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Le pied préhensile des Indiens

Félix Regnault, la Revue Scientifique - 16 Janvier 1892

Mis en ligne par Denis Blaizot le mercredi 7 décembre 2011

Le voyageur qui se promène dans les rues natives des villes de l’Inde peut facilement y étudier toutes les industries à leur début, telles qu’elles devaient être pratiquées chez nous au moyen âge. Les magasins sont largement ouverts, et à l’intérieur on voit travailler les ouvriers : industries textiles, poterie, cordonnerie, menuiserie, armes, bijoux, confiseurs ... tout cela peut s’observer dans une même rue, telle que Chitpore Street, à Calcutta.

Si vous prenez la peine d’examiner attentivement le mode de travail, un fait vous frappera : le rôle énorme que jonc partout le membre inférieur.

Quelles que soient les industries, l’Indien, accroupi ou assis par terre, travaille, non seulement des mains mais des pieds ; on peut dire que ses quatre membres sont constamment exercés.

Le menuisier, par exemple, ne se sert pas de valet pour maintenir sa planche : le pouce du pied la maintient.

Le cordonnier, pour coudre sa chaussure, n’emploiera pas une forme immobile. Le soulier est maintenu par les deux pieds, qui le font changer de position, suivant les besoins, et les mains cousent, agiles.

Le travailleur sur métal appuie l’articulation de ses ciseaux sur le pied pour découper le cuivre ..

J’ai vu faire des peignes en bois ; le peigne était tenu vertical par les deux pieds. D’une main, l’ouvrier marquait les dents et, de l’autre, il dirigeait l’instrument qui faisait le trait.

Le tourneur en bois, comme le montre excellemment M. Hamy dans une figure (p. 114 des Études ethnographiques et archéologiques sur l’Exposition coloniale et indienne de Londres, 1887), dirige entre ses deux gros orteils le tour que maintient sa main.

Ainsi font du reste généralement les tourneurs égyptiens et arabes.

Veulent-ils lisser de la ficelle ? Les Indiens la maintiennent entre le premier et le second orteil. Coudre une bride ? Ils agissent de même.

Mais le plus singulier est certainement le boucher qui, pour débiter la viande en petits morceaux, tient. son couteau entre le premier et le second orteil, tranchant en bas, et, saisissant le morceau à pleines mains, le coupe en l’attirant de bas en haut.

On n’en finirait pas de détailler ce rôle constant, universel du pied.

Cependant, un fait important à signaler encore est celui d’un enfant que j’ai vu monter à un arbre et tenir une branche entre ses deux doigts de pied.

Mais il faut distinguer dans cette propriété du membre inférieur la part qui revient :

1° A l’articulation de la hanche, qui, très lâche, permet à l’Indien de s’accroupir de façon que son pied ne soit pas trop éloigné des mains, pour les faire participer tous quatre au travail et permettre des mouvements étendus à tout le membre inférieur.

Cette attitude accroupie est bien différente de celle de nos tailleurs ou des Arabes. Elle met les genoux à la hauteur de la poitrine. L’individu a point (appui sur ses ischions et sur ses pieds ; et il conserve cette attitude des heures entières, alors que nous ne pourrions la garder que quelques minutes. C’est là leur façon de se reposer ; on les voit par séries accroupis de cette façon et en train de fumer.

2° A l’articulation du cou-de-pied et médio-tarsienne qui permettent les mouvements de latéralité étendus du pied : tels dans les exemples des cordonnier, menuisier, fabricant de peignes et tourneur.

3° Enfin, mais surtout aux doigts de pied, et c’est là la propriété la plus originale : ainsi le boucher qui coupe sa viande et l’enfant qui grimpe aux arbres.

Le pouce du pied jouit, en effet, de mouvements de latéralité étendus par rapport au second doigt, de façon que l’Indien peut aisément ramasser par terre avec le pied un objet quelconque et déployer même une certaine force, comme on peut s’en rendre compte en se faisant serrer un doigt de la main entre leur premier et leur second orteil.

Mais quelque grande que soit leur habileté, il n’y a jamais de mouvement d’opposition entre le gros orteil et les autres doigts, comme il arrive chez le singe. Le gros orteil a des mouvements très étendus d’adduction et d’abduction, d’élévation et d’abaissement, mais tout se borne là [1].

Cette propriété est certainement fréquente chez les sauvages et même chez les peuples à demi civilisés.

Broca, en 1869, indique déjà le parti qu’on peut tirer du pied.

Morice a remarqué que le gros orteil des Annamites peut leur servir à ramasser de menus objets ; et il a vu un batelier cesser dé tenir le gouvernail avec la main et le diriger très justement avec le pied, tandis qu’il roulait sa cigarette [2].

Dans les traités d’anthropologie français et étrangers, j’ai trouvé le seul ouvrage de Ranke, intitulé Der Mench, mentionnant le rôle des orteils comme organe de préhension : c’est chez les danseurs de corde et jongleurs japonais dont le pied a été examiné à ce point de vue par Luce [3].

Mais on ne me paraît pas avoir signalé la constance de l’usage du pied dans l’industrie d’un peuple à civilisation avancée.

Les Ectroméliens peuvent, par une longue et patiente éducation, se servir de leurs pieds, mais ceux-ci jouent alors le rôle d’organes de suppléance.

On a cité à la Société d’anthropologie (Bulletins, 1875) l’exemple de l’ectromèle Ducornet, qui, n’ayant que quatre orteils, peignait en tenant le pinceau entre les deux orteils médians.

Moi-même, en 1889, en ai vu un qui s’exhibait à Marseille : il buvait, mangeait, tirait des coups de fusil, jouait aux cartes, écrivait avec son pied et même jouait de plusieurs instruments de musique. L’ayant vu de près, je me rendis compte qu’il n’y avait (comme dans tous les cas analogues, du reste) aucun mouvement d’opposition du gros orteil.

A ce rôle physiologique du pied se rattache une particularité anatomique spéciale : l’écart entre le premier et le second orteil.

Examinons-le chez les Indiens, en prenant pour exemple type la figure 31, extrêmement remarquable.

Il s’agit d’un Tamoul de Trichinopoly qui offre de naissance un espace énorme entre le premier et le second orteil. Prenant le milieu de l’extrémité du premier et le milieu du second doigt, je détermine deux points A et B dont la distance, sur le pied posé normalement par terre comme à son ordinaire, est de 49 millimètres sur le pied droit et de 54 millimètres sur le pied gauche (fig. 31).

Et ceci ne dépend pas d’un simple écart des extrémités des orteils ; la base y participe, et il parait remonter à l’articulation métatarso-phalangienne.

Voyez, en effet, l’espace profond qui existe entre la racine du premier et du second doigt : 15 millimètres sur le pied droit, 16 millimètres sur le pied gauche.

C’est à tel point que si l’on dit au Tamoul de rapprocher le plus possible le pouce de l’index, il ne le peut entièrement : il persiste encore un écart (fig. 32).

Entre ce maximum d’écartement et un pied sur lequel on n’en observe aucun dans l’attitude ordinaire, on peut observer toutes les gradations.

Sur 37 individus de Pondichéry, je n’en ai trouvé que 8 qui offrissent un écart. Il n’est donc pas constant dans la race indienne.

La distance entre les deux extrémités des doigts peut varier chez le même individu de 10 et même de 20 millimètres (fig. 32), suivant que ceux-ci sont rappprochés ou écartés parles muscles du pied seulement et sans avoir recours à la main. Quand les deux doigts s’approchent, ’ils arrivent ordinairement à se toucher.

Mais on peut observer qu’ils ne se touchent que par les bouts. A la racine, il persiste un écart laissant voir comme une lumière entre les bords du pied. La distance entre les deux doigts, à la racine, qui peut être de 6 à 11 millimètres, diminue, mais peut ne pas disparaître quand les doigts se rapprochent. Elle augmentera, au contraire, de 6 à 12 millimètres quand ils s’écarteront.

Les figures 33, 34 et 35 montrent bien ce fait. Elles sont exactes d’une façon absolue, puisqu’elles sont le tracé, pris au crayon, des doigts dans leurs différentes attitudes. Il faut noter que l’écart et le rapprochement sont dus à la seule action des muscles du pied ; il serait bien plus fort si on s’aidait de la main, comme j’ai empêché quelques Indiens de le faire.

Cette disposition anatomique n’existe pas seulement chez les Tamouls : elle est commune à tous les Indiens.

Je l’ai retrouvée chez les Bengalis et l’ai dessinée chez trois d’entre eux, mais elle n’est pas fréquente.

Chez nul, malgré mes recherches, je ne l’ai trouvée aussi accentuée que chez l’individu de Trichinopoly qui nous a servi de type.

Chez les Cinghalais, elle m’a paru être rare. Néanmoins, les pieds des Cinghalais ont la même propriété d’être préhensiles.

Un point intéressant est la possibilité, grâce à cette disposition, de se servir d’un patin spécial. Il consiste en un morceau de bois plat, coupé à la forme du pied, qu’une cheville de bois, sorte de champignon, placée entre le premier et le second doigt, maintient seule contre la plante du pied. C’est donc grâce à l’écart des premiers et seconds orteils que ces chaussures sont tenues. On ne s’en sert guère que dans les basses castes. Néanmoins, dans la collection de chaussures du musée de Cluny, on observe quatre très belles paires de ces patins, aux numéros 6843, 6843 bis, 6844 et 6845.

Deux de ces paires de patins offrent un champignon surmonté d’un bouton en ivoire, l’un à quatre lobes, l’autre à six, et ayant l’aspect d’une fleur de lotus. Ces lobes s’ouvrent sous la pression du pied et forment ainsi un cran d’arrêt. Ces sortes de patins ne sont usités qu’aux Indes. Il serait bien difficile à un Européen de s’en servir [4].

Cet écart du gros orteil, à la base même d’insertion, n’est pas spécial aux Indiens,

M. Manouvrier l’a reproduit sur deux dessins de pieds de Galibis qui s’étaient exhibés au Jardin d’acclimatation. Le gros orteil paraît présenter son écartement maximum en dedans : du reste, M. Manouvrier n’a pas observé chez eux le rôle spécial du pied comme organe préhensile [5].

Au musée de la Société d’anthropologie existent de nombreux moulages de pieds. Parmi eux, les plus intéressants sont des empreintes de pieds d’Annamites, rapportées par M. Mondière.

Sur un de ces Annamites, nommé Van, l’écartement est très marqué. Il mesure 12 millimètres à la base des premier et deuxième orteils, et 41 millimètres aux extrémités, en prenant exactement comme points ,de repère le milieu des ongles (fig. 36).

Sur une autre empreinte du pied d’un Annamite, nommé Thi-Finhi, l’écart, moins notable, est néanmoins de 4 millimètres à la base et 31 millimètres aux extrémités. Cet écartement n’est du reste pas constant, ainsi que le prouve une troisième empreinte normale, toujours de M. Mondière. Il a souvent été noté chez les Annamites, ainsi que le rôle de préhensilité du pied. Ceux-ci jouiraient donc de cette propriété en commun avec les Indiens.

Néanmoins, il ’ne faut pas croire que cette faculté soit commune à tous les peuples marchant pieds nus ou même à tous les sauvages.

Il existe au Musée des moulages :

  • Pieds de nègres (trois) qui n’offrent rien de semblable ;
  • Un pied d’Indien du Rio-Iça (bas Amazone), don de Crevaux, également normal ;
  • Deux pieds d’un jeune Bochiman, idem ;
  • Enfin treize pieds de Fuégiens et Fuégiennes, presque .tous normaux : je n’ai trouvé que le moulage du pied droit d’un jeune homme, nommé Lapatchinensi, qui à la base de ses deux premiers orteils offre un écart d’environ 4 millimètres.

Enfin l’École d’anthropologie possède de nombreux tracés de pieds, pris avec autant d’habileté que de compétence par M. Manouvrier, chez des Fuégiens, Araucans, Peaux-Bouges Omahas, Arabes d’Algérie et du Maroc.

Chez aucun il n’y a d’exemple de cette conformation anatomique.

Je ne l’ai observée, malgré mes recherches, chez aucun Européen, ni chez aucun enfant blanc [6]. Le fait de marcher nu-pieds n’amène qu’un léger écart du gros orteil, mais pas d’écartement à la base.

Il faudrait donc que la fonction de préhensilité soit très développée pour qu’il existe.

Et encore semble-t-il qu’on doive faire intervenir l’hérédité ; car on ne l’observe que chez un peuple qui, depuis une haute antiquité, a exercé cette fonction. Chez les Ectroméliens dans nos pays, cet écart ne s’observe pas, ainsi que j’ai pu m’en assurer sur l’Ectromélien cité plus haut.

Il serait bien intéressant de disséquer un pied offrant cette conformation et de le comparer à celui d’un blanc : on trouverait évidemment les muscles abducteur oblique et transverse extrêmement développés. C’est un fait courant que l’exercice fortifie les muscles. . Il faudrait aussi savoir à quoi est dû l’écart des premiers et seconds orteils à la base. Certes, cela ne tient pas, comme chez le singe, à ce que la tête du premier métatarsien joue sur celle du second : Car ici il n’y a pas de mouvement d’opposition, tout se passent dans l’articulation métatarso-phalangienne.

M. Testut, dans un travail sur le squelette quaternaire de la Chancelade, y remarquait que les surfaces articulaires antérieures des métatarsiens qui sont destinées aux phalanges sont plus étendues, tant en longueur qu’en largeur, que celles que l’on observe sur les métatarsiens de nos races européennes.

Malheureusement, il ne donne des chiffres que pour les surfaces articulaires des quatre derniers métatarsiens, le premier, celui qui nous intéresse, ayant probablement été abimé. M, Testut conclut que cette disposition est bien certainement en rapport avec la mobilité des orteils sur le métatarse, mobilité qui a dû. s’atténuer considérablement chez l’homme depuis qu’il a fait de son pied un organe exclusif de sustentation. Le squelette du pied de l’Indien ne se rapprocherait-il pas de celui-ci ? N’expliquerait-on pas ainsi l’écart de la base des orteils ? Hypothèse séduisante que la dissection peut seule vérifier.

L’examen du pied préhensile fait venir forcément à la pensée l’idée de le comparer au pied du singe. La différence entre le pied opposable du singe et celui de l’homme a été diversement interprétée. Les non-transformistes se basent sur elle pour nier l’application des théories transformistes à l’homme.

Quelques Darwiniens, au contraire, pensent que si l’homme se servait d’une façon constante et générale du pied comme organe préhensile, par adaptation de l’organe à la fonction, il se formerait quelque mouvement d’opposition du gros orteil.

L’étude précédente prouve qu’en fait il n’en est rien. Chez un peuple qui, depuis des siècles, se sert communément de son pied comme organe préhensile, aucun mouvement d’opposition ne s’est produit ; mais cependant, chez quelques sujets, s’observe l’adaptation du pied à sa nouvelle fonction, à savoir : écart du gros orteil et mouvements de latéralité étendus et puissants, mais seulement de latéralité ; c’est un pied-pince et non un pied-main.

En réfléchissant un peu, on verra qu’il ne pouvait en être autrement.

Pour la marche, le poids du corps appuie sur les têtes des cinq métatarsiens, mais celle qui de beaucoup supporte la pesée la plus forte est la tête du premier. Si elle n’était pas unie solidement à la tête du deuxième métatarsien et pouvait tourner autour de celui-ci, comme cela se fait à la main, elle céderait chaque fois que le pied appuie sur le sol, et celui-ci manquerait de point d’appui interne suffisant ; la marche s’effectuerait encore, mais difficile et laborieuse ; elle ne serait qu’un accident et non un fait normal habituel. Ainsi est-elle chez le singe, qui s’appuie seulement sur le bord externe du pied.

Il marche peu, mal et rarement, même l’anthropoïde ; son pied, étant adapté à la vie des forêts, jouit du mouvement d’opposition nécessaire pour grimper facilement : c’est un pied-main.

L’homme qui, tout en continuant à marcher, veut également avoir un pied préhensile, ne peut donc jouir de ce mouvement, incompatible avec la marche. Il se contentera de mouvements de latéralité entre le gros orteil et le second : ce n’est, je le répète, qu’un pied-pince.

Tout ceci n’est donc qu’une conséquence de la loi biologique générale de l’adaptation « de l’organe à la fonction ».

Félix Regnault


[1Sir Richard Wallace a dit également que, chez tous les sauvages qu’il avait vus, il n’avait jamais constaté de mouvements d’opposition.

[2Bulletins de la Société d’anthropologie, séance du 18 fév. 1875.

[3Les voyageurs ont dans leurs récits rapporté souvent des faits analogues : en Abyssinie, d’après G. Pouchet, les cavaliers tiennent la courroie de leur étrier entre le premier et le second doigt .« En Nouvelle-Guinée, dit d’Albertis, les indigènes assurent leur marche en s’accrochant du gros orteil tantôt à une racine, tantôt à une moitié de roche. » Etc.

[4Les patins usités en Chine, au Japon et en Birmanie ont quelque ressemblance avec les précédents ; on peut s’en rendre compte au même musée, Les numéros 6919, 6920 et 6921 nous représentent des patins tenant au pied au moyen de deux lacs qui, d’une part, viennent se fixer au patin entre le premier et le second orteil, de l’autre, passant sur le dos du pied, se terminent aux bords latéraux de la chaussure.

Ces souliers rappellent exactement ceux des anciens Grecs et Romains, et on les voit encore dans les reproductions artistiques de nos jours,

On s’explique ainsi comment les Japonais ont des bas où le gros orteil est séparé des autres : c’est pour pouvoir mettre ces patins.

Mais la force d’abduction du gros orteil n’est pas ici en jeu comme dans les patins indiens : ce sont les liens qui le maintiennent appliqué contre la face plantaire.

[5Bulletins de la Société d’anthropologie, 1882, p. 620.

[6Chez les nouveau-nés, les mouvements des doigts sont très développés ; mais jamais je n’ai observé, dans les hôpitaux d’enfants, trace de mouvement d’opposition.

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