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Marquis Claude de Jouffroy (1751 - 1832)

D. Napoli, Science et Nature N° 30 — 23 Août 1884

Mis en ligne par Denis Blaizot le mercredi 1er mai 2013

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L’application de la vapeur à la navigation fut tentée la première fois par Denis Papin sur la Fualda, en 1707.

Près de quatre-vingts ans s’écoulèrent avant qu’une tentative sérieuse et pratique fût renouvelée. Elle est due au marquis de Jouffroy d’Abbans, qui l’exécuta sur la Saône, à Lyon, en t 780, après plusieurs autres faites sur la Seine à Paris et sur le Doubs à Beaume-les-Dames en 1775 et 1776.

Malgré bien des revendications de certains plagiaires, le marquis de Jouffroy n’en reste pas moins l’inventeur du bateau à vapeur. Ses continuateurs furent, comme lui, en butte à l’incrédulité et aux sarcasmes de leurs contemporains, et il est bon de rappeler que Fulton, dans le procès qu’il eut avec des compétiteurs jaloux, et tout en soutenant ses droits si laborieusement acquis, n’a pas cessé de reconnaître que le véritable inventeur de la navigation à vapeur est notre compatriote Jouffroy.

Claude-François-Dorothée, marquis de Jouffroy d’Abbans, naquit à Roche-sur-Rognon (Haute-Marne), en 1751, d’une ancienne famille de la Franche-Comté. Il entra au service à l’âge de vingt ans, après avoir été page .w la Dauphine.

S’étant battu en duel avec le colonel de son régiment, il fut exilé à l’ile Sainte-Marguerite, sur une lettre de cachet sollicitée par sa famille. Son exil dura deux ans.

À cette époque (1775), tous les esprits en France étaient préoccupés des perfectionnements à introduire dans les procédés de navigation ;
M. de Jouffroy plus que tout autre fut gagné par cette fièvre et la majeure partie de son exil se passa en recherches de ce genre.

Précisément à l’époque de son retour à Paris, les frères Périer venaient d’établir la pompe à feu de Chaillot.

La première démarche que fit Jouffroy en arrivant dans la capitale fut pour cette machine, qui était pour les Parisiens l’objet d’une vive curiosité, et l’étude de son mécanisme permit à Jouffroy de jeter les plans de son bateau.

Nous nous empressons d’ajouter qu’à ce moment Jouffroy rencontra un véritable encouragement chez trois de ses compatriotes , que nous nous faisons un devoir de nommer ; ce sont : le comte d’Auxiron, capitaine d’artillerie, le marquis de Ducrest, colonel en second au régiment d’Auvergne, membre de l’Académie des sciences, et le maréchal de camp M. de Follenay, qui adoptèrent ses idées avec enthousiasme.

Une réunion eut lieu chez le marquis de Ducrest à l’effet de discuter la mise à exécution immédiate du projet de Jouffroy. Mais à cette réunion assistait Constantin Périer qui présenta une sorte de contre-projet combiné à la hâte et basé sur des calculs erronés. Ce contre-projet prévalut, grâce à la haute réputation dont son auteur jouissait comme ingénieur.

Claude Jouffroy dut ressentir un profond chagrin en voyant son idée abandonnée après avoir été si bien accueillie, mais une lueur d’espoir vint ranimer son courage.

Les données de Périer étaient fausses et son expérience fut une défaite complète. Le comte d’Auxiron avait donc raison, lorsque mourant il écrivait à de Jouffroy, qui venait de voir le système de Périer substitué au sien :

« Courage, mon ami, vous seul êtes dans le vrai. »

Jouffroy s’était retiré à Beaume-les-Dames, petite ville de la Franche-Comté, et là, sans aucun secours que celui d’un ouvrier chaudronnier, il construisit son premier bateau, qui avait 13 mètres de long sur 2 de large et qui fut lancé sur le Doubs en juin 1776. Après avoir navigué pendant deux mois avec aisance, il s’aperçut de l’imperfection des châssis mobiles qui faisaient office de rames et s’appliqua à les modifier ; ce fut alors qu’il les remplaça par des roues à aubes, ce qui l’obligea de changer la machine.

Pour adapter ce nouveau propulseur, M. de Jouffroy dut mettre en œuvre beaucoup plus de ressources d’imagination qu’il ne lui en eût fallu pour corriger les défectuosités du premier, mais il faut lui rendre cette justice qu’il se tira d’embarras dans cette occurrence par une combinaison aussi ingénieuse et aussi satisfaisante que le permettait à cette époque l’état de la mécanique.

En présence du résultat heureux qu’il obtint, il écrivit au Ministre, M. de Calonne, afin d’obtenir un privilège de trente années, mais celui-ci ne crut pas devoir l’accorder avant l’avis de l’Académie des sciences qui comptait parmi ses membres le même Périer qui trouva, ainsi que nous l’avons dit, le projet de Jouffroy impraticable. Comme il est toujours difficile d’avouer qu’on a eu tort, Périer, qui avait en outre une défaite à venger, persista dans son idée, et le marquis de Jouffroy reçut de M. de Calonne une réponse qui n’était rien moins qu’une fin de non recevoir.

La Révolution arriva, et Jouffroy, qui était un royaliste enragé, émigra. Il quitta la France en 1790 et entra dans l’armée de Condé : il prit part aux vaines tentatives faites en faveur du rétablissement des Bourbons.

Il rentra en France et reprit du service en 1815. Entièrement ruiné, miné par le dégoût et le chagrin, il obtint du gouvernement de Juillet la faveur d’entrer aux Invalides, où il mourut du choléra en 1832.

On est vraiment en droit d’être étonné de voir la science dans l’état florissant où elle est, quand on réfléchit à tous les obstacles qu’ont rencontrés ceux qui, animés d’une réelle passion pour elle, lui apportaient leur intelligence, leur fortune et même leur existence.

C’est à l’initiative de M. Ferdinand de Lesseps, appuyée par l’Académie des sciences, que nous devons l’idée d’un monument à Claude Jouffroy : c’est un tardif hommage que lui rend notre génération que la navigation à vapeur rend si puissante, et le grand Français qui perce les isthmes était bien fait pour comprendre le génie de celui qui a rapproché les continents.

Le monument que notre gravure représente a 6 mètres de haut ; il a été inauguré le 17 août à Besançon, sous la présidence de M. F. de Lesseps.

Le piédestal a 4 mètres de haut et la statue 2 mètres. Cette œuvre d’art magnifique est due au ciseau de notre sculpteur Charles Gautier, dont l’éloge n’est plus à faire.

M. Charles Gautier, professeur à l’école des arts décoratifs, membre du jury de sculpture, a obtenu toutes les récompenses du Salon, il a été fait chevalier de la Légion d’honneur en 1872 pour son groupe du Jeune braconnier. Nous ne rappellerons pas toutes les œuvres de cet artiste, contentons-nous de signaler les plus récentes : la Première leçon, au Salon de 1884 ; le Fronton de l’Hôtel de ville, les deux Cariatides de la salle Saint-Jean et les deux gaines placées dans le grand escalier de ce monument.

Il exécute en ce moment les bas-reliefs du collège Sainte-Barbe qui sont une étude instructive de l’histoire du costume des écoliers depuis les Grecs jusqu’au règne de Louis XVI.

Signalons en terminant les bas-reliefs du piédestal de la statue de Jouffroy que le lecteur ne pourra voir sur notre dessin et qui sont d’une composition, d’une exécution et d’une finesse remarquables : le premier représente le savant chez le chaudronnier de Beaume-les-Dames ; le second nous montre son premier essai sur la Saône, et sur le troisième, Claude Jouffroy est étendu sur son lit de mort aux Invalides ; enfin sur le quatrième côté, on lit l’inscription suivante :

CLAUDE FRANÇOIS DOROTHÉE

MARQUIS

DE JOUFFROY D’ABBANS

APPLIQUA LE PREMIER

LA VAPEUR A LA NAVIGATION

M.DCC.LXXVI


MONUMENT ÉRIGÉ

PAR SOUSCRIPTION PUBLIQUE

SUR L’INITIATIVE

DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES

M.DCCC.LXXXIV


D. Napoli