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Thomé de Gamond

La Nature N°146 - 18 Mars 1876

Mis en ligne par Denis Blaizot le samedi 20 janvier 2018

Le célèbre auteur du projet du tunnel sous-marin entre la France et l’Angleterre, vient de mourir au moment même où le rêve de sa vie allait se réaliser. Nous retracerons l’existence de cet ingénieur distingué, dont l’esprit a toujours brillé par la hardiesse et l’éclat des conceptions.

Aimé Thomé de Gamond est né à Poitiers, le 31 octobre 1807. À l’âge de seize ans, il quitta sa ville natale pour aller rejoindre en Allemagne, son oncle, le conte Antoine Thibaudeau, ancien conventionnnel exilé de France par la loi du 12 janvier 1816. Il habita successivement Prague, Vienne, Augsbourg et devint l’ami du second fils de la reine Hortense ; le jeune prince Louis, que les hasards de la fortune devaient élevé sur le trône des Napoléon.

Pendant cinq années, Thomé de Gamond mena de front les études médicales, celles du droit, du génie militaire et du génie civil. En 1829, il rentra en France, compléta ses études, et à la suite d’un voyage en Égypte, où il s’occupa d’un projet de percement de l’isthme de Suez, il épousa en 1831 la fille aînée du conseiller de Gamond.

Désormais, on voit le jeune ingénieur diriger pendant quinze ans des fabrications industrielles, usines métallurgiques et verreries. Puis il se tourne vers l’agriculture, et pendant douze ans environ, il exploite un vaste domaine de 500 hectares dans le Berri.

Tout en s’adonnant à ces travaux, dit un de ses plus récents biographes, sa profession d’ingénieur l’entraînait aussi à s’occuper d’opérations géologiques et hydrographiques. Il avait eu la pensée, dès 1829, de préparer la transformation de l’appareil hydraulique naturel de la France, en vue d’utiliser les immenses richesses que peut produire l’utilisation de ses cours d’eau ; et malheureusement si négligées. Il dut parcourir dans ce but les quatre- vibgt-six départements français.

En 1833, il commença l’étude d’une voie de communication entre la France et l’ Angleterre. Cette communication a dû exister jadis par un isthme naturel de craie entre les deux pays [1]. Cet isthme a été détruit par suite de l’érosion séculaire des sédiments crayeux, ravinés par la mer, qui aurait ouvert et successivement élargi le détroit de Calais jusqu’aux dimensions actuelles.

Ce projet audacieux, surtout pour l’époque où il fut conçu, devait lui coûter quarante années de travail [2]. Néanmoins il a eu une sorte de satisfaction en voyant avant sa mort son pro jet de tunnel sous-marin, regardé si longtemps comme une chimère, adopté par d’éminents ingénieurs des deux pays, et patronné par de puissants financiers. — Il a emporté la certitude qu’une tentative très sérieuse allait être, faite pour mettre à exécution l’un des projets qu’il avait le plus travaillés. Malheureusement il n’aura pas vécu assez longtemps pour recueillir le juste fruit des ses persévérants et admirables travaux.

Le goût prononcé de Thomé de Gamond pour l’étude et pour des projets qui intéressaient la prospérité de la France, ainsi qu’une modestie et une simplicité antiques, le tinrent constamment éloigné des fonctions publiques. Ses aptitudes pour le travail d’ingénieur absorbaient de préférence son activité et lui firent sacrifier l’exercice des autres professions dont il avait été investi dans sa jeunesse.

Les relations de Thomé de Gamond avec le prince Louis-Napoléon avaient été très intimes depuis leur jeunesse, dès 1824 ; jusqu’à l’époque du coup d’État (1852), ils avaient continué de se voir fréquemment. Le prince Louis, devenu empereur, conserva pour son ancien ami une grande bienveillance. Il lui offrir successivement la préfecture de l’Indre, ensuite celle de la Vienne ; Après la mort de son oncle Antoine Thibaudeau, doyen d’âge du Sénat, Thomé de Gamond pouvait entrer au Sénat avec le titre de comte et la décoration. Il refusa. Plus tard, la direction des chemins de fer de l’ouest lui fut également offerte. Il refusa et proposa à sa place son cousin, l’ingénieur Jullien, qui fut admis. Quand M. Rouher quitta le ministère des travaux publics pour prendre le ministère d’État, l’empereur offrit à Thomé de Gamond le ministère des travaux publics ; mais l’éminent ingénieur refusa de s’arracher à ses études de prédilection.

Thomé de Gamond vivait dans l’union la plus parfaite entre sa femme et sa seconde fille, qui n’avait jamais voulu se séparer de lui. C’était vraiment un admirable spectacle que celui de ces trois personnes unies par une si profonde et si touchante tendresse. La mort elle-même a paru respecter cette union si parfaite en permettant que ce grand travailleur s’éteignit doucement entre les bras de sa femme et de sa fille. Il conserva entière la possession de son intelligence jusqu’à ce moment suprême où le juste s’endort du sommeil de l’éternité 1.

 [3]


[1Voy. la Nature, n°141, du 12 février 1876. p. 163 : l’Isthme de Calais.

[2Voy. la description du projet de Thomé de Gamond. — 2e année, 1874, 1er semestre, p. 412.

[3Le journal l’Explorateur, auquel nous empruntons les documents de cette notice, énumère les différents travaux de Thomé de Gamond : ils sont considérables. Outre son Projet d’un tunnel sous-marin entre la France et l’Angleterre, on lui doit une Étude du canal interocéanique de Nicaragua, un Mémoire sur le régime général des eaux courantes, et un grand nombre d’autres projets non moins importants, tels que Agrandissement du port d’Odessa, Lille port de mer, Paris port de mer. En 1864-67, il créa le système des écluses à sassement instantané, qui est appelé à apporter un changement radical à la navigation des canaux de la France et du monde entier. — Ce système nouveau a pour objet d’écluser les navires en quelque sorte pendant leur marche, avec un simple ralentissement sans temps d’arrêt.

Après la chute de l’empire, pendant le siège de Paris, Thomé de Gamond, resté dans la capitale (et âgé alors de 62 ans), obtint du général Trochu l’autorisation de former une légion de vétérans parisiens.