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Léon Brault (1839-1885)

E. Durand-Gréville, Revue Scientifique - 12 septembre 1885

Mis en ligne par Denis Blaizot le mardi 11 octobre 2011

Léon Brault, qui fut un des collaborateurs de la Revue scientifique, est mort le 27 août 1885, âgé de quarante-six ans, après de longues et cruelles souffrances causées par la maladie dont il avait contracté le germe dans ses séjours de marin en Cochinchine et au Gabon. Nous considérons comme un devoir de retracer en quelques mots la vie scientifique de ce savant modeste qui, plus que personne depuis Le Verrier, a contribué au renom de la météorologie française.

Sorti de l’École polytechnique dans les premiers rangs, vers 1861, il opta pour la marine. Les incidents de ses voyages au long cours nous sont inconnus ; mais il a laissé des notes et même des dessins qui, paraît-il, révèlent un artiste et un philosophe. Cela sera sans doute publié un jour. Il était déjà lieutenant de vaisseau en 1867, et probablement sa carrière de marin eût été brillante, si les préoccupations du savant ne l’avaient emporté. Ces préoccupations, auxquelles se mêlait une arrière-pensée patriotique dont nous allons parler, lui firent quitter la carrière active pour un travail de bureau qui ne fut d’ailleurs pas moins actif.

Il avait remarqué, avec quelque chagrin, que la marine française, presque absolument privée de cartes des vents, se servait de cartes anglaises et hollandaises, construites en grande partie d’après celles de Maury. Quel bonheur ce serait s’il pouvait doter son pays d’un ensemble de cartes françaises beaucoup plus exactes que toutes celles qui ont paru jusque-là !

Mais dans les travaux de ce genre, la valeur scientifique d’un homme n’est qu’un élément ; il y en avait un autre plus difficile à obtenir, c’étaient les observations météorologiques des 45 000 journaux de bord enfouis dans les archives des grands ports militaires de la France. Ce solliciteur voulait seulement secouer la poussière et les toiles d’araignée des archives ; mais, sans s’en douter, il essayait aussi de secouer la torpeur des fonctionnaires assoupis dans leurs bureaux, On devine quels refus il eut à subir dès le premier abord.

Enfin, en 1869, grâce à l’intervention de l’illustre Le Verrier, qui n’était pas toujours inabordable, il obtint de l’amiral Rigault de Genouilly, ministre de la marine, l’autorisation d’aller s’établir successivement dans les différents ports français, d’examiner les 45 000 journaux de bord, d’élaguer tous ceux qui lui paraîtraient mal tenus au point de vue météorologique (travail d’épuration fort délicat, qui demandait une science profonde et un vif sentiment de la méthode), et enfin, d’avoir sous ses ordres douze hommes chargés de dépouiller les observations contenues dans les journaux restants.

Sur les 45 000 journaux, il en élagua énergiquement 25 000, afin d’être bien sûr que les renseignements météorologiques dont il se servirait étaient au moins égaux à ceux de Maury. En réalité, ils leur sont supérieurs par la qualité plus encore que par le nombre.

Ce dépouillement, interrompu par la guerre de 1870-71, fut repris, sur la demande de son auteur, par l’ordre de l’amiral Pothuau. Il ne dura pas moins de trois années. Pour donner une idée de l’importance de ce travail, disons que l’Atlantique nord, à lui seul, fournit 680 000 observations concernant les vents, leur direction, leur succession et leur intensité. Les cartes nautiques ou cartes des vents, qui ne sont que la traduction graphique de ces chiffres réunis [1], parurent à des intervalles assez rapprochés, entre 1875 et 1883.

Les idées qui le guidèrent dans son œuvre se trouvent exposées dans un volume intitulé Étude sur la circulation atmosphérique dans l’Atlantique nord (Paris, Arthur Bertraud, 1877, 2° éd. en 1879). Mais il faut joindre à ce petit volume, si riche en idées, un mémoire accompagné de planches plus étendues, qui fut publié d’abord dans les excellentes Annales du Bureau central météorologique de France, et qui parut, en 1881, chez Gauthier-Villars, sous la forme d’un magnifique album de quatorze planches avec texte, portant ce titre : Étude sur la météorologie des vents dans l’Atlantique nord.

Rien n’est plus instructif que ce mémoire, dont le texte très court jette une vive lumière non seulement sur les cartes de l’Atlantique nord, mais sur celles de tous les océans. Bien ne montre mieux combien il est nécessaire que tout travail statistique ait une âme, pour ainsi dire, une idée directrice qui groupe les chiffres de façon à leur faire dire et crier la vérité.

L’introduction du volume n’a que deux pages in-folio. Les cent onze pages qui suivent sont de simples tableaux où on trouve pour chaque carré de l’atlantique Nord le chiffre des vents de N., de N.-N.-E., d’E., etc., observés pendant chaque mois de l’année, ainsi que les diverses intensités de chacun de ces vents. Les calmes sont dans une colonne à part. Ces 470 000 observations, extraites des cahiers des livres de bord et présentées dans un ordre méthodique, furent pour Léon Brault un réservoir inépuisable d’où il tirait à volonté une foule de résultats positifs.

Il en tira, par exemple, la répartition des calmes (pl. 5 et 6) et prouva que, dans l’Atlantique nord, la région des calmes se trouve en été au-dessus de l’équateur à égale distance entre les deux continents, tandis qu’en hiver elle se blottit tout contre l’Afrique, au sud de la Sénégambie.

Une autre combinaison (pl. 7 et 8) lui donna la répartition des vitesses moyennes des vents dans les saisons extrêmes. Un autre fait analogue lui permit d’établir, toujours pour les deux saisons extrêmes, été et hiver (pl. 9 et 10), les isanémones moyennes, c’est-à-dire les courbes qui réunissent tous les points où la vitesse moyenne des vents est la même ; et, chose très frappante, ces courbes lui montrèrent un accord presque parfait avec ses propres cartes de direction des vents et avec les cartes d’isobares moyennes de l’Atlantique nord du météorologiste écossais bien connu, M. Buchan.

Avant 1878, époque du congrès International de géographie de Paris, la France météorologique avait baissé dans l’opinion de l’étranger. C’était un peu la faute de nos revers militaires, car les vaincus ont toujours tort ; c’était aussi et surtout la faute de Le Verrier. Cet illustre savant, blessé de ce qu’on ne lui offrait pas la présidence du congrès international de météorologie à Vienne, avait refusé d’assister à ce congrès, où, par suite, la France n’avait pas été représentée. Les absents ont tort, plus encore que les vaincus, et, malgré les nombreux travaux publiés par le Bureau central, nous étions entourés d’une sorte d’atmosphère morale peu respirable, où la malveillance des uns et la pitié bienveillante des autres se combinaient dans des proportions difficiles à évaluer en chiffres. Le congrès de géographie de 1878 montra par de nombreux mémoires, dont plusieurs fort remarquables, qu’il fallait revenir sur ces préventions ; mais les cartes de Léon Brault surtout firent une impression favorable, bien qu’une moitié à peine de ces cartes fût publiée. Un rapporteur, membre étranger du congrès, n’hésita pas à déclarer publiquement que, grâce aux travaux de Brault, la météorologie nautique, en France, « était à la veille de prendre, au milieu des services analogues des autres pays, la place qu’elle aurait dû toujours occuper ».

Et aujourd’hui que la série de ces cartes des vents pour toutes les mers du globe est publiée depuis plusieurs années, on peut dire, sans crainte d’être démenti, qu’au point de vue des renseignements qu’elles fournissent sur la direction des vents, elles dépassent de beaucoup tout ce qui les avait précédées, et qu’elles rivalisent avec les très belles cartes américaines du commodore Krafft, de l’Hydrographic office, dont le premier quart, du reste, est à peine publié.

Quant à cet autre élément considérable, l’intensité des vents, les cartes antérieures à la récente publication de l’Hydrographic office n’en avaient pas même fait mention.

La vie du météorologiste éminent que la France vient de perdre fut consacrée sans réserve à un travail obscur et acharné. Les seuls événements de sa carrière depuis le jour où il fut nommé directeur du Bureau météorologique au dépôt des cartes et plans de la marine furent les apparitions successives de ses cartes et de quelques Mémoires insérés dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences. Ajoutons-y cependant deux récompenses largement méritées qui vinrent le trouver : une médaille d’or à l’Exposition universelle de 1878 ; la moitié du prix extraordinaire de 6 000 francs accordé par l’Institut au savant qui a fait faire un progrès important aux sciences maritimes ; enfin la croix de chevalier de la Légion d’honneur. A la fin de 1883, trop tard à notre avis, il fut nommé capitaine de frégate, après plus de seize années de grade de lieutenant de vaisseau. Les grands services scientifiques qu’il avait rendus à son pays lui valurent d’être mis sur le même pied d’avancement que les officiers de marine qui renoncent à la mer pour rester dans les bureaux. Mais revenons dans le domaine scientifique.

Outre les seize cartes trimestrielles qui sont la partie la plus considérable et la plus pratiquement utile de son œuvre, le commandant Brault avait fait d’autres publications : douze cartes mensuelles de la direction des vents dans l’Atlantique ; huit cartes toutes récentes, en deux feuilles, indiquant l’état général de l’atmosphère à la surface de l’Atlantique nord, tant pour la direction moyenne des vents que pour la pression barométrique moyenne.

Tous ces travaux étaient plus ou moins avancés. Un seul, à notre connaissance, était terminé : celui des courants de l’Atlantique nord. Ajoutons cependant que les deux cartes d’hiver et d’été qu’il avait fait construire ne peuvent pas être publiées sous leur forme actuelle, à cause de la multiplicité des flèches et de leur inextricable entre-croisement. Il avait le projet de les simplifier de façon à les rendre claire, pour tout autre que pour un spécialiste. Mais la mort l’en a empêché.

A qui incombera la lourde tâche de succéder à cet homme éminent, dont la valeur n’aura jamais été mieux appréciée qu’après sa mort, comme il arrive d’ordinaire aux travailleurs trop modestes ?

Il faut espérer que le successeur du commandant Brault sera, non pas un théoricien brillant et fantaisiste, mais un savant sérieux, habitué à la recherche patiente des lois naturelles, Les progrès futurs de la météorologie nautique française et le bon renom de cette science à l’étranger dépendront presque entièrement du choix de ce successeur. On voit combien la question est grave.

E. Durand-Gréville


  • La circulation des couches inférieures de l’atmosphère dans l’atlantique nord. Revue Scientifique de la France et de l’étranger — 8 avril et 22 Juillet 1876
  • La circulation des couches inférieures de l’atmosphère dans l’atlantique nord. La Nature N°178 — 21 Octobre 1876
  • Météorologie nautique. Projet de cartes nautiques simultanées. La Nature N°215 — 14 Juillet 1877
  • Le Verrier météorologiste. Revue Scientifique N°40 — 3 avril 1880
  • Météorologie nautique : Les isanémones d’été dans l’Atlantique Nord. La Nature N°491 — 28 octobre 1882

[1Pour plus de détails, à ce sujet, se reporter à l’article intitulé : les Cartes nautiques, dans la livraison du 17 janvier 1885 de la Revue Scientifique.