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Le ginkgo Biloba ou Arbre aux quarantes écus

J. Poisson, La Nature, N°1107 - 18 Aout 1894

Mis en ligne par Denis Blaizot le samedi 28 février 2009

L’arbre dont il est parlé dans cet article n’est pas un inconnu pour les lecteurs de La Nature. M. le marquis de Saporta en a longuement disserté et avec la compétence que le savant académicien apporte à ses nombreux et brillants travaux. Mais c’est principalement au point de vue paléontologique que le Ginkgo est visé dans cette étude, bien que M. de Saporta se soit appliqué à ne rien négliger de l’histoire du Ginkgo moderne [1].

Cette Note, beaucoup plus modeste, a. pour but d’encourager les amateurs de belles plantes à étendre la culture de cet arbre à l’aspect original et d’un effet décoratif incontestable (fig. 1 et 2).

Le Ginkgo fut découvert au Japon en 1690 par le voyageur Kœmpfer. Le plus ancien exemplaire connu en Europe est .celui du jardin botanique d’Utrecht, planté, dit-on, en 1727. Quarante ans plus tard, il était introduit en Angleterre et enfin on l’obtenait au Muséum de Paris en 1780.

Il est peu de végétaux exotiques qui se soient adaptés aussi facilement que celui-là à notre climat européen.

On donner parfois au Ginkgo le nom d’Arbre aux quarante écus. C’est à la cherté des individus qui se serait longtemps maintenue dans le commerce que ce nom serait attribué ; mais l’anecdote suivante, et qui mérite d’être rapportée, semble être la version la plus exacte de son origine (Morren (Ed), Belgique horticole, 1853).

« André Thouin raconte qu’un amateur de Paris, nommé Pétigny, se rendit à Londres, en 1780, pour visiter les jardins d’Angleterre. Il trouva chez un marchand anglais cinq pieds de Ginkgo croissant dans le même pot, et, après un copieux déjeuner, auquel le marchand insulaire fit trop d’honneur, Pétigny acheta de lui, pour 25 guinées, le pot qui auparavant n’était pas à vendre. La nuit porte conseil, et le lendemain l’horticulteur anglais offrit vainement à Pétigny 25 guinées pour une seule plante. Le prix des cinq Ginkgo venait donc à 120 francs ou 40 écus, l’arbre prit ce nom et le conserva. »

On surprend toujours les personnes inexpérimentées en botanique lorsqu’on leur apprend que le Ginkgo fait partie de la grande famille des Conifères, tribu des Taxinées, place qui lui fut assignée par Smith en 1797, après une étude attentive des organes de reproduction. C’est certainement, par le port, l’arbre qui s’y rapporte le moins en apparence : perdant ses feuilles en éventail, chaque année, comme le Mélèze et le Cyprès chauve de la Louisiane, d’ailleurs, et lorsqu’il fructifie se chargeant de sortes de prunes à chair gorgée d’un sue résineux de saveur détestable. L’amande seule est comestible étant bouillie ou grillée ; on la consomme en Chine et au Japon où le Ginkgo se rencontre planté de préférence auprès des temples ou des tombeaux. Le Ginkgo n’est pas connu à l’état sauvage ; on semble être d’accord sur ce point, et c’est là le côté scientifique intéressant de ce végétal ; il est le seul représentant d’un genre éteint et qui était très répandu autrefois dans l’hémisphère Nord à l’époque crétacée. Les paléontologistes ont trouvé le Ginkgo à l’état fossile le long de la côte orientale du Groenland et jusqu’au fleuve Amour ; puis en Europe centrale, dans le Hanovre, l’Angleterre, enfin au Spitzberg et en Sibérie. Plus tard on le retrouva même dans l’hémisphère Sud, et une espèce antarctique a été recueillie en Australie, mais toujours de la période secondaire. On signale une dizaine d’espèces fossiles de Ginkgo différentes les unes des autres, par la découpure plus ou moins profonde des feuilles ou la taille de celles-ci.

Ainsi voilà un végétal dont les ancêtres étaient largement répandus sur la terre et qui reste seul de sa famille. M. de Saporta dit avec beaucoup de justesse qu’il aurait sans doute depuis longtemps disparu si la singularité de l’arbre, sa beauté relative, la noblesse de son port n’avaient fait attacher à sa présence une sorte de prestige religieux qui, en Chine comme au Japon, a porté les indigènes à le planter autour de leurs temples.

Une des causes, pas assez remarquée peut-être, de l’extinction de certains végétaux est leur unisexualité. Le Ginkgo étant dioïque, lorsqu’on ne possède qu’un des sexes, on ne peut compter sur la postérité de l’espèce ( Les Chinois sèment ordinairement plusieurs noix de Ginkgo ensemble dans le but d’avoir des arbres mâles et femelles près les uns des autres). L’If, un proche parent du Ginkgo, qui est dans le même cas, et qui n’est pas cultivé comme arbre forestier, disparaîtra sans doute plus vite que toute autre essence qui porterait sur le même pied fleurs mâles et fleurs femelles.

Le nom de Ginkgo sous lequel Kœmpfer a mentionné cet arbre a pour synonymes ceux de Ginan et de Itsjo dans l’extrême Orient. Lorsque Smith publia en détail les caractères du Ginkgo à la fin du siècle dernier, il crut devoir changer le nom donné par Kœmpfer, « comme étant, selon lui, entaché de barbarie et d’inexactitude » et lui imposa celui de Salisburia. Les botanistes eurent donc, dès lors, le choix entre Ginkgo biloba Ginkgo Biloba Le Ginkgo Biloba est l’un des plus vieux arbres existant encore à notre époque. Il est d’une résistance extraordinaire, mais son mode de reproduction et sa croissance lente l’auraient condamné à une disparition certaine.

Heureusement, sa résistance à la pollution en fait le chéri des grandes agglomérations (Uniquement les pieds mâles, les ovules produits par les pieds femelles dégageant une forte odeur d’égout) et l’industrie pharmaceutique lui a découvert des propriétés intéressantes. Il est pourtant probable que nous ne verrons plus jamais de bosquets de ginkgo biloba dans aucune forêts du monde.
ou Salisburia adiantifolia pour désigner cet arbre. Quelles que soient les raisons invoquées, il est toujours regrettable de voir la synonymie s’accroître dans la science et la nomenclature s’encombrer. Ce nom de Salisburia prévalut pour plusieurs, et les paléontologistes ont pris pour nom de groupe des différentes espèces de Ginkgo fossiles l’expression de Salisburiées. Nous disions plus haut que le Ginkgo étant dioïque il était impossible qu’un seul pied, bien qu’étant femelle, pût produire des graines. Il ne s’est pas trouvé, dans les premiers temps de son introduction en Europe, deux pieds de Ginkgo à proximité l’un de l’autre et de sexe différent ; cet arbre étant fort rare, heureux les établissements publics ou les amateurs privilégiés qui en possédaient un seul individu. Les graines susceptibles de germer et venant de Chine ou du Japon, combien peu pouvaient se vanter d’en obtenir ! On essaya donc, et avec succès, de bouturer le Ginkgo ; pendant longtemps ce fut le seul mode de multiplication. Lorsque de Candolle, qui était à Montpellier où se trouvait un pied mâle de cet arbre, découvrit à Bourdigny, en Suisse, un Ginkgo femelle, il s’en procura un rameau et le fit greffer sur une branche de celui de Montpellier. Peu de temps après il donna des fruits. Cet événement horticole se répandit par la presse et bientôt on demanda à de Candolle, de Milan, puis d’un jardin du roi d’Italie, à Monza, où se trouvaient des Ginkgo mâles, des greffes du pied fructifère de Montpellier. Peu d’années après ce greffage l’arbre de Milan donna ses premiers fruits. « Le jardinier qui en avait soin en tira profit pendant un certain temps, sans que personne s’en- aperçût. Il vendait ses graines clandestinement et en obtenait, paraît-il, un prix élevé. On venait admirer son arbre, dont la fructification était une intéressante curiosité, mais il n’avait garde d’éventer le bénéfice qu’il en retirait.

Lorsque le jardinier mourut, on fut fort étonné de recevoir plusieurs lettres demandant qu’on livrât, comme d’habitude, des noix de Ginkgo. On suppose bien que le nouveau jardinier ne fut pas autorisé à se livrer personnellement à ce commerce. Cependant l’arbre continua de fructifier de plus belle et les demandes ne cessèrent d’affluer. » Quand on eut connaissance du stratagème, on s’expliqua comment, pendant plusieurs années, des marchands grainiers d’Allemagne annonçaient dans leurs catalogues des graines de Ginkgo qu’ils étaient seuls à posséder. Elles provenaient de l’arbre de Milan et d’un autre situé dans un village près de Mozzato, également en Italie (On cite encore un Ginkgo d’une fécondité extraordinaire à Mozzati. En une année, il avait produit plus de 40 000 fruits. (Cte de Pertusati, Belgique horticole, 1870.) ).

Les graines, comme on le voit, deviennent facilement fertiles en Europe même sous la latitude relativement froide de Paris. Toutefois il est bon, avant de les semer, de s’assurer de leur qualité germinative en les plongeant dans l’eau ; celles qui flottent à la surface sont généralement mauvaises.

La multiplication du Ginkgo est donc des plus faciles, prenant de bouture, de marcotte et de graines qui maintenant sont d’un prix abordable. Cet arbre croît dans tous les sols, bien que je lise dans une relation qu’il lui faut une terre forte et humide, et ailleurs « le Ginkgo réclame une terre sablonneuse et légère ». J’en connais dans les plus mauvaises conditions qui se maintiennent peu ou prou et qui ont résisté, chose remarquable, aux grands hivers que nous avons eus en France depuis vingt ans. Les quelques Ginkgo du Muséum de Paris ne sont pas dans une bonne condition de terrain ; la terre dans ce jardin est usée et quantité de végétaux et d’arbres précieux, qu’on y remarquait, ont disparu depuis un demi-siècle. Cependant l’arbre que représente la figure ci-dessus, quoique n’ayant que 1,50m de circonférence à 1 mètre du sol et trente-cinq ans d’âge, est un des plus beaux que je connaisse par la forme et l’élégance de sa ramure. Devant un tel arbre on constate de suite qu’il ne ressemble à rien de ce que l’on voit chaque jour ; il a vraiment du chinois ou du japonais dans le faciès. Aussi, dans un parc, il se distingue immédiatement de ses voisins et il me semble aussi indispensable sur une pelouse ou dans un massif d’arbres que le gracieux et inévitable Bouleau. Sa croissance est modérée mais continue et son tronc atteint rarement de fortes dimensions. Cependant Bunge en a observé un très vieux, aux environs de Pékin, mesurant près de 40 -pieds de tour avec une hauteur proportionnée.

Au point de vue de l’utilité, on ne signale que l’emploi des graines comestibles étant bouillies ou grillées. On ne semble pas faire un usage particulier du bois de Ginkgo. Cependant il doit avoir des qualités relatives. C’est un bois demi-dur, d’une jolie teinte blanc jaunâtre, homogène, d’un grain fin et facile à travailler, enfin il n’est point résineux. D’ailleurs pour un bel arbre d’ornement on ne peut réclamer qu’il ait encore des qualités de premier ordre et qu’il résume l’utile dulci d’Horace, c’est-à-dire la perfection.


[1Voy. n° 488, du 7 octobre 1882, p. 299