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Le tremblement de terre du Zanguézour en Arménie soviétique

S. Abdalian, La Nature N°2957 — 15 juillet 1935

Mis en ligne par Denis Blaizot le samedi 18 février 2017

L’Arménie est la partie de l’Anti-Caucase la plus éprouvée par les secousses sismiques. Depuis le IVe siècle, elle a eu soixante-huit fois à souffrir de violents cataclysmes de ce genre. Le dernier date de 1931.

Le 27 avril 1931, après un jour merveilleux, sans nuage, sans vent, sans pluie, la nuit venait de tomber. Brusquement, vers 20 h 10, une légère secousse, suivie d’épouvantables bruits accompagnés de secousses violentes, arrêta la joie de vivre. En un clin d’œil, tout se brisa, tout s’écroula, tout se tut. La riante et fertile Zanguézour, couronne de l’Arménie, ne présentait plus que des amas de ruines, lugubres et fumants.

D’après les renseignements que nous avons relevés sur place, les dommages matériels furent énormes : 25 480 maisons ruinées et 12340 bâtisses gravement endommagées. Les pertes humaines s’élevèrent à 2890 personnes, celles du bétail à 14750 têtes.

En moins d’une minute, plus de 150 000 villageois se trouvèrent sans abri, sans nourriture.

L’estimation des dégâts les chiffra à plus de six millions de roubles, soit 90 millions de francs.

La géophysique du séisme

En dehors du Zanguézour, le séisme se fit sentir à grande distance, sous forme de frémissement du sol, et, par places, de fissures dans les enduits des murs.

Il fut perçu jusqu’à Abdalar, à l’est, à Nahitchevan à l’ouest, jusqu’à l’Araxe moyen, à Nouvadi au Sud, c’est-à-dire tout le long du couloir de l’Araxe inférieur et enfin au nord dans les « Yaïla » du village de Bazar-Kent.

La surface ainsi circonscrite est au moins de 18 000 km2. Les effets des ébranlements ont atteint le degré X de l’échelle de Mercalli dans le Sisian, IX dans Ordoubad, VIII dans Okdji-Keghva et Artzvanik-Akarak. En dehors de ces zones, ils ne dépassent pas le degré VII sur tout le territoire du Zanguézour, et V seulement dans les régions qui l’entourent.

Le tremblement de terre a été accompagné, non seulement de tout le cortège habituel des effets sur le terrain : éboulements, affaissements, vagues gravitiques dans les alluvions, glissements des terrains incohérents, mais aussi de graves perturbations géologiques et topographiques.

Dans plusieurs parties du pays ébranlé, les secousses sismiques ont amené la production de crevasses profondes et le décollement d’énormes blocs de rochers.

L’effet le plus commun, celui dont on voit un très grand nombre d’exemples dans le territoire de Sisian, sur les bords des vallées et gorges profondes dans lesquelles courent les rivières de Vorodan, de Darabase, d’Aklatian, d’Aravouz, de Chakat, est celui qui s’observe lorsque, la base inférieure ayant manqué, les terrains supérieurs sont tombés par grandes tranches ou bandes parallèles, semblables aux marches d’un amphithéâtre, parfois à 100 m au-dessous de la position primitive.

Aux environs de Lor, le sol argileux, appliqué sur les flancs des formations cristallines et détrempé profondément par les eaux pluviales, s’est détaché du sous-sol et a glissé en masse, laissant sur ses bords une sorte de fossé, large de 4 à 5 m.

A Dastaguerde, une cause analogue a produit plusieurs fentes semi-circulaires avec affaissements et glissements de terrains sur une grande longueur. A Poussiak, même phénomène de glissement avec fente plus grande et plus allongée ; de plus la partie crevassée présente l’aspect d’un champ labouré par une charrue gigantesque.


Un grand nombre de sources ont émis des eaux troubles.

Plusieurs sources nouvelles ont apparu, d’autres au contraire ont cessé de couler ou leur débit a changé.

Les faits géologiques les plus importants sont d’abord la violente projection de la berge de Hatch-Kar sur une largeur de 90 m avec une dénivellation d’environ 60 m, puis la réouverture de la faille tectonique longeant le flanc oriental de la chaîne du Karabagh Occidental, dans sa section sisianoise, et enfin l’apparition de 8 craterlets sismiques à éjection boueuse formidable, jalonnant ladite faille sur une longueur d’environ 12 km.

Il est évident que les perturbations dans le régime des eaux, les glissements, les éboulements, les fissures sont l’ œuvre des ondulations horizontales ; mais les failles avec rejet, les craterlets sismiques à éjection boueuse les relèvements du sol des fonds des cours d’eau, etc. indiquent une composante verticale.

Ainsi, l’existence de mouvements horizontaux et verticaux se trouve pleinement confirmée par le séisme que nous venons de relater.

La région qui a été le plus vivement secouée est le Sisian où sur l’emplacement de certains villages, à peine aperçoit-on quelques pans de murs encore debout ; l’emplacement des rues est méconnaissable.

Puis vient le district d’Ordoubad où la plupart des maisons sont devenues inutilisables. Des villages entiers ont été détruits.

Le désastre a été aussi considérable dans les zones d’Okdji et de Kéghva, où les dégâts matériels ont été aggravés par le peu de stabilité des villages bâtis sur le bord des cours d’eau et au fond de profondes gorges.

Le même spectacle désolant s’observe dans la région d’Artzvanik-Akarat. Après la catastrophe on n’y voyait pas une maison intacte, presque toutes étaient lézardées, un grand nombre n’étaient plus que des ruines.

Dans toutes ces zones, les ovales sismiques présentent une forme allongée qui suffit à démontrer la prédominance des ébranlements sismiques le long des accidents géologiques linéaires du sol.

La géologie du Zanguézour

Au carrefour de l’Orient mystérieux, il est en Arménie une région attachante entre toutes et peu connue, c’est le Zanguézour. Peu de contrées caucasiennes offrent une diversité plus saisissante, une plus complète originalité que le rude pays du Zanguézour qui force vite l’admiration de ceux qui le parcourent par sa beauté hautaine, qui se révèle en fresques magnifiques, depuis la vallée du Vorodan, lumineuse et triomphale, jusqu’aux vastes solitudes montagnardes de l’Araxe inférieur où l’on accède par d’âpres couloirs de grano-diorite. Peu d’entre eux doivent à un passé géologique récent et aussi complexe, un sol et un- relief aussi divers. Sur son territoire, de hautes chaînes se sont dressées presque à l’aube de l’histoire de la terre, puis elles ont été modelées et reprises

par la sédimentation et les mouvements orogéniques tertiaires qui les ont-relevées et morcelées en fragments. Enfin à une époque récente, des volcans ont surgi, des glaciers ont marqué leur empreinte. Autant d’épisodes qui ont modelé les montagnes, les plateaux, les dépressions dont l’ensemble constitue le Zanguézour.

Le pays est occupé par une puissante chaîne de montagnes, le Karabagh occidental, haute de 2000 à 4000 m qui le traverse du nord-est au sud-est, encadrée par deux grandes dépressions longitudinales : de la plaine de Charoure à l’ouest et celle de Mougan à l’est .

. Ses sommets sont hérissés de roches cristallines, sédimentaires et volcaniques, d’aspect divers et appartenant à diverses époques géologiques.

Les terrains paléozoïques, le Trias, le Jurassique peuvent revendiquer quelques parties de ces assises. Mais, en général, les formations éruptives prédominent. Elles se font jour vers l’ossature de la chaîne, tandis que les produits volcaniques et les calcaires qui les surmontent se rencontrent notamment dans la partie orientale du Zanguézour.

Ces calcaires sont en contact vers le sud de la chaîne avec des schistes cristallins d’aspect divers, des diabases et des grano-diorites. Partout le métamorphisme est très marqué. Les cipolins sont comme les schistes, riches en minéraux divers : épidote, trémolite, mica blanc, grenat, wollastonite, etc ... Dans cette partie, la chaîne accuse un déversement vers la dépression d’Ordoubad. Son flanc ouest plonge donc en abrupt sous les formations récentes de cette zone déprimée. Sous la poussée dynamique s’exerçant du sud, les calcaires jurassiques, en raison de leur compacité, ont été particulièrement redressés et se sont maintenus ensuite dans la position que leur ont donnée les mouvements du sol. Ils portent l’empreinte de violents mouvements mécaniques. Par endroits, on les voit encore former les parties les plus saillantes des crêtes, et, en même temps, on les trouve sur les flancs des gorges, où ils dressent des murailles à pic au-dessus des ravins.

Vers l’est, la pente est moins forte et les calcaires jurassiques s’enfoncent en écailles vers la dépression de l’Akara.

Les roches stratifiées qui composent le noyau de la chaîne du Karabagh ont été profondément injectées et métamorphosées par le magma granito-dioritique qui se trouve élevé jusqu’à plus de 3900 m d’altitude. II constitue la roche dominante de l’ossature de la chaîne cristalline sur près de 70 km. II faut aller vers l’est jusqu’à la grandiose vallée d’érosion d’Artzevanik pour trouver des coulées d’andésites avec tout le cortège habituel des roches volcaniques, notamment des tufs extrêmement abondants.

Ainsi il apparaît nettement que la chaîne du Karabagh occidental est dissymétrique et accuse un déversement vers la plaine de Charoure ; le sol du Zanguézour il subi des dislocations considérables et le métamorphisme intense de la plupart des roches atteste une mise en jeu puissante des forces souterraines. Or les régions qui présentent ce caractère sont des sièges de prédilection des phénomènes sismiques.

L’histoire géologique de la formation du sol arménien en général et du sol Zanguézourois en particulier est singulièrement inquiétante. En effet ; aucune des conditions de stabilité d’un pays ne s’y trouve réalisée. Le pays· est géologiquement jeune encore, et son sol porte partout la trace de bouleversements géologiques considérables et récents. D’ailleurs, les annales de l’Arménie, traversée par les chaînes pontiques et tauriques, sont pleines du récit des désastres occasionnés par les tremblements de terre. Le Zanguézour se trouve donc dans un pays sismique à paroxysmes violents et espacés.

D’autre part, il doit sa. formation à une zone géo-synclinale ou fragment de la Thétys ou Mésogée, extrêmement disloquée et plissée qui a été le théâtre de mouvements orogéniques secondaires et tertiaires. Sa surrection définitive en système de chaînes par plissements est donc récente.

Si l’on ajoute à ces considérations ce fait qu’aux époques miocène, pliocène et pléistocène, le territoire Zanguézourois a été le siège de nombreux et amples mouvements épirogéniques alternativement positifs et négatifs qui provoquèrent d’importantes dislocations linéaires et qui ne sont pas terminés, comme le prouvent les frémissements de son sol, on ne s’étonnera pas du tremblement de terre du 27 avril 1931.

S. Abdalian

Professeur à l’Université d’État d’Arménie.