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La préfecture de police à l’exposition d’Amsterdam — L’identification des récidivistes

Alphonse Bertillon, La Nature N°534 — 23 aout 1883

Mis en ligne par Lauryn le samedi 5 juillet 2014

Trouver le nom d’un récidiviste qui cache son état civil, étant données la longueur de sa tête, de son pied et l’envergure de ses bras, est un problème qui, au premier abord, rappelle la fameuse question que les enfants se posent entre eux : étant données la longueur d’un navire et la hauteur de son mât, calculer l’âge du capitaine.

Tout fantaisiste que cela semble, le problème est résolu, et le système que la Préfecture de Police emploie avec succès depuis six mois pour l’identification de ses récidivistes, n’a pas d’autre base.

Dans le but vraisemblablement d’en vulgariser l’usage auprès des polices étrangères, cette administration a envoyé à l’Exposition d’Amsterdam un panneau d’une douzaine de photographies qui font connaître les principales dispositions pratiques de la méthode.

L’ensemble de l’envoi figure au catalogue sous la dénomination :

Division judiciaire. M. Naudin, chef de diivision : Nouveau procédé pour l’identification des récidivistes qui déclarent un faux état civil. (Système de M. Al. Bertillon.)

Nous avons bon espoir que les administrations étrangères feront bon accueil à cette application de l’anthropométrie, celte science toute française fondée par Broca. Si les changements d’identité sont fréquents dans le monde des voleurs français, ils le sont toujours infiniment moins que dans les pays comme l’Angleterre et les États-Unis où les actes d’état civil font fréquemment défaut, et ne sont qu’imparfaitement remplacés par des actes de baptême ou de circoncision.

Les voleurs internationaux qui exploitent les grandes capitales de l’Europe et du Nouveau Monde ne donnent jamais leur vrai nom pas plus à leurs dupes qu’à la police locale... quand elle met la main dessus.

Les mœurs des individus de cette espèce seraient pour un naturaliste tout aussi curieuses à étudier que celles de tel ou tel oiseau de proie, de telle ou telle tribu pillarde du Sahara.

Chez le pick-pocket, chez le chevalier d’industrie voyageur, tout est calculé pour conserver l’incognito en prévision d’une arrestation possible. Il est du reste au courant de tous les trucs classiques de la police. Son linge est démarqué, les tiges de ses bottines, lorsqu’elles portent un nom de fabrique, sont coupées ; la coiffe de son chapeau est arrachée, ou, pour le moins, le nom et l’adresse du chapelier effacés, etc. Il va de soi que les lettres et télégrammes que lui envoient ses associés d’Angleterre, d’Amérique et même d’Australie pour lui signaler telle ou telle affaire faisable, tel ou tel voyageur bon à voler, etc... , sont aussitôt brûlés que reçus.

Par opposition avec le voleur gouailleur de Paris qui s’enferre par besoin de forfanterie, le voleur international observe la plus grande circonspection devant les interrogations de la justice ou de la police.

Lui parle-t-on français, il affecte de ne pas comprendre et répond par yes et no. Lui parle-t-on anglais ou allemand, il devient espagnol, ou, a été élevé en Russie, dans le Caucase, etc. Si ses connaissances linguistiques lui rendent ces transformations impossibles, il se renferme dans un système complet de dénégation : « il ne sait rien, ne comprend pas pourquoi il a été arrêté ; il n’y a que vingt-quatre heures qu’il est à Paris et l’émotion de son arrestation lui a fait oublier l’adresse de l’hôtel où il a débarqué, etc. ; quant à ses parents, ils sont restés en Australie, où lui-même a été élevé". Essaye-t-on de le photographier, pour envoyer son portrait dans les prisons et dans tous les endroits où l’on soupçonne qu’il pourrait être reconnu, il s’y refuse catégoriquement, ou grimace devant l’objectif. Disons en passant que la photographie instantanée est appelée à mettre fin à ce dernier genre de comédie.

Par cet incognito, il met obstacle à toute enquête, empêche de découvrir le nom de ses complices, le lieu de leur recel, etc... , en même temps qu’il échappe à la majoration de peine qui pourrait le frapper comme récidiviste.

Quant aux passeports, papiers dits de sûreté, etc., leur insuffisance saute aux yeux. Si leur emploi n’est plus obligatoire, s’ils sont en train de tomber en désuétude, c’est non pas tant à cause des tracas qu’ils occasionnaient au public, que parce que leur parfaite inutilité a fini par être reconnue par tout le monde.

L’opinion populaire qui attribue les meilleurs papiers aux voleurs n’est pas un sophisme. Les signalements qui les accompagnent et qui sont là pour empêcher les échanges ou les vols de pièces, sont pour la plupart si niaisement pris qu’ils n’empêchent rien du tout, pour peu que les indications de taille et d’âge ne soient pas trop différentes.

C’est pourtant dans un meilleur entendement du signalement que réside le principe de la méthode d’identification exposée à Amsterdam.

Combien sont vagues les expressions : nez grand, bouche moyenne, visage ovale ! Toutes les femmes savent que telle coiffure leur allonge, telle autre leur arrondit la figure. Il ne s’agit là que d’apparence. En réalité nous ne sommes frappés que par les cas exceptionnels : nez très long, visage rond dit en pleine lune, etc. Les employés du bureau des passeports, à la Préfecture de Police, qui prennent des signalements depuis trente ans seraient bien embarrassés de dire, où s’arrête le nez petit, où commence le nez moyen, à quelles dimensions un nez cesse d’être moyen pour devenir grand.

Pour bien préciser ces expressions, il faudrait remplacer les qualificatifs : moyen, petit, grand, ovale, large, etc-, par des chiffres : nez de tant de centimètres de base, visage de tant de large sur tant de haut, etc. Mais puisque nous sommes ainsi amenés à prendre de véritables mensurations, pourquoi mensurer les traits du visage, opération délicate, désagréable, et qui ne donne jamais que des nombres variant peu en grandeur absolue ? Un centimètre de plus ou de moins sur la. longueur d’un nez est chose considérable, tandis que le pied, chez les gens de même taille, peut varier de quatre centimètres et la grande envergure de vingt, quelquefois vingt-cinq centimètres.

D’autres mensurations se recommandent moins par la valeur absolue de leurs variations que par la précision et la facilité avec laquelle on peut les prendre. Telle est, par exemple, la longueur du doigt médius prise au moyen d’un compas à glissière, le doigt étant plié à angle droit sur le carpe (fig. 1). Cette mensuration se prend ainsi très commodément à un millimètre près et varie de près de deux centimètres chez les individus aillant même taille et même longueur de pied.

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Mais ce qui est encore bien meilleur c’est la longueur de la tête, ou diamètre antéro-postérieur des anthropologistes. Cette mensuration oscille communément entre 17 et 20 centimètres ; nous avons même rencontré quelques exemples où elle atteint tantôt 16 tantôt 21 centimètres. Son écart total d’un individu à un autre est donc, pour nous en tenir aux cas ordinaires, de 30 millimètres. Or comme on peut très facilement relever cette indication à un millimètre près au moyen du compas d’épaisseur de Broca, on voit d’ici qu’elle nous permettra de distinguer trente catégories distinctes d’individus, chacune de ces catégories ne pouvant tout au plus être confondue qu’avec ’celle qui lui est immédiatement supérieure ou inférieure.

La taille, au contraire, le meilleur des caractères du signalement ordinaire, ne peut être prise qu’à un centimètre près, en supposant que l’individu à toiser ne cherche pas à tromper. Mais la volonté exerce une certaine influence sur elle ; on peut l’abaisser on l’élever momentanément d’un centimètre, sans qu’il en paraisse rien, enfin la colonne vertébrale tend à se voûter plus ou moins suivant l’âge et la profession. On doit donc admettre que l’on ne peut mesurer la taille, à plusieurs années d’intervalle, qu’à environ 3 centimètres près ; or, comme elle ne varie couramment que de 30 centimètres (de 1m,50 à 1m,80), on ne peut guère distinguer plus de dix catégories distinctes de taille. A ce point de vue tout théorique, la longueur de la tête est donc un caractère signalétique trois fois meilleur que la taille puisqu’elle nous fournit trente sortes de signalements différents, tandis que la taille ne nous en fournit que dix.

Après la mensuration de la longueur de la tête, il n’est pas difficile d’y ajouter celle de la largeur (diamètre transversal maximum des anthropologistes), dont les variations sont à peu de chose près indépendantes de la plus ou moins grande longueur de la tête, ce qui se prend avec le même compas Broca, l’opéré conservant la position assise tandis que l’opérateur se place derrière lui (fig. 2).

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Nous reproduisons ci-contre, d’après le panneau exposé à Amsterdam, les deux photographies relatives aux mensurations du doigt médius et de la largeur de la tête. On les croirait détachées d’un traité d’anthropologie pratique.

D’autres mensurations qui sembleraient très bonnes pour les signalements doivent être rejetées en dernière analyse. Nous citerons entre autres la largeur des épaules qui a l’avantage d’être un caractère extérieur que l’on peut apprécier dans une certaine mesure, sans instrument. Mais la statistique prouve que cette mensuration ne varie (lue de 10 centimètres chez les gens de même taille, et comme la volonté et l’embonpoint ont une certaine influence sur elle, on ne peut compter sur une approximation de moins de 2 centimètres, ce qui ne donne que cinq catégories de signalements de largeur d’épaulés, nombre inférieur à ceux fournis par les autres mensurations.

La hauteur de l’entre-jambes, l’écartement des hanches, ont un indice signalétique considérable, mais les difficultés qu’entraîne leur métrage, doivent les faire rejeter. Du reste les mensurations précédemment citées sont en nombre suffisant pour assurer toute espèce de signalement.

Un homme ainsi caractérisé par des mesures de cet ordre est mathématiquement identifié. Il est bien difficile même entre plusieurs milliers de personnes d’en trouver deux ayant approximativement : mêmes diamètres céphaliques, même doigt médius, même pied, même envergure et même couleur d’œil.

Voici une anecdote qui est arrivée au début de l’installation du procédé au Dépôt de la Préfecture et qui peut donner une idée de la puissance signalétique des mensurations : l’inspecteur attaché au service du métrage avait l’habitude de déposer son chapeau, un chapeau de soie tout neuf, sur la cheminée de la salle où il opérait. Un soir, après avoir mensuré trente ou quarante récidivistes dans sa journée, et comme il allait s’en aller, il s’aperçut que son chapeau avait disparu et avait été remplacé par un horrible feutre porté depuis des années. Découvrir le voleur dans les préaux où les détenus au nombre d’environ trois cents attendent leur comparution devant les tribunaux, il ne fallait pas y penser ; le détenteur du chapeau neuf se serait hâté en apercevant sa victime de cacher sa proie derrière son dos ou de la passer de mains en mains à ses camarades. Appeler et examiner les quarante voleurs mensurés dans la journée n’était guère plus pratique, puis il répugnait à notre inspecteur de s’avouer refait ouvertement devant tout le personnel de la geôle. L’idée lui vint alors de mesurer le chapeau qui lui avait été si généreusement octroyé. Il. avait été si longtemps porté qu’il avait eu le temps de se modeler exactement sur la tête de son précédent détenteur. L’inspecteur connaissant les deux diamètres céphaliques eut bientôt fait de trier parmi les fiches de la journée celles qui portaient dès nombres approchant : il ne s’en trouvait qu’une seule, au nom d’un vagabond qui vivait de vol à l’étalage. Par surcroît de précaution, il eut soin de faire appeler de vagabond soupçonné par le gardien chargé des mises en liberté - afin de lui enlever tout soupçon - et quelques instants après, il avait la satisfaction de cueillir son chapeau sur la tête du voleur décontenancé, qui alléguait une erreur, d’ailleurs impossible. II va de soi que l’agent rentré en possession de son bien ne fit aucun rapport, ne demanda aucune punition disciplinaire contre son voleur : quand un inspecteur se laisse voler par un repris de justice, ce n’est plus le repris de justice, mais bien l’inspecteur qui est le coupable.

Tant que le nombre des fiches collectionnées ne dépasse pas une cinquantaine, on comprend que l’on puisse rapidement les parcourir toutes et retrouver celle que l’on recherche, alors même que l’on ne connaîtrait que les chiffres des mensurations. Si la photographie de l’individu est collée au verso de la fiche, la recherche devient encore plus facile.

Mais comment rechercher le portrait ou les mensurations d’un individu au milieu de la collection alphabétique de 75 000 photographies que la Préfecture de Police a réunie en moins de dix ans, quand l’individu examiné cache son état civil, ou ce qui est pis en déclare un faux ?

Jusqu’à présent la Police et derrière elle la Justice tournaient dans ce cercle vicieux : on photographiait pour être à même de retrouver le nom d’un récidiviste, mais pour retrouver une photographie précédemment faite, besoin était du nom.

La véritable originalité de notre méthode est de pouvoir servir de base à une classification qui permet de retrouver la photographie d’un récidiviste au moyen de son seul signalement chiffré, à la condition, bien entendu, d’avoir été antérieurement mensuré.

Les photographies sont d’abord partagées, suivant le sexe : les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Ces dernières, beaucoup moins nombreuses que les hommes, n’atteignent pas 20 000.

Quant au groupe des 60 000 hommes restants, nous supposons qu’on puisse le partager en trois divisions basées sur la taille, savoir les individus :
de taille petite et très petite comprenant environ... 20 000 photographies
de taille moyenne comprenant environ... 20 000 photographies
de taille grande et très grande comprenant environ... 20 000 photographies

Chacune de ces trois divisions primordiales devra ensuite être partagée suivant le même principe, et, sans plus s’occuper aucunement de la taille, en trois séries suivant la longueur de la tête d’un chacun. Ces nouvelles subdivisions, au nombre de neuf, ne contiendront plus alors, savoir :

Celles des têtes petites et très petites que 6 000 photographies et quelque chose ; celles des têtes moyennes que 6 000 photographies et quelque chose ; celles des têtes grandes et très grandes que 6 000 photographies et quelque chose.

Ces subdivisions de 6 000 seront elles-mêmes partagées en trois groupes suivant la longueur du pied et compteront alors chacune, savoir :

Celles des pieds petits et très petits, 2 000 photographies ; celles des pieds moyens, 2 000 photographies ; celles des pieds grands et très grands, 2 000 photographies.

La longueur des bras étendus en croix nous donnera une quatrième indication qui divisera encore chacun des paquets de photographies précédents en trois et les réduira à des séries de 600, que l’on pourra encore rediviser en des éléments plus petits en prenant pour base l’âge approximatif de l’individu, la couleur de ses yeux et la longueur de son doigt médius.

C’est ainsi qu’au moyen seulement de quatre coefficients anthropométriques nouveaux (le sexe, la taille, l’âge et la couleur de yeux ont été relevés de tous temps), la collection des 75 000 photographies de la Préfecture pourra être divisée en groupe d’une cinquantaine de photographies qu’il sera dès lors facile de parcourir rapidement.

Il va de soi que pour chaque mensuration les limites qui séparent les moyens, des grands et des petits, doivent varier suivant la taille de l’individu. Pour le pied, par exemple, il est évident que ce qui est petit chez un homme de 1m,80, devient grand chez un homme de taille moyenne et a fortiori de petite taille.

Enfin, pour que la division en petits, moyens et grands donne des quotients approximativement égaux, il faut que la série des moyens, qui est la plus fréquente, ait des limites plus étroites que la série des grands ou des petits ; les tailles moyennes, par exemple, ne comprendront que les individus de 1m,62 à 1m,67, tandis que les grandes comprendront tous les individus plus élevés depuis 1 m,68 jusqu’au géant de 2 mètres, et les petites tailles tous les individus depuis 1 m,61 jusqu’au lilliputien de 1 mètre et quelques centimètres.

Mais, me direz-vous, où placerez-vous et où rechercherez-vous dans la suite la carte d’un individu qui aurait une mensuration juste sur la limite de vos divisions ? Tel serait le cas, par exemple, d’un homme ayant une taille de 1m, 68. Si vous le placez dans la catégorie des tailles grandes de 1m,68 à 2 mètres, il est à craindre que, quelques années après, les progrès de l’âge n’affaissent sa taille de 1 centimètre, vous ne lui trouviez plus que 1m,67 et que vous soyez ainsi amené à le rechercher dans les tailles moyennes de 1m,62 à 1m,67.

Il faudrait, dans ce cas et toutes les fois qu’une mensuration approcherait assez de la limite pour pouvoir donner lieu à une erreur subséquente, classer une photographie dans chacune des divisions limites, absolument comme dans un dictionnaire, on intercale des rubriques à des places différentes pour les mots qui ont plusieurs orthographes.

On peut également se demander dans quel ordre il est préférable de procéder aux divisions successives de la classification. Faut-il commencer par ranger les photographies suivant les catégories de taille ou suivant les catégories de doigt médius ?

Dans la démonstration ci-dessus, nous avons supposé que la division par pied suivait celle par tête ; l’inverse ne serait-il pas préférable ?

Pour peu que l’on y réfléchisse on s’aperçoit que l’ordre des divisions ne modifie en rien la répartition finale. Quelle que soit la manière dont on procède, les séries dernières de photographies seront toujours composées des mêmes individus, à savoir de ceux qui ont taille, pied, tête, médius, approximativement égaux entre eux.

Si, au lieu d’envisager l’ordre des mensurations au point de vue de la répartition finale, nous l’envisageons au point de vue de la facilité des recherches, on s’aperçoit bientôt de l’avantage qu’il y a pour la sûreté des vérifications à commencer le classement par les mensurations dont on est le plus sûr, dont les variations sont le plus considérables et sont le moins sujet à varier avec l’âge, l’embonpoint ou la volonté de l’individu. C’est autant d’éliminations sur lesquelles on n’a pas à revenir. Tandis qu’il faut laisser pour la fin les indications où la volonté de l’opéré, ou l’appréciation de l’opérateur, laisse quelque marge à l’erreur. Ce son t ces considérations qui, par exemple, nous ont engagé à placer en dernier la couleur de l’œil et la grande envergure. Tout le monde sait combien sont vagues les dénominations usitées pour la couleur des yeux. A en croire les littérateurs, il y aurait des yeux noirs, puis des yeux gris, etc., quoi qu’à vrai dire on ne trouve pas un seul iris noir, ou même approchant plus ou moins du noir (mais sans couleur), c’est-à-dire gris ; tandis que la pupille normale est toujours noire chez tous les animaux.

Quoique les dénominations adoptées par la Société d’Anthropologie de Paris et que nous avons modifiées et simplifiées empiriquement, aient en partie fait disparaître ce chaos, la détermination de la couleur de l’iris de l’homme est souvent une opération délicate ; on sera parfois forcé de rechercher dans deux nuances voisines, avant d’acquérir la conviction que la photographie de tel individu n’a pas été classée. On a donc tout avantage à terminer la classification par cette indication, de façon que l’on puisse facilement passer d’une nuance à une autre.

Il en est de même, sous un autre point de vue, de la grande envergure des bras. Cette mensuration passe dans le public pour être égale à la taille. En réalité elle est en général chez les gens de nos pays plus grande de 5 à 10 centimètres que la hauteur, quelquefois égale, rarement plus courte. Pourtant nous avons observé quelques cas où elle était de 5 à 7 centimètres plus courte, et d’autres de 20 centimètres plus longue que la taille. Cette dernière différence constitue chez les gens de petite taille une véritable difformité ; leurs mains pendant à la hauteur de leurs genoux leur donnent une démarche simiesque. Quoi qu’il en soit le chiffre absolu des variations d’un extrême à l’autre atteint presque 25 centimètres. Malheureusement pour le but que nous nous proposons, la volonté a sur l’envergure une certaine influence ; on peut, en s’étirant, l’augmenter de 2 centimètres et en rentrant les épaules la diminuer d’autant ; d’où une erreur possible de 4 centimètres ; ce qui ne permet pas d’établir plus de six sortes de signalements d’envergure.

Nous avons cru néanmoins que cette mensuration devait être gardée à cause de l’extrême facilité avec laquelle elle peut être prise au moyen d’un double mètre rigide, ou d’un ruban, ou sur un pan de mur gradué, etc. Il suffit, pour être à même de dérouter les tricheries possibles, de ne nous servir de celle indication que pour la dernière ou l’avant-dernière subdivision.

Une autre question d’arithmétique pratique que soulève la classification est celle-ci : ne conviendrait-il pas d’établir pour certaines mensurations plus de catégories que celles que nous avons adoptées ? Ne pourrait-on pas, par exemple, séparer les têtes très longues des têtes simplement longues, ou encore les tailles très grandes des tailles grandes ? On obtiendrait ainsi cinq catégories : très petit, petit, moyen, grand, très grand.

Pour apprécier les inconvénients on plutôt l’inutilité de ces nouvelles subdivisions, il suffit de remarquer combien rares sont les mensurations exceptionnelles. Ce sont celles qui approchent de la moyenne qui sont les plus nombreuses ; la probabilité de rencontre une mensuration déterminée diminue progressivement à mesure qu’elle s’éloigne de la moyenne ; et aux extrêmes, très grand, très petit, cette probabilité devient minime. Pourquoi, en conséquence, surcharger notre classification de divisions dont on n’aura besoin qu’exceptionnellement. Si les très grands sont rares on n’aura pas à les rechercher fréquemment, et enfin leur séparation d’avec les éléments simplement grands, n’allégerait pas beaucoup la catégorie de ces derniers, tandis que nous augmenterons ainsi la quantité de photographies dont les mensurations sont sur la limite des catégories, et qui doivent être ’classées en double.

Comme on le voit par les considérations qui précèdent, si la théorie de notre classification de photographies est d’une simplicité enfantine, la pratique en demandera précision et méthode. Elle reste néanmoins dans le domaine des idées réalisables, aisément réalisables et dont l’application s’impose.

Si sa mise en pratique sur une vaste échelle nécessite pour Paris la création de deux ou trois emplois de commis-mensurateurs, elle est appelée sur certains points à révolutionner les mœurs des voleurs et les procédés qu’emploie la police pour lutter contre les exploits des malfaiteurs.

Nous n’en donnerons comme preuve que les reconnaissances et l’identité, que l’essai partiel tenté à la Préfecture de Police a permis de faire dès maintenant.

Quoique le répertoire réuni jusqu’à présent ne compte que deux milliers de photographies, le total des individus reconnus le mois dernier pour avoir été mensurés précédemment sous un autre nom s’est élevé à quatre ; le mois précédent il n’avait été que de deux et enfin que d’un dans le cours des deux mois antérieurs. La progression est rapide. D’ailleurs le nombre des reconnaissances est appelé à croître en proportion du nombre des photographies classées ; puis il faut laisser aux mensurés le temps de sortir de prison, de choisir leurs faux noms et de se faire reprendre pour un nouveau délit. Tout ceci demande bien un an. Aussi presque tous les individus reconnus jusqu’à présent n’avaient-ils été l’objet que d’une ordonnance de non-lieu lors de la première arrestation qui avait motivé leur mensuration. Enfin, fait remarquable, presque tous ces individus reconnus, avaient lors de leur première mensuration donné un faux état civil dont ils s’étaient d’autant plus facilement dépouillés qu’ils n’y avaient aucun droit. Il a fallu la découverte de leur seconde supercherie pour attirer l’attention sur leur première déclaration et en faire reconnaître la fausseté.

Nous devons comprendre dans cette dernière catégorie la reconnaissance d’un soi-disant Bernard que le jury de la Seine vient de condamner à huit ans de travaux forcés pour attaque nocturne en bande, etc., et qui avait été mensuré dès l’année 1882, au cours des premières expériences qui furent faites de cette méthode à la prison de la Santé.

A sa dernière affaire, pour essayer de blanchir son passé, il essaya de prendre l’état civil d’un nommé Dupont. Malheureusement pour lui, il avait compté sans les mensurations. L’inspecteur attaché au métrage n’eut aucune difficulté pour lui retrouver son premier nom de Bernard. Les mensurations concordaient exactement et la photographie de cette époque ressemblait encore suffisamment à l’individu qu’il avait sous les yeux.

Mais la scène changea quand il voulut faire avouer au prévenu sa métamorphose de Bernard en Dupont ; il commença par nier avec une énergie extraordinaire, puis troublé, se sentant pris, pour appuyer ses dénégations, il déclara que : « la preuve qu’il ne s’appelait pas Bernard, c’est que son vrai nom était X... et qu’il avait déjà sous son vrai nom deux condamnations pour vol à l’étalage, ce qui était cause que depuis deux ans il avait changé de nom. »

Ce premier aveu obtenu, le plus difficile était fait et X ... ne tarda pas à reconnaître que la photographie sous le nom de Bernard lui était également applicable. D’ailleurs l’agent ayant consulté la liste alphabétique du service photographique ne tarda pas à trouver une photographie sous le nom X ... , tirée depuis trois ans et qui se rapportait à l’individu en question mais ne lui ressemblait que de loin.

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Nous avons fait reproduire ci-contre ces trois portraits par la photographie sur bois (fig. 5, 4, et 5). Comme le lecteur peut s’en assurer en les examinant avec quelque attention ils se rapportent au même personnage. Mais quel changement de l’un à l’autre, quelle dégradation d’année en année ! La première en date, la photographie de X .... (fig. 5), est celle d’un ouvrier bon enfant, un peu gouailleur. Un an après, sous le nom de Bernard (fig. 4), les traits sont déjà endurcis, la brute apparaît. Tandis que la dernière qui porte la rubrique de Dupont (fig. 5), est empreinte d’une énergie sauvage, quoiqu’elle n’ait été prise que neuf mois après la seconde. De la figure joviale de X ... il ne reste plus rien, l’expression du regard s’est transformée au point que si l’on n’avait point l’intermédiaire de Bernard on douterait de l’identité des deux extrêmes.

Il ne faudrait pas dans ce cas spécial attribuer cette graduation du vice à notre régime pénitentiaire. Si l’individu dont il s’agit avait déjà subi trois condamnations avant son départ pour la Nouvelle-Calédonie, la somme de ces peines ne dépassait guère trois mois de prison : un régime aussi court, quel qu’il soit, est insuffisant pour produire une semblable transformation physique. Il faut bien plutôt y voir les stigmates de trois années de débauches dans les bals publics des faubourgs, l’influence de moyens d’existence inavouables, etc...

D’ailleurs, autant que nous pouvons juger d’après les quelques exemples que nous avons eus sous les yeux, les peines longues produisent sur l’organisme humain une dégradation d’un tout autre genre. En général, l’individu qui a passé plusieurs années dans une maison centrale conserve pendant longtemps un teint pâle et mat, les yeux très brillants ont une direction oblique et évitent le regard au lieu de le braver comme sur la dernière des photographies (voir X ... dit Dupont), la paupière toujours clignotante reste baissée et semble craindre la lumière, la colonne vertébrale est voûtée, la tête projetée en avant et le menton rentré dans le cou par suite peut-être de l’habitude de parler en cachette des surveillants ; les bras sont ballants chez l’homme, ou croisés chez la femme avec une raideur monacale ; toute la personne semble être grelottante de froid ; beaucoup d’ailleurs sont phtisiques.

En présence de pareilles transformations dont les photographies reproduites ci-dessus ne peuvent donner qu’une idée affaiblie, on comprend de quel secours sont les mensurations. L’identité des longueurs anthropométriques arrive ainsi à révéler l’identité d’état civil d’une manière bien plus certaine qu’une ressemblance plus ou moins lointaine de physionomie.

Nous nous sommes demandé si la méthode inaugurée par la Préfecture de Police devait rester confinée à l’identification des inculpés.

Nous avons parlé plus haut du vague des signalements ordinaires. Les passeports pour voyager à l’intérieur et même à l’étranger ne sont plus obligatoires et tombent en désuétude. On est néanmoins toujours forcé de revenir à cette mesure en temps de troubles et notamment en temps de guerre. Les questions d’identité acquièrent alors une importance extrême. Sur la vue d’un passeport les gendarmes sont appelés à distinguer les déserteurs et les espions des cantiniers et des voyageurs.

Qu’est-ce qui empêcherait en de pareilles circonstances de joindre au signalement habituel des personnes autorisées à suivre les armées deux ou trois des mensurations de notre système comme par exemple la longueur du doigt médius et la longueur de la tête ?

Nous ne croyons pas que ce procédé puisse froisser dans les circonstances dont nous parlons les susceptibilité d’un Français.

Dernièrement le lieutenant Gillet proposait dans le Bulletin de la Réunion des Officiers de relever les signalements métriques sur les livrets militaires.

Mais il faut pour avoir quelques chances de faire agréer cette méthode par le Ministre de la guerre qu’un essai de plusieurs années à la Préfecture de Police en ait démontré I’utilité pratique.

On pourrait pour commencer, décider qu’il serait en tout temps loisible aux personnes qui le désireraient de faire adjoindre ces indications au signalement de leur passeport.

Pourquoi, enfin ne pas compléter ces signalements par l’adjonction d’une photographie collée sur le passeport même et réunie à celui-ci par un timbre sec ?

Cette mesure adoptée d’abord pour les cartes d’abonnement de la dernière Exposition universelle de Paris a donné de si bons résultats que les Compagnies de chemin de fer n’ont pas hésité depuis à l’appliquer à leurs abonnés.

Les photographies jointes au passeport et à quelques mensurations mettraient fin aux perplexités de nos braves gendarmes de province qui soupçonnent un malfaiteur en tout botaniste ou simple touriste qui parcourt les départements en dehors des chemins courus. Nous ne savons si pareille aventure vous est arrivé, mais un de nos amis chef de service dans une administration publique, nous a raconté avoir été arrêté à Neufchàtel (Seine-Inférieure] en 1869 pour un complice de Troppmann et n’avoir été relâché qu’après un sévère interrogatoire. Un autre de nos amis, quelque peu botaniste, a passé vingt-quatre heures au violon du cap de la Hague, à la pointe ouest de la Manche, parce qu’il avait été surpris par la gendarmerie dans ces parages désolés en train de ramasser quelques varechs, et qu’il était bien évident que seul un forçat déguisé en honnête homme pouvait se livrer à de pareilles occupations en un pareil lieu. Tous les papiers qu’il avait sur lui ne lui servirent de rien ; on ne le relâcha qu’au reçu d’une dépêche de Paris.

De telles aventures en temps de paix, sont des incidents de voyage à la Topler dont on rit plus tard.

Mais en temps de guerre, en pays étrangers lointains, quand on n’a que ses papiers pour se faire reconnaître et aider par son consul ou par un simple compatriote, la situation devient plus grave. Y a-t-il actuellement une police du monde qui donne des pièces d’identité indiscutables ? Cette paperasserie inspire si peu de confiance que dès que votre personnalité est en jeu, les règlements d’administration réclament la présence de témoins patentés pour certifier votre identité.

Puisque les passeports sont devenus facultatifs, ce qui est un progrès, qu’ils procurent au moins toute sécurité aux personnes qui jugent à propos de s’en munir !

Nous ne doutons pas qu’à son tour ce perfectionnement, minime d’ailleurs, ne s’accomplisse. En attendant, nous nous associons entièrement aux conclusions du savant Dr Bordier qui, après avoir rendu compte aux lecteurs du National de la méthode d’identification exposée à Amsterdam, ajoutait :

« J’admire donc beaucoup les résultats obtenus. Mais ce que j’admire encore plus, c’est ce fait, au moins aussi nouveau que la méthode elle-même, d’une administration changeant tous ses procédés et ne craignant pas d’entrer de plain-pied dans le nouveau. Tout le mauvais gré que MM. les récidivistes doivent savoir à M. Camescasse et à l’intelligent et énergique secrétaire général de la Préfecture de Police, M. Vel-Durand, nous donne la mesure de la reconnaissance que leur doivent les honnêtes gens et des félicitations qui leur sont dues. »

Alphonse Bertillon

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