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Les indiens Moki et leur « Danse du serpent »

Ch. Marsillon, La Nature N°1225 - 21 Novembre 1896

Mis en ligne par Denis Blaizot le dimanche 4 mars 2012


Cérémonie bien étrange que cette « Danse du Serrpent » à laquelle se livrent tous les deux ans les Indiens Moki. A l’époque fixée pour la célébration de cette solennité religieuse, souvenir d’une antique légende qui parmi ces peuplades se transmet d’âge en âge, arrivent en foule, pour assister à ces fêtes, d’innombrables touristes. Cette partie de la vieille province de Tusayan voit affluer toute une population bruyante à laquelle ses vastes solitudes sont de véritables sujets d’émerveillement. Partout la nature sauvage étale ses beautés.

C’est au mois de juillet que, en grande pompe, les Moki, tribus à demi civilisées et qui cependant ont conservé précieusement les rites mystérieux légués par leurs ancêtres, procèdent à cette cérémonie unique au monde. La contrée que ces Indiens habitent se prête admirablement aux bizarres et curieuses coutumes que comporte la fête des serpents, de leurs frères aînés, comme ils les nomment. C’est la consécration d’une légende dont l’origine se perd dans la nuit des temps, mais qui a survécu aussi vivace qu’aux premiers jours.

Sur un immense plateau, accrochés aux flancs abrupts d’une montagne, à peine distincts des rochers qui les entourent, au milieu d’une forêt de cèdres parsemée çà et là d’épais tapis de gazon que de profonds ravins traversent en tous sens, existent les villages de Walpi et d’Oraibi. C’est là que s’abritent et vivent en paix les derniers descendants d’un peuple autrefois puissant, les Hopituh ou Indiens Moki. Au temps où Christophe Colomb quittait l’Espagne pour se lancer à la découverte du Nouveau Monde, ces diverses tribus étaient très florissantes.

Coronado vécut au milieu d’elles en 1540, les abandonnant peu après à leur solitude pour se livrer avec ses aventureux compagnons à de plus fructueuses conquêtes, vers les pays de l’or, seul objet de ses convoitises. Les Hopituh jouissaient, il est vrai, d’une grande prospérité ; ils la devaient aux travaux d’agriculture auxquels ils s’adonnaient, avec ardeur, comme leurs aïeux. Dans la relation de ses voyages à travers ces contrées inconnues, l’aventurier espagnol, en parlant des Moki dit qu’il a pu, durant son séjour au milieu de ces tribus, assister à une singulière cérémonie, la « Danse du Serpent ».

Le récit détaillé qu’il en donne démontre que les Indiens Moki d’aujourd’hui ont religieusement connservé les traditions de jadis ; rien, en effet, ne se trouve changé dans l’ordonnancement et la mise en scène de la solennité, d’après les renseignements publiés par le journal Harper Weekly. Les péripéties de la fête demeurent telles qu’elles se produisaient il y a quatre cents ans, alors que de riches villages florissaient de toute part. Deux misérables hameaux suffisent à présent pour abriter ces populations décimées mais toujours fidèles à leurs souvenirs.

La légende d’après laquelle les Moki considèrent les serpents comme leurs frères aînés est la suivante. Un jeune Hopituh, appelé Tiyo, intrépide chasseur, résolut un jour de suivre le Grand Canyon du Colorado afin de voir où se rendaient les eaux du fleuve, Pendant le long voyage qu’il venait d’entreprendre seul, Tiyo eut à subir bien des alternatives malheureuses puis heureuses. Il gagna ainsi l’Océan, et, sa curiosité satistaite, il songea à rentrer auprès des siens. Avant son retour un des chefs indiens dont il traaversait le territoire, charmé de l’audace du jeune homme, lui donna ses deux filles en mariage.

Il eut de ses épouses un grand nombre d’enfants. Par les maléfices d’un autre chef, ennemi du premier et que Tiyo avait grandement courroucé en refusant ses avances, tous ses enfants nés de la sœur aînée furent transformés en serpents ; ils s’enfuirent en se cachant dans les moindres anfractuosités de rochers. Depuis cette époque les Moki ont pour coutume, lorsqu’ils aperçoivent un serpent, de lui dire : « Salut à toi, ô mon frère aîné », ce à quoi répond toujours le reptile : « Salut à toi, ô mon jeune frère ». Telle est dans sa simplicité naïve le conte toujours en grand honneur chez ces Indiens.

La cérémonie dure toute une décade, au cours de laquelle nul ne travaille, dans la crainte de faire une mortelle injure aux hôtes dangereux que vont impunément manipuler les membres d’une confrérie sacrée, les Prêtres du Serpent. Eux seuls, dans la croyance populaire, grâce au caractère religieux de leur ordre, peuvent sans risque aucun vivre durant une semaine entourés des reptiles les plus venimeux. Ces hommes pourchassent en effet, et de préférence, les serpents crotales ; il les prennent vivants, et, chose extraordinaire, leurs prisonniers temporaires n’opposent aucune résistance.

Dès l’aurore du jour qui précède celui fixé pour le commencement de la cérémonie, le Grand Prêtre du Serpent, Kopeli, se tournant successivement vers les quatre points cardinaux, annonce aux Moki (fig. 1) l’approche de la fête. Chacun s’empresse alors, cessant toute autre occupation, de parer de . tentures et de feuillages les murs de sa maison. Les habitants tiennent à recevoir dignement les « Frères aînés » que dès le lendemain les prêtres vont chercher et capturer dans les ravins et la montagne, afin de les rapporter en triomphe à Walpi, endroit choisi d’habitude. C’est dans ce village, en effet, que résident le grand prêtre et la majeure partie des membres de la confrérie.

Presque nus et tenant dans la main droite une touffe de plumes d’aigle, insigne de leurs fonctions religieuses, les prêtres du serpent fouillent, à l’aide d’une sorte de houe, toutes les cavités, les moindres recoins où ils espèrent trouver les ophidiens auxquels ils désirent faire partager les fêtes données à leur intention. Cette chasse dure six jours, de l’aube jusqu’à la nuit tombante. Les reptiles que ces hommes prennent à la main, sans manifester la moindre appréhension de leurs morsures, sont placés par eux dans de petits sacs en cuir qu’ils portent appendus à la ceinture (fig. 2).

De retour à Walpi, les prêtres se dirigent solennnellement vers un endroit retiré du village ; c’est là que se trouve la Kiva, sorte de temple souterrain où doivent se produire les rites religieux auxquels seuls ils assistent, en compagnie des dangereux reptiles capturés par eux. Ce sont les préliminaires obligés de la « Danse du Serpent », qui, elle, s’exécute en présence de tous les habitants des deux hameaux réunis et aussi des Indiens Navajos, leurs plus proches voisins. Ennemis autrefois acharnés des Moki, ces derniers vivent aujourd’hui en bonne intelligence avec eux.

Un à un les prêtres du serpent pénètrent dans la Kiva par une ouverture pratiquée à la voûte du temmple. Avec mille précautions ils déposent les sacs rennfermant les crotales et, en chœur, ils entonnent un chant guttural sauvage, souhaitant ainsi la bienvenue à leurs « frères aînés », Les sacs s’ouvrent et laissent échapper leurs prisonniers qui s’élancent à travers la Kiva en sifflant et agitant furieusement la crécelle qu’ils portent ; tous se réfugient dans les angles les plus obscurs de cette chambre souterraine. Le chant des prêtres redouble d’intensité puis soudain se terrmine par un long et lugubre hurlement qui retentit au loin dans la nuit.

Chaque soir, durant les six premières journées, ces scènes bizarres se reproduisent invariablement. La septième, le Grand Prêtre purifie les serpents ; il les plonge les uns après les autres dans une jarre pleine d’eau placée près de lui et les abandonne ensuite à eux-mêmes. Affolés par le bain qu’ils viennent de prendre (fig. 3), les reptiles, en s’enfuyant, s’enroulent autour des jambes ou des bras des prêtres assis à l’inntérieur du temple. Sans s’émouvoir, ils chantent à mi-voix. Ce chant prend fin en même temps que s’opère la dernière immersion. Toujours armés de leurs plumes d’aigle, les assistants en caressent les crotales qui, déroulant leurs anneaux, se laissent glissser à terre et disparaissent dans l’ombre.

Les deux soirées suivantes sont consacrées à une danse spéciale, celle de l’Ours, exécutée dans la Kiva par l’un des principaux prêtres. Tous les membres de la confrérie du serpent sont présents et ont revêtu le costume de grande cérémonie (fig. 4). Chacun d’eux porte sur la tête un diadème en plumes d’aigle, tandis qu’il a les reins ceints d’une peau de daim. Le danseur s’avance, imitant du mieux qu’il peut les grotesques contorsions de l’ours dressé sur ses pattes de derrière. Ses compagnons chantent et marquent la cadence en frappant l’un contre l’auutre des disques en bois qu’ils tiennent dans les mains.

Enfin se lève le jour si impatiemment attendu par les habitants, celui où doit se produire la « Danse du Serpent ». Toutes les cérémonies préliminaires ont eu lieu à l’abri des regards indiscrets des profanes, dans la pénombre mystérieuse de la Kiva ; seuls les adeptes ont le droit d’assister à ces solennnités religieuses. C’est en public, cette fois, que les prêtres vont se livrer à cette dernière phase de la fête, la plus curieuse assurément. A peine l’aurore pointe-t-elle à l’horizon que tous se trouvent réunis à la Kiva, afin de procéder aux préparatifs ultimes.

Dès qu’apparaît le soleil, un chant à la sauvage intonation se fait entendre des profondeurs souuterraines du temple ; les prêtres appellent leurs « frères ainés », les conviant ainsi aux réjouissances publiques. A ces vociférations succède bientôt un silence solennel. On aperçoit alors, émergeant de la Kiva, le grand pontife Kopeli ; lentement il s’avance. Dans la bouche il tient un crotale qui se tord sans cependant chercher à le mordre ; sa main droite porte un bouquet de plumes d’aigle, sa main gauche soutient deux énormes reptiles dont les anneaux brillants s’enroulent autour de son bras.

Un à un sortent ses collègues ayant tous un sorrpent entre les dents, tandis que dans leurs mains s’agitent désespérément d’autres reptiles cherchant à échapper à l’étreinte qui les retient. A la vue du cortège sacré marchant en file indienne, les spectaateurs s’empressent de se réfugier sur les terrasses couronnant leurs demeures. Les Moki savent en effet que si les prêtres du serpent peuvent manier sans danger leurs « frères aînés », ils ne jouiraient pas auprès d’eux de la même impunité et courraient le risque de se voir mortellement atteints par les crocs venimeux des crotales.

Cependant la procession progresse à pas comptés, faisant le tour de la place. Un cri guttural poussé par Kopeli donne le signal de la danse (fig. 5), se traduisant par un balancement du corps et des bras et par des sauts successifs d’un pied sur l’autre. Les acteurs de cette scène étrange continuent ainsi leur pérégrination quelques moments encore. Soudain une jeune femme s’avance ; elle tient entre ses bras un vase rempli de lait. Tout en pirouettant sur elle-même, elle verse doucement le liquide sur le sol. C’est dans ce cercle ainsi formé que les prêtres déposent leurs dangereux fardeaux.

Les crotales grouillent, sifflent et s’agitent, désireux de recouvrer leur liberté ; ils cherchent en vain à fuir, saisis par ceux qui les portaient et rejetés dans l’enceinte. Le Grand Prêtre récite une prière il laquelle ses acolytes répondent par un chant doux ct lent. Tous se précipitent alors sur les serpents ; ils les prennent et s’élancent en courant vers la montagne. Accroupis aux anfractuosités de rochers, ils rendent enfin la liberté à leurs prisonniers qui s’esquivent. Les prêtres se dirigent ensuite, graves et solennels, vers la Kiva, afin de se dévêtir de leurs ornements sacerdotaux.

Ainsi se termine cette fête qui revêt par son originalité un caractère tout particulier. Dix jours durant, ces prêtres singuliers ont vécu entourés des reptiles les plus dangereux, rendus furieux par un jeûne prolongé. Par une sorte d’influence occulte exercée par eux sur ces serpents, ils ont pu, sans faire emploi d’artifices quelconques, les manier impunément, les porter à la bouche, sans qu’une seule fois la moindre tentative de révolte se soit manifestée de leur part. L’immunité dont jouissent ces hommes ne laisse pas que de surprendre’ ct d’émerveiller celui qui a eu l’heureuse chance d’asssister aux diverses péripéties de ce spectacle inoubliable.

Ch. Marsillon