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L’Exposition ethnographique de Sibérie

La Revue Scientifique — 21 févriere 1891

Mis en ligne par Denis Blaizot le mercredi 31 décembre 2014

Les immenses solitudes de la Russie orientale et de la Sibérie ne sont encore connues que dans leurs traits généraux. En Europe, par exemple, le bassin de la Petchora a été exploré jusqu’ici d’une manière très superficielle. Les seules lignes assez bien tracées dans cette région grande comme une bonne partie de la France sont les cours d’eau ; encore la carte de l’état-major russe n’indique-t-elle que les principaux. La topographie de l’Oural septentrional est également presque ignorée, et l’immense bassin de l’Obi, qui fait en quelque sorte pendant, en Sibérie, à celui de la Petchora du versant européen, n’est guère mieux connu.

Continuant les études qu’il poursuit, depuis plusieurs années, dans les régions arctiques, sous le patronage du ministère de l’instruction publique, M. Charles Rabot a parcouru, l’été dernier, ces régions peu fréquentées par les voyageurs naturalistes. De ce voyage, il a rapporté une nombreuse collection, actuellement exposée au Cercle de la Librairie, 117 boulevard Saint-Germain.

Avant d’en faire la description sommaire, indiquons d’abord l’itinéraire suivi par l’explorateur.

Partant de Saint-Pétersbourg, M. Rabot a gagné le bassin ’supérieur de la Petchora par le Volga et la Kama, en étudiant en route les populations finnoises éparses dans cette partie de la Russie, les Tchèrémisses, les Tchouvaches et les Permiaks, Après cette excursion ethnographique, il a descendu la Petchora jusqu’au confluent de la Chougor, situé un peu au-dessous du cercle polaire, puis, remontant cette dernière rivière, il a atteint l’Oural septentrional qu’il a traversé pour arriver en Sibérie dans la haute vallée de la Sygva, sous-affluent de l’Obi.

Cette dernière rivière, puis la Sosva ont conduit le voyageur à Beresov, le chef-lieu de la sous-préfecture de la Sibèrie nord-occidentale, une sous-préfecture grande comme une fois et demie la France ; l’Obi a été ensuite la route qu’il a suivie pour arriver à Samarovo, au confluent de l’Irtisch où se terminait le voyage d’exploration proprement dit.

Depuis Tcherdine, ville du bassin de la Kama où s’arrêtent les services réguliers de vapeurs, jusqu’à Samarovo par l’itinéraire indiqué ci-dessus, la distance dépasse 2000 kilomètres ; presque tout ce trajet, M. Rabot l’a effectué dans de petites barques mues à la rame. Il n’a guère débarqué que pour traverser à cheval l’Oural, un passage que les marais rendent particulièrement difficile.

Pour atteindre le faite de l’Oural, « nous suivons la Volokovka, une jolie vallée boisée, tributaire de la Chougor, écrit M. Rabot. Tout à coup, je sens mon cheval s’affaisser sous moi, j’ai la sensation brusque de me sentir engloutir, et en même temps je vois les montures des cavaliers qui me précèdent plonger dans la vase jusqu’au ventre. Nous entrons dans le marais, et il s’étend indéfini, même sur les pentes élevées des montagnes. Dans l’Oural, la terre n’est pas encore séparée d’avec les eaux, et il existe un cinquième élément : la terre liquide », Sur ce terrain spongieux, les traîneaux seuls peuvent circuler, et été comme hiver les indigènes emploient comme véhicules des nartes (traîneaux samoyèdes) dont le siège est élevé de 60 centimètres au-dessus du sol.

M. Rabot a parcouru toute cette région la boussole à la main, et, à l’Exposition, figurent six cartes reproduisant ses levers de la Petchora supérieure, de la Chougor, du passage de l’Oural, de la Sygva et de la Sosva, Ces itinéraires, longs d’environ de 1500 kilomètres, compléteront nos connaissances géographiques sur cette région.

A en juger d’après les nombreuses photographies exposées, l’aspect des bassins de la Petchora et de l’Obi est très monotone. Partout une pleine immense couverte de forêts d’arbres verts et de bouleaux. C’est une mer de verdure, Seulement, aux approches de l’Oural, le sol se relève et le pays devient pittoresque. Voici, par exemple, des vues représentant la vallée de la Chougor. La rivière s’est creusé un lit profond à travers les masses rocheuses qui constituent la plaine environnante, et en certains endroits elle passe dans d’étroits défilés bordés de falaises désignées sous le nom de portes. Plus loin, dans la direction de l’est, le sol devient très accidenté et la vallée de la Chougor présente les aspects grandioses des paysages de hautes montagnes. Le torrent coule au milieu de grosses collines, puis arrive à la base de Telpos-Is, le plus haut sommet de l’Oural dans cette région (1648 mètres). La vue représentant ce point culminant semble un paysage des Alpes. Dans beaucoup de chaînes, les sommités les plus élevées se trouvent, en avant de la crête principale, sur des chaînes détachées de l’arête médiane. Tel est, également, le cas dans cette partie de l’Oural septentrional, pour le Sabli-Is et le Telpos-Is, tous deux situés à une trentaine de kilomètres de la ligne de partage des eaux entre l’Europe et l’Asie. « A l’est de ces pics escarpés ; les montagnes deviennent moins élevées, moins âpres, prenant l’aspect de plateaux dont le sol tremblant évoque le souvenir des Chaumes vosgiens. » L’Oural ne mesure qu’une très faible largeur, surtout sur le versant oriental, et à une trentaine de kilomètres de la crête médiane entre Europe et Asie, vous atteignez la plaine de Sibérie, où vous retrouvez les immenses forêts. « De l’Oural à Samorovo, nous ne sommes pas sortis des bois, » écrit M. Rabot.

Le sous-sol est dans ces régions aussi uniforme que le paysage. Partout les terrains sont constitués par d’épaisses nappes de sable et de tourbières qui masquent le substratum. Nulle part, la roche en place n’apparaît, sauf aux approches de l’Oural. La petite collection géologique exposée comprend des échantillons des principaux affleurements rocheux de la vallée de la Chougor. Ce sont les seuls localités où se trouve la roche in situ sur un parcours de 2000 kilomètres.

Au cours de son voyage, M. Rabot s’est attaché à l’étude des populations, et a réuni une très nombreuse collection de costumes, d’armes, d’ustensiles de ménage et d’instruments de musique.

Nous les examinerons en suivant l’ordre géographique. Voici d’abord les Tchérémisses et les Tchouvaches, établis autour de Kazan. Remarquez le costume chatoyant et très artistique de ces populations : de simples robes en toile blanche, rehaussées de broderies véritablement admirables que les femmes finnoises exécutent, paraît-il, sans le secours d’aucun modèle.

Quelques ethnographes pensent qu’au point de vue artistique comme sous beaucoup d’autres rapports, les Finnois ont été les initiateurs des Russes et que ces derniers ont appris des premiers l’art de la broderie. Il est un fait certain, c’est que les dessins de certaines chemises tchérémisses actuellement exposées ont un aspect nettement oriental. Comme ornements, ces Finnois emploient les pièces de monnaie russes et les cyprées, Vous voyez, par exemple, des plastrons, des bonnets couverts de pièces de vingt copecks et garnis de coquillages. Les vitrines placées au milieu de la salle contiennent une série de bijoux tchérémisses particulièrement intéressants et très jolis.

A l’Exposition de M. Rabot, les Permiaks ne sont représentés que par quelques objets. Ces Finnois se russifient très rapidement. Ils ont pour la plupart adopté le costume et les ustensiles russes, mais ont conservé cependant l’usage de leur langue. A signaler les boucles d’oreilles permiaks, travail d’un indigène, bien remarquables pal’ l’élégance de leur forme.

Continuant à avancer vers le nord, nous trouvons dans le bassin de la Petchora, les Zyrianes. Cette population, en contact avec les Russes depuis plusieurs siècles, sera bientôt fondue avec eux ; aussi la collection zyriane rapportée par M. Rabot présente-t-elle un grand intérêt. Ils ne sont pas bien élégants, ces objets, mais ils sont fort curieux par leur caractère archaïque. La plupart des plats, des salières, des nécessaires, en écorce de bambou ou en racines de sapin que j’ai recueillis, nous a conté M. Rabot, étaient déjà relégués dans les magasins. A remarquer un fusil à pierre dont une partie de la batterie est faite de fragments d’os.

La partie la plus intéressante de l’Exposition est la collection Ostiak.

Les Ostiaks habitent le bassin moyen de l’Obi, disséminés par petits groupes le long des rives de ce grand fleuve et de ses affluents, jusque sur l’Oural. Les indigènes établis sur les bords de l’Obi se trouvant en contact fréquent avec des Russes sont déjà très modifiés ; ceux de la Sosva et de la Sygva au contraire sont restés relativement purs de toute influence étrangère, d’après le témoignage de M. Rabot.

Les Ostiaks vivent surtout des produits de la chasse et de la pêche. Sur une table, vous pouvez voir tous les engins leur servant à l’exercice de ces industries. Voici d’abord un modèle de leurs pirogues taillées dans un tronc d’arbre, des pagaies de forme élégante et dont le manche est percé de petites tringles de bois qui choppent bruyamment les unes contre les autres, enfin un modèle de nasse en osier.

Ces Sibériens se servent encore d’arcs et de flèches. Pour éviter d’endommager la fourrure des animaux, certaines de ces flèches sont terminées par une boule en bois ou en os. A noter également les pièges pour capturer les écureuils et les hermines, des guillotines qui étranglent ces petits rongeurs, lorsque attirés par un appât ils viennent heurter une petite tige de bois dont le déplacement détermine le déclenchement du piège.

Comme tous les Finnois, les Ostiaks utilisent très ingénieusement l’écorce du bouleau. Ils en fabriquent des cuillers, des assiettes, des boîtes, des écopes, toutes ornées de dessins géométriques très curieux, faits à l’aide d’un mauvais couteau. Dans la collection de M. Rabot s’en trouve une nombreuse série très intéressante pour la connaissance de cet art primitif. Un seul dessin représente un être vivant. L’auteur a évidemment voulu figurer un oiseau, mais l’exécution laisse beaucoup à désirer. Le trait n’est plus aussi assuré que dans l’exécution des gravures géométriques.

A côté de ces manifestations des arts du dessin chez les Ostiaks, vous remarquez des instruments de musique, des cythares à cinq cordes et des harpes. Ces dernières se trouvent seulement chez les habitants des bords de l’Obi. Les Ostiaks jouent sur ces instruments les quelques airs qui constituent le répertoire indigène ; ils s’en servent également pour accompagner les danses, la danse de l’ours, par exemple, dont une série de photographies instantanées, exécutées par M. Rabot, reproduit les diverses contorsions. Les Ostiaks, comme les Finnois, regardent l’ours comme une sorte d’animal sacré et fêtent sa mort par des cérémonies bizarres.

Au fond de la salle de l’Exposition, au milieu d’un massif d’arbres verts, vous apercevez quatre ou cinq pieux garnis de chiffons et une poupée presque informe formée de morceaux de draps enroulés. Ce sont les divinités ostiaks qu’un journal russe, le Novoié Vrémia, reprochait à M. Rabot, avec assez de mauvaise foi, d’ « avoir volé dans un temple ».

Tous les Ostiaks ont été convertis au catholicisme grec, mais, en cachette, ils se livrent encore à des pratiques païennes. Ils ont, par exemple, au milieu des forêts, des bois sacrés (kérémets) décorés de leurs idoles (schaïtan). Une photographie représente une de ces enceintes sacrées. Il y a là une sorte de reposoir formé de troncs d’arbres ébranchés, dressés verticalement en terre et couverts de chiffons absolument semblables à ceux qui sont placés au fond de la salle. A côté de ces oripéaux se trouve une petite cabane ; elle renfermait, paraît-il, des paquets de vieilles flèches et deux autres monceaux de chiffons. Aux arbres voisins sont accrochés des têtes de renne garnies de boutons de cuivre, des tambours magiques, des chiffons et autres défroques du même genre. Devant ces divinités, les Ostiaks font des repas sacrés consistant généralement en viande de renne. Quelquefois aussi les fidèles sacrifient des chevaux. Pour en acheter, les indigènes ne craignent pas d’entreprendre des voyages de 500 à 600 kilomètres. Les Ostiaks sont, en somme, fétichistes, et tous portent à la ceinture, en guise de talisman, une dent d’ours percée, absolument semblable à celles trouvées dans les cavernes de la Dordogne. Au point de vue de l’archéologie comparée, les Ostiaks sont un des peuples circumpolaires les plus instructifs, et, dans cet ordre d’idées, l’Exposition des collections de M. Rabot fournit des documents curieux à toutes les personnes qu’intéresse ce genre d’études.