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Le rôle des êtres vivants dans la physiologie générale de la Terre..

Stanislas Meunier, La Revue Scientifique — 19 décembre 1903

Mis en ligne par Denis Blaizot le dimanche 16 novembre 2014

L’histoire de la Terre a été bien simplifiée à partir du jour où l’on eût reconnu que, loin de présenter un caractère exceptionnel, la période actuelle révèle à notre observation les conditions mêmes des périodes géologiques antérieures.

Il fallut renoncer à l’antique et primordiale supposition de très longues époques de préparation, d’ailleurs très accidentées de catastrophes de tous les genres, conduisant au moment de stabilité définitive dont nous jouissons aujourd’hui.

On s’aperçut que pendant l’époque tertiaire, pendant l’époque crétacée, pendant l’oolithe et même pendant le silurien, les choses étaient aussi stables et aussi bien établies qu’elles le sont sous nos yeux, et que les phénomènes actuels avaient déjà alors leurs similaires.

Il y avait alors comme aujourd’hui des mers battant leurs rivages, des fleuves roulant leurs sables et leurs limons et construisant des deltas, même des volcans émettant leurs vapeurs, leurs laves et leurs cendres, etc., etc. Seulement, il restait que les productions des divers âges ne sont pas identiques entre elles, de telle sorte qu’on reconnaît l’âge relatif des sédiments presque aussi bien à leur composition et à leur structure qu’aux formes de leurs profils. C’est ainsi qu’une roche paléozoïque est cristalline, de même qu’une roche jurassique est oolithique, ou qu’une roche crétacée est crayeuse. Aussi l’opinion qui s’installa fut que, durant les temps successifs, la mer, les fleuves, les volcans, avaient subi des modifications, comme par l’effet d’une espèce d’évolution.

La mer paléozoïque avait des eaux favorables à b, cristallisation de ses dépôts, la mer permienne contenait dans ses flots du cuivre et tous les métaux que renferment, par exemple, les schistes noirs de la Thuringe ; la mer du lias roulait des vagues ferrugineuses ; celle de gault était chargée de matériaux phosphatés. Et c’est, comme exact pendant à ces conceptions, qu’on admettait une extraordinaire richesse en acide carbonique de l’atmosphère des temps houillers.

Sans qu’on s’en rendît bien compte, cette conclusion dérivait de l’idée, acceptée sans contrôle, que les matériaux constitutifs de chaque couche, en font nécessairement partie depuis le moment de sa formation ; en d’autres termes, qu’ils ont la même antiquité qu’elle.

On savait pourtant bien qu’il peut arriver qu’une formation soit modifiée après son dépôt ; par exemple, la craie d’Antrim en Irlande, est devenue du marbre aux temps tertiaires sous l’influence des éruptions de basalte.

Et c’est ce qu’on a qualifié de métamorphisme, Mais, la transformation s’est faite tout à coup, à un moment précis, depuis lequel les choses restent en l’état.

Or, et c’est ici que se place le progrès auquel il vient d’être fait allusion, on arriva à s’apercevoir que les choses n’ont eu aucunement l’allure d’abord supposée.

Comme conséquence des études récentes, il est certain que les entrailles du sol sont le théâtre de phénomènes ininterrompus et qui, très progressivement, amènent dans les roches les changements les plus profonds. Il est également. certain que ces changements commencent dès que la roche où ils se déclarent s’est constituée, et cela parce que les conditions d’équilibre du milieu ne viennent pas s’immobiliser un moment.

Un exemple, à côté duquel on pourrait en citer des milliers, nous sera fourni par les schistes noirs de Thuringe que nous venons de mentionner.

A l’époque permienne supérieure, qualifiée en Allemagne de Zechstein, la mer qui baignait la région devenue le Mansfeld (en Saxe), nourrissait une faune complexe où figuraient maints poissons et déposait Une vase argileuse et peut-être partiellement calcaire.

Plus tard ce dépôt s’est recouvert successivement de formations variées et alors sa substance constituante a modifié son état en conséquence des variations du milieu.

En effet, le recouvrement progressif par des sédiments plus récents a peu à peu élevé la température de la couche considérée et celle de l’eau minéralisée d’ailleurs de façons très variables suivant les époques, qui l’imprégnait et qui y circulait. Les énergies chimiques ainsi développées ont amené la cristallisation de minéraux variés et la roche s’est acheminée tout doucement vers l’état qualifié de métamorphique.

À un certain moment, les eaux d’infiltrations provenant sans doute des profondeurs ont mouillé la couche de composés métalliques. Ceux-ci, au contact de certains éléments préexistants, du calcaire, par exemple, mélangé dans le schiste ou encore des matières organiques dérivant des poissons, ont donné lieu à la précipitation de minéraux définis et c’est ainsi que la roche exploitée maintenant comme minerai à été pourvue de ses qualités particulières.

Et si les masses voisines n’ont pas partagé la même minéralisation, la différence qui les caractérise p-eut tenir à ce qu’elles ne renfermaient point de particules précipitantes.

Des expériences de laboratoire ont permis de préciser ces circonstances dans le plus grand détail ; et l’intérêt de ces faits est de montrer qu’il n’y avait pas lieu de supposer dans la mer permienne la dissolution des métaux contenus maintenant dans le schiste, ni que ses poissons furent empoisonnés comme on l’a dit cependant.

Le développement des observations de ce genre conduit, en résumé, à la constatation d’un état de modification incessante des roches et, de proche en proche, on en arrive à concevoir tout l’édifice de la Terre sous un jour tout nouveau.

Ce n’est plus un magasin où s’empilent, pour s’y conserver sans changement ultérieur, les résultats de l’action géologique à toutes les époques. C’est un ORGANISME, en proie à une véritable vie.

A peine est-il constitué, que chaque dépôt devient le siège de modifications qui ne s’arrêteront plus.

Sa substance primitive travaille de façon à s’accommoder toujours aux conditions d’équilibre d’un milieu qui se modifie sans cesse.

De sorte que la qualification naguère si précise des roches métamorphiques n’a plus rien de défini, ce qui ne doit d’ailleurs aucunement empêcher de l’employer.

Une fois placés ainsi au point de vue activiste, il est inévitable de chercher à détenir les divers phénomènes dont l’ensemble constitue la physiologie de la Terre.

On constate alors que chacun d’eux se manifeste dans un appareil distinct qui rappelle nécessairement les mécanismes de l’anatomie des êtres organisés. On reconnaît en outre que chacun d’eux tend à produire un résultat qui se trouve neutralisé par quelque autre fonction, de telle sorte que, sans préjudice du progrès évolutif, l’état d’équilibre général est maintenu.

Dans nos années précédentes d’étude nous avons eu à faire le recensement de la physiologie tellurique, et nous avons spécialement distingué huit chapitres principaux dans ce grand sujet.

Il nous sera très utile de les avoir présents à l’esprit, et c’est ce qui résultera d’une rapide énumération où nous distinguerons :

La fonction corticale, réalisée par la pellicule solide dont la présence dans le globe constitue la paroi séparative entre les fluides internes ou nucléaires et les fluides externes ou océano-atmosphériques ;

Cette fonction, très compliquée, a surtout pour effet de faire varier la dimension de la surface de la Terre en conséquence du refroidissement séculaire.

La production des reliefs continentaux et des chaînes de montagne, le déplacement progressif des océans, sont du domaine de cette fonction, dont les manifestations sont aussi anciennes que la première apparition de l’état solide parmi les éléments constitutifs de la Terre.

La fonction volcanique. — C’est une admirable disposition naturelle, en conséquence de laquelle une circulation s’établit qui ramène à la surface l’es matériaux des profondeurs.

L’explosion des volcans jette dans l’atmosphère des torrents de vapeurs fournis par l’eau d’imprégnation des masses souterraines et de gaz variés qui proviennent de leur réchauffement.

Elle projette aussi de la poussière et des débris de roches, dont les minéraux constituants renferment des principes plutôt rares à la surface et qui sont nécessaires à l’accomplissement de grands phénomènes.

Elle extravase des coulées de lave qui réchauffent les strates et y développe (par métamorphisme de contact) des séries de minéraux particuliers. La décomposition ultérieure de ces coulées complète l’apport déjà fait par les cendres des matériaux profonds utiles à la surface.

La fonction bathydrique, réalisée par la nappe d’eau profonde, c’est-à-dire séparée de la surface du sol par des masses imperméables.

Cette nappe imprègne toutes les roches jusqu’à la profondeur où règne une température trop intense pour en tolérer l’infiltration et constitue l’eau de carrière.

Elle circule dans les pores des pierres et enfin dans les joints des roches, dans les géoclases de tout ordre et dans les cavités de toutes dimensions.

On l’utilise directement dans les puits artésiens et elle détermine des effets très divers.

C’est à celte fonction bathydrique qu’il faut rattacher en grande partie les particularités dites métamorphiques des roches anciennes ou des roches voisines des pointements éruptifs.

Dans les deux cas les eaux profondes, pourvues d’une énergie chimique consécutive à leur échauffement, sont intervenues de la façon la plus active.

La fonction épipolhydrique, réalisée par la nappe d’eau superficielle, qui sculpte le sol par ruissellement et par dissolution, grâce en partie à l’acide carbonique qu’elle tient en dissolution.

La nappe ruisselante imprègne les masses perméables de la surface du sol : dans les points où la pente du sol lui donne une rapidité suffisante, elle entraîne les particules pierreuses mouillées et apparaît au jour sous la forme d’eau courante.

La rivière et le fleuve ne sont que ses parties les plus visibles, et il est facile de reconnaître que, loin d’être les agents du creusement des vallées, comme on l’a dit tout naturellement au début, ces cours d’eau sont le résultat du creusement progressif des vallées.

Nous n’avons pas à insister ici sur la dimension colossale des travaux géologiques réalisés sans relâche par la fonction épipolhydrique.

La fonction océanique réalisée parla mer et, sans variante appréciable, par les lacs de toutes tailles et par les pièces d’eau de toutes sortes, avec une intensité particulière dans chaque cas.

La mer a tout spécialement l’allure d’un organe accomplissant une fonction déterminée. C’est un grand laboratoire où se produisent des matériaux variés ; sur ses bords des démolitions de falaises remettent une masse énorme de matériaux rocheux à la portée des agents sédimentaires.

On sait que la plus grande partie de l’édifice stratifié est d’origine marine.

La fonction glaciaire quoique moins énergique que la précédente et plus localisée, qui mérite cependant d’être mentionnée à part à cause des caractères très spéciaux des produits qui lui sont dus.

Par elle, des montagnes sont progressivement broyées et leurs débris sont transportés à de grandes distances avec des particularités très différentes de celles qui concernent les au ! l’es procédés sédimentaires.

Les massifs édifiés par les glaciers sont d’ailleurs bien moins volumineux que les précédents. Ils sont aussi très fragiles et perdent avec le temps leurs caractères distinctifs.

La fonction atmosphérique ; qui est, en somme, fort symétrique de la fonction océanique.

Dans la masse gazeuse dont la Terre est enveloppée, on voit s’accomplir des phénomènes de dénudation et de sédimentation parfaitement caractérisés. En outre, la masse aérienne régularise la température extérieure et c’est dans le régime qui la concerne qu’il faut chercher la principale caractéristique des climats.

La fonction biologique. Pour ce qui est de la fonction biologique, qui va nous occuper exclusivement, il importe de remarquer qu’elle se signale par divers caractères très généraux.

D’abord, au point de vue de la géologie générale, elle a une signification beaucoup plus grande qu’il semblerait tout d’abord.

Quand on compare le volume et la fragilité des organismes à la dimension et à la durée de la Terre, on est porté à regarder leur rôle géologique comme insignifiant.

Or une observation même très superficielle suffit pour montrer qu’à cet égard, il faut changer d’avis. On est émerveillé du volume gigantesque des formations de tous les âges qui sont marquées au sceau de l’origine biologique : la plus grande partie, et de beaucoup, de la masse des terrains stratifiés est l’œuvre des êtres vivants. Beaucoup de couches sont pleines de fossiles et même quand les restes organiques ne sont pas facilement visibles, le rôle des êtres vivants dans la production de maintes roches se reconnaît à la présence de leurs produits de décomposition imprégnant les masses sédimentaires de ·la manière la plus intime.

On peut même. aller plus loin et s’assurer qu’à toutes les époques géologiques, l’activité biologique s’est manifestée de la même façon.

De tous temps, elle a exigé des conditions de milieu qui, tout en se modifiant progressivement ’et lentement, n’ont jamais pu être très différentes les unes des autres, car l’anatomie des êtres anciens est très voisine de celle des animaux et des végétaux d’à présent.

Tellement voisine que le grand principe de l’unité de composition organique, trouvé par Étienne Geoffroy Saint-Hilaire par l’étude de la faune actuelle, s’applique sans restriction aux êtres du passé.

Une semblable communauté d’organes, entraîne nécessairement une ressemblance physiologique et, dès lors, l’analogie des conditions générales dans tous les temps est évidente.

En outre, les études paléontologiques permettent de reconnaître qu’à chaque époque, aussi loin qu’on trouve des vestiges fossiles, la force biologique intervient par des procédés aussi variés que de nos jours.

Il y a, dès le début, des êtres pour les différents habitats : des êtres terrestres et des êtres aquatiques, des êtres marins et des êtres lacustres ; des êtres littoraux et des êtres pélagiens, etc.

Et, par conséquent, la fonction biologique, dès qu’elle apparaît, s’affirme comme un des rouages essentiels du mécanisme tellurique.

Les faunes les plus primitives font montre d’une grande variété de formes : elles concernent déjà les divisions les plus différentes du règne animal.

Et il n’y a pas à insister sur l’ignorance où nous serions de faunes, tout à fait primitives, dont tous les vestiges auraient disparu et qui n’aurait compris que des êtres rudimentaires.

Nous en voyons dans toutes les catégories, depuis les infusoires, les algues et les spongiaires, jusqu’aux formes les plus élevées qui jouissent d’organes assez résistants, pour se fossiliser aisément : il n’y a pas de raison pour qu’une faune inférieure soit moins résistante qu’une autre.

D’ailleurs, si l’on admettait que nous n’avons aucun témoin de ces débuts de la vie, ce serait en faire un sujet non étudiable et sur lequel il serait oiseux de s’arrêter un instant.

Or, on trouve, dès les couches fossilifères les plus anciennes, des traces d’êtres relativement élevés et, dès lors, on doit croire qu’au début même la faune était très compliquée.

Celte complication fait de la fonction réalisée par les plus anciennes générations d’êtres vivants le symétrique exact de la fonction actuelle dont nous avons étudié les détails et nous voyons, dans les membres de chaque faune et de chaque flore, les continuateurs des membres de la faune ou de la flore précédentes.

Si en un semblable sujet, on pouvait risquer une comparaison, c’est quelque chose comme la continuation des fonctions dans les générations humaines successives.

Il y a cent ans, il y avait des maçons et des terrassiers qui entretenaient Paris : ils ont, les uns après les autres, abandonné leur chantier et chacun d’eux a été remplacé par un autre travailleur qui lui-même a cédé la place à un successeur.

Aucun des maçons et des terrassiers d’il y a cent ans ne continue à travailler ; mais ni la maçonnerie, ni le terrassement n’ont été interrompus pour cela un seul instant.

De même, les espèces qui procédaient, il y a quatre ou cinq périodes zoologiques, à la fonction chlorophyllienne ou à la précipitation du calcaire ou de la silice n’existent plus, mais chacune d’elles a été remplacée, et remplacée plusieurs fois, par d’autres espèces qui accomplissent exactement la même œuvre et qui — maçons et terrassiers de la grande cité tellurique — continuent de la tenir en état d’équilibre et de vitalité.

Nous savons pourquoi le même maçon humain n’a pas continué de travailler depuis cent ans ; il a épuisé un jour la somme de force vive dont il avait pfé pourvu à sa naissance.

Nous savons d’où viennent les maçons qui lui ont succédé : ce sont des individus ayant les mêmes aptitudes, nés après lui pt pouvant vivre encore quand il aura disparu et qui, d’ailleurs, peuvent n’avoir aucune espèce de lien familial avec lui.

Il est facile de constater que (toutes proportions gardées) les choses se passent de même pour les espèces organiques : c’est successivement, par causes spéciales à chacune d’elles que les espèces fatiguées disparaissent et que les espèces nouvelles surgissent.

C’est de tous côtés qu’on observe la disparition actuelle de formes animales.

Par exemple, l’aurochs (Bos europeus) ou bison d’Europe est en voie très rapide d’extinction. Il n’en existe plus qu’un petit nombre en Lituanie, tout spécialement protégé. Malgré cette protection il est fini.

De même la Rhytina Stelleri est un sirénien, voisin des dugongs, de 8 mètres de longueur, du poids de 80 quintaux. Il fut découvert, en 1741, dans le détroit de Behring et exterminé en 1748. Nordenskkjold en a rapporté beaucoup d’ossements.

L’Alca impennis ou grand pingouin était encore commun en Islande et au Groenland au commencement du XIXe siècle. Le dernier a disparu en 1844.

De même, le Didus ineptus (dronte, dodo) fut découvert, en 1508, à l’île Maurice, par des marins hollandais. Il fut décrit, au XVIIe siècle, par Leguat, éloigné de France lors de la révocation de l’édit de Nantes. Ce colombin était gros comme un dindon, ne pouvait ni voler, ni nager ; très nombreux en individus, mais sans moyens de défense. En 1679 il était complètement exterminé.

Mais, s’il est facile de s’imaginer, par les exemples qui précèdent, un mécanisme de disparition des espèces organiques, au contraire, la conception du procédé par lequel surgissent. des formes nouvelles qui continueront leur œuvre est entouré de beaucoup de mystère.

Il ne suffit pas, en effet, de découvrir des animaux non encore remarqués pour qu’on soit autorisé à les considérer comme étant de création récente.

C’est ce qui résulte d’observations nombreuses dont il suffira de mentionner deux exemples particulièrement intéressants.

L’un d’eux, qui remonte à une dizaine d’années, concerne une petite bête rencontrée dans le cœur de l’Australie, un peu au Nord d’Adélaïde et qu’on a qualifiée du nom de Nautoryctes typhlops.

On peut la comparer à une taupe, mais beaucoup plus rapide que la taupe pour plonger dans la terre et y disparaître : elle nage dans la terre comme le poisson se meut dans l’eau. Et ce qui en fait une bête tout à fait extraordinaire, c’est que tout en ressemblant intimement à la taupe, elle appartient à la grande catégorie des marsupiaux ayant une poche où ses petits achèvent leur développement pour y trouver ensuite quelque temps cet « asile le plus sûr » dont Florian parle si gracieusement. Évidemment, on peut croire que cet animal extraordinaire est d’apparition peu ancienne ; pourtant, comme il habite un pays d’abord et d’étude mal aisés, il peut bien être aussi ancien que bien d’autres et avoir simplement passé inaperçu.

L’autre exemple concerne une découverte qui date seulement de quelques mois. Il est relatif à un animal aussi gros qu’un cheval et qu’à première vue à cause des bandes sombres dont son pelage est agrémenté, on prendrait pour un zèbre dont il est, d’ailleurs, le compatriote ; mais son pied, bien différent de celui des équidés, est fourchu comme celui des bœufs et des moutons. C’est une antilope, parmi toutes les antilopes d’Afrique, auxquelles il ressemble, d’ailleurs, moins encore qu’à un animal qui vivait en Grèce aux temps tertiaires et que M. Gaudry a appelé l’Helladotherium. Cet Okapi, comme on le nomme, est-il une espèce récemment crée ou simplement une bête qui avait su jusqu’ici se dissimuler aux regards ? Qui peut le dire
 [1] ?

D’où la conclusion que les opinions sur l’origine des espèces ne paraissent pas pouvoir invoquer à leur appui le secours de l’observation directe.

Aussi prétend-on se rattraper par des observations indirectes et il est bien intéressant de les examiner rapidement. Elles appartiennent, aux deux sciences qu’on appelle l’embryogénie et la paléontologie, qui toutes deux, pour le dire en passant, ont été fondées an Muséum d’Histoire naturelle : la première, par E. Geoffroy Saint-Hilaire et la seconde, par Cuvier.

L’embryogénie nous apprend qu’un animal supérieur, traverse pendant les phases successives de son développement, des états qui correspondent, les uns après les autres, à la manière d’être définitive d’animaux moins élevés que lui.

Ainsi, à un certain moment de son développement, le mammifère a des organes d’oiseau ; auparavant il avait eu des organes de reptiles, par exemple, le cœur pourvu de trois cavités au lieu de quatre ; auparavant encore, il avait eu l’anatomie d’un poisson, le cœur à deux cavités, etc.

Si l’on veut, les animaux inférieurs peuvent être comparés aux plus élevés de la série, à la condition de supposer qu’ils ont été atteints d’arrêts de développement, inégalement placés suivant chaque cas. Tous sont, en définitive, des variantes sur un même thème et l’on conçoit sans peine les différences mutuelles qui peuvent consister dans le rappel de quelque particularité des ancêtres et qui ont conduit à la notion de l’hérédité.

Seulement, on ne voit pas tout de suite comment il serait légitime de conclure de ces faits qu’un animal supérieur descend réellement d’un animal inférieur par un développement plus prolongé. Et, d’ailleurs, s’il en était ainsi, ce qu’on ne pourrait accepter qu’à la suite de preuves très précises, on n’aurait aucun moyen de comprendre les phénomènes d’hybridité et de croisement qui n’ont pas de sens entre des éléments de même origine première.

Pour ce qui est de la paléontologie, il paraît bien plus naturel d’espérer d’elle la lumière sur le fait des transformations successives d’où résulteraient, à l’aide d’une souche commune, les diverses formes des animaux et des plantes.

En prenant un groupe défini pour éliminer. des complications, on peut se demander si ses représentants successifs sont réellement descendus les uns des autres. Par exemple, les poissons ont commencé à l’époque dévonien ne par des formes très différentes des poissons d’aujourd’hui. Aux époques successives, on trouve des poissons qui se rapprochent de plus en plus des formes actuelles, de façon qu’on peut grouper tous les types réalisés en une série continue.

Mais cette continuité, même supposée parfaite, suffit-elle à démontrer la filiation. Il ne le semble pas et même il y a un fait considérable qui paraît en rendre l’admission bien difficile : c’est que les vieilles formes, maintenant accompagnées de formes récemment apparues, n’ont point été abrogées tout à fait. Nos esturgeons, par exemple et, en général, tous nos cartilagineux, semblent être la suite directe des poissons paléozoïques et être restés parfaitement distincts des téléostéens.

Ces observations qu’on peut répéter dans tous les groupes zoologiques, et cela va sans dire, au même degré dans tous les types botaniques, sembleraient plutôt indiquer que les espèces sont nettement définies et conservent, chacune pour son compte, une histoire indépendante.

L’illustre Darwin et surtout ses élèves ont cherché à montrer la variabilité de l’espèce en se basant sur des expériences. Ils ont insisté sur les résultats des éleveurs ou des cultivateurs qui obtiennent des variétés par des croisements et par des sélections.

Mais il est facile de voir que la nature n’est pas du tout placée comme le producteur de races et que si, dans son sein, une variation individuelle se produit elle a toute chance de ne pas persister et d’être absorbée par la masse générale qui la l’amène à la moyenne.

On a parlé de la loi du plus fort qui doit faire dominer les formes résistantes au détriment des formes frêles. Or la paléontologie nous a appris, au contraire, que ce sont les êtres chétifs qui persistent longtemps et que les espèces massives, robustes, sont vouées à une disparition relativement rapide. Depuis les plus anciennes époques sédimentaires, on voit des animaux et des plantes ; inférieurs persister presque sans changements : les nautiles du terrain cambrien sont bien voisins de ceux qui vivent aujourd’hui. Les radiolaires, les foraminifères, les diatomées ont à peine changé. Au contraire, les « rois de la création », les gros trilobites paléozoïques, les gigantesques reptiles jurassiques et crétacés. les monstrueux oiseaux et mammifères tertiaires, gastornis, dinornis, dinothériums, mastodontes ont vécu un temps très court.

On se trouve ramené à ce point de vue déjà indiqué tout à l’heure que l’histoire d’une espèce est comparable à celle d’un individu : elle naît, elle se développe et, un jour, comme si la somme de force vive dont elle était pourvue au début venait à s’épuiser, elle décline et disparaît. Et sa fin ne correspond pas à un moment où les conditions du milieu lui étaient devenues défavorables, car d’autres espèces ayant exactement les mêmes besoins prospèrent à ce moment précis : et c’est l’histoire du vieillard qui succombe à son épuisement sénile à côté de l’adolescent plein de vie. Cela s’applique comme on voit à l’histoire de notre maçon et de notre terrassier d’il y a cent ans.

Mais si, eh ce qui touche à la descendance, il n’y a aucune démonstration réelle, analogue à celle qui concerne la composition si éminemment indiscutable de l’eau par exemple, il est deux faits, au contraire, qu’on ne peut mettre en doute et qui paraissent suffisants pour rendre compte des rapports réciproques de tous les êtres organisés.

Le premier de ces faits est le principe de l’unité de décomposition organique, l’autre est le principe du perfectionnement organique ; ils ont été tous deux formulés au Muséum d’histoire naturelle, l’un par Étienne Geoffroy Saint-Hilaire et l’autre par M. Allbert Gaudry.

Pour avoir une idée de l’unité de composition organique, on peut choisir, par exemple, un groupe bien délimité, les vertébrés si l’on veut et l’on constatera avec Geoffroy qu’un même appareil, le squelette par exemple, est composé des mêmes pièces, en même nombre et dans les mêmes situations relatives ; que les différences entre les divers squelettes résultent de fusion par soudures de pièces plus ou moins nombreuses en une seule, d’atrophies ou d’hypertrophies, de modifications de formes.

À première vue il n’y a aucun rapport entre l’ostéologie de la tête de poisson et celle de la tète humaine ; les os de la première sont trois ou quatre fois plus nombreux que ceux de la seconde. Mais si, comme l’a fait Geoffroy : on compare les os de poissons aux centres-d’ossification de l’homme, on trouve une correspondance parfaite. Et cette observation pourra se répéter pour toutes les parties du squelette et pour tous les vertébrés comparés entre eux. On pourra l’étendre aux muscles, aux nerfs, aux viscères de tous genres et la conclusion, c’est que tous les animaux sont fabriqués avec la même étoffe.

Dès lors, on peut prévoir que, même s’ils n’avaient aucun lien d’origine qui les rattachât les uns aux autres, on pourrait disposer leurs éléments en séries qui permettraient .de passer d’une forme extrême à la forme la plus opposée par de transitions indéfiniment ménagées.

Par exemple tous ces vertébrés ayant un maxillaire inférieur, on pourra ranger les collections complètes des maxillaires de façon à passer des uns aux autres par toutes les gradations que l’on voudra.

Mais c’est un peu comme si on rangeait tous les habitants d’une ville d’après la longueur de leur nez, de façon à partir du nez le plus long pour arriver au nez le plus camus par toutes les variantes intermédiaires. Évidemment, on n’aurait pas le droit de dire qu’il y a là descendance et la seule conclusion possible serait de constater l’universelle possession d’un organe un peu variable d’un cas à l’autre.

Ces ressemblances purement morphologiques laissent certainement entière la question du transformisme.

Et ce qui pourrait faire croire encore que les ressemblances de formes ne suffisent pas pour établir les parentés, c’est que les descendants successifs habitent parfois des régions très distantes les unes des autres entre lesquelles les relations effectives semblent bien difficiles. Par exemple l’hyène des cavernes, qui vivait en France aux temps quaternaires, devrait être regardée comme l’ancêtre des hyènes rayées qui vivent en Algérie ; cependant on trouve que l’hyène tachetée vient par ses caractères se placer entre les deux et cette forme intermédiaire habite le cap de Bonne-Espérance. Ce n’est pas là ce qui parait simple au point de vue transformiste. De même, l’aurochs fossile d’Europe ressemble bien plus aux bisons qui vivent dans le Far-West américain qu’à l’aurochs actuel de la Lituanie que nous mentionnions tout à l’heure et qui devrais être regardé comme son descendant immédiat. Et les faits de ce genre pullulent dans toutes les directions.

Quant au perfectionnement organique, aussi facile à constater que l’unité de composition, il sera bien utile de résumer ses caractères essentiels.

Répétons qu’à chaque époque géologique les règnes organiques présentent des formes extrêmement variées et qui font des séries comparables à celles que nous procurent les animaux ; et les plantes qui vivent autour de nous.

Ainsi à l’époque silurienne et pour nous borner au point de vue zoologique, il y a dans les mers : des foraminifères, des cœlentérés, des crinoïdes, des vers et spécialement des brachiopodes, des mollusques, pélécypodes, gastropodes et céphalopodes, des arthropodes ; mais c’est avec ces derniers que le summum de perfection est atteint et les crustacés du groupe des trilobites peuvent, à bon droit, être qualifiés de rois de la création pour ce moment-là.

Un peu plus tard, à l’époque dite dévonienne, il y a encore des foraminifères, des cœlentérés, des vers, des mollusques et des crustacés correspondant aux précédents dont ils diffèrent d’ailleurs tous d’une façon plus ou moins profonde ; mais il y a quelque chose de plus ; il y a des poissons. On dirait que l’Auteur de la nature les a inventés depuis le temps silurien pour en faire les « rois » du dévonien. Les crustacés, loin de disparaître pour cela, comme il semblerait que doivent faire des êtres qui se transforment et bien qu’ils soient moins nombreux, se sont, au contraire, enrichis de formes nouvelles et remarquables.

Mais la royauté des poissons est éphémère comme l’a été celle des crustacés et voici, aux temps qualifiés de permiens, que la suprématie est accordée aux batraciens. Aujourd’hui les batraciens, dont les représentants les plus imposants sont les andryas ou salamandres du Japon mesurant 1 mètre de long, se manifestent surtout sous les formes de ces crapauds et de ces grenouilles que le fabuliste à si cruellement bafoués par comparaison avec les bœufs. Mais à la fin des temps primaires, c’étaient des êtres puissants et variés parmi lesquels figurent avec beaucoup d’autres, les étranges animaux auxquels on a donné les noms d’archégosaure, d’actinodonte, d’euchirosaure, de stéréorachis, de labyrinthodonte, dont les pattes ont laissé des empreintes aussi larges que celles de mains humaines, de mastodonsaure dont le crâne seul avait plus d’un mètre de longueur.

Le nature n’a d’ailleurs pas renoncé à continuer les formes anciennes représentées dans les faunes antérieures, et le terrain permien fournit les vestiges de poissons, de crustacés, de brachiopodes, de mollusques, de cœlentérés et de protozoaires, d’ailleurs tous différents de leurs prédécesseurs.

Pendant les temps qualifiés de jurassique et de crétacé, la suprématie évidente est accordée à la classe des reptiles, et, s’il nous avait été donné de vivre avec elle lors de son apogée, jamais nous n’aurions songé à lui infliger une dénomination qui implique un mode de locomotion pénible et lent.

Les reptiles rampant ont été l’exception ; et les formes nombreuses, remarquables encore bien souvent par leur grande taille et par leur infinie variété, jouissaient des procédés les plus divers qui soient départis aux animaux pour se déplacer. Beaucoup devaient courir sur le sol comme nos mammifères d’aujourd’hui et il suffira de citer le mégalosaure dont le fémur à lui tout seul mesure 1 mètre de longueur, et le brontosaure dont le squelette exhumé des Montagnes Rocheuses n’avait pas moins de 21 mètres de longueur : cette bête étrange avait une tête toute petite qui contraste avec l’énorme volume de la moelle épinière dans la région lombaire. Parmi les reptiles terrestres des temps secondaires, l’iguanodon se signale, avec ses 7 mètres de hauteur, comme ayant dû avoir l’allure des kangourous actuels et avoir progressé par bonds prodigieux qui supposent une physiologie plus active, une circulation plus efficace que celle des reptiles d’aujourd’hui.

Il y avait des reptiles nageurs, mais nageurs à la façon de nos cétacés, baleines et cachalots, qui sont seulement plus grands, quoique l’ichtyosaure ait souvent atteint 12 mètres de longueur. Enfin il y a eu des reptiles pourvus d’ailes, volant an travers des airs à la façon de nos chauves-souris et ces ptérodactyles, comme on les nomme, nous procurent aussi l’occasion de remarquer que la nature, avec le seul type reptile, convenablement varié, avait déjà réalisé les principaux modères des vertébrés qui, plus tard, devaient constituer les diverses classes de cet embranchement.

L’histoire du perfectionnement organique n’est d’ailleurs pas finie ici et nous voyons déjà, aux temps jurassiques, la nature se comporter comme si elle inventait la plume, savante et heureuse modification de l’écaille, à l’usage des êtres vertébrés qui doivent fendre les airs et elle en habille une manière de reptile, l’archéoptéryx qui, ainsi, nous annonce les oiseaux.

Ceux-ci apparaissent plus tard, sans d’ailleurs que les paléontologistes se croient autorisés à les rattacher aux reptiles par l’intermédiaire de l’archéoptéryx qui se sépare nettement, et des dinosauriens et des ptérosauriens (Zittel Ill, 856). Mais les oiseaux n’arrivent jamais à jouer sur la Terre le rôle prépondérant que nous voyons passer successivement d’un type à un autre, et les mammifères qui, d’ailleurs ont commencé avant eux, mais sous les dehors les plus modestes, leur font à cet égard une concurrence constante et méritent, dès le début des temps tertiaires, de recevoir ce titre consacré, de rois de la création.

C’est alors que vont prospérer, pour les citer au hasard et sans ordre de succession précis, les gigantesques dinothérium, les énormes mastodontes, les éléphants méridional et primitif (mammouth), les rhinocéros, les hippopotames, les hipparions, les machairodus et d’innombrables êtres qui semblaient devoir durer toujours, et qui ont eu, au contraire, une durée relativement fort courte.

D’ailleurs, on ne peut citer les mammifères fossiles sans rappeler à leur actif des particularités concernant le perfectionnement organique et qui sont singulièrement éloquentes. Il se trouve, en effet, que la nature a conçu d’abord le type mammifère autrement qu’elle ne l’a réalisé plus tard. Elle a commencé par faire des carnivores, des insectivores, des rongeurs, des pachydermes, qui présentaient tous cette circonstance d’être didelphes ou marsupiaux, c’est-à-dire de mettre au monde des petits si incomplets qu’ils n’auraient su en aucune façon se prêter à l’alimentation par lactation et qu’ils devaient, de toute nécessité, subir comme une deuxième embryologie dans une poche que vous connaissez bien et où ils sont vraiment greffés pour un temps sur le corps de leur mère.

Des marsupiaux vivent encore dans les pays que les paléontologistes et les géologues appellent des pays neufs, et spécialement en Australie et dans l’Amérique du Sud ; mais dans notre vieux monde, ils ont été remplacés, ordre par ordre pour ainsi dire, par dos mammifères monodelphes : les loups ont remplacé les thylacines et les sarigues, les taupes ont succédé aux nautorictes, les lapins aux phascolomes, les ruminants aux macropodes, etc. C’est une véritable substitution, analogue à celle qui se fait dans l’industrie, de certains produits ou de certaines machines à des produits ou ft des machines moins perfectionnés.

On a souvent comparé les êtres organisés aux produits que le potier obtient en pétrissant l’argile : il semble que te même ordre d’idées pourrait fournir un tableau du perfectionnement organique indépendamment de toute supposition transformiste.

Le potier, en effet, après avoir fait longtemps des vases hémisphériques du genre des cuvettes et des bols, imagine, pour soustraire le liquide contenu à une évaporation trop rapide, de rapprocher la forme du vase d’une sphère en laissant seulement à la partie supérieure une ouverture qui servira au remplissage et à la vidange : et voilà la gourde fabriquée.

Une étape ultérieure consistera à pourvoir l’ouverture d’une partie cylindrique, ou goulot, très favorable à la fermeture à l’aide d’un bouchon et, du coup, se manifeste la bouteille.

Mais l’addition d’une anse aura ses avantages et la cruche sera inventée, le déplacement du goulot amené sur le côté, et quelquefois son addition au goulot primitif maintenu, procureront de nouvelles formes mentionnées entre bien d’autres.

Évidemment, il existe un lien très intime entre le bol, la gourde, la bouteille et la cruche tubulée ou non, puisque ces objets sont l’œuvre du même artisan et ont été fabriqués avec la même matière première. Cependant on ne saurait dire avec exactitude que le bol ait engendré la gourde, celle-ci la bouteille, etc., et l’on aurait seulement les termes d’un perfectionnement industriel.

Pourquoi ne se serait-il pas produit quelque chose d’analogue relativement aux êtres organisés ? Ils sont faits de la même étoffe et procèdent du même ouvrier : rien ne prouve qu’ils se soient engendrés les uns les autres. Car il importe beaucoup d’ajouter cette remarque que les poteries ont avec les êtres organisés d’autres analogies encore et qui permettraient d’appliquer à leur interprétation des considérations qui seraient de l’ordre de la paléontologie et de l’embryogénie. On trouverait, en effet, d’abord qu’elles se sont manifestées successivement : les plus simples étant les plus anciennes, et ensuite que les plus perfectionnées et les plus récentes ont présenté pendant certaines phases de leur fabrication les caractères mêmes des formes inférieures : la gourde, à un certain moment, était un bol, tournant sur le tour du potier et s’augmentant progressivement par son bord. La bouteille, avant qu’on lui mît son goulot, était une gourde. La cruche, avant l’addition de son anse, était une bouteille et ainsi de suite.

Les personnes qui admettent le transformisme comme résultat de la descendance en font une conséquence des modifications successives que le milieu a dû nécessairement éprouver au cours des temps. Mais, si tout le monde est séduit d’abord par cette doctrine, les détails qu’on a été obligé de donner dans chaque cas particulier paraissent plutôt de nature à faire considérer cette conception primitive comme inacceptable.

Lamarck avait déjà donné l’exemple de pareilles suppositions : les baleines et les fourmiliers ont perdu leurs dents à force de ne se nourrir que de petits aliments. La taupe, le protée ont perdu les yeux en vivant dans l’obscurité. Les palmipèdes ont acquis leur palmature à force de vivre dans l’eau. Les échassiers ont allongé leurs pattes et leur cou en cherchant à ne pas se mouiller en péchant. Les serpents ont perdu leurs pattes et se sont allongés à force de chercher à se tapir sous l’herbe et à glisser dans des trous. Les soles et les turbots se sont aplatis en nageant sur le côté pour pouvoir approcher davantage des grèves sableuses. Les ruminants ont fait pousser des cornes et des bois sur leur front à force d’avoir des accès de colère qui ont dirigé vers leur tête leurs esprits animaux. Les girafes ont allongé leur cou à force de vouloir brouter les feuilles des arbres. Les kangourous ont allongé leurs pattes postérieures à force de se tenir debout pour ne pas gêner leurs petits renfermés dans leur marsupium.

De même pour les continuateurs de ce genre de conceptions, les hommes dériveraient des singes à la suite d’habitudes que ceux-ci auraient prises peu à peu et qui auraient modifié leurs caractères initiaux. En particulier, ils auraient perdu la toison propre aux singes, à la suite de l’idée qu’ils auraient eue de se coucher toujours du même côté : il en serait résulté pour les poils de ce côté une condition très défavorable et peut-être même la peau en aurait-elle contracté une maladie spéciale. En tous cas nos premiers ancêtres seraient devenus chauves sur la place fatiguée et il serait résulté, un très vilain effet de cette asymétrie. Aussi les premiers humains auraient-ils pris soin de s’épiler avec soin du côté resté sain et ils l’auraient fait si longtemps qu’à la fin le corps aurait perdu la faculté de se couvrir de poils. Ceci n’est pas une plaisanterie et a été développé très sérieusement dans des mémoires spéciaux [2].

De même encore, les mollusques gastropodes auraient acquis leur forme turbinée par le mécanisme que voici : tout d’abord, ils étaient plutôt vermiformes et les chitons nous représentent leur constitution et leur allure premières. Ce sont des animaux plats, qui rampent sur le fond de la mer. A un certain moment, ils se seraient mis à nager et les limnées qui se meuvent sous la surface de l’eau dans nos étangs et dans nos aquariums nous permettent d’analyser ce mode de locomotion. L’animal étant ainsi sur le dos, la pesanteur agissant sur les viscères aurait déterminé la production d’une gibbosité qui se serait accentuée peu à peu, se serait contournée et aurait amené la production de la coquille spiralée bien connue. On peut pourtant se demander comment un semblable état de choses (même considéré comme expliqué chez les gastropodes aquatiques) a pu persister chez ceux qui, comme l’escargot et les autres formes terrestres, se traînent sur le ventre en charriant péniblement leur lourde coquille. La pesanteur si décisive pour la production de la bosse, aurait dû, ce semble, le faire rentrer. Or, non seulement les escargots ou hélices datent, sans changement, de l’aurore des temps éocènes, c’est-il-dire d’une antiquité qu’aucune unité ne saurait chiffrer, mais on trouve dès les périodes paléozoïques, dès la profondeur des époques carbonifères des Pupa comme celui que M. Dawson a découvert dans un tronc de sigillaire de la Nouvelle-Écosse. Les descendants de cette forme antique (si descendants il y a) persistent encore et ils n’ont pas pensé à diminuer la longueur de leur spire, malgré ces durées prodigieuses de reptation abdominale.

Ceci nous amènerait d’ailleurs tout naturellement à la conception la plus large, dont le sujet soit susceptible et d’après laquelle les animaux terrestres résultent, par une sorte d’accident, des animaux marins, les premiers créés et dont ils sont les descendants.

D’après cette théorie terripète, comme on appelle le vrai roman dont il s’agit, des bêtes marines ont fortuitement été jetées sur le rivage et dès lors privées des conditions d’existence dont elles avaient joui jusque-là. On pourrait croire qu’elles en sont mortes comme il arrive toujours sous nos yeux quand des poissons sont échoués ; mais il paraît qu’il en fut alors tout autrement. Ces êtres dépaysés ajoutèrent des poumons à leurs branchies primitives, qui peu à peu s’atrophièrent, et ils firent si bien qu’ils périraient maintenant inévitablement par un simple retour à leur milieu d’origine.

Du reste, il semble exister des observations précises qui sont franchement en opposition avec ces conceptions si hardies. L’une des plus éloquentes concerne peut-être les huîtres du golfe de Bothnie et de toute la Baltique. Quoiqu’appartenant à des espèces identiques à celles qui habitent les mers voisines, et formant au fond de l’eau de véritables bancs, elles sont toutes mortes ; et il n’est aucunement téméraire d’attribuer leur trépas à l’appauvrissement en sel que les flots ont éprouvé du fait du soulèvement du sol qui a amené la Laponie à former barrage entre la mer Glaciale et le golfe de Bothnie, maintenant lavé sans relâche par les ruissellements qu’alimente la fusion des neiges et des glaciers recouvrant les cimes voisines. Le soulèvement a eu beau être si progressif qu’il a demandé des séries et des séries de siècles, la déssalure a eu beau se faire par des degrés insensibles, le jour où le taux de substances dissoutes s’est trouvé au-dessous d’un certain minimum, les mollusques ne se sont point transformés en animaux d’eau saumâtres ; ils sont tous morts.

Il semble qu’il n’y ait aucun bénéfice probable à fermer les yeux devant un pareil enseignement.

On voit donc, en résumé, que par des voies très diverses nous arrivons invariablement à cette conclusion, que la doctrine transformiste est aussi peu démontrée qu’elle est séduisante, et que, par conséquent, il faut bien prendre garde en l’adoptant dès maintenant de tomber dans le travers qu’on prétendait combattre, d’accepter un dogme non contrôlable.

En s’en tenant aux faits, on voit que les espèces se sont remplacées de façon à constituer à toutes les époques un ensemble qui mérite de compter parmi les organes fonctionnels de la physiologie tellurique. On voit que ces espèces, malgré leurs variétés, sont restées fort comparables les unes aux autres, d’une époque géologique à l’autre. On sait enfin qu’elles manifestent dans leur succession la réalité du fait dominateur du perfectionnement organique.

Avec les transformistes, il paraît inévitable de rattacher les contrastes offerts par les différents ensembles biologiques aux progrès de l’évolution du milieu terrestre et de voir dans l’apparition de nouveaux termes, comme des contrecoups de qualités nouvelles acquises par ce milieu.

Sans prétendre entrer dans le secret de cette incessante rénovation, on peut cependant faire remarquer qu’elle présente un analogue dans un monde moins difficile à aborder, et dont les produits sont susceptibles d’une étude plus précise parce qu’elle est plus élémentaire. Il s’agit du monde minéral.

Malgré la prodigieuse distance qui sépare les cristaux de la série des animaux et des végétaux, il n’en est pas moins vrai que les premiers ont fait un jour leur apparition sur la Terre comme les autres et qu’ils constituent comme eux des productions très variées, qu’il est loisible de ranger en séries. tout à fait continues.

A l’origine, la Terre était exclusivement composée de matériaux fluides, gaz, vapeurs et liquides que la haute température des temps initiaux maintenait loin de leur point de solidification.

Les progrès continus du refroidissement spontané ont amené à un certain moment la concrétion de grains cristallins, comme il paraît bien que le fait se produit en ce moment sur le soleil, ou la photosphère, point de départ de la lumière et de la chaleur dont nous vivons, est constituée par une espèce spéciale de givre précipité.

Subitement des forces, tenues en réserve jusque-là, et que nous pouvons, pour aller plus. vite, qualifier de forces cristallogéniques, sont entrées en jeu.

Elles ont immédiatement arrangé les molécules qui tombaient sous leur empire et en ont fait ces édifices admirables de régularité qui constituent les cristaux. Et il s’est fait des roches variées, toutes cordonnées dans leur composition chimique et dans leurs propriétés physiques d’après les conditions du milieu générateur.

Mais ces conditions, variables avant tout en conséquence des progrès du refroidissement, sont devenues peu à peu tout autres et alors à la production des minéraux de condensation gazeuse qui forment les roches primordiales a succédé la production des minéraux dits de voie mixte, dont les éléments des granits et des roches connexes sont. les exemples les plus connus. Ces minéraux, postérieurs à ceux que nous mentionnions tout à l’heure, ne sont cependant pas leurs rejetons et ils résultent des mêmes forces qui les avaient engendrés, mais s’exerçant dans un milieu devenu tout autre.

Sous la croûte ainsi constituée, Se sont produits alors des minéraux que nous appelons de voie sèche et dont les constituants des laves volcaniques, feldspath tricliniques, pyroxènes, péridots, sont des exemples, et on pourrait, à leur égard, renouveler les remarques précédentes.

Enfin, quand l’écran rocheux séparant la surface du sol des profondeurs ignées a été suffisamment épaisse pour s’opposer à la persistance de l’eau liquide, les minéraux de la voie humide se sont montrés à leur tour, toujours bien indépendants des espèces qui les avaient précédés, mais dérivant des mêmes actions amendées par les nouvelles conditions du milieu.

En réfléchissant à cet ensemble de faits, on ne peut s’empêcher comme nous le disions à l’instant, d’y voir un vrai pendant à l’histoire des êtres vivants Nous ne connaissons pas moins la force crisstallogénique invoquée tout à l’heure que la force biologique, et nous pouvons tout aussi bien regarder celle-ci que la première, comme ayant attendu en réserve le moment de l’évolution tellurique favorable à l’apparition de ses produits. De même que la force cristallogénique a attendu l’apparition de l’état solide, conséquence du refroidissement du globe, de même, la force biologique à. attendu l’apparition d’un état chimique et physique où elle peut grouper les éléments autour des centres qu’elle anime, sous la forme d’êtres vivants. Et si les étapes du refroidissement ont déterminé les unes après les autres les grandes catégories de minéraux, les variations du milieu physiologique ont décidé de même la succession des formes botaniques et des formes zoologiques. Les plantes. et les animaux, étant d’ailleurs bien plus délicats que les minéraux, reflètent d’ailleurs des modifications bien plus légères, et leurs variations devront être beaucoup plus multiples.

Sans doute, on ne saurait utilement risquer quelque supposition sur le mécanisme de ces productions vivantes, mais c’est peut-être un progrès que de préparer cette conclusion que la cause de la vie et de ses manifestations, sur la Terre, est extérieure à la Terre ; qu’elle est antérieure à notre monde, comme le sent sans aucun doute les l’ois de la physique et de la chimie, qui président aux rapports de la matière et de la force clans tous les, points de l’espace.

La philosophie de la science ne saurait rien perdre à l’admission de points de vue qui, loin de rétrécir nos sujets d’étude, les élargissent au-delà de toutes limites et c’est peut-être l’occasion de montrer une fois de plus aux personnes qui se tournent vers la métaphysique par soif du mystère, qu’elles trouveraient dans la science pure de quoi satisfaire leurs légitimes aspirations.

Stanislas Meunier


[1Il est légitime de penser que ce curieux animal a été indiqué à des voyageurs bien avant que sa découverte ait été récemment réalisée. C’est ainsi qu’à la page 137 de son intéressant volume intitulé : Voyages aux grands lacs de l’Afrique tropicale (Paris, Hachette, 18 ... ), M. Victor Giraud mentionne, sous le nom de niumbu, un animal « en tout semblable au zèbre, mais qui porterait une paire de cornes ». Ne serait-ce pas un okapi cornu ?

[2Voy. F. Lahille, dans le journal Le Naturaliste, livraison du 1er janvier, 2e série t. VI, p. 5.

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