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Du signalement anthropométrique

Alphonse Bertillon, La Nature n° 637 — 15 août 1885

Mis en ligne par Lauryn le vendredi 3 octobre 2014

Nous avons eu l’occasion, il y aura bientôt deux ans, d’exposer dans La Nature les principes du nouveau signalement anthropométrique adopté à la Préfecture de police pour l’identification des récidivistes qui déclarent un faux état civil.

Lors de la publication de cet article, fin août 1885, le nombre des récidivistes reconnus, grâce au système, pour avoir pris un faux état civil pendant les six premiers mois de fonctionnement, s’était élevé à huit. Dès le deuxième semestre 1885, le chiffre des reconnaissances sautait de 8 à 43 ; le premier semestre 1884 en comptait à lui seul 83, et le deuxième 138. Le chiffre du premier semestre 1885 approche de 200 !

Ce sont là des résultats considérables si l’on tient compte de ce fait, que la plupart des individus reconnus n’avaient changé d’identité que parce qu’ils se savaient recherchés sous leur vrai nom pour d’autres délits (condamnations par défaut, désertion, rupture de ban, etc.). En de pareilles conditions, la reconnaissance d’un récidivistes sous faux nom donne le même résultat utile que son arrestation directe. La plupart des dissimulations d’état civil entraînant un allongement de la prison préventive, l’économie pécuniaire réalisée de ce chef doit être considérable.

L’exposition de ces faits et des avantages qui Cil découlent était nécessaire pour faire comprendre l’intérêt qui s’attache à l’extension de la méthode même. Un pas décisif, dans ce sens, vient d’être fait par M. Herbette, directeur de l’Administration pénitentiaire, qui n’a pas hésité à remanier, suivant des bases scientifiques, le signalement des registres d’écrou, et ceci pour toutes les prisons de France et d’Algérie.

Aux renseignements ordinaires ont été ajoutées les mensurations de la longueur et de la largeur de la tète, du pied et du doigt médius gauches. Ces indications seules permettraient de distinguer un individu entre plus de 3 000. La difficulté de l’innovation réside surtout dans l’apprentissage, par un personnel nombreux, d’une manière de décrire plus rigoureuse. Des manuels ornés de nombreux dessins out été composés pour servir de guide aux greffiers. Nous détachons de ces pages le chapitre relatif à la forme du nez :

Profil et dimensions du nez. - Le nez est l’organe qui, chez l’homme, concourt le plus à donner au visage de chacun son caractère particulier. Ses variétés : A de forme, B de dimension, présentent des combinaisons en nombre infini que la langue courante a ramené à quatre ou cinq types faciles à reconnaitre quand les caractères en sont bien tranchés.

Malheureusement les formes intermédiaires, plus fréquentes que les formes types, rentrent difficilement dans les divisions usuelles. Les épithètes dont nous allons préciser le sens permettent au contraire une définition rigoureuse de tous les cas.

A. Forme du nez. - Disons d’abord quelques mots sur les parties qui composent le nez. (Broca, Instr, anthr. générales, et Topinard.)

La racine du nez N est cette dépression transversale qui existe toujours, mais plus ou moins accentuée, en haut du nez, entre les yeux, au-dessous de la base du front. Le point sous-nasal S est l’angle rentrant qui existe sur la ligne médiane, à la rencontre de la base et de la lèvre supérieure (fig. 2) ;

La pointe du nez est le point de réflexion du lobule. Le dos du nez est la ligne de profil du nez ; depuis sa racine jusqu’à sa pointe. Le bord inférieur ou base du nez ; s’étend de la pointe au point sous-nasal.

On distingue dans le profil du nez :

I. La forme générale du dos du nez.
II L’inclinaison de sa base.

I. La forme générale du dos du nez est exprimée par les cinq termes suivants :

1. Concave. La partie supérieure qui correspond aux os du nez descend plus ou moins obliquement en ligne à peu près droite ; puis la partie inférieure qui correspond au lobule se porte en avant, de sorte que l’ensemble de la ligne du dos du nez présente sur le profil une forme concave (fig. 1).

2. Rectiligne. Le dos du nez décrit une ligne à peu près droite de la racine à la pointe (fig. 2).

3. Aquilin ou convexe. Le dos du nez décrit une courbe convexe ; à peu près uniforme de la racine à la pointe (fig. 3).

4. Busqué ou coudé. La partie supérieure de la portion osseuse présente une convexité forte et courte au-dessous de laquelle le reste de cette portion osseuse se continue sans inflexion notable avec le dos du lobule (fig. 4). Le nez busqué peut être considéré comme une variété du nez aquilin.

5. Ondulé. La partie supérieure est convexe comme dans le nez aquilin ; mais le profil du lobule, au lieu de continuer cette courbe comme dans le nez aquilin, ou de prendre une direction rectiligne comme dans le nez busqué, s’infléchit en dedans. li en résulte que la direction de la ligne est convexe en haut, et devient concave au-dessous de la portion osseuse, pour redevenir nécessairement convexe vers la pointe du nez. Elle est donc ondulée (fig. 5).

Il. L’inclinaison de la hase du nez peut être relevée (n° 6), horizontale (n° 7), ou abaissée (n° 8).

Ces mots se passent de définition.

La description du profil du nez au moyen de cinq sortes de ligne s’était arrêtée à la pointe du lobule. L’indication de l’inclinaison de la base en achève le contour.

Ces modificatifs : relevé, horizontal et abaissé, doivent être adjoints, suivant les cas, à chacun des cinq termes : concave, rectiligne, aquilin, busqué, ondulé.

Exemple : nez concave (à base) relevée ; ou pour plus de rapidité : nez concave-relevé (fig. 9). Ou encore : nez busqué-abaissé (fig. 10) ; nez rectiligne-horizontal (fig. 8) ; etc.

De ce que l’emploi simultané des deux épithètes est indispensable, il ne faudrait pas conclure que chacune d’entre elles se combine dans la pratique avec n’importe laquelle de l’autre catégorie, et dans la même proportion. Certaines combinaisons s’observent beaucoup plus fréquemment que d’autres :

Le nez ondulé, par exemple, est très souvent abaissé (type François 1er).

Le nez concave est d’ordinaire à base relevée (nez en pied de marmite, par exemple), tandis que le nez aquilin est ou horizontal (type israélite), ou abaissé (nez en bec de perroquet), etc.

Le nez rectiligne à base horizontale (et à racine du nez peu marquée) constitue le nez classique des statuaires grecs, ou nez droit.

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La largeur est la plus grande distance transversale comprise entre les deux ailes.

La saillie du nez enfin est la distance comprise entre le point le plus saillant du dos du nez et la ligne NS.

La mensuration directe, au moyen d’un compas, des trois dimensions du nez présente certaines difficultés d’exécution. Aussi se contente-t-on, sur les registres d’écrou, de signaler à la suite de la rubrique consacrée au profil du nez, celles de ces dimensions qui s’écarteraient notablement de la moyenne, en un sens comme dans l’autre. Des guillemets indiquent l’absence de remarque de ce genre.

Considéré par rapport à ses trois dimensions, un nez peut être : long ou court, large ou étroit, et à saillie prononcée ou non (ce qui est exprimé par les mots saillant ou peu saillant). Le terme épaté est réservé pour les nez à la fois larges et peu saillants, et celui d’évasé pour ceux qui ont été aplatis à la suite d’accidents.

Gros, effilé, pointu, s’appliquent spécialement à la pointe du lobule, au bout du nez.

Les qualificatifs fort ou petit qui embrassent l’ensemble des trois dimensions ne doivent être employés qu’avec la plus grande réserve.

Par contre, un nez aquilin à base relevée est exceptionnel, et un nez concave abaissé difficile à concevoir.

On est souvent amené, dans la pratique, pour rendre les définitions plus précises, à employer les modificatifs : légèrement et fortement : nez légèrement aquilin, c’est-à-dire presque rectiligne, fortement abaissé, etc.

B. Dimensions. - Après avoir parlé de la forme, il nous reste à traiter de cet autre élément de tout solide : les dimensions.

Il importait, pour la clarté de la notation, de séparer nettement ces deux points de vue.

Les trois dimensions du nez sont : sa longueur, sa largeur et sa saillie. Le sens de ces expressions doit être déterminé.

La longueur ne se compte pas sur le dos du nez, comme on pourrait être tenté de le faire. C’est la ligne NS comprise entre la racine et le point sous-nasal. (fig.2). On évite ainsi les illusions d’appréciation qu’occasionnent les nez tombants (à base abaissée) qui paraissent toujours plus longs qu’ils ne sont en réalité.

L’emploi exclusif de ces adjectifs pour les désignations spéciales qui leur sont assignées permet d’éviter à chaque signalement la répétition des mots : base, longueur, largeur, hauteur, etc.

En résumé, la réforme du signalement pénitentiaire dont M. Herbette a pris la direction au milieu de tant d’autres occupations d’un ordre plus élevé, n’est pas sans présenter un certain intérêt au point de vue scientifique.

L’introduction des quatre principales mensurations anthropométriques sur le registre d’écrou (qui est une pièce légale, prescrite par le Code d’instruction criminelle), consacre définitivement le fonctionnement de l’identification anthropométrique dans les établissements pénitentiaires français.

D’autre part, les lois votées récemment eu vue de diminuer la récidivité, auront certainement, entre autres conséquences, celle d’augmenter chez les incorrigibles les dissimulations d’identité, et ceci dans une proportion énorme.

L’expérience poursuivie à Paris avec tant de succès permet de bien augurer des services que l’identification anthropométrique est appelée à rendre à la justice de province.

Alphonse Bertillon Alphonse Bertillon

Alphonse Bertillon


C’est là aujourd’hui une figure bien connue et chacun, s’il ne sait point la vie sait au moins les œuvres de l’homme. Au nom de Bertillon s’associe dans la pensée le nom d’anthropométrie ; toute sa gloire tient dans ce mot, et c’est une gloire certaine, non faite de réclames. Ce qu’est l’anthropométrie, nos lecteurs le savent, car le service de M . Bertillon a été exposé dans ce journal à différentes reprises (Voir la Science illustrée, tome III, p. 293.).

M. Alphonse Bertillon appartient à une famille de savants ; son père se signala par des études scientifiques remarquables et son frère, le Dr Jacques Bertillon, est chef du service de la statistique du département de la Seine. Il est né à Paris en 1853 , c’est donc aujourd’hui un homme de quarante et un ans, encore tout jeune et plein d’activité. Les études de M. Bertillon portèrent principalement sur l’anthropologie, suivant en cela les idées de son père qui fut un des premiers et des plus zélés fondateurs de la Société d’anthropologie.

C’est en 1880 que M. Bertillon établit son système au palais de Justice. Résumons ce système en quelques lignes, sans entrer dans aucun détail, pour faire sentir par une vue d’ensemble toute la netteté et la précision de ce procédé d’identification par le signalement seul. Il s’agit de classer des photographies et de les retrouver au moyen des mesures prises sur l’individu amené au Dépôt. Les individus sont d’abord séparés en trois catégories, suivant que leur tête, mesurée de la racine du nez à ce point le plus saillant de la bosse occipitale (inion), est grande, moyenne ou petite. Chacun de ces groupes est divisé lui-même en trois autres suivant que la largeur de la tête est grande, moyenne ou petite. Puis c’est la longueur du médius qui va nous fournir trois nouveaux groupes dans chacun des neuf précédents, puis la longueur du pied gauche (trois groupes dans chacun des vingt-sept précédents), la longueur de la coudée (trois groupes dans chacun des quatre-vingt-un précédents), la longueur de l’auriculaire (trois groupes dans chacun des deux cent quarante-trois précédents), la taille (trois groupes dans chacun des sept cent vingt-neuf précédents), l’envergure des bras enfin fournit les derniers groupes, et cette division est suffisante en ce moment à la préfecture de police où le dernier groupe dans lequel on a à chercher ne contient que neuf à dix photographies.

Vous voyez combien ce système est simple : il suffit de mesurer les différentes longueurs dans l’ordre que nous venons d’énumérer pour voir le champ de ses recherches diminuer de plus en plus jusqu’à ce qu’on n’ait plus qu’à feuilleter quelques photographies. M. Bertillon a fait aussi paraître en 1883, un ouvrage sur l ’Ethnographie moderne, les Races sauvages ; en 1890, un travail sur l’Anthropométrie judiciaire à Paris en 1890, dans lequel il a exposé son système, montré son fonctionnement et les avantages qu’on en avait retirés ; la même année La Photographie judiciaire. Enfin en 1892, il a publié un ouvrage très curieux et plein de remarques intéressantes sur la Reconstitution du signalement anthropométrique au moyen des vêtements, dans lequel il a montré les relations qui existent entre les différentes longueurs des os du squelette et les habits portés par le vivant.

Léopold Beauval, La Science Illustrée N°332 du 7 Avril 1894
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