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LE R. P. Mersenne correspondant de Descartes

V. Brandicourt, La Nature N° 2917 — 15 novembre 1933

Mis en ligne par Denis Blaizot le lundi 17 août 2015

M. Maurice d’Ocagne de l’Académie des Sciences, dont les ouvrages « Hommes et choses de science » fourmillent de renseignements intéressants et pittoresques, écrit quelque part dans la 2e série : « Dans le courant du XVIIe siècle, une société privée de savants parisiens était formée qui se réunissait chez le R. P. Mersenne, puis chez le maître des requêtes Montmort... Parmi ces savants il faut compter : de Roberval, Descartes, Blondel, Gassendi, Blaise Pascal et son père Etienne Pascal. — Tel a été l’embryon de l’Académie des Sciences à qui, vers 1666, Colbert conféra une existence officielle en la logeant, avec l’approbation de Louis XIV, dans la Bibliothèque du Roi. »

C’est cet extraordinaire père Mersenne, religieux minime, dont il est question dans la fameuse lettre que Pascal adressa à son beau-frère Périer à propos de la mémorable expérience de Clermont-Ferrand ; l’intelligence constamment en éveil, il ne négligeait aucune découverte ; il s’était fait le truchement diligent entre les savants ses contemporains, et par son intermédiaire cherchait à les grouper. Il avait beaucoup voyagé en France, en Hollande et en Italie. Il était devenu de ce fait, au dire de Fontenelle, « l’ami des habiles gens de l’Europe ». Il correspondait très fréquemment avec Descartes, avec Fermat, ce magistrat, un des premiers arithméticiens de tous les temps, « Sans le R. P. Mersenne, dit encore M. d’Ocagne, la plupart des belles découvertes de Fermat. seraient restées lettre morte, non seulement pour ses contemporains, mais encore pour la postérité. »

C’est que Fermat, grand ami de Pascal, d’une très grande humilité, qui se montra dans la science des nombres, en géométrie et en algèbre, un si grand précurseur, ne livra, lui vivant, aucun de ses ouvrages au public [1].

Ses fameux théorèmes sur les nombres premiers, Fermat les écrivait sur les marges d’Un livre ; un Diophante par exemple, qu’on a retrouvé après sa mort.

Il a émis des théorèmes dont on a reconnu l’exactitude, mais dont on n’a pas encore trouvé la démonstration.

Le R. P. Mersenne et lui, Fermat, avaient une méthode rapide pour reconnaître si des nombres étaient premiers, méthode qui n’a pas été retrouvée.

On lit dans une lettre au P. Mersenne : "Vous me demandez si le nombre 100895598169 est premier ou non, et une méthode pour découvrir dans l’espace d’un jour s’il est premier ou composé. A cette question je réponds que ce nombre est composé et se fait du produit de ces deux : 898423 et 112303, qui sont. premiers. Je suis toujours, mon Révérend Père, votre très humble et bien affectionné serviteur.

Fermat."

La question aurait embarrassé fort nos contemporains ; y compris Édouard Lucas, et on ignore encore la méthode suivie par Fermat [2].

On avait cru même, à une époque, que tous les manuscrits de Fermat avaient disparu : mais Sainte-neuve dans un de ses premiers Lundis écrivait : « Les manuscrits de Fermat, qu’on a dits brûlés par son fils après sa mort, ne l’ont pas été. »

Ils avaient attiré l’attention d’Euler et d’Alembert et ont trouvé leur éditeur définitif dans MM. Tannery et Charles Henry, en 5 vol.

C’est ce même M. Tannery, grand philosophe scientifique, humaniste distingué, poète à ses heures [3], qui a compris l’importance de la correspondance énorme et si variée du R. P. Mersenne, et qui a eu l’idée de faire éditer cette correspondance chez MM. Beauchesne et fils, éditeurs des Archives de philosophie.

L’apparition de cet ouvrage est un événement scientifique et littéraire. Nul savant ou érudit ne pourra s’occuper désormais d’histoire des sciences sans y puiser, étant donné l’intérêt fondamental de cette correspondance pour l’histoire du mouvement intellectuel du XVIIe siècle en général, ainsi que pour nombre d’autres questions qui se rattachent à cette époque, langue, mœurs, etc ... et qui s’y trouvent élucidées ... Mersenne fut le véritable initiateur et, pendant un quart de siècle, le propagateur des études scientifiques en France et dans toute l’Europe. Il n’est pas un savant, dans la période comprise entre 1625 et 1648, qui n’ait eu recours à ses lumières, à ses encouragements et à ses conseils. Son nom se rencontre presque à chaque page des lettres de Descartes, dont il se fit l’auxiliaire. On peut même ajouter qu’il fut le serviteur dévoué de la pensée cartésienne.

La publication de la correspondance de Mersenne fut un des plus chers projets de Paul Tannery. Mme Vve Tannery en poursuit, la réalisation avec une patiente obstination inspirée par le culte profond qu’elle garda à la mémoire de son mari : elle est secondée dans cette tâche par l’admirable dévouement scientifique du professeur Cornélis de Ward avec la collaboration de René Pintard.

L’édition de la correspondance de Mersenne réunira une douzaine de volumes comportant, en plus des trois énormes in-folio du Département des Manuscrits de la Bibliothèque Nationale, tout ce qu’il a été possible de retrouver par ailleurs, les recherches s’étendant particulièrement en Angleterre et en Italie. Chose curieuse, une grosse partie de la correspondance de Descartes et du P. Mersenne avait été volée par le fameux Libri, le mathématicien-cambrioleur, et achetée par la Bibliothèque Nationale en 1888.

Pour terminer, quelques détails biographiques sur l’humble minime. Marin Mersenne naquit en 1588, à Oysé, petit village du Maine, de parents de condition très modeste. Il fit preuve, dès son jeune âge, d’une grande mémoire et d’une étonnante facilité d’assimilation. Il commença ses études au Mans, les continua à Là Flèche dans le célèbre collège des Jésuites que venait de fonder Henri IV, et les termina en Sorbonne.

Très pieux, d’une grande humilité qui s’alliait à un esprit élevé, il fit profession dans l’ordre des Minimes, devint à 30 ans supérieur du couvent ne Nevers et revint ensuite au couvent de Paris, où il mourut le 1er septembre 1648, à l’âge de 60 ans.

Nous avons dit quelle extraordinaire correspondance le P. Mersenne avait entretenue avec les savants d’Europe. Le P. Hilarion de Coste, qui fut élève de Mersenne, a consacré à son maître vénéré, un an après sa mort, une biographie de plus de 100 pages (Paris, 1649).

Pour faire ressortir le rôle éminent de Mersenne, le P. de Coste donne une liste de ses correspondants, liste qui ne compte pas moins de 70 pages. Les noms se suivent, sans alinéa, au cours de ces 70 pages ; on y rencontre, confondus avec quantité de noms inconnus, énoncés avec la banalité d’un annuaire, ceux de « Paschal père et fils, le père qui a été cy-devant président de la Cour des Aides d’Auvergne, et René des Cartes gentilhomme français [4] ».

Notre héros ne s’est. pas contenté de faire connaître les travaux ne son époque, il a traité quantité de sujets dont la nomenclature occupe 6 colonnes dans le catalogue de la Bibliothèque Nationale : sujets qui vont de la théologie à la philosophie, à l’harmonie musicale, à l’arithmétique, l’hydraulique. Il s’occupa du mouvement des projectiles, créa le terme de balistique, et se préoccupa le premier de l’effet produit sur un projectile par la rotation de la Terre.

M. de la Roncière a signalé, dans son Histoire de la marine française, la description d’un navire sous-marin imaginé — sur le papier — par le R. P. Mersenne en 1634. "Pourvu de tarières pour percer les navires ennemis (c’est la torpille en embryon), il pourra au moyen de moufles relever les objets tombés au fond de l’eau. Il fait connaître (lettre à Hevelius [5], 14 mars 1648), une sorte de machine volante avec des ailes de 32 pieds de long ; l’inventeur devait faire le voyage de Paris à Constantinople. Le P. Mersenne se montre assez sceptique sur ce hardi projet et sur sa conception un peu simpliste.

En terminant, faisons remarquer que notre savant conversait avec toute l’Europe, en latin, langue universelle scientifique. Quelle simplification ! Nos savants géomètres, physiciens et chimistes modernes, s’ils veulent se tenir au courant de leurs sciences respectives, doivent s’astreindre à apprendre 3 ou 4 langues étrangères ! Temps dérobé — sans grand profit — à leurs études scientifiques.

Virgile Brandicourt

N. B. — Les figures qui illustrent cet article sont extraites de l’ouvrage : La Correspondance du P. Mersenne, avec la gracieuse autorisation des éditeurs : G. Beauchesne et ses fils.


[1Edmond Pilon : « Une grande amitié : Pascal et Fermat ». Revue bleue, 19 novembre 1932.

[2Rebière. Mathématiques et mathématiciens. Pensées et curiosités, Paris, 1889

[3Dans son ouvrage Intitulé : Mes Neuvaines, on trouve une pièce de vers intitulée : Les systèmes S et Σ, dénomination employée pour désigner les géométries euclidienne et non euclidienne.

[4Il est aussi question, dans cette curieuse biographie, d’un certain Bouchard, parisien, qui a fait à Rome le 21 décembre 1637, dans l’Académie des Humoristes (sic) l’éloge funèbre de Peiresc, qui fut surnommé le »Pic de la Mirandole français« .

[5Nom latinisé de Hovelke, astronome allemand de Dantzig (1611- 1687).