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Eugène Belgrand (1810-1878)

Mille, Revue Scientifique de la France et de l’étranger — 15 juin 1878

Mis en ligne par Denis Blaizot le vendredi 8 février 2013

Le corps des ponts et chaussées, l’administration de la ville de Paris, l’Académie des sciences, viennent de perdre un de leurs membres illustres, M. Belgrand, enlevé par une maladie foudroyante, le 8 avril 1878.

Ayant eu l’honneur de servir sous les ordres de M. Belgrand, et appuyant nos souvenirs personnels de renseignements puisés dans ses propres publications, nous allons essayer de résumer une vie dévouée au travail et féconde en résultats.

Belgrand (Eugène) naquit le 23 avril 1810, à Champigny-sur-Ource (Côte-d’Or), à la frontière de la Champagne et de la Bourgogne. Il appartenait à une ancienne famille qui avait déjà produit des ingénieurs. L’un de ses ancêtres, Belgrand de Vaubois, avait, comme officier de génie, défendu Malte contre les Anglais au siècle dernier. Il était l’aîné de six frères, dont trois passèrent par l’École polytechnique ; tous, comme lui, étaient d’une nature athlétique qui semblait leur promettre une longue vie ; quatre pourtant avaient déjà succombé en 1878 ! Enfant, il fut mis au collège de Chaumont ; il y fit ses études latines : son instruction mathématique s’acheva dans la pension Mayer, à Paris. Il entrait à l’École polytechnique en 1829, et appartenait aux promotions qui prirent part à la révolution de 1830 : il n’en parlait pourtant jamais. En 1831, il entrait à l’École des ponts et chaussées, et, dès sa première mission, son esprit d’observation pénétrante se révélait.

En 1832, simple élève ingénieur, dit-il lui-même dans la préface de son livre la Seine, j’étais chargé de surveiller la construction d’un petit pont de trois arches sur la Brenne, à Vitteaux-en-Auxois. Pendant mon séjour dans cette ville, je fus témoin d’un de ces phénomènes qui ne s’effacent pas de la mémoire. A la suite d’une forte pluie d’orage, qui dura moins d’une heure, je vis les eaux pluviales ruisseler de toutes parts à la surface des coteaux qui bordent la vallée. En un instant, la Brenne éprouva une crue énorme, qui s’éleva au-dessus des niveaux des parapets du pont que nous construisions. Ce pont en remplaçait un autre beaucoup plus petit, qui avait été emporté par une crue. On avait calculé le nouveau débouché d’après les règles les plus larges admises alors, et cependant il était évident pour moi qu’on était resté bien au-dessous des dimensions nécessaires.

J’avais été témoin de chutes de pluie aussi fortes, mais jamais d’un tel ruissellement des eaux pluviales, ni d’une crue aussi subite et aussi violente. Je fus bientôt conduit à cette conclusion, que ce double phénomène était dû à la nature même du sol.

La petite ville de Vitteaux est à la limite de la région connue, en basse Bourgogne, sous le nom d’Auxois, et qui n’est en réalité qu’une vallée d’érosion de 30 kilomètres de largeur, creusée dans le massif argileux du lias. A la limite de ce vaste fossé, sur la rive droite de la Brenne, s’élève la chaîne de la Côte-d’Or, formée de calcaires oolithiques. Je reconnus que dans toute la région argileuse, le débouché mouillé des ponts était considérable ; qu’au contraire, les ponts construits sur les routes de la région calcaire ne recevaient jamais d’eau, et qu’ainsi leur débouché mouillé était nul.

J’en conclus qu’il y avait une lacune dans nos études, et, dès cette époque, je fus convaincu qu’un ingénieur des ponts et chaussées doit être non-seulement géomètre, mais géologue.

Il est arraché à ces premières préoccupations par un service d’arrondissement dans le Puy-de-Dôme ; mais il y revient lorsqu’en 1836 il devient ingénieur de 2° classe et obtient le double arrondissement de Semur et Châtillon-sur-Seine, avec la résidence de Montbard, entre les deux régions dont la différence l’avait frappé au début.

Le mouvement qui portait alors les esprits jeunes vers la géologie était parti de Cuvier. En publiant avec M. Broignard la description du bassin tertiaire de Paris, en reconstituant par l’anatomie comparée les animaux antédiluviens, en racontant la genèse dans les révolutions du globe, Cuvier avait entraîné les imaginations. C’était l’époque où MM. Élie de Beaumont et Dufrenoy, chargés d’étudier ensemble la France, faisaient, en dix ans, 10 000 lieues à pied, et revenaient avec le monument de la carte géologique au 1/500000e Des travaux se faisaient partout en province, dans la chaîne métamorphique des Pyrénées, sur les volcans éteints de l’Auvergne. M. de Caumont laissait l’archéologie religieuse pour faire la carte du Bocage, de la plaine et des pâturages normands, expliquant par la variété des formations les ressources agricoles de son pays.

M. Belgrand s’empara de la haute Bourgogne, et comme il ne quitta Montbard que pour aller à Avallon en 1845, il put poursuivre sa première idée d’appliquer la pluie au terrain et d’en déduire les conséquences. Il était sur un sol qu’il avait pratiqué dès l’enfance ; chasseur, marcheur, ayant une excellente vue, une mémoire fidèle, beaucoup d’ordre dans ses observations, ses notes, ses lectures, il dressa la statistique des formations qui l’entouraient, les classa au point de vue de la pluie qui tombe, et découvrit peu à peu les lois qui furent plus tard l’appui de son nom et de son avenir.

Sa vie de recherches, son attachement à la contrée furent encore favorisées par son mariage : il épousait, en 1839, Mlle de la Brosse, appartenant à l’une des meilleures familles du pays. Il eut un intérieur plein de charme et de distinction ; il put exercer une hospitalité qui était dans ses goûts.

Les premiers résultats livrés au public furent une note insérée aux Annales des ponts et chaussées en 1846 et qui avait pour objet : « L’hydrologie des granits et des terrains jurassiques formant la zone supérieure du bassin de la Seine. »

En même temps, M. Belgrand appliquait ; il créait une distribution d’eau dans la ville d’Avallon, et constructeur amoureux des formes minces, il exécutait les conduites en ciment de Vassy, risquait un siphon de 88 mètres de flèche et couvrait le réservoir d’une voûte circulaire de 16 mètres, faite à l’épaisseur de 0,07m en simples briquettes cimentées.

Vers 1850, M. Haussmann devint préfet de l’Yonne et visita Avallon. Comme administrateur, il avait dans le Midi cherché aussi à livrer des eaux vives aux populations. Il fut frappé de la justesse des idées du jeune ingénieur et de la hardiesse des travaux qu’il avait sous les yeux. Il s’en souvint quand il fut préfet de la Seine, et en 1854 il demandait à M. Belgrand de déterminer les sources qu’on pouvait amener à Paris.

A cette époque, M. Belgrand était ingénieur en chef depuis 1852 ; il avait reçu le grade en même temps que le service de la navigation de la Seine à Rouen, et il était chargé d’organiser lé service hydrométrique sur le cours entier du fleuve. Il avait profité de sa nouvelle situation pour étendre jusqu’à Paris et jusqu’à la mer les études hydrologiques engagées au début dans les montagnes du Morvan.

Il était si bien prêt que, recevant en avril la mission de rechercher les sources qui pourraient alimenter Paris, il répondait dès le mois de juillet par la belle carte du bassin de la Seine, carte qui est un modèle de géologie appliquée et d’hydrologie exprimée par la couleur. Les considérations qui éclairaient l’examen, les déductions qui en sortaient parurent, dès 1854, dans le Mémoire du préfet au Conseil municipal. Ce Mémoire était le programme des améliorations d’assainissement qu’il s’agissait d’entreprendre. Analysons les vues qui en vingt ans avaient mûri dans la tête de M. Belgrand.

Au point de vue de la pluie qui tombe, il n’y a que deux natures de terrains ; imperméables si l’eau glisse et ruisselle à la surface ; perméables si elle filtre et se perd dans le sol. Dans le premier cas, une averse produit un ruisseau à chaque pli de terrain et les cours d’eau sont torrentiels, c’est-à-dire qu’ils ont des crues violentes et de courte durée. Dans le second cas, la pluie profite au réservoir souterrain qui emmagasine et se décharge par les sources. Là, la plupart des vallées sont sèches ; les cours d’eau, placés en général au fond des vallées principales sont tranquilles, c’est-à-dire qu’ils ont des crues de longue durée mais d’une élévation médiocre. Tel est le principe de l’hydrologie, de la science des crues. Et il va en résulter l’hydrométrie, la mesure des crues.

Observez dans la montagne les affluents torrentiels. De leur gonflement, du temps qu’ils mettent chacun à descendre, comme de leur superposition simultanée ou successive dans le lit du fleuve, viendra presque d’elle-même la connaissance de la montée d’inondation en plaine. Les affluents tranquilles arriveront à leur tour, mais en retard : ils soutiendront la crue du fleuve, au lieu de la laisser tomber brusquement après le flot des torrents. Ainsi le phénomène se trouve décomposé dans ses ondulations élémentaires et la montagne peut prédire à la vallée l’ondulation résultante qui la traversera en chacun des points menacés. Le service d’avertissement, organisé ainsi d’après des données d’observation contrôlées, a été d’un extrême secours lors des inondations de 1855, 1866, 1876. M. Belgrand, secondé par M. Lemoine, envoyait des avis qui se vérifièrent en 1876 avec une précision dépassée seulement par les calculs astronomiques.

Quels sont donc les terrains perméables et imperméables dans l’étendue du bassin de la Seine ? La géologie le dira.

Dans l’étage primitif du Morvan, où les formations cristallisées dominent, tout est imperméable, granits, porphyres, schistes de transition.

Dans l’étage secondaire, la base, en grès, argiles et calcaires du lias, est imperméable ; mais les trois puissantes assises de l’oolithe, sauf quelques niveaux de marnes demi-perméables, constituent les régions très perméables de la Bourgogne et de la Lorraine. La Champagne, qui appartient à la craie, se divise en deux : elle est humide dans la première assise du grès vert, elle est sèche dans l’assise supérieure de la craie blanche qui forme aussi la haute Normandie à Rouen et dans le pays de Caux.

A l’étage tertiaire, les alternances se multiplient. On part de l’argile plastique imperméable, on rencontre le calcaire grossier, les sables moyens, le calcaire de Saint-Ouen, très perméables ; puis paraît l’horizon des marnes vertes, qui donnent tant de charme aux environs de Paris, parce qu’elles arrêtent les eaux filtrant avec une extrême facilité sous les sables de Fontainebleau et le calcaire lacustre de Beauce. A la surface, en général, en Brie comme en Beauce et dans le Gâtinais, s’étend un manteau d’argiles et meulières imperméables.

Quant aux alluvions quaternaires de la vallée, à part un corroi de limon sur le bord de la rivière moderne, il n’y a que des cailloux, graviers et sables très perméables.

Si l’on fait le compte des surfaces, on trouve que sur 78 500 km2 il y a 19 500 km2 de terrains imperméables et 59 000 de terrains perméables. Les cours d’eau tranquilles ont les trois quarts du bassin, les torrents ne prennent que le quart : c’est pour la Seine un régime bien différent- du régime de la Loire. Les inondations y sont plus longues, mais moins brusques, moins désastreuses ; et, en été, les eaux de navigation persistent, avantages bien réels du bassin privilégié de Paris.

Vers 1850, les questions d’assainissement étaient à l’ordre du jour en Angleterre et en France. Le choléra les avait appelées, commandées ; la création des chemins de fer les favorisait, en exigeant de grands percements dans les villes ; on avait à refaire des habitations nouvelles ; on les voulait salubres, possédant l’eau, la lumière, les ombrages même.

A l’ingénieur qu’elle chargeait des études, l’administration municipale de 1854 imposait comme problème de trouver « des eaux pures, limpides, fraîches, arrivant à une altitude telle, que leur distribution à toute hauteur d’étage, se fît par la pente naturelle, sans machines ». Il s’agissait d’assurer 140 000 mètres cubes par 24 heures à une population de deux millions d’âmes, chaque habitant devant avoir par jour à sa disposition 70 litres d’eau potable excellente.

Avec un tel programme, les eaux de rivière étaient exclues, puisqu’elles sont troubles en hiver, tièdes en été. Les sources seules pouvaient procurer les qualités qu’on exigeait : pureté, limpidité, fraîcheur. Mais comment se guider dans un examen qui devait embrasser le bassin entier de la Seine, c’est-à-dire près de quatre provinces : Bourgogne, Champagne, Ile-de-France, Normandie ? Un principe simple servit de guide, celui-ci : « Quand un terrain perméable repose sur un terrain imperméable, au point de contact se trouve un niveau de sources, parce qu’on est au bas d’un réservoir souterrain. »

Dès lors on n’avait plus à considérer que quatre horizons géologiques disposés presque concentriquement par rapport au bassin tertiaire de Paris ; on restait en face de quatre groupes principaux de sources, placés aux affleurements :

1° des marnes du lias sous la grande oolithe ;
2° de la glauconie sous la craie blanche ;
3° de l’argile plastique sous le calcaire grossier ;
4° des marnes vertes sous les sables de Fontainebleau.

L’examen chimique était devenu rapide, presque immédiat, par l’emploi de l’hydrotimètre de M. Boudet. Une solution de savon précipitait les sels terreux et en mesurait la quantité ; quant aux matières organiques, à la tourbe, le goût suffisait.

En partant de Paris, et en cherchant au plus près, il fallait renoncer d’abord aux sources des marnes vertes, presque toutes chargées de sulfate de chaux, de plâtre, et saisies d’ailleurs par des propriétés de luxe ou des villages. Les sources de l’argile plastique, parfois très belles, comme au château de Saint-Martin d’Ablois, étaient aussi pour la plupart incorporées à des immeubles importants. C’est sous la craie de Champagne qu’on rencontrait et le volume, et la pureté, et l’altitude ; on pouvait réserver les belles sources, mais trop éloignées, de l’oolithe.

La Somme-Soude fut d’abord indiquée ; comme elle ne résista pas aux sécheresses, elle fut remplacée par la Dhuis, arrivant sur les hauteurs de la rive droite, aux Buttes-Chaumont, pour le service des quartiers hauts. Pour le service des quartiers bas et moyens, on devait avoir l’eau bleue irréprochable de la Vanne, coulant comme un ruisseau d’au moins 1 mètre cube par seconde, et arrivant au plateau de Montrouge ; le titre hydrotimétrique des sources était de 20 à 23 degrés, et leur température restait de 12 à 14 degrés en été, de 8 degrés en hiver, même à la sortie des conduites.

Ces solutions si rationnelles furent discutées avec passion à tous les degrés des pouvoirs d’appel. On était habitué à l’eau de Seine, chimiquement pure puisqu’elle titre de 18 à 20 degrés ; on était fait à l’emploi des machines. Pourquoi aller chercher si loin ce qu’on avait sous la main ? On niait ces qualités, très appréciées aujourd’hui, d’une eau qui est servie pure, brillante et fraîche sur la table, sans avoir traversé ni un filtre ni un rafraîchissoir. M. Belgrand, énergiquement soutenu par l’administration et la science, l’emporta sur ses adversaires. Nommé en 1856 pour exécuter les projets qu’il avait conçus et défendus, il redevint le constructeur hardi qui s’était révélé à Avallon. Cherchant dans les formes le minimum de matières, il réalisa la conduite des eaux par un mince aqueduc de 2,10m de diamètre, marchant avec 0,20m de pente par kilomètre, franchissant les vallées sur arcades aériennes et versant leur courant à des réservoirs couverts, dont le dernier, celui de Montrouge, tient 300 000 mètres cubes dans les deux étages de vide, et peut passer pour le chef-d’œuvre du maître. Mais ce que nous racontons si rapidement coûta plus de vingt ans de travail : les eaux de la Vanne ne furent distribuées dans Paris qu’en 1876.

La décision qui, en 1856, appelait M .. Belgrand à Paris lui confiait aussi les eaux et les égouts, c’est-à-dire Paris souterrain.

Après avoir amené les eaux, il y avait à les distribuer, et, dès qu’elles auraient servi, il fallait les écouler à l’émissaire naturel, qui était encore la Seine. D’utiles travaux avaient été laissés par le prédécesseur : M. Dupuit avait fait avec élégance la théorie des conduites, en partant de la formule de Prony réduite à un seul terme ; il avait profité du percement de la rue de Rivoli prolongée pour établir le premier collecteur latéral à la rivière ; il l’avait constitué par une galerie à banquettes et à voie de fer de 1,20m, de manière à exécuter les curages avec un wagon-vanne poussé par l’eau. Voilà les points de départ du système qui allait grandir et s’appliquer à la ville entière sous la main du successeur de M. Dupuit.

La Seine venait d’être affranchie de la pollution des égouts dans la traversée de Paris, mais seulement jusqu’à la place de la Concorde. Les habitations de luxe des Champs-Élysées, les promenades du bois de Boulogne voyaient encore passer devant elles le courant infect qui réunissait et le collecteur Rivoli et le grand égout de ceinture. L’idée théorique disait de couper la presqu’île en ligne droite et, par un souterrain ouvert sous la place de l’Europe et les Batignolles, d’aller chercher un débouché à Asnières : on exonérait ainsi les quartiers de la vie moderne, on gagnait comme chute toute la pente de la rivière dans un méandre de vingt kilomètres. On ne recula pas : on accepta l’idée, et, pour répondre aux besoins d’une ville qui devait comprendre 7800 hectares, on adopta comme profil une ellipse de 6,00m d’ouverture comprenant entre deux banquettes, non plus une voie de fer, mais un canal de 3,60m, sur lequel circulerait un bateau-vanne chargé du curage. L’exécution fut poursuivie en 1860 sous des profondeurs habitées de vingt mètres et en plein dans la nappe puissante des alluvions ; elle réussit pourtant avec de minces épaisseurs de voûtes de 0,40m en meulière et ciment. De plus, la galerie acquérait une propreté brillante au moyen d’un revêtement en ciment. Devenue l’artère de l’assainissement, elle reçut successivement toutes les artères secondaires, réglées d’après des types décroissants, toujours à minces parois. Enfin, pour joindre la rive gauche à la rive droite, on jeta en 1867 un double siphon de tôle en Seine, au pont de l’Alma. La bouche d’Asnières eut alors son tribut complet.

L’exploitation fut aussi ingénieuse que la construction avait été audacieuse : grâce à la vanne que le conducteur du bateau abaissait derrière lui pour produire un gonflement d’eau, les dépôts de la cunette étaient affouillés, et le bateau descendait lentement, chassant en Seine les bancs de sable et les détritus que les cantonniers de la surface avaient, par les bouches, jetés aux égouts. L’eau était devenue le véritable agent du curage : c’est elle qui travaillait, l’ouvrier n’était plus qu’un mécanicien ayant la main à la barre de manœuvre.

La ville se répétait souterrainement par les égouts sous chacune de ses rues, sous chacune de ses maisons, et, en même temps, les galeries, utilisées pour presque tous les services, recevaient les conduites d’eau, les fils télégraphiques ; il ne leur manquait que les conduites de gaz, avec lesquelles on craignait l’explosion des mélanges détonants.

Jamais on n’avait fait des égouts un tel ensemble, facile d’accès aux ouvriers, propre, ventilé naturellement, et rassemblant les organes de la vie d’une grande cité ; presque tout le ménage de la maison et de la rue s’y concentrait. On pouvait parcourir en bateau ou en wagon cette transformation moderne de la Cloaca maxima de Rome ; l’eau vous poussait ; la visite des égouts devenait un train de plaisir.

L’attention publique fut vivement excitée : pas un souverain, pas un étranger de distinction ne venait à Paris sans demander la faveur d’une descente dans la ville souterraine, et il en sortait plein d’admiration pour la cité et pour l’ingénieur.

Aussi la légitime récompense arriva-t-elle : en 1867, M. Belgrand était nommé inspecteur général et en même temps directeur du service auquel il avait donné une réputation européenne.

Les années cruelles de 1870 et 1871 troublèrent profondément les conditions des services confiés au directeur, sans l’ébranler lui-même. M. Belgrand répétait : « A chaque jour suffit sa peine », et il travaillait. Pendant les cinq mois de la défense de Paris, il eut à assurer pour une population assiégée de 2 400 000 âmes le mouvement journalier des eaux, des égouts, des vidanges. Les choses marchèrent sans qu’on s’aperçût des embarras que causait la suppression des ouvrages du dehors. Sous la Commune, il fut naturellement remplacé par un délégué et dut partir ; le plus grand mal, c’est que son cabinet fut brûlé lors de l’incendie de l’Hôtel de Ville, et que là périrent les matériaux déjà accumulés pour l’histoire des eaux de Paris.

Au retour de l’ordre, M. Belgrand, rétabli dans ses fonctions par la nouvelle administration municipale, eut à réorganiser l’ensemble, à exposer la situation et à montrer les moyens d’achèvement, ce qui comportait l’étude des ressources, car on sortait de la tourmente, écrasé par les charges. Pour les eaux, les ressources arrivaient d’elles-mêmes avec la distribution de la Vanne, à laquelle des qualités supérieures garantissaient une clientèle : par l’accroissement des recettes on devait couvrir certainement les frais d’emprunt. Mais pour les égouts, dont le réseau présentait encore 390 kilomètres de lacunes secondaires ou 40 millions de dépenses, comment faire ? M. Belgrand résolut le problème par la transformation de la vidange. Il proposa, dès 1871, de supprimer les fosses fixes ou mobiles, ainsi que la voirie de Bondy, en autorisant la vidange à l’égout et en imposant l’abonnement aux eaux de la ville. Les frais pour le propriétaire étaient remplacés par la taxe des chutes, et celle-ci, calculée avec réserve, devait donner 4 millions, tandis que la vidange actuelle, si contraire à la salubrité des logements d’ouvriers, si désagréable à la circulation dans les rues, pesait sur la population comme un impôt de 7 millions. En quatre ans on pouvait terminer les égouts et conquérir l’assainissement par l’eau et l’écoulement libre. Ce courageux projet n’est pas réalisé, mais la semence est jetée, et elle lèvera à mesure que l’irrigation par les eaux d’égout pénétrera dans les habitudes de la culture.

Au milieu de tant d’affaires, M. Belgrand trouvait le temps d’écrire non-seulement des notices pour les Annales des ponts et chaussées ou l’Annuaire de la Société météorologique, mais des livres qui restent acquis à la science de l’ingénieur. En 1869, la ville de Paris publiait à ses frais le volume d’entrée en matière, le Bassin parisien aux âges anté-historiques. Au mois de décembre 1870, M. Dumas présentait à l’Académie le manuscrit qui faisait suite, la Seine aux âges modernes ; le manuscrit, déposé alors à la bibliothèque de l’Institut, échappa aux incendies de la Commune et put être publié en 1872.

Deux périodes y sont nettement déterminées pour établir les changements de l’époque quaternaire. Les gros graviers que les courants actuels ne peuvent déplacer se retrouvent sur les hauts niveaux, assignant au lit de la Seine antéhistorique des largeurs de 1 à 2 kilomètres, enfermant dans leurs cailloux les armes et les ustensiles de la pierre taillée, les ossements du renne et du mammouth. Les cours d’eau avaient donc alors une extrême violence ; la vie de l’homme commençait dans les cavernes, en présence de grands animaux qui ont fui vers le Nord ou disparu. Ces cours d’eau de l’âge de pierre expliquent la topographie du bassin, le relief de la vallée façonnée par eux.

Puis, dans les tournants de la rivière actuelle, les alluvions qui recouvrent les graviers de fond livrent des armes de pierre polie et même de bronze, des ossements d’animaux domestiques, et dans les creux des terrains perméables se rencontre la tourbe, qui ne saurait se développer qu’en eau tranquille. Les cours d’eau tranquilles, accusés par la tourbe, prouvent que la vie moderne est commencée. L’âge de la tourbe est donc l’âge de la pierre polie et du bronze j on voit combien l’horizon s’étendait devant un esprit de recherche, qui ne quittait pourtant pas le terrain des preuves positives.

Après la Seine, qui parut en 1872, il y eut les Aqueducs romains, en 1875. On entrait dans la question des eaux : les premières données du livre dataient d’un voyage fait à Rome ; de 1837 à 1838, M. Belgrand avait accompagné en Italie un de ses frères gravement malade ; il y resta six mois.

Enfin, en 1877 paraissaient les Eaux anciennes de Paris depuis les aqueducs romains de Chaillot et d’Arcueil jusqu’aux pompes et aux machines en Seine du siècle dernier. Le recueil rassemble et unit toutes les pièces relatives à l’histoire des eaux, de la conquête romaine à la révolution française. L’archéologie y est traitée avec le même talent que la construction et l’hydraulique. L’œuvre méritait d’être présentée à l’Académie des inscriptions comme à l’Académie des sciences, et elle le fut.

Les eaux modernes, les aqueducs de la Dhuis et de la Vanne allaient avoir leur tour, pour être complétés par la distribution dans Paris et l’écoulement aux égouts, quand la mort vint saisir la main qui écrivait. Mais des notes nombreuses existent. Des collaborateurs qui furent des amis veulent remplir les intentions du maître, et les ouvrages seront terminés.

Un dernier honneur couronna la carrière. En 1871, M. Belgrand fut élu membre libre de l’Académie des sciences : il n’eut pas de concurrent. Il retrouvait à l’Institut un camarade d’école, M. Leverrier, dont il partagea les fatigues pour l’organisation de l’Association scientifique, œuvre aujourd’hui populaire. Dans la savante assemblée, il ne parlait guère que des questions spéciales à son art, et, surtout aux époques d’inondations, il était écouté par ses collègues et par la presse comme faisant autorité. Il prenait encore la parole le lundi de sa dernière semaine j à propos de la discussion des tourbillons, causes des tempêtes dans l’atmosphère, il expliquait par des tourbillons les mouvements de propagation et de transport des eaux courantes. Le samedi, il dînait chez M. Chasles, qui réunissait comme de coutume chaque année, un groupe de ses collègues de l’Institut. C’est au retour, dans la nuit du samedi au dimanche 8 avril, qu’il était pris d’une obstruction d’intestins, et qu’il s’éteignait, trente-six heures après, la pensée encore tournée vers son service : c’était le 8 avril, à dix heures du matin. Il avait soixante-huit ans. Il succombait en pleine jouissance de ses facultés, de son autorité, de sa grande considération.

Le tableau manquerait d’un détail nécessaire si nous ne parlions de la rondeur, de la bonhomie mêlée de finesse qui animait sa figure athlétique, si nous ne rappelions l’accueil ouvert qu’il faisait à ceux qui venaient le consulter. Les étrangers en profitaient, et il en était naturellement flatté. « Il m’a donné d’excellents conseils pour l’assainissement de Bruxelles, disait, en apprenant sa fin imprévue, M. Maus, inspecteur général de Belgique ; le revoir était l’un des plaisirs que je me promettais en allant à Paris pour l’Exposition. » On ne saurait mieux rendre un sentiment général.

Si maintenant nous essayons de résumer une vie si remplie, nous dirons qu’une idée juste, celle des terrains perméables et imperméables sert de point de départ, et qu’ensuite le travail, un travail infatigable, explique tout, peut-être même la mort. Trois phases sont distinctes : l’ingénieur ordinaire médite ; l’ingénieur en chef exécute ; le directeur, membre de l’Institut, écrit. C’est là une carrière complète. Sans doute M. Belgrand n’a pas fait tout ce qu’il voulait faire ; mais quand on laisse pareille trace derrière soi, on garde un nom qui ne périt pas.

MILLE, Inspecteur général des ponts et chaussées, en retraite.