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Revue météorologique de l’année 1857

H. Lecouturier, Le Musée des sciences — 20 janvier 1858

Mis en ligne par Denis Blaizot le jeudi 26 mars 2020

En voyant, l’année dernière, le beau temps commencer dès avant le printemps et se maintenir presque sans interruption pendant toute cette saison ; en voyant les chaleurs venir au mois de juin et durer jusqu’à la fin d’août ; en voyant enfin une température délicieuse régner parmi nous pendant l’automne presque tout entier, quelques personnes enthousiastes se sont écriées : — Voilà la température normale de nos climats ! Voilà le véritable type de l’année en France ! Depuis longtemps, ajoutaient ces optimistes, les saisons étaient dérangées ; on avait l’hiver lorsqu’on aurait dû avoir le printemps ; il n’y avait pas d’été, à cela près de huit on dix jours de chaleurs excessives, et l’on passait tout droit à l’automne ; tout le reste n’était qu’un long hiver pluvieux et fort ennuyeux.

Telle était la peinture qu’on faisait de notre climat avant que l’année 1857 vînt nous donner un spécimen des saisons délicieuses dont jouissent les habitants des pays les plus favorisés de l’Europe méridionale. Nous avons traversé une espèce de printemps perpétuel : mais est-ce à dire qu’il doive se maintenir parmi nous ? U ne faut pas l’espérer. Le climat qui nous a été donné pendant l’année qui vient de finir est tout à fait accidentel, S’il se renouvelle à des intervalles plus ou moins longs, il faut l’accepter comme une heureuse exception, mais il ne faut pas trop compter sur lui, de peur de déception.

La zone occidentale de la France qui avoisine l’Océan n’est jamais bien froide, à cause des émanations chaudes du grand courant océanique et des vents du sud-ouest qui y soufflent des régions tropicales pendant le tiers de l’année. Mais ces vents de l’Océan y apportent avec leur chaleur une humidité qui se résout trop souvent en pluies ; en outre, les plus beaux jours des régions côtières de l’Atlantique sont assombris par des brumes.

C’est un tout autre climat qui règne au milieu des plaines du nord-est et dans la région montagneuse du sud-est de la France. Au nord, peu d’humidité, pas de brumes, mais du froid que lui apportent, à travers l’Allemagne, les vents secs qui soufflent de la Russie et jusque de la Sibérie.

La région montagneuse du midi est froide en raison de son élévation au-dessus du niveau de la mer. Son atmosphère n’est pas, comme celle de l’ouest, toujours pénétrée d’une tiède vapeur d’eau qui se déverse en pluie continue ; mais ce n’est pas à dire que la moyenne des pluies y soit moindre que vers l’Océan.

Lorsque les vents chauds des déserts d’Afrique soufflent du sud et du sud-est à travers là Méditerranée, ils apportent une humidité assez abondante pour former de gros nuages noirs et verser sur notre sol, au contact de notre air plus froid, des torrents de pluie. C’est à ces vents qu’il faut attribuer la plus grande part dans les inondations qui viennent si souvent désoler nos départements du sud-est.

Quant au climat de la région centrale de la France, dont celui de Paris peut être pris pour type, il est, pour la température et pour l’humidité, l’intermédiaire entre le climat tiède et brumeux des bords de l’Océan et le climat sec et froid des bords du Rhin. On en trouve la preuve dans les bulletins météorologiques publiés par l’Observatoire ; la maye e des observations fournit à peu près cette donnée : lorsque le thermomètre marque 2 degrés au-dessus de zéro à Strasbourg et 10 à Brest, il marque 6 degrés à Paris.

On connait en France trois climats [1] principaux qui tiennent à la position géographique et à la nature du sol, et que rien au monde ne saurait changer. Il peut y avoir pour chacun d’eux une certaine exagération ou dans le sens de l’humidité, ou dans le sens de la sécheresse, mais, au fond, ils restent les mêmes. Si l’on prenait la moyenne de cinquante-sept années du dix-neuvième siècle, on trouverait à peine quatre ou cinq belles années à mettre en comparaison avec celle qui vient de s’écouler. Nous devons donc nous résigner aux années pluvieuses, maussades, mais très peu froides qui, sont l’apanage de nos climats dits tempérés.

Les Mathieu Laensberg, qui, prenant pour base de leurs pronostics, le fond de l’année 1857, ont osé tirer l’horoscope des années qui doivent suivre, ont assuré que désormais chaque chose viendrait en son temps, c’est-à-dire que le froid viendrait en hiver et la chaleur en été. Le commencement de de 1858, auquel nous assistons en ce moment, semble donner raison à leurs prophéties.

En effet, il n’y avait pas quinze jours que le soleil avait touché au tropique du Capricorne, que l’hiver se déclarait dans toute sa rigueur, non seulement à Paris, mais dans presque toute l’Europe. Le 5 janvier au matin, le thermomètre descendait à 9 degrés et demi au-dessous de zéro à Paris ; dans toutes les villes de France et d’Europe dont nous avons les.observations thermométriques, il est tombé ce jour-là au-dessous du point glace fondante ; il faut en excepter toutefois Lisbonne, la capitale du Portugal, où il marquait à 8 heures du matin 7 degrés et demi de chaleur.

Le bulletin météorologique du même jour présente une singulière anomalie : on a déjà vu plusieurs fois cet hiver le thermomètre marquer plus de 13 degrés de froid à Saint-Pétersbourg : eh bien ! le 5 janvier, pendant qu’il faisait 9 degrés et demi de froid [2] à Paris, le thermomètre se maintenait dans la capitale de la Russie à moins de 1 degré au-dessous de zéro.

Le 6 janvier, la température s’était élevée dans presque toutes les villes de France ; à Paris, entre autres, elle n’était plus que de 7 degrés 4 dixièmes au-dessous de zéro ; dans les autres villes d’Europe elle avait suivi la même marche ascendante. Chose bizarre ! à Saint-Pétersbourg elle avait suivi la marche contraire, et du jour au lendemain elle était tombée de 9 dixièmes à 2 degrés 4 dixièmes au-dessous de zéro, Si l’on avait beaucoup d’observations dans le genre dé celle-ci, on devrait en conclure que cette ville n’est pas soumise aux mêmes influences climatériques que les autres villes de l’Europe situées plus à l’ouest. Le 7 janvier, il faisait 9 degrés 6 dixièmes de froid a Paris, et 14 degrés à Saint-Pétersbourg.

Ne voulant pas faire sur l’année 1858 des pronostics qui auraient grande chance d’être faux, nous jetterons un coup d’œil rétrospectif sur la météorologie de 1857 ; ce sera moins piquant, mais aussi plus instructif ; en même temps, ce sera une base sur laquelle pourront s’appuyer ceux qui veulent à tout prix des pronostics ; et ces pronostics, ils pourront les faire eux-mêmes.

En janvier 1857, le temps a été principalement brumeux et pluvieux à Paris, mais sans grandes averses. Les vents du sud dominèrent pendant les premiers jours, et la température s’éleva jusqu’à fi degrés au-dessus de zéro. Les vents s’étant tournés vers le nord, avec inclinaison à l’ouest, il y eut quelques journées froides du 5 au 10, mais le thermomètre ne tomba pas plus bas que 4 degrés 3 dixièmes au-dessous de zéro. Les vents étant revenus à l’ouest et même au sud jusqu’au 25, il y eut des variations de température entre 1 degré de froid et 9 degrés de chaleur. La température baissa ensuite jusqu’à 4 degrés au-dessous de zéro, et il fit pendant les quatre derniers jours du mois un froid assez piquant.

Le froid continua pendant les dix premiers jours de février ; le ciel était clair et le soleil brillant, mais il régna un fort vent du nord qui fit tomber le thermomètre jusqu’à 5 degrés 6 dixièmes de froid. Le vent du sud reprenant, il vint une série de jours plus chauds ; mais il n’y eut des jours véritablement chauds et printaniers qu’à partir du 16 février. Alors il n’était pas rare de voir le thermomètre marquer de midi à trois heures 11 et 12 degrés de chaleur.

Les jours chauds et sereins continuèrent pendant les huit premiers jours de mars ; le 3, le thermomètre monta jusqu’à plus de 14 degrés de chaleur. Il y eut ensuite un abaissement sensible dans la température qui ne se releva qu’à partir du 14, et alors, sauf une interruption du 20 au 24, il fit très chaud jusqu’à la fin du mois ; le thermomètre marqua fréquemment 13, 14, 15 et même 16 degrés de chaleur. Cette douceur inusitée de la température, doit être attribuée aux vents qui, variables dans leur direction, furent très faibles et même presque nuls. À la fin du mois, à Paris, tous les arbres précoces étaient en feuilles.

Les jours doux de mars continuèrent en avril, mais dans ce dernier es pluies furent beaucoup plus fréquentes ; le premier n’avait fourni que 25 millimètres d’eau à Paris, le dernier en donna 56. Les vents furent généralement faibles jusqu’au 20 ; la chaleur était telle qu’au milieu de la journée le thermomètre marqua toute la série de l’échelle entre 14 et 22 degrés ; la nuit il ne tomba jamais au-dessous de zéro. Les dix derniers jours du mois furent moins chauds ; les vents se mirent au nord et soufflèrent avec force ; mais cela ne suffit pas pour arrêter la floraison des arbres qui alors s’épanouissaient de toutes parts. Pendant ce temps, le ciel resta généralement couvert.

Le mois de mai fut aussi beau, qu’on pouvait l’espérer ; seulement, la température, influencée par le vent qui soufflait constamment du nord, n’atteignit pas, pendant les huit premiers jours, la même élévation que dans le mois précédent. Les vents du sud, ayant repris le dessus, persistèrent jusqu’à la fin du mois ; il y eut une longue série de beaux jours mêlés à quelques jours nuageux, gui ne furent pas sans donner de pluie. La moyenne des pluies de mal est, comme celle d’avril, de 56 millimètres. L’atmosphère étant beaucoup plus échauffée que le sol, il y eût d’abondantes rosées, mais pas de gelées blanches. Pendant le jour, le thermomètre, vers le milieu du mois, atteignit jusqu’à plus de 26 degrés de chaleur ; la nuit, il marquait encore 13 et 14 degrés.

Il y eut de grandes chaleurs en juin ; dès le 6 de ce mois par un vent faible du sud, le thermomètre montait à plus de 30 degrés et demi de chaleur. À la suite survint un vent d’ouest assez fort qui refroidit un peu l’atmosphère, puis un vent d’est assez faible. Jusqu’au 20, les températures les plus, élevées varièrent entre 16 et 25 degrés. Pendant la période où régna le vent sec de l’est, le niveau des eaux diminua considérablement dans les rivières, et la navigation intérieure fut arrêtée sur un grand nombre de points. Les vents revinrent an sud ; il y eut des orages et quelques fortes averses ; la quantité de pluie qu’on recueillit à Paris fut de 74 millimètres. La chaleur redevint très-intense vers la fin de juin, et le 28 il faisait, à deux heures de l’après-midi, 32 degrés de chaleur. Pendant ce mois le ciel fut généralement chargé de nuages.

Le mois de juillet fut très beau, très-chaud ; mais il ne fut pas celui ou se produisirent les plus énormes chaleurs. Une moyenne d’observations rapportée par le docteur Boudin fait du 26 juillet le jour moyen le plus chaud de l’année, en l’opposant au 14 janvier qui serait le jour le plus froid. Par suite de vingt années d’observations, Bouvard adopte le 14 janvier, comme le jour moyen le plus froid, mais il reconnaît que les plus fortes chaleurs correspondent au 15 juillet. Le 15 juillet 1857, à deux heures du soir, le thermomètre marquait à Paris 34 degrés 2 dixièmes. La chaleur fut moins intense pendant le reste du mois ; le 28 elle fut de 30 degrés 4 dixièmes. Ce mois fut remarquable par le peu de pluie qu’il fournit ; on n’en recueillit à Paris que 14 millimètres.

Ce fut le 4 août, d’une heure à deux heures de l’après-midi, par un vent de sud assez fort, que se produisit la plus grande chaleur de l’année : le thermomètre s’éleva jusqu’à 36 degrés 2 dixièmes. Je me souviens qu’en traversant ce jour-là une rue pavée, parfaitement exposée au soleil, je comparai à une étuve l’atmosphère embrasée qui m’environnait ; les pavés étaient brûlants, et on en sentait l’ardeur à travers la semelle des souliers. On remarqua, dans cette journée véritablement torride, que le bitume dont sont formés les trottoirs s’était ramolli sur beaucoup de points de Paris, et même fondu en quelques endroits. De 36 degrés, la chaleur tomba du jour au lendemain, à 23, et elle ne se releva pas au-dessus de 28 et 29 degrés. La quantité de pluie tombée à Paris pendant le mois d’août fut de 63 millimètres.

Septembre arriva, et avec lui finirent les grandes chaleurs ; le 1er de ce mois fut encore une journée de 25 degrés, mais une pareille élévation de température ne se reproduisit qu’une seule fois dans tout le mois , et ce jour exceptionnellement chaud fut le 18, quelques jours seulement avant l’équinoxe. La direction des vents fut très variable pendant ce mois, mais, ainsi que cela devait résulter des brusques alternatives de chaleur et de froid, ces vents, de quelque côté qu’ils vinssent furent généralement forts. Il y eut des périodes de jours brumeux et pluvieux, mais sans grandes averses ; la quantité de pluie recueillie à Paris ne fut pas tout à fait de 76 millimètres. Mais dans le midi de la France, et principalement dans la région montagneuse du sud-est, il tomba des pluies torrentielles qui firent déborder plusieurs des affluents du Rhône occasionnèrent de grands ravages. Le nord et même le cente de la France n’eurent pas à souffrir de ces inondations.

Pendant la plus grande partie du mois d’octobre les vents furent moins forts qu’en septembre, mais assez variables malgré une certaine tendance à souffler de l’est. Bien que le midi de la France continuât à être affligé par des pluies torrentielles, le climat de Paris fut moins pluvieux que le mois précédent ; il n’y tomba que 58 millimètres d’eau. De même qu’un bel été avait succédé à un beau printemps, de même le premier fut suivi d’un bel automne ; la beauté générale de l’année ne fut pas démentie par cette dernière saison : le ciel était clair, le soleil brillait, et la température était très douce ; au milieu du jour il faisait de 12 à 18 degrés de chaleur et la nuit de 7 à 11 degrés. En octobre, les brouillards ne furent pas aussi intenses et aussi persistants que dans les années précédentes.

Novembre est d’ordinaire un mois brumeux, sombre, humide et dont on redoute l’approche. Celui de 1857 a été au beau et aussi agréable qu’il pouvait l’être. Pendant les dix premiers jours, la température a été douce et même élevé. La période qu’on nomme ordinairement l’été de la Saint-Martin a duré du 1er jusqu’au 11 novembre ; elle a été caractérisée par des températures s’élevant de 12 à 18 degrés de chaleur dans le jour, et variant la nuit entre 10 et 13 degrés. À partir de l’été de la Saint-Martin, il y a eu un abaissement sensible dans la température de novembre ; elle ne s’est guère élevée au-dessus de 10 degrés de chaleur, mais aussi elle a descendu jusqu’à zéro sans pourtant franchir le point glace. Les vents qui soufflaient du sud dans les premiers jours du mois ont tourné vers le nord, mais ils ont été généralement faibles. Novembre a été le mois de l’année où il a tombé le moins de pluie : on n’en a pas recueilli 10 millimètres à Paris.

Enfin, décembre est venu couronner l’année ; il nous a donné une température qui ressemblait considérablement à celle de la dernière moitié de novembre ; il y a eu des jours de soleil, mais aussi beaucoup de jours brumeux, entre autres celui du 19, où l’obscurité était presque complète dans Paris, à partir de six heures du soir. La température s’est maintenue au milieu du jour entre 4 et 6 degrés de chaleur ; la nuit elle n’est que rarement tombée au-dessous de zéro. On peut dire que décembre a été une fin d’automne, mais il n’a pas été un commencement d’hiver.

L’hiver était réservé aux premiers jours de janvier de l’année 1858.

Lecouturier


[1Voir le Musée des Sciences, 1e année, p. 310.

[2Comprenez -9,5°C. (Note du webmestre.)

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