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Péchelbronn : Son gisement, sa raffinerie

Victor Forbin, La Nature N°2999 - 15 Avril 1937

Mis en ligne par Denis Blaizot le dimanche 19 avril 2009

Si l’un de ses produits (l’huile Antar) nous est devenu familier, convenons que le nom de Péchelbronn et son existence même semblent être ignorés, ainsi que nous avons pu le constater à maintes reprises, par de nombreux Français. Et c’est regrettable à plus d’un titre : ce gisement pétrolifère est, avec Gabian, le seul que nous possédions jusqu’ici ; c’est la plus ancienne exploitation d’huile minérale qui soit au monde ; ses procédés d’extraction, qui lui sont spéciaux, élargissent, comme nous le montrerons au cours de cette étude, l’horizon de l’industrie du pétrole. Ainsi, patriotisme, histoire et science s’unissent pour proclamer que Péchelbronn mérite notre attention et, avec elle, notre sympathie.

Oserons-nous rappeler que La Nature a déjà parlé de Péchelbronn ? Nous n’aurons pas à tenir compte del’article, d’abord à cause de la date qu’il porte (14 février 1920), puis, et surtout, parce que, dans l’intervalle, la technique de l’extraction du pétrole alsacien s’est transformée radicalement. Mais nous tirerons de notre première étude l’avantage de pouvoir écourter notre préambule historique, sans dépouiller le sujet de tout l’attrait pittoresque que lui assurent ses vénérables annales.

 Cinq siècles d’existence

On peut fixer les débuts de ces annales à l’an 1498, quand le nom de Péchelbronn, alors orthographié Bechelbronn (soit, en dialecte alsacien, la Source de Bitume), fait son apparition en littérature : Jacob Wimpheling le mentionne dans un de ses ouvrages, paru à Strassbourg, et nous apprend que, depuis des temps immémoriaux, les paysans de la région viennent recueillir les quelques gouttes d’huile qu’entraîne un petit filet d’eau, que l’on voit sourdre entre Merl,willer et Lampertsloch.

Un autre auteur alsacien, Bernard Hertzog, bailli de Wœrth, publie en 1592 un recueil où, parlant de cette source, il nous apprend que les gens du pays en tirent « une graisse minérale qu’ils utilisent à guérir leurs plaies et à graisser leurs voitures ». Ce produit possède « des vertus spirituelles et corporelles ». Il nous révèle encore qu’un médecin, Jacob Niedhammer, a réussi à distiller la roche molle bitumineuse qui se rencontre aux abords de la fontaine et à lui faire produire une huile qu’il a pompeusement baptisée mumiam veram nativam ; il s’en sert pour guérir « la goutte, et le lumbago ».

L’année suivante, Eliseus Hôsslin, médecin réputé en la ville de Haguenau, fait paraître à Strasbourg un ouvrage dont un. chapitre est consacré au Bitumen liquidum de Péchelbronn. L’auteur prouve son érudition en remarquant que cette matière était appelée Naphta par les Babyloniens. JI n’hésite pas à proclamer que ce liquide est identique au Petroleum « importé des pays étrangers », ce qui nous porte à croire que l’huile roumaine joua son rôle dans le commerce international dès le XVIe siècle ; et il nous fait cette autre révélation du plus vif intérêt : un chimiste de haute naissance, le comte de Hanau, savait obtenir, par distillation, une « huile de pierre » (Steinöl) dans un état de pureté absolue. Et le docte médecin de prôner l’emploi de cette huile purifiée pour guérir les douleurs rhumatismales, les tremblements nerveux, la paralysie des muscles et des nerfs, et bien d’autres maux.

En 1627, les comtes de Hanau-Lichtenberg, seigneurs du pays, apposent leur sceau sur une pièce qui matérialise la première concession pétrolifère qu’un gouvernement ait jamais accordée : le bénéficiaire est un certain Michel Wecker. Document fort curieux, la lettre de concession commence par remercier Dieu le Tout-Puissant pour avoir doté le canton de Wœrth « d’une huile précieuse qui sort de terre et qui provient d’un or sulfuré », Elle déclare ensuite que, si le gouvernement s’est décidé à faire exploiter la source, c’est parce que les savants qu’il a consultés lui ont découvert une nouvelle propriété plus mirifique encore que celles qu’on lui reconnaissait avant l’enquête :

« Si l’on ajoute, précise l’acte, cinq à six litres de cette huile à un tonneau d’eau potable, cette dernière ne peut plus se putréfier. L’eau peut ainsi se conserver pure et limpide pendant une demi-douzaine d’années. Cette vertu sera considérée comme une bénédiction céleste par les marchands et les marins dont beaucoup ont péri misérablement, en pleine santé, pour avoir été contraints de boire de l’eau corrompue. »

La doyenne des sociétés anonymes pétrolières voit le jour à Péchelbronn, en mai 1741 : elle se propose d’exploiter une veine de sable bitumineux, découverte aux abords de la source. Bientôt, elle produit des quantités appréciables de « graisse de voiture », de « poix pour le calfatage des vaisseaux », tout en poussant la fabrication de « l’huile pharmaceutique », dont la vogue grandit d’année en année : sur l’ordre du duc d’Orléans, les médecins de l’Hôtel des Invalides l’expérimentent et reconnaissent ses « effets merveilleux pour le pansement des blessures ».

 Première période industrielle

La société. anonyme est à peine fondée que l’ère des difficultés intérieures s’ouvre pour elle ; un procès s’engage entre concessionnaire et actionnaires ; il ne se termine qu’en 1758, et par la victoire du premier, qui demeure seul maître de l’affaire. Entre temps, on a commencé à creuser des puits dans la veine ; leur profondeur est portée de 30 pieds à 60 ; des galeries, dont la longueur totale atteint 450 m en 1765, suivent le filon ; et c’est durant cette période, que se produit le premier accident qui révélera le caractère dangereux des gaz de la mine.

Le baron de Dietrich, qui fut plus tard maire de Strasbourg (c’est chez lui que Rouget de l’Isle chanta pour la première fois sa Marseillaise), relate les faits en un long article paru, la même année, dans le Journal des Savans. Nous apprenons que le fracas de l’explosion fut entendu à plus d’une demi-lieue, que la « hutte du puisard », les tuyaux d’aérage et les brouettes furent mis en pièces, que « deux mineurs eurent Ic visage entièrement dépourvu de peau » et que quatre autres furent « maltraités ».

L’extraction s’effectuait de la façon la plus rudimentaire. Abrité dans une maisonnette de pierre, bâtie sur l’ouverture du puits, se trouvait un treuil, muni d’une corde, aux deux bouts de laquelle étaient accrochés le seau montant et le seau descendant. Les mineurs entraient ou sortaient par une échelle fixe. Le sable gras que l’on tirait des galeries était brouetté vers une usine installée près des puits, que l’on appelait le « Laboratoire » ; on en séparait le bitume par un traitement à l’eau bouillante. Dans le même bâtiment, un alambic de fonte servait à distiller le bitume pour en obtenir des produits pharmaceutiques, de la poix, destinée au calfatage des vaisseaux, et de l’huile de lampe.

L’année 1786 voit s’ouvrir une phase de grande activité. On creuse successivement, sur une autre partie de l’exploitation, cinq puits, d’une profondeur moyenne de 50 m, qui atteignent une veine beaucoup plus riche que les précédentes. Mais l’aérage des galeries ne fonctionne bien qu’en hiver, en raison de la différence de température entre l’air extérieur et l’air souterrain ; en été, l’air lourd, humide et chargé de gaz ne peut plus être chassé des galeries, et le travail d’extraction est suspendu. En dépit de ces mois de chômage, durant lesquels les 70 mineurs font besogne d’ouvriers agricoles, la production annuelle est de 100 t de « graisse raffinée ».

 Où l’exploitation se développe

Nous ne saurions donner ici une monographie complète de Péchelbronn ; mais nous ne pouvons passer sous silence ce fait remarquable que le gisement et sa raffinerie restèrent la possession de la famille Le Bel pendant plus d’un siècle et que sa direction passa de père en fils au cours de quatre générations, circonstance qui explique d’autant mieux la prospérité grandissante de l’exploitation que tous ces Le Bel furent des hommes de haute valeur ; on leur doit de nombreuses améliorations et inventions, dont plusieurs sont encore employées dans l’industrie pétrolière : telle, la colonne de fractionnement, imaginée par Achille Le Bel en 1875 et qui fait partie de l’équipement de nos plus modernes raffineries de pétrole. Mort il y a quelques mois, à un âge avancé, ce même savant’ restera comme une des gloires de la chimie organique, qui lui est notamment redevable de la théorie stéréochimique du carbone. Cette généalogie de grands industriels s’enrichit d’un autre nom : celui de l’illustre chimiste Boussingault, entré dans la famille Le Bel par voie de mariage et qui fut pour elle un précieux collaborateur.

Tout en fonçant des puits de plus en plus profonds et en s’attaquant sans cesse à de nouvelles veines, la compagnie ne varie pas son mode d’extraction. Il faut attendre l’année 1863 pour qu’une chose nouvelle s’inscrive dans les annales de Péchelbronn. L’un des nombreux sondages que l’on forait, déjà depuis quelque temps, pour explorer le sous-sol, produit une source jaillissante, la première que l’on ait jamais enregistrée sur toute l’étendue du gisement. Cette source est d’un faible débit : 10 l par semaine, mais des litres d’une huile légère, qui est bel et bien du pétrole. L’évènement active les recherches ; et l’on rencontre de nouveaux jaillissements. En 1865, un puits de 83 m atteint une couche de sables d’une exceptionnelle richesse ; et c’est alors que se manifeste la seconde nouveauté : pour la première fois, les mineurs voient couler de l’huile de suintement, le long des deux galeries encadrant le filon, large de 16 à 19 m, sur une épaisseur moyenne de 2 m 30.

Les destinées de Péchelbronn franchissaient un nouveau tournant : le travail des mines allait subir une modification radicale. La révolution s’opéra prudemment, par étapes. On continua d’extraire du sable bitumineux et de le traiter à l’eau bouillante, mais en le demandant aux galeries d’avancement ou de recherche ; cette extraction, qui était encore de l’ordre de 4000 t par an, de 1867 à 1871, tomba à 2000 t en 1872, à 431, en 1873, pour cesser complètement en 1875. Désormais, ce procédé onéreux était détrôné par l’huile de suintement qui, s’écoulant d’elle-même le long des galeries, réduisait les frais d’exploitation dans des proportions considérables.

Nous ne résistons pas à l’envie de citer une anecdote qui nous paraît bien savoureuse ; nous l’empruntons, comme tant d’autres faits consignés dans ces colonnes, à Historique de Péchelbronn, de M. Paul de Chambrier [1]. Frédéric-Achille Le Bel, qui dirigeait alors les destinées du bien ancestral, fut épouvanté par les violentes irruptions de sable mouvant, d’huile et de gaz, qu’accompagnaient de bruyantes détonations. La nouveauté de ces phénomènes lui fit croire que sa mine était perdue : au cours de janvier 1867, par deux fois, les galeries avaient été envahies sur une longueur de 30 m par le flux de boue huileuse. Cédant à ses appels désespérés, l’ingénieur O. Keller accourut de Paris et le tranquillisa : c’était le triomphe, et non la ruine, qui venait de couronner ses efforts, sa persévérance et sa foi.

Termes qu’il convient de retenir : en eux se résument des traditions qu’observe encore la direction actuelle du gisement.

 Sous le régime allemand

La guerre de 1870 ne changea rien à l’administration de Péchelbronn, qui poursuivit ses destinées sous une nouvelle génération de Le Bel. La prospérité de la société, qui récoltait maintenant plus d’huile brute qu’elle ne pouvait en traiter dans ses raffineries, au point qu’elle devait en emmagasiner dans des réservoirs à ciel ouvert, lui permettait de moderniser son outillage, d’équiper ses puits de pompes à vapeur pour l’épuisement des eaux, d’installer des voies ferrées au long des galeries, d’acheter des foreuses perfectionnées pour la poursuite de sa campagne de sondages de prospection.

L’année 1880 ouvrit une nouvelle ère pour le gisement alsacien. Un premier sondage, poussé à 153 m, vit jaillir une huile légère, jusqu’alors inconnue à Péchelbronn, contenant de la benzine et de la paraffine. La preuve était faite que des couches de pétrole existaient au-dessous de celles que l’on exploitait par galeries, et que leur fluide, grâce à l’abondance de ses gaz, remontait de lui-même à la surface. Deux années plus tard, à la profondeur de 142 m, un sondage produisait une nouvelle source jaillissante de 30 t par jour. Ces découvertes se multiplièrent rapidement ; nous citerons celles qui furent les plus brillantes : les rendements initiaux de deux puits s’élevèrent respectivement à 75 et à 80 t par 24 h.

Dans l’ensemble, ce fut là un évènement capital pour Péchelbronn qui, en attendant l’agrandissement de sa raffinerie de Merkwiller, produisait du brut à ne savoir qu’en faire. Cette pléthore devait entraîner bientôt la cessation de l’exploitation souterraine. En raison de brutales venues de gaz et de sable imprégné, qui intensifiaient les risques d’incendie, les galeries devenaient très dangereuses.

En 1889, la société par actions Pechelbronner Oelbergwerke, constituée par des capitaux alsaciens, se substituait à la Compagnie Le Bel. Certaine désormais de ne pas manquer de matière première, elle commençait par agrandir sa raffinerie, rachetait celle de Soultz-sous-Forêts, les reliait bientôt par 4 km de voie ferrée, activait les opérations de forage. La production d’huile brute passait de 6181 t, en 1889, à 11 703 en 1890 ; elle s’élevait, durant les années suivantes, à une moyenne de 15 000 t. Les sources jaillissantes se multipliaient, au fur et à mesure que les foreuses étendaient leur champ d’action, en superficie comme en profondeur. Au début de 1906, on

comptait 74 de ces sources d’huile, exploitées par pompage automatique, après quelques années de jaillissement naturel ; quinze dépassaient la profondeur de 300 m, avec un maximum de 362 m.

Ce fut au courant de cette même aimée 1906 que la compagnie, malgré sa situation très prospère, céda tout son avoir à une société allemande, la D. E. A. (Deutsche Erdnel-Aktiengesellschaft), dans des conditions financières fort avantageuses. Après remboursement de son capital-actions, la société alsacienne pouvait distribuer à ses 3000 actions de 1000 marks le solde de la liquidation, montant à plus de 11 millions et demi de marks ; durant ses 16 années d’exploitation, chaque titre (libéré) avait produit un rendement annuel de 41,3 pour 100.

Cette liquidation s’était inspirée de différents motifs, de nature à ébranler la confiance des administrateurs en l’avenir. Déjà, la pression des trusts américains les avait contraints à limiter leur production d’huile brute ; puis, le fisc allemand venait d’annoncer la prochaine réduction des droits d’entrée sur les huiles étrangères, ce qui signiifiait, pour Péchelbronn, une diminution de bénéfices, de l’ordre de 300000 marks par an ; enfin, la puissante D. E A. s’apprêtait à faire une concurrence dangereuse à la société alsacienne, après avoir acquis deux exploitations pétrolifères voisines.

La firme allemande, utilisant le matériel qu’elle avait apporté d’outre-Rhin, multiplia les chantiers de forage. De 1906 à 1918, elle exécuta un millier de sondages, dont plus de la moitié furent productifs. La production des trois concessions (Péchelbronn, Biblisheim et Dürren-bach) s’éleva, dès la première année, à 22023 t, pour atteindre 46 911 t en 1913, et commencer aussitôt à fléchir, malgré le travail intensifié des sondeurs. Les sources jaillissantes se raréfiaient ; la durée de leur jaillissement n’était plus que de quelques jours. (1914 ! Ne dirait-on pas que la bonne huile alsacienne rechignait à nourrir les moteurs de l’ennemi ?)

Harcelée par le haut commandement de I’armée allemande, qui réclamait un meilleur rendement, la direction décida, en 1916, de recourir à l’ancienne méthode d’extraction souterraine. Un premier puits fut inauguré le 20 avril 1917 : à la fin de l’année, il avait livré déjà près de 7000 t ;

et l’on prit des mesures pour creuser deux nouveaux puits en 1918. Mises sous séquestre dès la fin de la guerre, les concessions furent amodiées par l’État à la Société Anonyme d’Exploitations Minières [2], par décret du 31 octobre 1921.

 Péchelbronn redevient français

Le domaine minier de la compagnie, augmenté d’une dizaine de petites concessions privées que l’on avait également mises sous séquestre, offre une superficie de 44 183 ha ; il s’étend sur une longueur de 35 km, entre Brumath et Wissembourg, avec une largeur de 15 km.

Le gisement est constitué par des couches ou « lentilles » de sable pétrolifère, enveloppées par des marnes imperméables : elles sont d’étendue, de formes et de dimensions très variables. Par exemple, elles peuvent s’étendre sur quelques décimètres carrés ou sur quelques hectares : leur épaisseur peut n’être que de quelques centimètres ou dépasser 8 m. La zone exploitée par puits et galeries mesure environ 7 km de longueur et 2 km de largeur, la profondeur variant de 100 à 400 m. De nombreuses failles, presque toutes parallèles à la grande faille rhénane, compartimentent le gisement.

Quand la compagnie française eut pris possession du domaine, elle ne tarda pas à modifier considérablement la méthode d’exploitation souterraine. Telle qu’elle fonctionnait depuis 1917, elle consistait à tracer des galeries dans la couche pétrolifère. Suintant du front de taille comme des parois latérales, l’huile s’écoulait dans des rigoles ct s’accumulait au creux de bassins appropriés, d’où des pompes à tige l’envoyaient au jour.

Jusqu’alors, on avait admis, d’après des expériences de laboratoire, que 1 t de sable, contenant 120 kg d’huile, en cédait 20 au trou de sonde (foré de la surface), que le drainage par galeries en obtenait 50 autres, et que le lavage du sable à l’eau bouillante permettait de récupérer presque intégralement le surplus. Mais les ingénieurs français ne tardèrent pas à reconnaître que ces calculs ne répondaient pas à la réalité et que la quantité de fluide retenue par le minerai, après drainage, était beaucoup moins importante que l’indiquaient les chiffres. Le « dépilage », soit l’évacuation du sable drainé, s’avérait donc comme une opération dispendieuse dont on pouvait se passer.

Appliquée dès 1922, et sans cesse perfectionnée, la nouvelle méthode réalisa de notables améliorations. Les galeries furent tracées au-dessus du niveau de suintement de l’huile dans le sable, de sorte que les parois latérales restaient à peu près sèches. Creusé dans l’axe de la galerie, un caniveau traversait toute l’épaisseur de la veine et en recueillait les suintements. Le fluide s’accumulait dans des dépressions, d’où des pompes à air comprimé l’envoyaient aux bassins de rassemblement. Mais la méthode présentait encore quelques lacunes ; le creusement des caniveaux était laborieux ; l’écoulement de l’huile laissait à désirer, et l’aérage des galeries s’en ressentait.

L’esprit inventif des techniciens de Péchelbronn s’attela résolument au problème, et l’élégante solution qu’ils imaginèrent reçut sa première application en 1925.

 Innovation ou révolution

Au cours d’une récente visite à Péchelbronn, j’ai vainement tenté d’obtenir un nom auquel on puisse accoler la gloire d’avoir imaginé cette invention géniale ; mon indiscrétion s’est brisée contre ce mur : l’esprit d’équipe qui règne parmi les ingénieurs du gisement alsacien. Je me contenterai donc d’en dire que c’est le fruit d’une collaboration à laquelle chacun apporte le même idéal d’inlassable dévouement et de tenace persévérance, et qu’elle fait honneur à la technique française. Le moins que l’on puisse en dire est qu’elle élargit singulièrement l’horizon de l’industrie pétrolière et qu’elle repousse loin dans l’avenir cette disette dont nous menacent les augures, car l’heure viendra où la méthode péchelbronnienne permettra de remettre en valeur les gisements abandonnés sur des apparences d’épuisement.

En bref, le procédé consiste à conduire les galeries dans la roche stérile et non, ainsi qu’on l’avait fait jusqu’alors, dans le sable imprégné qu’elle enserre. Ces galeries sont creusées au « toit » même des couches, et l’on y aménage des puisards, de 0 m 80 à 1 m 25 de côté, approfondis à une vingtaine de centimètres au-dessous du « mur » (face inférieure) de ces couches. Ils s’espacent, tout le long de la galerie, par intervalles de 10 m, et recueillent l’huile qui suinte du sable, d’abord sous l’action des gaz, puis sous celle de la gravité seule. Leur profondeur varie selon l’épaisseur du filon : de 2 m en moyenne, elle peut atteindre exceptionnellement 6 m.

Les voies d’exploitation forment un réseau constitué par deux systèmes perpendiculaires l’un à l’autre : des galeries d’allongement qui suivent la direction des couches et des plans inclinés qui en adoptent la pente. Les mailles de ce réseau mesurent généralement 100 m de côté ; mais on peut les rendre plus lâches ou plus serrées, selon le degré de richesse de la zone qu’elles exploitent.

Lorsqu’on se trouve en présence de plusieurs « horizons » pétrolifères rapprochés les uns des autres, on place la galerie au « toit » du plus bas ou, selon le cas, de celui qui paraît être le plus riche. Par des sondages forés de l’intérieur de la galerie, longs d’une dizaine de mètres, on draine les couches avoisinantes. Si la nécessité s’impose de creuser deux réseaux de galeries pour exploiter deux horizons rapprochés et d’une richesse reconnue, on les conduit de façon à pouvoir atteindre, par sondages, le centre des panneaux qu’elles encadrent, ce qui permet éventuellement de recourir à l’ingénieuse méthode que nous allons décrire, lorsque le drainage naturel donne des signes d’épuisement (fig. 3 et 4).

Par des sondages verticaux ou obliques, on injecte de l’ail’ comprimé dans la masse de sable ; la pression exercée chasse l’huile vers les puisards et les trous de sonde voisins. On obtient ainsi un drainage poussé à ses extrêmes limites, ce qui, dans certains cas, dispense de creuser un réseau de galeries pour l’exploitation de couches ou de lentilles d’importance médiocre. Employée à Péchelbronn depuis une douzaine d’années, cette méthode fait songer à celles que commencent à généraliser les Américains pour « revivifier » les vieux gisements : tantôt, ils envoient de l’air ou des gaz comprimés au fond du puits pour diminuer la densité du brut ; tantôt, ils inondent un sondage, le poids de l’eau exerçant sur la roche-réservoir une pression suffisante pour y déplacer le pétrole et le refouler vers les trous de sonde avoisinants.

Nous n’avons exposé que des cas généraux ; mais Péchelbronn est un capricieux gisement qui tient sans cesse les ingénieurs en haleine, avec ses cas particuliers. Par exemple, si l’on tombe sur une formation d’une épaisseur considérable, il faut faire des emprunts aux anciens procédés et tracer les galeries de telle façon qu’elles mettent le sable pétrolifère à nu. Si l’on rencontre un étagement d’horizons productifs, trop serrés pour que l’on puisse y tracer commodément une galerie, on la creuse au « toit » de la couche supérieure, en y amorçant des « descenderies » (plans inclinés) qui traversent, en plein sable pétrolifère, la dizaine de mètres que peut mesurer l’épaisseur du « faisceau ».

 Les « Plans de ressources »

Dans l’un des rapports que l’on a bien voulu me confier, lors de ma visite à Péchelbronn, j’ai relevé cette phrase : « On peut dire que le caractère de notre exploitation est la recherche permanente du minerai, sous le triple point de vue de l’existence de la couche, de sa situation et de sa productivité. ». J’ajouterai à cette constatation les propos que j’ai recueillis de la bouche de M. André Pellissier, l’éminent directeur général de la société, depuis 1928 :

« Oui, certes, Péchelbronn est le seul producteur français. Mais, quand on parle pétrole, en France, on ne se rend pas compte des conditions auxquelles se conserve ce titre. Notre vie se passe, pour ainsi dire, à courir après le minerai, recherches d’autant plus onéreuses que Péchelbronn est le type des gisements pauvres et dispersés, et que les lentilles pétrolifères ne sont plus rencontrées qu’à des profondeurs de plus en plus grandes. Les sommes que nous dépensons en travaux de recherches vont donc sans cesse en augmentant ; pour l’année en cours, elles ne seront pas éloignées. de 4 millions de francs ... »

Nous avons omis de préciser que l’exploitation par galeries n’est entreprise que dans des régions exploitées antérieurement ou simultanément par des sondages de surface, observation indispensable à la compréhension de ce que nous allons exposer. Avant d’aborder l’opération coûteuse qu’est le fonçage d’un puits, il faut savoir s’il donnera des résultats intéressants et se faire une idée de la quantité d’huile que pourra fournir le drainage souterrain.

Dans ce but, le Service géologique établit une carte où sont reportés tous les sondages de surface exécutés dans la région envisagée, en notant pour chacun sa production journalière initiale (par mètres cubes), sa production totale (en tonnes) et autres informations ; les courbes de niveau des différents horizons pétrolifères sont également indiquées. Ces données servent de base à des calculs dont les résultats sont presque toujours exacts pour l’ensemble d’un « siège » ou d’un grand quartier de mine, bien qu’inexacts, dans le détail ; en d’autres termes, les « plans de ressources » ne sont utilisables que pour l’étude préliminaire d’un gisement ; mais ils ne sauraient servir de guides pour la conduite journalière de l’exploitation souterraine. Contentons-nous d’observer, parmi d’autres cas, que les galeries rencontrent souvent des couches productives qui, en raison de leur faible superficie, n’avaient pas été décelées par les sondages de surface.

 Quelques particularités

Comme me le faisait remarquer le jeune ingénieur qui voulut bien être mon cicerone, l’exploitation du pétrole par galeries, telle qu’elle se pratique à Péchelbronn, ne diffère pas essentiellement d’une mine de charbon, sauf sur un point : c’est la roche stérile que l’on remonte par les puits, tandis que le minerai utile, circulant dans un réseau de tuyauteries, reste pratiquement invisible.

Le Service des Puits emploie 900 ouvriers, dont 150 « au jour » ; ils sont répartis entre les trois « sièges » (ou unités) d’extraction. Sous terre, la durée de travail effectif est de 6 h ; des primes spéciales tiennent compte des différences de distance entre le puits et les divers chantiers d’abatage.

Tous ces ouvriers sont des enfants du pays ; pour la plupart, ils sont mineurs de père en fils et possèdent, aux environs, quelques lopins de terre qu’ils cultivent. Je voudrais exprimer la joie que j’ai puisée, en ce milieu d’honnête et robuste paysannerie. L’atmosphère m’a paru quasi familiale, observation qui ne s’applique pas qu’aux mines, mais à toute l’étendue de l’exploitation. Les ingénieurs connaissent les ouvriers par leurs noms, et les colloques en tirent une sorte d’intimité qui, loin d’effriter la discipline, semble la consolider. On sent que chefs, contremaitres, mineurs, mécaniciens et autres membres du personnel travaillent, avec un enthousiasme réfléchi, au succès d’une œuvre commune. Point de ces regards méfiants qu’on lit ailleurs dans les yeux des salariés, empoisonnés par le venin que distillent, à jet continu, les journaux et les tribuns qui vivent de la haine des castes : les « salariés » de Péchelbronn nous saluaient au passage, renforçant le coup de casquette d’un sourire discret.

L’air comprimé est la seule force motrice utilisée dans les travaux souterrains ; c’est elle qui actionne les « marteaux piqueurs » au moyen desquels se poursuit l’abatage de la marne, les explosifs étant rigoureusement interdits. Parfois, on rencontre des bancs de grès ; une presse hydraulique se charge de les éliminer par éclatements. L’avance quotidienne est d’environ 3 m 25 par chantier ; à ce taux on trace chaque année de 18 000 à 20 000 m de nouvelles galeries, que l’on boise au fur et à mesure. Depuis la reprise de l’exploitation souterraine (1917), on a creusé 215 km de galeries, ce qui s’est traduit par la remontée au jour de plus de 2 800 000 t de roche stérile.

L’aérage des galeries est une question de haute importance dans toute mine à caractère grisouteux, ce qui, nous l’avons noté, est le cas de Péchelbronn, bien que les émissions de gaz y soient normalement assez faibles. Jadis, le renouvèlement de l’air dans les travaux souterrains fut une source de continuels tracas, voire de cruelles angoisses, pour les exploitants qui ne disposaient, à cet égard, que de moyens rudimentaires. Il va de soi que, sous le nouveau régime, la question a été résolue d’une façon humainement parfaite. Les deux puits que comporte chacun des trois « sièges » sont pourvus de puissants ventilateurs, grâce auxquels les kilomètres de galeries, espacées en plusieurs étages, sont parcourus sans cesse par un courant d’air. Des dispositifs spéciaux assurent la ventilation des culs-de-sac que sont les galeries en voie de creusement. Cette constante circulation d’air frais est un confort pour les mineurs : Péchelbronn offre cette particularité que, à l’encontre des observations géothermiques qui veulent que la chaleur interne augmente de 1° par 30 m, son sous-sol enregistre ce gain tous les 11 ou 12 m, si bien que la colonne de mercure enregistre dans la roche près de 40° à 400 m, profondeur du dernier étage de galeries.

 Sondages et pompage

Nous avons mentionné ces sondages souterrains qui ont pour but de reconnaître et, le cas échéant, d’exploiter les lentilles dites d’accompagnement qui peuvent exister entre deux galeries superposées. On les exécute à l’aide de sondeuses portatives, actionnées à l’air comprimé, en leur donnant 5 cm de diamètre et une dizaine de mètres de longueur. On est amené, dans certaines circonstances, à forer, cette fois encore à partir des galeries, des trous d’exploitation, verticaux ou inclinés, de plus gros diamètre, et d’une longueur qui peut atteindre 200 m ; on se sert alors de sondeuses plus puissantes, montées sur roues et actionnées par des moteurs à palettes. Le total des sondages intérieurs, exécutés pendant une année, est de l’ordre de 30 000 m.

De 1917 à la fin de 1934, l’extraction par puits et galeries a produit 477 226 t d’huile « sèche » (séparée de l’eau qui l’accompagne en proportions plus ou moins grandes). La production annuelle se maintient entre 30000 et 34000 t, soit de 40 à 45 pour 100 de la production totale de Péchelbronn, le surplus provenant des sondages de surface dont nous parlerons plus loin.

Ces 30 milliers de tonnes de « brut » proviennent de 7500 puisards ; répartis le long de 190 km de galeries productives, la venue journalière d’huile, mélangée d’eau, variant de quelques litres à quelques mètres cubes, d’un puisard à l’autre. La collecte de ce pétrole constitue un problème tout spécial, certainement unique au monde, et que les ingénieurs de Péchelbronn ont résolu d’une façon à la fois souple et pratique.

Sans vouloir ni pouvoir entrer ici dans une description trop technique, nous indiquerons les grandes lignes du système. Le fluide est aspiré des puisards par des pompes ou par des « monte-jus » et refoulé dans des bassins de rassemblement, d’où des pompes électriques le remontent au jour ; après avoir été séparé de son eau, le brut est expédié à la raffinerie. La conduite de refoulement prend place soit dans le tube du puits, soit dans un sondage de surface rencontré par les galeries ou foré tout exprès (fig. 4).

Ces monte-jus sont d’ingénieux appareils, en forme de réservoirs cylindriques, d’une contenance de 800 l, et dans lesquels on fait le vide à l’aide d’un éjecteur à air comprimé. Des ouvriers les remplissent de pétrole, en ouvrant les vannes qui mettent en communication, avec une conduite sous vide, la tuyauterie plongeant dans chaque puisard. Dès que le plein est fait, le vide est interrompu et, sous l’action de l’air comprimé que l’on injecte dans l’appareil, le fluide est dirigé vers les bassins.

Certains dispositifs que nous renonçons à décrire, de peur d’allonger démesurément cette étude, permettent de réaliser un pompage complètement automatique, qui n’exige aucune surveillance, à condition que le réseau d’air comprimé soit bien alimenté. Nous ne mentionnerons, à titre d’exemple, que la soupape automatique dont on équipe les puisards : ouverte lorsqu’ils sont pleins, elle laisse aspirer l’huile sans l’intervention du personnel, et se referme dès qu’ils sont vidés. Depuis quelque temps, les ingénieurs de Péchelbronn ont mis au point un refouleur automatique, imaginé pour les puisards à forte production ; immergé dans le liquide, l’appareil se remplit de lui-même ; puis, l’admission d’air comprimé chasse l’huile dans la tuyauterie de refoulement.

Soulignons que le réseau de pompage peut servir, le cas échéant, à l’épuisement des eaux d’infiltration, dans certains quartiers où les « coups d’eau » sont fréquents.

 Mesures de sécurité

Les mauvais prophètes n’avaient pas manqué, au début de l’exploitation souterraine de Péchelbronn, pour la condamner comme une dangereuse utopie. L’expérience leur a donné tort : depuis 1925, la mortalité par accidents n’a pas dépassé 0,3 pour 1000 ouvriers et par an, bilan notoirement inférieur à celui que l’on enregistre dans les autres exploitations minières. Ce résultat est dû aux mesures prises par la direction ; nos lecteurs en connaissent déjà les principales : parfait aérage des galeries ; emploi quasi exclusif de l’air comprimé comme force motrice. Sur ce dernier point, l’unique exception est offerte par les stations de pompage d’huile, actionnées à l’électricité, mais dans des conditions de sécurité qui ne laissent rien à désirer. Il convient, d’ailleurs, de remarquer que, à l’encontre du grisou, qui est inodore, les gaz dégagés par le pétrole ont une odeur sui generis qui met les mineurs sur leurs gardes, si bien qu’ils peuvent évacuer à temps la galerie envahie par des vapeurs nocives.

Les risques d’incendie sont conjurés par de multiples mesures : approvisionnement d’extincteurs à mousse aux chantiers d’abatage, près des machines, des bassins d’huile et d’autres points ; portes métalliques pouvant barrer les galeries, à la moindre alerte ; dispositif permettant d’envoyer de l’eau sous pression par les conduites d’air comprimé.

Il y a toujours à redouter de subites venues de gaz, d’huile, d’eau. Pour s’en défendre, on exécute sans cesse, sur le front de taille, des sondages dits de protection, de faible diamètre, en utilisant le marteau perforateur ; la longueur de ces sondages totalise jusqu’à 180 000 m par an. On peut, si la venue est inquiétante, obstruer instantanément le trou à l’aide d’un appareil spécial, d’une étanchéité absolue.

 Les sondages de surface

Nous nous sommes étendu sur l’exploitation souterraine de Péchelbronn, et le lecteur nous accordera que le sujet le méritait. Si elle n’a pas fait école, jusqu’ici, c’est que l’industrie pétrolière en est encore à la période des vaches grasses. L’heure viendra, tôt ou tard, où l’application de cette méthode s’imposera pour la récupération de l’huile dans des gisements de profondeur modérée, peu aquifères et dont les gaz sont soumis à une faible pression. Adoptée pour des « champs » présentant ces caractéristiques et qui n’auront pas été préalablement appauvris par les trous de sonde, il n’est pas douteux qu’elle assurera des rendements considérables. Et n’oublions pas (le gisement alsacien aura, si l’on ose dire, essuyé les plâtres !) que la preuve en est faite, désormais : cette exploitation par puits et galeries peut être conduite sans dangers excessifs.

Nous serons plus bref sur le chapitre des forages de surface, dont la production s’élève en moyenne à 45000 t de brut par an. Leur nombre était d’environ 650, au début de cette année ; leur profondeur, s’étageant entre 400 et 600 m, totalisait près de 80 km, chiffre comprenant les sondages d’exploitation et les sondages d’exploration. La compagnie possède une cinquantaine de foreuses, toutes actionnées à l’électricité. Les sondages productifs sont équipés d’une pompe qui fonctionne automatiquement, sous l’action de cette même force motrice ; l’huile débitée est refoulée dans des stations centrales ; elle circule dans un réseau de conduites qui l’amènent à la raffinerie. Tout autour de Péchelbronn, les champs cultivés sont parsemés de ces pompes à balancier, d’apparence si modeste, près du hangar où le réservoir s’abrite, que le paysage ne s’en trouve point incommodé ; la belle forêt de Haguenau en cache quelques-unes, parmi ses hêtres et ses sapins.

Au nombre des sondages d’exploration, celui qu’on a foré récemment dans la région de Kutzenhausen est digne d’une mention spéciale : à la profondeur de 936 m, il a rencontré une formation pétrolifère dans le trias, avec un débit initial de 3 à 4 t par jour. Ce résultat fournit une indication si précieuse que la compagnie envisage actuellement l’acquisition d’une foreuse américaine du système rotary, dont le trépan pourra descendre à 3000 m.

Les spécialistes autorisés estiment que la direction s’engage là sur une voie riche de promesses, car les preuves abondent que le sous-sol du gisement alsacien recèle des réserves d’huile dans ses profondeurs. Souhaitons ardemment que cette perspective se réalise avant peu et se révèle d’importance : elle éclaircirait singulièrement l’horizon pétrolier de la France et, du même coup, apporterait à la direction de Péchelbronn, à ses ingénieurs, à son personnel, tous unis dans une commune foi, la récompense de leur persévérant labeur [3].

 Les raffineries

Nous avons dit que le bitume de Péchelbronn fut distillé sur place dès la fin du XVIe siècle ; et c’est rappeler là que le gisement alsacien possède une installation de raffinage qui peut se réclamer du titre de doyenne pour le monde entier. Ne suivons pas son évolution pendant ces âges lointains ; ne la reprenons qu’à partir de 1768, qui est la date d’un plan manuscrit que j’ai pris plaisir à étudier, lors de ma récente visite. L’auteur y place les bâtiments de la manufacture, en les accompagnant de légendes dont il convient de respecter l’orthographe :

« Le laboratoire où se fabrique l’ oingnor. » (Du vieux mot oing qui désignait la graisse dont on oignait les essieux de voiture.)

« Le laboratoire où se fait l’huile de pétrolle. »

« Le magasin pour l’huile de pétrole et outils. »

On y désigne aussi « Bekelbronn ou fontaine de l’huile avec ses eaux minéralles et qui a fait de couvrir cette Mine », Ce plan avait été sans doute annexé à l’acte de concession du 6 novembre 1768 où l’on relatait l’importance de la manufacture qui, « depuis près de cinquante ans qu’on a fait la découverte de cette mine, n’a jamais été portée au degré de perfectionnement où elle est actuellement. »

Si captivant que soit l’historique de la raffinerie de Péchelbronn, nous renonçons à l’exposer et nous passerons tout de suite à l’étude de son état actuel. Située presque au centre du gisement, elle compte trois groupes d’usines, couvre une superficie de 250 000 m2 et peut traiter par an plus de 115 000 t de brut. En1935, elle a raffiné 77 000 t produites par son propre champ ; 30 000 t provenant de l’Amérique du Sud se sont ajoutées à son pétrole « national », dont le rendement industriel s’établit en moyenne, comme suit :

Essence 9 pour 100
Pétrole lampant 19,8 pour 100
Gasoil 10,9 pour 100
Huiles de graissage 36,5 pour 100
Paraffine 2,5 pour 100
Brai, coke, résidus. 12 pour 100

Il saute aux yeux que la teneur en lampant et en huiles de graissage est particulièrement élevée.

Bien que contigus, les trois groupes d’usines sont situés sur les territoires d’autant de villages, dont ils ont pris respectivement les noms : Lampertsloch, Merkwiller et Kutzenhausen. Le deuxième de ces termes sert à désigner l’ensemble des usines.

Nous ne saurions aborder ici l’étude technique du raffinage du pétrole, sujet que nous avons traité déjà dans La Nature ; mais nous pouvons enregistrer quelques observations spéciales à la raffinerie de Merkwiller.

Telle qu’elle arrive des sondages et des galeries, l’huile alsacienne contient environ 35 pour 100 d’eau salée, ainsi que de la terre en suspension. C’est dans la section de Lampertsloch que l’on élimine ces impuretés. Le brut séjourne d’abord dans des réservoirs où des serpentins à vapeur élèvent légèrement sa température ; il achève de se purifier dans une seconde batterie de réservoirs. Deux distillations successives en tirent des produits légers ; le surplus, appelé « résidu 65 » (parce qu’il forme 65 pour 100 de la masse traitée), est dirigé par conduites sur la section de Merkwiller. Depuis 1930, l’usine de Lampertsloch possède une installation de « craquage », spécialement conçue pour, la transformation de petits tonnages de pétroles lourds, gasoils et huiles non raffinées, en essence et autres produits combustibles.

Le « résidu 65 » est traité par l’usine de Merkwiller, spécialisée dans la production des huiles de graissage, de la paraffine, du brai et du coke. Le distillat lourd que laissent les différentes opérations passe à l’usine de Kutzenhausen, de construction récente, qui en parachève le déparaffinage. C’est également dans cette dernière section qu’est traitée l’huile brute étrangère, qu’elle reçoit par trains de quarante wagons-citernes.

Pour que cette étude fût complète, il nous resterait à parler de l’expédition des produits finis, qui s’effectue par voie ferrée ou par camions (Péchelbronn étant relié au réseau d’Alsace-Lorraine par un embranchement particulier aboutissant à la station de Soulz-sous-Forêts). Il nous faudrait aussi promener le lecteur dans le laboratoire si moderne, édifié à Merkwiller, où chimistes, physiciens et ingénieurs poursuivent des recherches destinées à améliorer sans cesse les produits sortant des raffineries. Mais je ne saurais passer sous silence le charme de la petite cité qui groupe, dans le village de Merkwiller, les cottages habités par des ingénieurs, pères de famille ; et je dois une mention particulière à la villa, familièrement appelée « le Casino », réservée aux célibataires, non sans saisir cette occasion de complimenter le maître-queux de l’hospitalière demeure pour l’excellence de sa cuisine !

Ce fut en visitant le laboratoire que j’obtins d’un jeune ingénieur quelques indications qu’il importe de mettre en relief. Les trois principaux produits que la Raffinerie de Merkwiller tire de son pétrole alsacien s’inscrivent comme suit, par rapport à la consommation française totale :

  • 36 pour 100 pour la paraffine ;
  • 13 pour 100 pour les huiles de graissage ;
  • 6 pour 100 pour le lampant.

Ces chiffres montrent le rôle important que joue Péchelbronn dans l’industrie française des produits pétrolifères, rôle qui ne s’en tiendra pas là, m’affirma mon interlocuteur :

« Nous avons l’espoir que notre production de brut national s’accroîtra d’ici quelques années, c’est-à-dire dès que nous serons outillés pour atteindre les richesses que nos moyens actuels ne nous ont pas permis de déceler dans notre sous-sol., ; »

J’ai noté ce propos où se manifeste cette foi en un proche avenir qui paraît animer tout le personnel de Péchelbronn, foi que j’ai faite mienne, depuis ma visite au gisement alsacien [4]

V. FORBIN.


[1édité par Attinger frères, actuellement épuisé, M. Paul de Chambrier fut le directeur des mines et usines de Péchelbronn de 1894 à 1918

[2Par abréviation, son titre social est « Pechelbronn S. A. E. M. »

[3Cette rotary américaine, dont le coût s’élève à deux millions de francs, fonctionne depuis plusieurs mois à Péchelbronn ; elle va permettre de pousser la reconnaissance en profondeur sur toute la concession. A la mi-mars, le trépan travaillait déjà à plus de 900 m du sol.

[4Nous ne pouvons consacrer qu’une brève notice à la raffinerie que la Société Péchelbronn-Ouest, filiale de Péchelbronn S. A. E. M., vient d’inaugurer à Donges (Loire-Inférieure) pour traiter annuellement 200 000 tonnes de bruis à forte teneur en essence de premier jet, qu’elle reçoit de diverses contrées. Les navires-citernes peuvent accoster à l’appontement de l’usine, sans s’inquiéter de l’état de la marée. Un embranchement aboutissant à la gare de Donges (réseau du Paris-Orléaas) facilite les expéditions de produits finis. Une tuyauterie permet de ravitailler directement, en fuel-oil (ou mazout), les bateaux à vapeur ou à moteurs Diesel qui viennent se ranger à l’appontement, long de 780 m. Le choix de cet emplacement pour l’érection d’une grande raffinerie est des plus heureux ; il avait été aménagé, en 1917-1918, pour recevoir les navires charbonniers de haute mer qui devaient y débarquer la houille importée par nos réseaux ferrés. Il a retrouvé sa raison d’être avec la mise en service des deux raffineries de Donges ; celle de Péchelbronn-Ouest et celle des Consommateurs de pétrole, consortium formé par nos principales compagnies de chemin de fer et de navigation pour la production du fuel-oil, du lampant et des huiles de graissage qu’exigent leurs besoins.

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