à tout ce qu’il considère, et captivant tous ceux que sa parole avait une fois touchés 1 Traitant de tout ce que peut voir un observateur curieux, le journal du voyage en Espagne nous initie à l’histoire, à la littérature , aux mœurs, aussi bien qu’à la nature et aux arts des pays et des populations visités, et, s’occupant de sujets plus variés, excite un intérêt plus général.

Nul ne s’approchait de l’éminent savant sans subir son ascendant. Personne n’apprenait à le connaitre sans s’attacher à lui de tout cœur. Les qualités du cœur s’alliaient chez lui aux mérites d’une intelligence supérieure, douée richement. Son amitié était à toute épreuve et sa bonté inépuisable. Quoique très occupé et chargé d’énormes travaux, il avait l’abord facile et se mon Irait toujours disposé à répondre à l’appel de quiconque s’adressait à son obligeance. Venait-il à perdre quelques heures pour un service à rendre, il retrouvait le temps perdu par des veilles plus longues ou en reprenant sa tâche plus tôt le lendemain. Schimper témoignait surtout un vif intérêt aux jeunes gens qui désiraient se vouer à la science. Ceux-là pouvaient être sûrs de ses encouragements et de son appui dans la plus large mesure possible. Le culte de la science ! Étendre le domaine de la science, approfondir de plus en plus les connaissances acquises, chercher la vérité en l’appuyant sur des faits positifs et sur des preuves palpables, toute sa vie était là et ses efforts visaient ce but unique, devant lequel tout le resle devait s’effacer ou disparaitre, pour lui du moins et à ses yeux. l\fais non, je suis obligé de me reprendre et de me corriger ! Celui que nous avons appelé notre maître en histoire naturelle avait encore, et surtout avec le culte de la science, le culte de l’amitié et de la famille, l’amour du bien public et l’attachement à la patrie. Aucune aspiration généreuse ne lui était étrangère et il a subi l’effet de toutes les agitations publiques de son temps. Seulement il avait conscience des limites imposées à l’action des forces humaines, sachant que celui qui veut creuser avec fruit le sillon scientifique doit se résigner à s’abstenir de tout le reste, sous peine de perdre le calme indispensable pour la réussite de ses investigations.

La monographie des végétaux fossiles du terrain de transition des Vosges venait de paraître en 1862, lorsque la chaire de géologie et de minéralogie à la Faculté des sciences de Strasbourg devint vacante. Schimper se mit sur les rangs pour l’obtenir. Certes, le conservateur du musée présentait tous les titres désirables pour être nommé à ce poste et le ministre de l’instruction publique s’empressa de l’y appeler dans les termes les plus flatteurs. Vers la même époque, l’Académie des sciences de Paris rendit également hommage à ses mérites en l’admettant au nombre de ses membres correspondants. D’autres corporations savantes de l’étranger, telles que les Académies de Munich, de Lisbonne, de Philadelphie, se firent également un titre d’honneur d’inscrire son nom sur la liste de leurs associés. Ses publications sur les mousses et sur les sphaignes lui avaient fait une réputation universelle et il passait dès lors pour la première autorité dans la connaissance de ces plantes. Son enseignement et ses leçons à la Faculté des sciences n’entraînèrent aucune interruption dans ses travaux personnels. Bien au contraire, du moment où sa position l’avait débarrassé des soins matériels et assurait à sa famille des ressources suffisantes sans lui laisser la préoccupation du lendemain, il pouvait s’abandonner complètement à ses études et à ses recherches pour lesquelles il trouvait d’ailleurs la même assistance dans son intérieur. En cherchant des mousses dans les tourbières du Val-de-Travers, au milieu du Jura, il avait rencontré une jeune fille passionnée pour la botanique. Cette jeune personne s’appelait Mlle Adèle Berson. Schimper lui demanda de devenir la compagne de sa vie et l’épousa en 1849, après lui avoir été fiancé depuis plusieurs années. Devenue sa femme, l’aimable herboriste jurassienne partagea ses labeurs scientifiques, sans aucun préjudice pour la bonne tenue de la maison. C’est dans ces conditions, au milieu des joies paisibles d’un bonheur domestique sans mélange, que s’élaborèrent les matériaux immenses du grand traité de paléontologie végétale dont le premier volume parut la veille de la guerre avec l’Allemagne et du bombardement de Strasbourg.

Le bombardement de cette ville n’épargna pas les collections du musée d’histoire naturelle. Nous avons ramassé dans ces galeries des éclats d’obus allemands, de même que nous avons vu le feu allemand incendier la grande bibliothèque de la ville. Jetons un voile sur ces horreurs de la guerre plus ineffaçables que la tache de sang sur les mains de lady Macbeth. Lorsque le traité de Francfort eut cédé l’Alsace aux Allemands, l’ancienne Faculté des sciences de Strasbourg se trouva dissoute, et ses professeurs dispersés. Le gouvernement français offrit à Schimper ce qu’il pouvait lui proposer de mieux : la chaire de paléontologie au Muséum du Jardin des Plantes à Paris, avec la promesse de l’Institut du premier siège vacant dans l’une des sections de géologie ou de botanique à l’Académie des sciences. Schimper refusa ces offres également honorables pour la France et pour lui. Pouvait-il quitter ce musée municipal de Strasbourg, la meilleure œuvre de sa vie, qui renfermait les principaux matériaux de sa flore fossile encore inachevée et dont il devait garantir les collections précieuses contre les éventualités de la conquête ? Non, il ne pouvait, il ne devait pas quitter son cher musée, véritable trésor scientifique de sa cité d’adoption et que des mains sans scrupule avaient déjà menacé comme un butin. L’annexion allemande lui faisait au cœur une plaie profonde, une blessure qui saigna longtemps. Mais il fit bien de rester, comme auraient dû le faire la plupart de ceux qui abandonnèrent l’Alsace par l’option. Un patriotisme mieux éclairé les eût retenus tous, en dépit des entraînements du sentiment. Un sentiment de véritable attachement au pays ne permet pas aux hommes capables de servir le mieux sa cause de l’abandonner dans les moments difficiles. Parmi les hommes qui nous ont quittés au lendemain de la conquête, beaucoup sont bientôt revenus, ramenés par la nostalgie du sol natal.

Lorsque le gouvernement de l’Alsace-Lorraine rétablit l’Université de Strasbourg sur des bases élargies, les réorganisateurs de notre enseignement supérieur sollicitèrent le professeur Schimper de conserver sa chaire. Certains esprits chagrins lui en ont voulu amèrement d’avoir accédé à cette prière, mais sa position explique et justifie pourtant de la manière la plus nette cette conduite. En restant attaché au musée municipal de Strasbourg, l’éminent savant rendait aux intérêts intellectuels du pays, et tout particulièrement à la ville, un service dont il faut lui savoir gré et que nous ne saurions proclamer trop haut. Toutefois ses ressources ne lui permettaient pas d’élever sa famille d’une façon convenable, sans conserver, avec la direction du Musée d’histoire naturelle, la chaire de géologie à l’Université. L’Université de Strasbourg a été rétablie avec la mission avouée de faciliter l’œuvre de la germanisation au sein des populations de l’Alsace-Lorraine. Cela est vrai, et en rendant justice à l’excellente organisation de l’institution scientifique, nous ne pouvons pas nous empêcher de voir son but politique sans un sentiment douloureux. Néanmoins, nous avons à remplir un devoir d’honneur en affirmant l’impossibilité pour notre vénéré maître de s’être prêté à d’autres fins ou de servir une cause autre que la cause et les fins de la science. Personne ne nous donnera un démenti sur ce point, nous sommes en droit de le dire haut. Tenu par état et par les obligations de sa position d’entretenir des rapports avec ses collègues allemands de la nouvelle Université - dont le caractère nous commande d’ailleurs une entière estime,- il n’a montré dans ces rapports que la politesse ordinaire, et encore avec un mélange de froideur et cette contrainte inévitable pour quiconque sent sur sa poitrine le poing du conquérant. N’en doutez pas ; non, le professeur Schimper, en rentrant dans une chaire devenue allemande, n’a pas cessé d’aimer la France, et, depuis lors, maintes fois, dans nos courses géologiques communes sur la crête de nos chères montagnes des Vosges, l’aspect des pierres bornes, qui jalonnent la nouvelle frontière, nous a arraché la plainte mélancolique du poète latin : Sunt lacrymœ rerum !

Dix années se sont écoulées encore. Années de travail, de labeur assidu et persévérant, consacrées à l’achèvement du grand traité de la paléontologie végétale, que le rapporteur pour les récompenses distribuées à la réunion des sociétés savantes tenue à Paris en 1869, M. Émile Blanchard, désignait déjà avec cet hommage flatteur : « le résumé de toute la science du présent et le point de départ de la science de l’avenir. » Quelques séjours en Suisse, dans le midi de la France, et en Italie, faits en 1875, ont seuls interrompu ces derniers travaux. En même temps, Schimper entreprit une révision complète de son musée, dont il remania lui-même les dispositions. Tel qu’il est maintenant, dans son état actuel, le musée de la ville de Strasbourg peut être considéré comme l’œuvre du professeur Schimper. Non seulement celui-ci l’a doté de sa riche collection de plantes fossiles, réunie par ses soins ; mais une partie considérable des autres sections est également le fruit de ses acquisitions et de ses voyages, Sous son inspiration, une association particulière s’était formée sous le nom de Société des amis de l’histoire naturelle, tout à fait distincte de la Société des sciences naturelles de Strasbourg, dans le but spécial de faire des acquisitions en faveur du musée avec le produit de ses cotisations, en dehors des crédits accordés par le budget municipal. Signalons aussi son musée alsacien, où il avait réuni dans une salle spéciale les produits naturels du territoire de l’Alsace et des Vosges, animaux : et plantes, minéraux, roches et fossiles, Si la ville de Strasbourg avait encore un conseil municipal élu ou une administration dépendant de la population, elle tiendrait sans aucun doute à honorer la mémoire de son illustre naturaliste en donnant à ses belles collections d’histoire naturelle le nom de MUSÉE SCHIMPER. L’éminent professeur s’occupait aussi du musée de Colmar. Chaque année il venait nous y visiter et y passer quelques jours avec le docteur Faudel, le zélé promoteur de notre Société d’histoire naturelle, pour examiner nos nouvelles acquisitions et nous aider de ses conseils pour la détermination et le classement des pièces. A ses yeux, tout musée devait constituer une exposition des pièces de démonstration pour la connaissance de la nature, ou des sciences spéciales auxquelles il se rapportait, et non une simple collection d’objets curieux, Aussi recommandait-il de réunir dans les musées locaux des échantillons aussi nombreux et aussi variés que possible des produits de la contrée environnante, qui ne peuvent trouver place dans les musées plus importants ou dans les collections générales des grands centres scientifiques. Sachons mettre ce bon avis à profil.

Plusieurs années de suite, le professeur Schimper passa avec sa famille une partie de ses vacances aux Trois-Épis, où nous avions l’habitude de le rencontrer. Malgré ses soixante-dix ans, l’étude de la nature restait sa passion comme aux premiers jours de ga Jeunesse. L’excès du travail avait beaucoup altéré sa santé. L’air pur et vif des montagnes le ranimait pourtant. Malgré l’affaiblissement de ses forces, on lui voyait faire de longues courses d’herborisation avec un entrain juvénile. Quelle expansion il montrait alors 1 Quels transports de joie à la découverte d’une belle fleur, d’un fossile ou d’une plante rare 1 On eût dit un écolier prenant ses ébats un jour de congé. Nous devons tous beaucoup à ce maître excellent pour les recommandations et l’appui qu’il nous prodiguait dans le cours de nos études. Moi-même, il m’a pressé à plusieurs reprises de me fixer auprès de lui dans son laboratoire. Je me disposais à aller le rejoindre au moment où éclata la guerre fatale qui dispersa l’ancienne Faculté des sciences de Strasbourg en rendant l’Alsace allemande. Les conséquences de l’annexion en ont décidé autrement. Lorsque je le vis pour la dernière fois à Strasbourg, dans le courant de l’hiver écoulé, au milieu de ses plantes fossiles, il venait de terminer un nouveau volume, une des parties du Lehrbuch der Versteinnerungen qu’il devait publier en collaboration avec le professeur Zittel, de Munich. Très affaibli et souffrant, il devait se rendre en Provence pour se remettre dans un climat plus clément et où l’attendait son ami, le comte Gaston de Saporta, un autre maitre de la paléontologie végétale. Nous causâmes longtemps et notre entretien se prolongea bien avant dans la soirée, portant sur les dernières acquisitions et les découvertes dans le domaine de la paléontologie. « Les découvertes nouvelles marchent si vile, me disait-il, que quand on a achevé un livre avec ses conclusions, c’est toujours à recommencer aussitôt. » Sur quoi, par une allusion à la théorie de l’évolution et de la transformation des espèces dont il était partisan, je me mis à insister sur l’inconvénient de formuler des jugements absolus sur des questions qui échappent à l’expérience et ne s’appuient pas sur des faits prouvés, Quelques semaines plus tard, Schimper était mort sans avoir pu partir pour le midi. Une maladie du cœur l’emporta le 20 mars 1880. La perte de sa femme, morte en 1876, et qui l’avait constamment encouragé, soutenu, aidé dans ses travaux, l’affectait profondément. II laisse trois enfants, dont un fils, qui promet de suivre ses traces, avec l’exemple de sa vie laborieuse pour héritage.

II.

Revenons maintenant en arrière pour jeter encore un coup d’œil sur les principaux travaux : du grand naturaliste dont nous venons de retracer la vie. A l’époque de ses premiers voyages dans les Alpes, les géologues discutaient vivement la question d’une grande extension des glaciers en dehors de leurs limites actuelles. Les observations de Charpentier dans la vallée du Rhône venaient de donner le branle. De différents côtés, on avait trouvé, dans les montagnes, des surfaces de rochers polis et striés avec des blocs erratiques, pareils aux blocs que les glaciers transportent et aux polis que leur frottement produit sous nos yeux. Pour les uns, le transport des blocs et la production des polis et des striés étaient dus à l’action de courants diluviens. Pour d’autres, qui avaient examiné avec plus de précision l’action des glaciers actuels, l’existence des stries sur des points où il n’y a plus de glaciers, ainsi que la présence de blocs erratiques sur des points où des courants d’eau ordinaires n’ont pu les transporter, indiquait l’intervention d’anciens glaciers, aujourd’hui disparus. Aujourd’hui, les formations glaciaires sont un des faits les mieux étudiés de la géologie, mais il n’en était pas de même il y a quarante ans.

A l’appui de la théorie des grands courants diluviens, Durocher signala en 1845, à l’Académie des sciences de Paris, des surfaces polies observées sur les côtes de Norvège et dues à l’action de l’eau. Le même géologue attribuait égalernent à l’action de l’eau les dépôts de transports du Jemtland, de la Dalécarlie et du Helsingland. Schimper, qui revenait alors de la Scandinavie, combattit les conclusions de Durocher, pour affirmer de la manière la plus formelle l’existence d’immenses glaciers dans cette région, à une date peu ancienne : il en démontrait l’évidence par des faits précis. Dans une lettre adressée à Élie de Beaumont au mois de janvier 1846, il dit : « Quiconque a vu les karren sur les skaren de Gothenburg, dans le fyord de Christiania et de Trondhjem, aux environs de Stockholm, les aura reconnus sans difficulté pour des stries dues à l’action de l’eau, car elles sont irrégulières, convergentes, anastomosées, ondulées, en un mot toutes différentes de celles des glaciers actuels et de celles qui s’observent dans l’intérieur de la Scandinavie, dans les hautes vallées, le long des montagnes, à une altitude où la mer n’a pas existé avant le dernier rehaussement de la presqu’île, par exemple sur la route de Christiania à Ringerige, à l’endroit surtout où cette route passe sur le beau porphyre rhombique de M. Léopold de Buch, sur toutes les pentes qui entourent le Trifjord, etc. Là il n’est plus question de stries inégales, ondulées, entrecroisées, anastomosées, s’effaçant à chaque instant ; mais ce sont là des lignes droites simples, fortement burinées, exactement parallèles entre elles, se continuant sur une longueur considérable, de deux à trois mètres sans changer de direction ; on dirait la roche travaillée par un rabot monstre à proéminences inégales. Le bord des fissures qui traversent la pierre est resté parfaitement tranchant ; les rognons siliceux sont coupés en deux, comme les nœuds de branches d’une planche rabotée ; les rognons compacts, au contraire, ayant réagi sur la masse rabotante, font saillie et sont suivis d’une proéminence prolongée en ligne droite et ne s’aplanissent qu’insensiblement, ce qui prouve à l’évidence que le creux produit dans l’agent rabotant par le rognon s’est encore conservé pendant quelque temps après avoir dépassé ce dernier. Tous ces détails se voient sur un magnifique morceau de rhombo-porphyre que j’ai détaché derrière Modurn ... Il est évident que si les stries étaient le produit de courants d’eau, les bords des fissures, dont quelques-unes au moins doivent avoir existé à l’époque où l’agent sulcateur a passé, seraient émoussés de même que les bords qui entourent les creux des rognons poreux ; des rognons solides n’auraient pas pu ménager des reliefs à leur suite ; aussi les stries ne seraient-elles pas droites et parallèles sur de grandes distances. La masse burinante et polissante s’est avancée d’un pas ferme, sans se laisser déranger par aucun obstacle, exerçant son action d’une manière uniforme et très précise et laissant des traces qui ne permettent aucun doute sur sa nature.

Ainsi Schimper considéra de prime abord les surfaces striées de l’intérieur de la Norvège comme le produit de glaciers disparus. De même les dépôts erratiques, considérés par Durocher comme dépôts diluviens, lui apparaissent a en grand ce que sont les dépôts de nos glaciers d’aujourd’hui en petit. Tout le monde sait que l’eau qui découle des glaciers dépose des sables et des graviers, et que le glacier lui-même en dépose une grande quantité qu’il dépose en même temps que les blocs des moraines. Les sables purs dont parle M. Durocher ont été charriés par l’eau, et les détritus divers qui alternent avec ces sables ont été déposés par les glaciers, qui avançaient et reculaient périodiquement comme les glaciers d’aujourd’hui. Les blocs erratiques qu’on voit en très grande quantité dans toute la Wermlandie, la Dalécarlie et la Gastricie sont souvent de dimensions très considérables et ne portent pas la moindre trace d’un charriage par l’eau, en ce que leurs angles sont parfaitement intacts. J’en ai vu qui doivent avoir fait plus de cent lieues pour arriver à l’endroit où ils se trouvent déposés maintenant. Ces rochers, de plusieurs milliers de pieds cubes, auraient, suivant la théorie de M. Durocher, franchi des montagnes assez élevées et des lacs assez profonds, par la simple force de l’eau, sans se heurter et sans perdre quelque chose de la fraîcheur de leur cassure ! »

Lorsque ces dépôts erratiques et ces surfaces striées se sont formées en Norvège, ce pays était recouvert de glaciers gigantesques comme le Groenland d’aujourd’hui. J’ai moi-même observé sur tout le littoral de l’Allemagne et particulièrement à l’Ile de Rügen, dans la mer Baltique, une quantité énorme de blocs erratiques provenant de la péninsule scandinave et qui n’ont pu être amenés dans leur gisement actuel que par l’intermédiaire des glaciers. Peut-être qu’une grande débâcle a démoli ces glaciers et en a amené les débris flottants sur la côte d’Allemagne, portant sur leur dos les rochers tombés des montagnes de la Suède et de la Norvège, pareils aux icebergs qui flottent sur l’Océan après s’être détachés des terres polaires. Quant aux moraines frontales signalées par Schimper, elles marquent les étapes successives des glaciers scandinaves pendant leur retraite. Les glaciers se retirent quand l’ablation et la fusion à l’extrémité dépassent la quantité de leur accroissement ou de leur alimentation. En ce qui concerne la vitesse du mouvement des glaciers à terre, les expéditions scientifiques danoises au Groenland ont mesuré près de l’extrémité des glaciers qui débouchent sur la cote occidentale de cette région une progression de trois à quatre mètres en vingt-quatre heures pendant les mois de juin et de juillet, contre un maximum d’un demi-mètre (0m,50) que j’ai constaté au glacier d’Aletsch, ,dans les Alpes de la Suisse. Ces expériences expliquent comme quoi les grands glaciers d’autrefois ont pu transporter en l’espace de quelques siècles, à des distances de cent lieues, les blocs de rochers tombés à leur surface.

Lors de son voyage dans le Nord pour l’étude de la végétation cryptogamique, Schimper négligea de prendre note de toutes ses observations sur les formations glacières de la Suède et de la Norvège. Néanmoins les travaux publiés depuis sur ces formations confirment la justesse de ses vues. Nous nous demandons donc comment s’explique sa négation de l’existence des anciens glaciers des Vosges, dont nous avons pourtant toutes les preuves. Dans la même lettre où il parle des dépôts erratiques de la Norvège, il écrit à Élie de Beaumont : « On a beaucoup parlé, dans ces derniers temps, du phénomène erratique dans les Vosges ; je dois avouer qu’aucune des roches striées que j’y ai vues ne porte le caractère des roches striées par les glaciers. Les moraines qu’on veut avoir observées dans diverses grandes vallées n’ont qu’une analogie très éloignée avec les moraines véritables ... Une observation attentive du Glattstein de Wesserling, des polis et des blocs erratiques du mamelon sur lequel s’élève l’église d’Oderer, dans la vallée de la Thur, ou bien encore des moraines de Giromagny et du bassin supérieur de la Moselle, ne permet plus pareille assertion et ne laisse aujourd’hui aucun doute sur la présence de glaciers dans nos vallées des Vosges à une époque plus ancienne.

Durant son voyage en Espagne avec Dollfus-Ausset, dans le courant de l’été de 1847, le professeur Schimper rechercha aussi les traces d’anciens glaciers, qu’il a signalés dans les vallées du Xenil et du Monachil, au milieu du massif de la Sierra Nevada, sur les pentes septentrionales du Mulahacen et du Picacho de Veleta. Comme ces montagnes consistent en schistes micacés friables, les surfaces striées et polies d’une grande étendue manquent. On ne voit que des filons quartzeux rabotés et polis, dont Dollfus-ausset nous a montré un échantillon bien caractéristique dans sa collection à Mulhouse. Par contre, la Sierra Nevada offre sur différents points de grands amas de sable, de fragments anguleux et de blocs erratiques, présentant jusque dans leurs moindres détails les caractères des moraines qui se forment au pied des glaciers des Alpes. Entre Grenade et Guijar de la Sierra, ces moraines atteignent près de cent mètres de puissance. Le Picacho de Veleta est constitué par des roches très diverses. Une première zone, la plus basse et celle dans laquelle se trouvent les moraines, consiste en un conglomérat tertiaire de cailloux roulés, fortement agglutinés, d’origine marine, car on y trouve des ostrées et des serpules attachées aux cailloux. La zone moyenne, jusqu’à deux mille mètres d’altitude, se compose de calcaire magnésien bréchiforme. Vient ensuite la zone supérieure, formée de micaschistes pétris de grenats et qui s’élève à trois mille six cent soixante-cinq mètres, offrant, par ci par là, quelques lits minces de calcaire saccharin, chargé de paillettes de mica. Selon les observations de Schimper, les matériaux erratiques qui forment les moraines du Xenil proviennent exclusivement des roches de la zone supérieure, sans mélange de calcaires magnésiens de la zone moyenne. Dans leur déplacement, les micaschistes du Picacho ont été transportés par-dessus la zone calcaire, sans en entraîner de fragments à leur suite.

On trouve aussi des blocs erratiques dans les montagnes du centre et du nord de l’Espagne, sans compter les Pyrénées où l’ancienne extension des glaciers est aussi bien caractérisée que dans les Alpes. J’en ai vu de grands amas dans la Sierra de Guadarrama, autour d’Avila, où leur disposition rappelle parfaitement nos dépôts morainiques des Vosges, dans les vallées d’Orbey et de Munster. Si vous partez des dépôts d’alluvions anciennes de San Isidro del Campo, près de Madrid, pour remonter fe cours du Manzanarès, vers l’Escorial, vous voyez ces dépôts augmenter de puissance. Les matériaux prennent des dimensions de plus en plus volumineuses : les sables deviennent graduellement des cailloux et les cailloux des blocs. En se rapprochant du massif granitique de Guadarrama, avant d’arriver à l’Escorial, on est déjà dans la région des blocs erratiques. On voit de grandes quantités de blocs de granit disséminées dans des collines de sable et plus abondants vers la partie supérieure. A l’Escorial même, les sables disparaissent et les blocs reposent sur le granit en place, fréquemment usé et moutonné. Un de ces blocs surmonté d’une croix, que l’on remarque au bord de la route, mesure huit mètres de hauteur. Toute la forêt qui entoure le palais de l’Escorial en est remplie. Jusqu’au sommet du Cerro de San Juan, on les trouve en quantités énormes, ainsi que sur le parcours du chemin de fer.

Ainsi la présence de formations glaciaires en Espagne est mise hors de doute. L’honneur de la première découverte en revient à nos géologues alsaciens, Schimper et Dollfus-Ausset. Schimper n’ayant pas publié le résultat de ses observations sur ces formations, nous désirerions vivement que sa famille se décidât du moins à faire imprimer la relation du voyage en Espagne encore inédite. Cette relation n’a rien perdu de son intérêt et trouverait certainement bon accueil.

III.

Nous avons parlé plus haut de la monographie des mousses d’Europe que les naturalistes considèrent à juste titre comme une œuvre définitive. Le Traité de paléontologie végétale du professeur Schimper, sans donner des résultats aussi précis, soulève des questions d’un intérêt plus puissant. Ce travail nous offre, en effet, un tableau complet des connaissances acquises aujourd’hui sur les végétaux fossiles. Au premier moment, l’étude des flores de l’ancien monde éveille l’espoir .de nous éclairer sur l’origine des espèces du monde actuel. Le problème se pose bien, mais sans la possibilité d’une solution prochaine basée sur des faits certains. Sur les questions d’origine ou de filiation, un esprit réfléchi se gardera de hasarder autre chose que des .conjectures. Dans ce nouveau domaine les difficultés d’observation augmentent. A peine connaissons-nous la végétation de notre globe terrestre pendant ses premiers âges par quelques débris, bien faible reste des flores qui ont tour à tour passé sans laisser une seule plante intacte. Les fossiles végétaux consistent en empreintes de feuilles, en fragments de liges ou de bois accompagnés rarement de quelques fleurs ou de fruits. Ils ne nous offrent que des organes isolés ou des fragments d’organes, dispersés ou confondus sans ordre dans les couches du sol.

Imaginez-vous, pour vous faire une idée de cette confusion, les détritus d’une vaste forêt, riche en arbres et en végétaux de toute espèce, où rameaux, branches et feuilles, bourgeons et écailles, fleurs, fruits et graines des genres les plus variés sont mêlés, entassés, confondus, ainsi que les écorces et les bois au sein des dépôts de terre et de limon. Cet inextricable chaos de produits végétaux montre avec quelle peine le paléontologiste retrouve les espèces fossiles ou parvient à les reconstituer en rendant à chaque espèce les attributs qu’elle possédait de son vivant. Encore la décomposition des tissus primitifs et la transformation de leur substance entrainent souvent une altération des formes au point que les pièces, les parties d’un même individu peuvent être rapportées à cinq ou six genres différents. Quelle difficulté dès lors pour établir seulement d’une manière sûre les caractères propres à chaque espèce ! A plus forte raison, faut-il meure de la réserve à se prononcer sur les rapports d’une espèce ainsi déterminée avec les formes plus anciennes ou plus récentes avec lesquelles elle offre de la ressemblance.

Avant de s’occuper de son traité général de paléontologie, le professeur Schimper avait décrit les plantes fossiles du grès bigarré et du terrain de transition des Vosges. Ces deux monographies intéressent particulièrement la géologie de l’Alsace, sans prêter à des conclusions d’une portée plus étendue. Le traité général comprend quatre parties et s’apppuie sur une étude directe des collections de fossiles conservés dans les principaux musées d’Europe et d’Amérique. La première partie donne des considérations sur l’histoire des végétaux fossiles et sur les questions qui s’y rattachent ; la seconde est consacrée à la description détaillée des espèces ; la troisième présente un tableau synoptique des diverses flores indiquant l’ordre de leur succession à travers les âges et leur répartition dans les terrains où elles se trouvent ; la quatrième partie enfin finit par un index bibliographique. Un magnifique atlas de HO planches exécutées avec beaucoup de soin facilite l’intelligence des descriptions. Quant à la méthode, l’auteur décrit tous les fossiles connus dans leurs rapports avec les formations géologiques et avec la végétation du monde actuel. D’accord avec Adolphe Brongniart et avec M. Heer, il assimile les espèces fossiles aux espèces vivantes dans la mesure possible, non sans reconnaitre franchement la difficulté des déterminations.

On ne saurait dire à quel moment précis les premiers végétaux ont paru sur la terre. Certains terrains présentent, d’une part, des restes de végétation à peine reconnaissables. D’un autre côté, la dispersion des plantes fossiles explique l’existence de nombreuses lacunes non seulement dans la flore particulière d’une époque, mais aussi dans l’enchaînement général des flores qui ont successivement prédominé dans le monde. La formation silurienne est la première qui présente des restes organiques bien nets. Néanmoins les puis. santes assises de ces terrains éminemment propres à la conservation de fossiles fournissent peu de données sur la végétation marine nécessaire pour la nourriture des légions innombrables de mollusques et de crustacés qui ont peuplé les mers de l’époque et dont les débris sont si parfaitement conservés jusque dans leurs moindres détails. Aucune trace de végétation terrestre n’a été découverte avant la série des terrains dévoniens. Pendant l’époque houillère, la vie végétale a pris un essor puissant : les empreintes de troncs, de fruits et d’organes foliaires qu’elle a laissées en si grand nombre permettent de reconnaître sa flore d’une manière assez exacte. Parmi les terrains qui se sont ensuite déposés, le grès rouge renferme encore des restes dont la physionomie botanique se rattache à celle de la houille, mais avec une moindre variété d’espèces. Le grès vosgien ne contient aucun fossile, probablement parce que la grosseur de son grain et sa perméabilité originaire le rendaient impropre à leur conservation. Le grès bigarré renferme des restes de plantes assez nombreux, quoique peu variés, à en juger par les spécimens découverts dans les Vosges et qui se bornent à deux ou trois genres de conifères, à deux espèces de cycadées, à quelques groupes de fougères. Une grande lacune existe entre les végétaux des marnes irisées et ceux du grès bigarré, puis entre les marnes irisées et le lias, première division du grand système des terrains jurassiques. Comme les formations marines prédominent de beaucoup dans cette dernière série, le petit nombre de ses fossiles terrestres et leur mauvais état de conservation ne permettent pas de tirer un enseignement suffisant sur l’ensemble de la végétation de l’époque. Par contre, l’époque crétacée et surtout l’époque tertiaire laissent de riches trésors découverts à la science par les beaux travaux d’Unger, de M. Heer et du comte de Saporta, les dignes émules de Schimper.

Malgré les lacunes que nous constatons, les différences reconnues entre les anciennes flores des premiers âges se laissent comparer à celles qui existent actuellement dans la physionomie végétale des zones diverses de la terre. Il y a aussi de l’une à l’autre des analogies et des points de passages évidents. Les dislocations, les cataclysmes qui ont à plusieurs reprises bouleversé la surface de notre globe, n’ont détruit les êtres vivants que sur les points où ils se sont manifestés, sans jamais produire ou entrainer un anéantissement complet de toutes les espèces existantes. A partir de la flore dévonienne, la première dont nous ayons une idée un peu nette, nous voyons la végétation changer peu à peu de forme et d’aspect à travers les dépôts de sédiment, sans reconnaitre toutefois le moment où une flore doit finir et où l’autre commence. Selon le professeur Schimper, comme d’après M. de Saporta, la durée de chacune peut être fixée en considérant la ressemblance et la dissemblance, qui se manifestent dans l’ensemble de la végétation pendant un temps donné. A leurs yeux, le criterium pour circonscrire jusqu’à un certain point la période pendant laquelle chaque flore a vécu, « c’est surtout la marche ascendante et descendante de certains grands types, qui surgissent à certaines époques, s’élèvent et s’étendent au point de déterminer la physionomie organique de cette période, dont ils forment le trait principal, puis descendent du premier rang au second, ensuite au troisième, et finissent quelquefois par disparaître entièrement. Ce mouvement est régulier et fatal comme celui de la vague qui monte du niveau de la mer, grossit, s’élève, arrive au point culminant, d’où elle retombe et s’efface devant celle qui la suit. Au milieu de ce changement perpétuel, les physionomies végétales ont cependant quelque chose de fixe, d’individuel qui les distingue les unes des autres ; elles diffèrent aussi d’autant plus de celles qui les précèdent ou les suivent que la distance chronologique qu’elles ont parcourue est plus considérable. »

Partant de ces principes, Schimper admet quatre grandes époques de végétation suivant la prédominance des types principaux qui leur impriment leur caractère, d’après les espèces découvertes et actuellement connues. La première époque est celle des thalassophytes ou algues marines ; la seconde comprend le règne des cryptogames vasculaires ; la troisième, celui des gymnospermes et l’apparition des monocotylédonées ; la quatrième, qui commence avec le règne des angiospermes, s’étend jusqu’à l’époque actuelle. A mesure que des observations plus nombreuses et plus complètes augmentent le nombre des espèces connues, les idées admises sur la flore propre aux formations géologiques successives se modifient. Nous sommes donc loin d’avoir entendu le dernier mot sur la composition des anciennes flores, Toutes les distinctions proposées pour caractériser la végétation de chaque époque et des diverses formations subiront encore d’importants changements, si l’on songe que les espèces vivantes, aujourd’hui connues, s’élèvent déjà au nombre de 120000, et M. de Candolle estime à 400000 le nombre des espèces existantes contre moins de 6000 espèces de plantes fossiles de toutes les époques découvertes jusqu’à présent. Encore parmi les espèces fossiles décrites combien sont douteuses ? Schimper nous en prévient : « Beaucoup d’espèces, fondées sur des échantillons imparfaits, reposent sur des bases peu solides ; un certain nombre d’autres assimilées à des types vivant actuellement trouveront probablement, à la suite de nouvelles investigations, leur place dans d’autres genres, et quelquefois même dans des familles très différentes de celles auxquelles elles ont été attribuées ; d’autres enfin, fondées sur de simples variétés de feuilles provenant de la même plante, devront être supprimées comme faisant double emploi. » Et plus loin, en terminant la préface du troisième volume du traité : « Depuis la publication du premier volume, des découvertes importantes, concernant quelques-unes des formes végétales de l’époque houillère, ont été faites à la suite de nouvelles recherches entreprises par MM. Binney, Williamson, Dawson, Renault, Grand’Eury entre autres. Ces découvertes rendront nécessaire un changement dans l’appréciation de la structure et de la place systématique de ces formes. »

Ces citations confirment l’aveu que me faisait l’éminent paléontologiste lors de notre dernière entrevue : le progrès des découvertes va si vite que, quand on a terminé les conclusions d’un livre, c’est toujours à recommencer. Dès lors et en présence de fondements si mobiles, si peu sûrs, comment attribuer un caractère autre que celui de simples conjectures, dont la preuve reste à faire, aux conclusions émises sur le mode de succession des flores de l’ancien monde ? Quiconque tient à fonder ses appréciations sur des preuves positives ne peut admettre sans réserve la théorie transformiste à laquelle se rallie le professeur Schimper en faisant dériver par voie de filiation directe les plantes du monde actuel d’espèces et de types plus anciens différents de forme et de structure. Nous avons beau voir et revoir le traité de paléontologie végétale, il n’apporte pas une preuve nouvelle en faveur de l’hypothèse de la transmutation des espèces. Par contre, ce livre démontre sans conteste, par la comparaison des flores primitives, des changements de climats survenus dans le cours des âges géologiques, avec des différences de température comme celles entre les diverses zones du globe terrestre. En d’autres termes, considérés dans la succession des couches du sol, à partir des formations primitives, les débris des anciennes végétations manifestent des différences comparables à celles que nous constatons maintenant entre les flores des diverses zones en remontant de l’équateur vers les pôles.

Quelles que soient les révélations que nous réserve l’avenir sur les variations possibles des espèces et sur l’origine des anciennes flores, nous constatons incontestablement la prédominance des formes tropicales actuelles, dans le caractère des anciennes flores. Dans la flore houillère notamment, qui peut être considérée comme l’expression la plus parfaite de la végétation terrestre primitive, nous apercevons tout d’abord les acrophytes vasculaires. Schimper nous montre parmi les fossiles de cette époque, « surtout les grandes fouuères, les lycopodiacées, les calamariées gigantesques et quelques grands types éteints qui font partie du même sous-embranchement. Les fougères à elles seules offrent presque autant d’espèces et peut-être plus d’individus que toutes les autres classes ensemble, et nous savons que dans les flores actuelles leur nombre augmente à mesure qu’on se rapproche des latitudes équatoriales. En Europe, elles forment à peine la soixantième partie des plantes vasculaires, tandis que, dans l’Asie méridionale, elles en constituent la trentième, et dans l’Amérique tropicale la vingt-cinquième partie. Dans quelques iles basses des régions chaudes, comme aux Antilles, cette proportion s’élève même jusqu’à un dixième, et dans les Iles isolées de Sainte-Hélène, de l’Ascension et de Tristan-d’Acunha, jusqu’au tiers. Les mêmes proportions se trouvent chez les lycopodiacées, famille à laquelle appartiennent les lépidodendrons, les ulodendrons, les knorrias et peut-être aussi les sigillaires. Les tropiques en nourrissent deux cent quarante espèces, la zone subtropicale quatre-vingt-dix, et les autres zones ensemble environ cinquante-trois. De la zone tempérée au climat du nord, ce chiffre descend de quatorze à cinq, et enfin à deux autour du cercle arctique. Les équisétacées, qui sont aujourd’hui les seuls représentants de la famille des calamariées, n’ont de grandes dimensions que dans la zone torride. La tige de l’Equisetum xylochaeton du Pérou a, sur une hauteur de 3 à 4 mètres, plus de 2 centimètres de diamètre ; celle de l’Equisetum scirpoides de la Laponie, espèce rampante, mesure maintenant 2 millimètres d’épaisseur et environ 5 centimètres de longueur.

Comme la flore houillère, partout où elle a été retrouvée, aux Iles Spitzbergen, en France, en Australie, offre toujours la même physionomie, et que, près de l’équateur, à Java, dans les iles de la Sonde, les fossiles découverts appartiennent aux familles encore vivantes dans celle région des tropiques, nous devons admettre que pendant celle époque la même température régnait sur toute la terre, avec une élévation moyenne de 22 à 25 degrés centigrades, comme maintenant dans la zone tropicale. Les géologues attribuent ce fait à la chaleur propre de la terre ; aussi l’atmosphère doit avoir été chargée d’une telle quantité de vapeurs que les rayons du soleil ne pouvaient les pénétrer directement. Cette circonstance explique l’absence des plantes du groupe phanérogame qui ont besoin de lumière pour épanouir leurs fleurs et mûrir leurs fruits, tandis que les cryptogames qui peuvent se passer d’une lumière vive, mais qui exigent de la chaleur et de l’humidité, ont régné à peu près exclusivement. La flore du terrain permien et du trias a également exigé une température élevée sur toute la surface de notre globe. Pendant l’époque jurassique, l’ensemble de la végétation paraît indiquer en Europe un abaissement progressif de la température : la succession des flores y indique un caractère de plus en plus continental par suite de l’immense accroissement numérique des plantes qui exigent un air et un sol secs, le climat des hauteurs au lieu de l’atmosphère humide et chaude des Iles basses. En même temps que la température moyenne diminue vers les pôles, les différences des saisons paraissent de plus en plus accentuées. A l’époque tertiaire, lors du dépôt des terrains miocènes, cet abaissement de la chaleur parait encore plus sensible dans la végétation. Un ami de Schimper, le professeur Heer, dans son ouvrage sur la flore tertiaire de la Suisse, fixe à 18° la température moyenne de l’Europe centrale miocène, et à 50 celle des lies Spitzbergen au même moment. Les régions polaires avaient alors la température actuelle du sud de la Norvège. L’Europe moyenne était couverte de vertes forêts de figuiers et de lauriers, la haute Italie nourrissait avec le climat de l’Égypte des palmiers en abondance. Bref, les végétaux fossiles des pays de l’équateur offrent tous les caractères de leur flore actuelle, pendant que les pays en dehors des tropiques se sont constamment refroidis. A quelle cause faut-il attribuer ces changements étonnants de température ? Comment surtout expliquer le froid subit de l’époque glacière, dont les effets destructeurs se sont étendus dans les deux hémisphères de notre globe ? Devant ces questions la science se tait encore, et, si les faits sont là, évidents, indéniables, nous ne pouvons les mettre encore au nombre des phénomènes dont les causes nous sont connues.

Charles Grad

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