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L’Angleterre & les sociétés de métiers

Auguste Desmoulins, Revue Moderne — juin 1869

Mis en ligne par Lauryn le mercredi 8 mai 2019

George Canning disait, en 1826, après avoir favorisé de tout son pouvoir la transformation de la plupart des anciennes colonies américaines de l’Espagne en républiques indépendantes : « J’ai appelé le Nouveau-Monde à l’existence pour redresser la balance dans l’Ancien. »

Que dirait-il, ce maître de lord Palmerston, s’il voyait les hommes d’État de l’ancien monde s’occuper à celte heure, c’est-à-dire quarante ans seulement après lui, d’appeler chez eux à l’existence politique les classes longtemps regardées comme inférieures, afin de mettre l’Europe en état de faire contre-poids à l’Amérique dans la balance de la civilisation ?

Tel est cependant aujourd’hui l’irrésistible empire de la liberté.

Telle est l’étroite solidarité qui relie les peuples, en ce temps de voies de fer et de télégraphes électriques. Sur notre continent, le suffrage universel, établi en France en 1868, a causé, depuis, une série de révolutions qui tendent toutes à l’établissement du droit populaire au sein des autres États.

Et cette réciprocité d’action ne s’exerce point seulement dans notre Europe. On peut en voir les effets dans les relations de notre ancien monde avec le nouveau. La Russie n’a pu émanciper ses serfs, en 1860, sans mettre les États-Unis dans la nécessité d’abolir, quatre ans après, l’esclavage, la plus ancienne des institutions domestiques de l’Union américaine.

Ainsi, le grand résultat de ces communications étroites et rapides établies entre les diverses parties du globe a été l’abolition presque universelle de l’esclavage et l’extension, dans un grand nombre d’États, du suffrage populaire.

Mais quelque précieux, quelque important que soit ce premier fruit des découvertes modernes, on est en droit d’en espérer de plus grands encore, de plus importants.

Le libre-échange a fait déjà beaucoup pour rapprocher les peuples par le commerce. Toutefois, en l’absence d’une organisation solide et intelligente des diverses branches de la production, le libre-échange a souvent amené des crises, des heurts, des conflits, qui ont été, pour des populations entières, la source d’épreuves très douloureuses.

Les classes ouvrières ont été les victimes premières de ces crises ; l’encombrement des magasins se traduisent, pour elles, en chômages meurtriers, en privations cruelles infligées aux travailleurs et à leurs familles.

En Angleterre, la période douloureuse connue sous le nom de famine du coton - de 1862 à 1864 - a imposé aux ouvriers en tissus, et surtout aux filateurs du Lancashire, des souffrances terribles. Ces hommes ont montré, dans cette immense disette, un courage, un calme, une force incroyables.

Mais l’action des ouvriers anglais ne s’est pas bornée à cette résistance stoïque aux coups répétés de la misère ; ils ont su combiner leurs efforts, de manière à augmenter leurs faibles ressources, et à mettre à la disposition de chacun d’eux les forcés réunies de tout un groupe.

Les associations qu’ils ont formées de la sorte affectent diverses formes.

Nous voulons nous occuper ici principalement des sociétés de métiers (Trades-Unions).

Ce sujet s’impose aujourd’hui à notre attention par le lien qu’il a avec la grande question des rapports du capital et du travail, question dont la solution pourrait seule mettre un terme à ces guerres industrielles qu’on appelle les grèves.

En attendant cette solution si désirable, les grèves prennent de jour en jour plus d’importance. Les dépêches des diverses agences télégraphiques d’Europe élèvent ces conflits industriels à la hauteur de faits politiques. Hier, c’était de Genève qu’on nous parlait du différend des ouvriers typographes avec leurs patrons. Ce différend à peine terminé par un arrangement, nous apprenons aujourd’hui que les maçons de la même ville ont quitté leurs travaux, et les journaux officieux partent de ce fait pour prédire à la Suisse libre un conflit « qui prendra des proportions fort graves et ne se terminera peut-être pas sans effusion de sang. »

Si, laissant de côté ces prophètes de malheur, nous lisons les journaux anglais, nous trouvons les publicistes d’outre-Manche occupés de la grève des ouvriers tisserands de Preston.

L’Italie, l’Allemagne, la Belgique, sont assez fréquemment troublées par des conflits de ce genre.

Partout où se posent ces questions ardues, on ne manque point de rappeler avec effroi le nom des sociétés de métiers de l’Angleterre ; et, comme pour rendre la chose plus terrible encore, on se sert du nom anglais de ces groupes corporatifs, on nous menace des Trades-Unions.

Dans l’esprit de nos Joseph Prud’homme du continent, les Trades-Unions sont des sociétés mystérieuses qu’on retrouve au fond de toutes les grèves. Aux yeux de ces trembleurs, les Trades-Union ne vont point sans grèves, et les grèves ne vont point sans luttes violentes, sans coups et blessures, sans effusion de sang.

Nous, qui suivons depuis plus de vingt années l’évolution si considérable qui s’accomplit au sein des classes ouvrières dans toute l’Europe, et surtout en Angleterre, nous n’avons point partagé ces frayeurs. Nous avons voulu étudier de près ces groupes de travailleurs dont on voulait nous faire des objets d’épouvante. Nous avons été visiter ces sociétés. Nous nous sommes entretenu avec les hommes remarquables à tous les titres qui les dirigent. Nous nous sommes enquis de leurs principes, de leur organisation, de leur objet. On trouvera ici le résultat premier de cette recherche.

Le lecteur va le voir, bien loin de justifier les craintes qu’on a essayé d’associer chez nous au nom des unions de métiers, cette étude nous a conduit à considérer ces associations corporatives comme des institutions infiniment précieuses, et destinées, selon nous, à devenir, pour les ouvriers anglais, un puissant moyen de progrès social et d’affranchissement politique.

I.

Ce nom de sociétés de métiers (Trade societies) a été longtemps pour les Anglais un objet d’épouvante. À l’idée seule de ces associations se rattachaient des scènes de violence, des crimes commis en secret par les membres de compagnonnages mystérieux, analogues à beaucoup d’égards aux terribles sociétés de francs-juges. II y a deux ans à peine, une enquête instituée à Sheffield par le gouvernement anglais avait réveillé les souvenirs les plus funestes de ces anciens compagnonnages.

Il était résulté de cette enquête que le nommé Broadhead, secrétaire depuis plus de vingt ans de l’Union des ouvriers émouleurs de Sheffield, avait plusieurs fois payé des assassins pour blesser ou tuer les ouvriers qui refusaient de se soumettre à ses décisions ; qu’en outre, le même Broadhead avait fait sauter plusieurs individus, en ordonnant à ses bravi de déposer de la poudre dans leurs baquets ; qu’il avait essayé de faire éclater la chaudière de la machine des MM. Firth ; qu’il avait mis plus de cent ouvriers hors d’état de travailler, en faisant enlever de force la bande de leurs meules ; qu’il avait écrit un grand nombre de lettres de menaces, et qu’il avait causé toutes sortes de dommages chez ceux qu’il regardait comme hostiles aux intérêts de son corps d’état.

Plusieurs personnes, et entre autres un nommé Unley, avaient péri par suite des machinations de Broadhead. Deux ouvriers, Hallam et Crookes, avaient été poussés au crime par ce secrétaire de la corporation, qui tenait la petite auberge où se réunissaient les cent cinquante émouleurs, seuls membres de celte union secrète.

Devant la commission d’enquête, Crookes et Hallam, ouvriers émouleurs eux-mêmes, mais gens perdus de débauche, avaient reconnu s’être rendus coupables d’une tentative d’incendie. Ils avaient amassé de la poudre sous une cheminée et essayé de la faire sauter. Broadhead avait donné de l’argent à ces malheureux pour ce crime.

Ils avaient même avoué un attentat bien plus grave, l’assassinat de Linley. Linley était compagnon émouleur ; mais il occupait, avait-on dit, un nombre d’apprentis qui dépassait le chiffre fixé par la société. Broadhead avait commandé aux deux assassins de blesser cet homme, de manière à l’empêcher de travailler. La récompense promise était de vingt livres sterling,

Les deux misérables s’étaient mis à suivre leur victime. L’un d’eux, Crookes, était armé d’un fusil à vent. Ayant un jour vu Linley assis à une table d’auberge, Crookes et Hallam s’étaient postés dans la cour. À l’instigation de Hallam, Crookes avait tiré. La balle avait atteint Linley à la tête. Celui-ci avait langui plusieurs semaines, puis était mort. Le jury du coroner avait rendu un verdict de meurtre ; mais les assassins n’avaient pu être découverts. Pour ce crime, Crookes avait touché quinze livres, Hallam en avait reçu cinq.

À une séance ultérieure, Broadhead lui-même était entré dans la voie des aveux. Il avait déroulé devant la commission une longue liste de forfaits, qui commençait vingt ans auparavant et se continuait jusqu’à l’année 1866. Rarement il commettait lui-même le mal. Il faisait frapper par d’autres ceux qu’il voulait atteindre, et s’arrangeait ensuite pour éloigner les coupables, en leur fournissant le moyen d’émigrer.

L’extérieur de cet homme n’avait d’ailleurs rien de farouche. Loin de là : son air ouvert, son embonpoint, sa gaieté, sa position d’aubergiste écartaient de lui les soupçons. Néanmoins, il était craint dans le corps d’état, et même devant la commission royale, certains témoins, avant de déposer, demandaient qu’en leur attribua les moyens de quitter le pays et qu’on ne fit point connaître le lieu de leur résidence nouvelle.

Nous avons voulu reproduire ces détails, pare qu’ils nous paraissent intéressants d’un double titre. D’une part, ils peignent mieux que les descriptions les plus savantes ces terribles organisations secrètes qu’une législation aristocratique entretenait au sein de la société anglaise, en refusant à l’ouvrier la protection des tribunaux et en le maintenant dans le servage. D’un autre côté, cette enquête de Sheffield, tenue il y a moins de deux ans, met en lumière un aspect fort singulier de la constitution anglaise, à savoir cette faculté qu’a l’exécutif, en certains cas, de suspendre l’action du pouvoir judiciaire et de garantir ainsi la vie sauve à tous les coupables qui font des révélations aux membres d’une commission d’enquête instituée par ordre spécial de la couronne.

C’est en effet, grâce à des pouvoirs de cette nature, que M. Overend, le principal commissaire de l’enquête ouverte à Sheffield, a obtenu, de la bouche même des ouvriers les plus compromis, les aveux et les renseignements les plus complets.

Crookes et Hallam, les instruments des terribles jugements portés par Broadhead, et Broadhead lui-même, l’auteur responsable de tant de crimes, ont pu révéler devant une telle commission des attentats, dont plusieurs suffisaient pour les envoyer au gibet. Toutefois, ils l’ont fait sans aucun danger pour leur vie ; ils savaient qu’aucune poursuite ne serait dirigée contre eux à raison des faits dont ils déposaient.

Le rapport de la commission d’enquête fit une grande impression dans tout le pays. On s’en occupa même sur le continent, et nos journaux réactionnaires ne manquèrent point cette occasion de déclamer contre les ouvriers, ces barbares qui sont dans les ateliers de nos grandes villes.

Toutefois, ces terribles révélations ne furent point perdues pour les membres libéraux du parlement. Ils commencèrent dès lors une série d’études sur la législation anglaise dans le but d’apporter des améliorations telles qu’elle pût, à l’avenir, assurer aux ouvriers les mêmes droits, les mêmes garanties qu’aux capitalistes, à la seule condition, pour toutes les sociétés, d’être publiques.

Ce progrès de la loi anglaise n’est pas encore réalisé. À certains égards, l’ouvrier est encore chez nos voisins en dehors du droit commun ; mais la question est l’objet d’études persévérantes au sein d’une commission de la Chambre des communes. Celle commission, après avoir entendu un grand nombre de membres des diverses sociétés ouvrières, vient de publier son rapport. La session actuelle ne finira point, selon toute probabilité, sans qu’un bill nouveau n’ait donné une existence légale aux sociétés de métiers. À partir de ce moment, ces sociétés cesseront d’être secrètes : elles perdront leur ancien caractère farouche, et deviendront d’actifs instruments de progrès.

Bien qu’une telle mesure n’ait pas encore été votée, on peut regarder ces sociétés comme légalement constituées dès à présent. Aussi ne parle-t-on plus déjà des anciens compagnonnages, si tristement célèbres encore en juillet 1867, tandis que l’attention se porte de plus en plus sur les Unions de métiers, devenues publiques depuis que leurs membres peuvent espérer la protection de la loi.

La publicité est, en effet, ce qui distingue les Unions corporatives des anciens compagnonnages. Celles-là sont ouvertes à tous, tandis que ceux-ci étaient fermés, L’association de métier fait tous ses actes en public ; les Devoirs, au contraire, faisaient leurs œuvres dans le secret. Toute la différence est là, et elle est capitale.

On en vit la preuve il y a deux ans à l’occasion des dénonciations lancées contre les ouvriers par le Times et par les organes du parti conservateur. Ces journaux n’avaient pas manqué de rendre indistinctement toutes les sociétés de Sheffield et de l’Angleterre solidaires des crimes de Broadhead et de ses complices. Partout les ouvriers anglais protestèrent énergiquement contre une confusion aussi blessante pour eux.

Parlant de l’Alliance des métiers du Royaume-Uni, société centrale qui comprend soixante mille membres, le Times n’avait pas craint d’accuser le comité exécutif de ce corps d’avoir employé ses fonds « à stipendier le meurtre et les violences. »

Le 26 juin 1867, les délégués des métiers se réunirent à Londres, et repoussèrent avec indignation une telle calomnie. C’est là, dirent-ils, un assassinat de la réputation, à peine moins infâme que les crimes de Breadhead lui-même.

Et, en effet, il n’avait été produit devant la commission de Sheffield aucun fait de nature à impliquer ni l’Alliance, ni son comité dans la moindre des violences commises. Il y avait, d’ailleurs, pour cela une raison sans réplique ; l’Alliance ne s’était formée qu’en janvier 1867, et aucun acte de violence n’avait eu lieu depuis les attentats de Broadhead, révélés l’année précédente.

Sur tous les autres points du Royaume-Uni, les sociétés ouvrières repoussèrent avec la même énergie toute participation à ces attentats ; toutes flétrirent le criminel et ses complices ; toutes dénoncèrent l’emploi de la violence comme contraire à leurs principes et comme funeste aux vrais intérêts du travail.

La presse se hâta d’enregistrer ces protestations unanimes.

Cette manifestation générale du sentiment des ouvriers eut d’ailleurs des effets salutaires.

D’une part, elle prouvait que l’époque des Francs-Juges, des Saintes-Vehmes, des Inquisitions ouvrières était passé, et que les crimes atroces dont Sheffield avait été le théâtre n’étaient le fait que de quelques misérables.

D’un autre côté, cette manifestation engageait de plus en plus les ouvriers dans la voie des associations publiques.

Les ouvriers avaient trouvé dès cette époque des défenseurs ardents. Armés des protestations émanées de toutes les Unions de métiers, les journaux populaires répondirent au Times et aux feuilles conservatrices : « Laissons les vrais criminels à leur conscience et aux tribunaux qui sauront bien les atteindre quelque jour ; mais ne faisons point retomber sur toute une classe la responsabilité des attentats de Sheffield. Les ordres de chevalerie, d’où sont sortis des États puissants, se sont formés comme les compagnonnages à la faveur du secret. Le mystère dont ils s’entouraient a souvent favorisé des vengeances terribles. Serait-il juste d’envelopper la chevalerie et ses nobles principes dans la réprobation qui doit s’attacher à tant d’exécutions farouches ? Les grandes corporations qui, au moyen-âge, ont obtenu l’affranchissement des communes, créé des villes libres, organisé entre leurs cités ces Hanses puissantes, origine et modèle des Provinces confédérées et des États-Unis, et fondé ainsi le commerce de l’Europe et du monde, ne sont arrivées à des résultats aussi considérables qu’au prix de luttes acharnées, dans lesquelles bien des crimes furent commis de part et d’autre. Serait-il équitable de faire retomber sur la bourgeoisie comme classe, la responsabilité de ces crimes ? »

« On serait tout aussi fondé à faire rejaillir sur l’Église toute entière la responsabilité de l’abominable croisade dirigée contre les Albigeois et de tous les attentats de l’Inquisition ! »
Cependant, nous l’avons déjà indiqué plus haut, il ne suffisait point de défendre les ouvriers anglais de toute participation dans les crimes de Sheffield, il fallait encore tirer l’amère leçon qui résultait de ces déplorables événements. C’est ce que sut faire dès cette époque un écrivain éminent qui fait autorité dans ces matières, un juriste qui a rendu de grands services aux classes laborieuses.

M. J.-M. Ludlow écrivait le 9 juillet 1867 : « Les révélations de Sheffield ne doivent pas nous engager à mettre hors la loi les Sociétés de métiers, mais au contraire à les placer résolument sous la garantie de la justice, à les obliger à la publicité et à les faire passer de l’état d’ombres intangibles à l’état de corps légalement reconnus et légalement responsables. » (J.-M. Ludlow, Progress of the worcing class, note, p. xv.)

Il.

Nous avons écarté l’objection qu’on ne cessait de soulever contre les Unions de métiers, en les impliquant toutes plus ou moins dans des attentats de la nature de ceux que l’enquête de Sheffield avait mis au jour. Le lecteur sait maintenant que les vices de la législation anglaise obligeaient, en quelque sorte, les ouvriers à chercher le mystère, à se faire des lois en dehors de la loi, et à les exécuter parfois d’une façon terrible. On sait aussi que ces vices de la loi ont été signalés au Parlement par des hommes éclairés et vraiment libéraux et qu’une législation nouvelle va donner une protection efficace aux intérêts des ouvriers.

Voyons maintenant si les ouvriers anglais méritent l’attention dont ils sont l’objet. Étudions ce qu’ils ont su réaliser au sein de leurs sociétés corporatives, en dépit d’une législation qui ne les favorisait en rien, ou qui du moins ne leur accordait qu’une très faible protection.

Dès 1832, nous voyons se former en Angleterre des Unions publiques de métiers. Généralement, leur objet était d’élever les salaires et de limiter le nombre des apprentis. Aujourd’hui, toutefois, ces sociétés soutiennent fréquemment leurs membres en cas de maladie, elles font les frais de funérailles des sociétaires qui viennent à mourir, elles assistent ceux qui manquent de travail, plusieurs même donnent des sommes assez considérables à ceux de leurs membres qu’un accident rend incapables de travailler, aussi bien qu’elles font des paiements annuels à ceux qui ont atteint un certain âge.

La plus grande association de métiers qui existe eu Angleterre est, sans contredit, la Société amalgamée des mécaniciens, machinistes et fabricants de modèles, fondée en 1851.

Dès le commencement de ses opérations, cette Société comptait 11 829 membres et possédait un fonds de 21 705 livres sterling. Mais l’année suivante, elle eut à soutenir contre les patrons une lutte terrible et ruineuse. En 1853, elle était réduite à 9 737 membres et son fonds de réserve n’était plus que de 17 812 livres. On crut alors généralement que les Unions de métiers avaient reçu le coup de grâce et qu’elles allaient disparaître. On se trompait étrangement.

En 1866, la Société des mécaniciens comptait 30 984 membres ; elle avait un revenu de 75 672 livres et une balance en mains de 115 357 livres. Elle avait, en Angleterre et dans le pays de Galles, 229 branches, en Écosse, 32, en Irlande, 11, en Australie, 6, dans la Nouvelle-Zélande Nouvelle-Zélande , 2, au Canada, 5, à Malte, 1, aux États-Unis, 8, et 1 en France ; en tout 295 branches.

En quinze années, elle avait distribué une somme de 488 717 livres sterling : 11 007 925 francs.

L’emploi de celle somme considérable se décompose comme suit :

Pour donations, c’est-à-dire assistance apportée aux ouvriers hors des ateliers, grèves comprises 279 840 livres
Pour secours aux malades 115 127 livres
Pour secours aux vieillards 26 935 livres
Pour secours en cas d’accidents, etc 12 400 livres
Pour frais de funérailles 34 600 livres
Pour assistance donnée à d’autres métiers (durant 13 ans) 9 415 livres
Pour dons charitables (12 années) 6 400 livres
Total 484 717 livres

Cette Société, déjà si puissante en 1866, s’est encore accrue et considérablement depuis. Appelée à déposer devant une commission royale chargée de faire une enquête sur les Trade’s Unions, le secrétaire de la Société des mécaniciens, M. William Allan, établit, le 19 mars 1867, qu’elle comptait alors 33 500 membres divisés en 308 branches.

Ce même secrétaire, M. W. Allan, m’a dit à Londres en juillet 1868, que sa Société comptait alors plus de 40 000 membres.

Une autre Société, connue sous le nom de Association nationale des mineurs, compte environ 36 000 membres. Seulement, elle a une constitution beaucoup moins stricte que celle des mécaniciens ; ce n’est, à vrai dire, qu’une fédération de sociétés distinctes.

L’exemple des mécaniciens a été suivi par les charpentiers.

Ceux-ci ont calqué leur organisation sur celle des ouvriers de l’industrie du fer. La « Société amalgamée des charpentiers et des menuisiers » s’est fondée en 1860. Elle a grandi rapidement, ainsi que le montre le tableau suivant, extrait du septième rapport annuel :

BranchesMembresFonds en livr.Fonds en sh.Fonds en p.
Décembre 1860 20 618 361 3 2,5
Décembre 1861 32 650 693 12 0,5
Décembre 1862 38 949 849 8 10
Décembre 1863 53 1 718 2 042 11 3
Décembre 1864 81 3 279 4 566 10 0,5
Décembre 1865 134 5 670 8 320 12 7
Décembre 1866 187 8 002 13 052 4 3,5

On remarquera dans quelle proportion ces accroissements ont lieu. Ainsi, la dernière année comparée à 1865 offre une augmentation de 53 branches, de 2 332 membres et de plus de 4 731 livres.

La Société des charpentiers a dépensé en 1866 :

livr.sh.p.
Pour le maintien des prix 2 524 17 9
Pour secours aux malades 2 246 1 2
Pour donations et frais de voyage 1 334 10 8,5
Pour achats d’outils 362 0 9
Pour frais de funérailles 423 10 0
Pour secours aux victimes d’accidents 360 0 0
Pour don attribués sur le fonds destinés à pourvoir aux éventualités 379 18 2

Il existe dans la même profession une autre Société, plus ancienne ; c’est la Société des charpentiers constructeurs de maisons et menuisiers. Elle existe depuis quarante ans. Interrogé par les membres de la Commission royale d’enquête sur les Trade’s Unions, le 9 avril 1867, le secrétaire de cette association, M. Last, a prouvé que sa Société a 15 branches, qu’elle compte 10 000 membres, et qu’en 1866, elle avait admis 2 500 nouveaux sociétaires.

La maçonnerie a également ses associations corporatives ; c’est d’abord la Société amicale des ouvriers maçons. Devant la même Commission d’enquête, le secrétaire de cette Société, M. Richard Harnott, établit, le 26 mars 1867, que son association comptait, en novembre 1866, non moins de 17 762 membres, répartis entre 278 branches, qu’elle avait, en 1865-66, un revenu de 17 746 livres 4 shillings, et un fonds général de 12 334 livres.

En décembre 1867, une autre association de maçons, la Société des ouvriers poseurs de briques, comptait 5 700 membres, elle s’était accrue d’environ 700 sociétaires dans la dernière année ; elle avait 96 branches, un revenu d’environ 2 700 livres et un fonds en mains d’environ 3 200 livres. Ces faits résultent des documents communiqués à la Commission d’enquête, le 2 avril 1867, par M. Edwin Coulson, secrétaire de la Société.

Une troisième association de constructeurs existe ; c’ est la Société amicale des ouvriers poseurs de briques de Sheffield. Le secrétaire de cette Société, M, George Housley, a établi le 9 avril 1867, devant la Commission royale d’enquête, que les maçons de Sheffield sont au nombre de 5 254 sociétaires, qu’ils ont un revenu de 5 964 livres, et un fonds en mains de 3 649 livres.

Le 2 avril 1867, M. Charles Williams, le secrétaire de l’Association nationale des ouvriers plâtriers prouva que cette Société comptait 8 000 membres, qu’elle avait un revenu annuel de 1 200 livres et un fonds en mains de 2 000 livres.

D’autres sociétés de 5 000 membres et plus étaient représentées en 1867 à la conférence des délégués de métiers tenue alors à Sheffield, ou aux conférences tenues en 1868 à Londres ou à Manchester. Voici les noms de ces associations :

La Société amalgamée des tailleurs d’Angleterre, dont le siège est à Manchester : 11 060 membres ;
La Société amicale des fondeurs d’Angleterre, d’Irlande et du pays de Galles : 10 669 membres ;
La Société des ouvriers fabricants de chaudières et des constructeurs de navires de fer : 9 000 membres ;
L’Association protectrice des tailleurs de Londres : 7 000 membres ;
La Société des tisserands du Lancashire (est.) 16 000 associés ;
L’Association des fileurs de coton du nord 1 : 6 000 membres ;
La Société amalgamée des ouvriers en fer : 5 000 sociétaires ;
Les charpentiers et menuisiers associés d’Écosse : 5 000 membres ;
Les tisserands de Blackburn : 5 000 associés.

Une autre corporation fort importante, c’est l’Association nationale des mineurs dont nous avons parlé plus haut. Celle Société a tenu à Leeds, en novembre 1863, une « Conférence générale » dont le compte-rendu, publié à Londres, forme un volume de 147 pages. II existe peu de documents qu’on puisse consulter avec plus de profit, si l’on veut se rendre compte de l’esprit de mutualisme qui se développe chez les ouvriers anglais.

Les districts représentés à cette Conférence étaient le Nortbumberland et Durham, Middlesborough-on-Tees, l’Écosse, le West Yorkshire, le North Yorkshire, le South Yorkshire (à l’ouest de Dudley, le South Staflordshire, le North Staffordshire, le West Bromwich, Worsley, Farnworth et Kearley, le South Waler, le North Waler, Willenhall et Wedoesbury, et Darrlaston.

Parmi les fonctionnaires élus, on trouve jusqu’à un chapelain, le révérend J. H. Stephens, et entre autres résolutions qui furent adoptées, je remarque celle-ci : « Que l’exécutif ait la faculté de lever des fonds sur les sociétaires pour pourvoir aux besoins de l’association, de telle sorte que la somme en mains ne soit jamais inférieure à 100 livres ni supérieure à 1 000. »

Ainsi que nous l’avons dit plus haut, cette Association des mineurs est une espèce de fédération de sociétés de métiers, et ses 36 000 membres comprennent des corps qui possèdent par eux-mêmes une grande importance, tels que l’Association des mineurs du South Yorkshire qui compte 6 000 membres et les Mineurs du Derbyshire et du Nottinghamshire, qui en ont 7 000.

En outre, les Conducteurs de machines et l’Union des chauffeurs forment un corps qui compte 64 branches d’environ 15 000 membres et dispose d’un revenu annuel de 1 800 livres.

Si nous prenons ensemble les 18 sociétés que je viens d’énumérer, nous trouverons qu’elles se composent de 201 690 membres. Mais nous savons qu’en outre de ces 18 corps, il existe beaucoup de grandes sociétés qui n’étaient représentées à aucune des conférences rappelées plus haut, et dont les secrétaires n’ont pas encore paru devant la commission d’enquête. Les ouvriers des sociétés de métiers estimaient eux-mêmes leur nombre à 700 000, il y a deux ans. En admettant qu’ils aient exagéré alors, on peut admettre en toute sûreté que les Unions de métiers ont amplement atteint ce chiffre aujourd’hui.

Ainsi que nous l’avons vu par les sociétés de mineurs, des conférences d’ouvriers ont lieu assez fréquemment. Toute une profession et parfois des groupes de professions y sont représentés dans une sorte de confédération.

Une conférence de ce genre s’est réunie à Londres du 23 au 27 juin 1858, dans le but de former la « Société amalgamée des constructeurs de navires du Royaume-Uni ». 54 délégués s’y étaient rendus de 35 différents ports ; ils représentaient en tout 11 766 membres.

La même année, les verriers se réunirent dans un congrès de cette nature pour réviser leurs règlements.

Mais les trois plus grandes conférences qui aient eu lieu jusqu’ici sont celles que nous avons mentionnées plus haut. La première se tint à Sheffield, en juillet 1866 ; on y vit des délégués de sociétés qui comprenaient ensemble 200 000 membres. Ces délégués jetèrent les fondements d’une société centrale, « l’Association nationale des métiers organisés », qui s’appelle aujourd’hui l’Alliance des métiers organisés du Royaume-Uni.

Cette Alliance convoqua à Manchester, en janvier 1867, une conférence à laquelle 59 750 ouvriers étaient représentés. Enfin, en mars 1867, la même Société centrale réunit à Londres, dans Saint-Martin’s Hall, une conférence, à laquelle assistaient les délégués de plus de 192 000 sociétaires.

Beaucoup d’essais de sociétés centrales ayant échoué, on ne saurait dire si l’Alliance des métiers organisés se maintiendra. Elle a subi l’année dernière une transformation qui a dû éloigner d’elle beaucoup de membres, puisque, dans le nouveau plan, on exige d’elle, pour faire partie de l’Alliance, chaque membre d’une société de métier paye une cotisation supplémentaire. Cependant, sous l’empire de ce nouveau règlement, l’Alliance comptait encore, en février 1868, 68 métiers et 61 203 membres qui avaient payé leur cotisation.

Ainsi on peut dire qu’environ 1 sur 10 des 6 à 700 000 ouvriers anglais groupés dans les Unions de métiers appartient à une fédération qui embrasse le corps dont il est membre par le fait de sa profession.

Les chiffres que nous venons de produire, les nombreuses communications faites à la presse par les Unions de métiers, les réponses si complètes des délégués devant la commission royale d’enquête, suffisent pleinement pour écarter les reproches de mystère si fréquemment adressés à ces sociétés. On ne voit point trop comment les délégués de 100 à 200 000 hommes pourraient à aucun moment s’unir pour conspirer en secret. Il n’est pas à croire non plus qu’ils iraient se rassembler pour cela dans des salle publiques, se placer sous l’œil des journalistes et publier ensuite leurs pensées et leurs résolutions.

Non, le fait au contraire est constant, du jour où les ouvriers anglais ont pu espérer de voir modifier les lois dans un sens favorable à leurs Unions, ils ont renoncé à toute société mystérieuse. Les atrocités de Sheffield sont maintenant impossibles. Les farouches exploits de Broadhead ont été les dernières manifestations des compagnonnages secrets. Ces mots « Unions de métiers » ne signifient plus associations fermées, ligues ténébreuses, serments terribles, atroces exécutions ; ils veulent dire simplement sociétés universelles de travailleurs libres.

III.

Le lecteur en sait déjà assez sur les Trade’s Unions pour comprendre toute l’importance d’un mouvement auquel prennent part 700 000 travailleurs. Il a vu quelles différences profondes, essentielles séparent ces sociétés publiques des vieux compagnonnages secrets. Nous achèverons de dissiper toute confusion à cet égard en pénétrant au sein de l’une de ces sociétés de métier, pour en étudier de plus près le personnel, l’organisation et le fonctionnement.

Les circonstances nous ont singulièrement favorisé sous ce rapport. Il y a près de vingt ans que des amis communs m’ont mis en relations avec les principaux promoteurs de la coopération anglaise et eu particulier avec deux légistes, MM. Hughes et Ludlow, auteurs du bill qui a donné une existence légale à la plupart des sociétés de secours mutuels (Friendly societies). L’année dernière, M. Hughes, écrivain éminent, était membre du parlement pour le bourg de Lambeth. On sait de quelle manière honorable il était parvenu à ce siège en 1865, porté par les ouvriers du bourg, qui avaient fait son élection à leurs frais. À l’élection de décembre 1868, M. Thomas Hughes a consenti, par dévouement pour le parti libéral, à se séparer de ses électeurs, et il siège maintenant pour la circonscription de Frome (Somersetshire). Quant à M. Ludlow, publiciste distingué en même temps que savant juriste, il se contente de préparer dans son cabinet des projets de loi que ses amis du parlement feront voter quand l’opinion publique sera suffisamment préparée par l’ardente propagande qu’il fait dans les journaux, dans les revues et dans ses livres.

À mon dernier voyage en Angleterre, en mai 1868, ma première visite avait été pour M. Ludlow, et il m’avait fait présent du beau livre dont j’ai parlé plus haut sur les progrès de la classe ouvrière, ouvrage plein de faits précieux et qu’il venait d’achever, en collaboration avec son ami, M. Lloyd Jones. À l’occasion de ce livre, nous nous étions souvent entretenus des sociétés de métiers, et il m’avait parlé avec éloges de l’Association des mécaniciens, qu’il regarde comme la mieux organisée. Il avait déjà eu l’obligeance de me présenter dans plusieurs réunions de travailleurs, entre autres au Club des ouvriers ; et, malgré mon vif désir de connaître les mécaniciens, je n’osais trop lui demander cette nouvelle faveur, quand je reçus de lui le billet suivant : « Cher monsieur, vous avez pris note, je crois, de la discussion ajournée au Working men’s club and Institute Union. J’ai demandé, en outre, pour vous (mais je ne sais si je l’obtiendrai) une invitation pour lundi à trois heures, au dîner annuel de l’Amalgamated Society of Engineers, qui doit avoir lieu au Crystal Palace, sous la présidence de Hughes. Cela sera, je pense, intéressant pour vous. Votre dévoué, J. M. LUDLOW, Londres, 12 juillet 1866. »

Je ne tardai pas à recevoir la carte d’invitation annoncée.

M. Ludlow a rendu de tels services aux ouvriers, qu’ils n’ont rien à lui refuser. Je vis bien à l’accueil que je reçus parmi les mécaniciens de quel poids est sa recommandation.

Le 17 juillet, je me rendis donc au Palais de Cristal. On connaît cette serre monumentale, dans laquelle des entrepreneurs de tous genres entretiennent comme une fête permanente. Tandis qu’au rez-de-chaussée, les Japonais se livraient sur un théâtre à leurs périlleux exercices, et que, sous l’immense transept, se donnait un grand concert, au premier étage un banquet de plus de cent couverts réunissait dans une grande et belle salle dont la paroi vitrée donnait sur le parc, les principaux membres de la Société des mécaniciens.

M. Thomas Hughes présidait. À sa droite, était assis M. Newton, président des mécaniciens unis ; auprès d’eux, l’on voyait M. Ludlow et M. Applegarth, le secrétaire des charpentiers et menuisiers unis. J’eus le plaisir de me trouver à côté de ce dernier, qui est l’un des promoteurs les plus actifs et les plus influents des Trade Societies. Un autre coopérateur, M. Lloyd Jones, orateur fort éloquent, écrivain très-goûté, était également près de moi.

Après un repas copieux, vinrent les toasts, qu’interrompait de temps en temps la musique d’un orchestre placé dans une salle voisine.

M. Hughes parla le premier. Il proposa d’abord la santé de la souveraine et exposa ensuite l’objet de la réunion, en rappelant que depuis l’origine de la Société, il y avait, chaque année, un banquet commémoratif de la fondation. « Quant à moi, dit-il, j’ai assisté à cette création laborieuse : j’ai été témoin de vos luttes en 1852. À partir de celle période critique, j’ai eu le bonheur de voir d’année en année s’accroître votre Société, et aujourd’hui, je la vois arrivée à un degré d’importance, qui semble lui promettre dans l’avenir des développements considérables. »

M. Newton prit ensuite la parole. Il raconta en termes simples mais émouvants l’histoire de la Société. Un trait surtout me toucha, ce fut quand il en vint à la grande crise du renvoi des ateliers (lock-out) de 1852.

Cette Société qui, à la fin de 1851, comptait 11 829 membres, et, toutes dépenses payées, disposait de 21 705 livres sterling, n’avait plus, en décembre 1852, que 9 737 membres et que 1 721 livres. "Il ne faut pas toutefois, dit l’orateur, se hâler de blâmer ceux qui avaient quitté la Société dans une crise aussi terrible. Les pères de famille ne pouvaient compromettre la santé, sacrifier la vie de ceux qui attendaient d’eux la subsistance. D’ailleurs, il y eut à cette époque des exemples de dévouements bien faits pour consoler de quelques défections. Un certain nombre des membres de la branche de Londres avaient été renvoyés de leurs ateliers. Ils ne voulurent ni accepter du travail dans des conditions préjudiciables aux intérêts de leurs confrères, ni rester sans travail et augmenter par là les charges de leur Société : ils émigrèrent ; mais ils n’eussent pu prendre une telle résolution sans assistance.
L’assistance heureusement ne leur fit pas défaut. Un ami des classes ouvrières, le solicitor (avoué) Vansittart Neale, qui n’était pourtant point ce qu’on appelle en Angleterre un riche, leur avança une somme de 1 030 livres sterling, avec laquelle ils affrétèrent une partie du navire le Frances Walter, et s’exilèrent en Australie, plutôt que de signer une déclaration rédigée par les maîtres, dans le but de combattre la Société.
« Ceux qui ont été témoins de ce départ, continua l’orateur, n’oublieront jamais pareille scène. Aussi n’est-ce pas pour eux que je la raconte. C’est pour vous, jeunes gens, qui héritez des biens conquis par leur dévouement, sans avoir eu, grâce à Dieu, à partager les charges énormes qui tombèrent alors sur eux et sur nous. Il y eut des mois, de longs mois, où tous ceux qui travaillaient devaient prendre jusqu’à cinq shillings par semaine sur leur salaire pour subvenir aux besoins des confrères sans travail. Notre persévérance ne resta point sans fruits. Les mauvais jours passèrent. En décembre 1853, nous étions 10 757 membres, et nous avions en caisse 17 812 livres. Ce mouvement de progression ne devait plus s’arrêter. Aujourd’hui, vous le savez, la Société, loin d’être exposée à des grèves nouvelles, est fort souvent un moyen d’apaisement pour les conflits qui peuvent naître entre patrons et ouvriers. En décembre 1867, elle comptait 33 335 membres, et possédait 125 263 livres. Je dois dire que dans ces derniers six mois notre puissance s’est encore accrue. (Applaudissements.) Vous savez, ajouta M. Newton, que notre Société corporative s’étend sur tout le globe. En Australie, nous retrouvons nos anciens amis émigrés. Ils forment la branche de Sidney, qui compte à cette heure 159 membres et a une balance en sa faveur de 640 livres. J’ajoute que cette branche s’est depuis longtemps acquittée envers M. Vansittart Neale. J’entends par là qu’elle a rendu à ce généreux ami de notre Société jusqu’au dernier penny de la somme qu’il leur avait si généreusement prêtée, sans autre garantie que leur honneur ; je ne veux point dire qu’ils soient quittes envers lui sous d’autres rapports, car ils lui restent attachés par les liens de la reconnaissance et de l’amitié. (Applaudissements prolongés ; l’émotion est peinte sur tous les visages.). »

Avant de reprendre son siège, M. Newton porta la santé des amis de la Société. On but cette santé debout, et avec toutes les marques de la plus vive cordialité.

Je n’oublierai jamais l’impression que me fit la vue de cette assemblée ainsi unie dans une pensée de gratitude. Je me crus un moment ramené à la belle époque de nos banquets corporatifs ; involontairement je cherchai dans la foule les figures bien connues de mes confrères que j’avais vus réunis pour la dernière fois, en septembre 1851, à notre agape typographique ; mais quelque bienveillants qu’ils fussent, ces visages m’étaient étrangers ; cette salle magnifique n’avait presque rien de nos lieux de réunions ; ces fleurs étaient belles, mais elles ne rappelaient que de loin les nôtres, et elles n’en avaient point le parfum ; enfin, ces hommes libres et unis n’étaient point mes compatriotes, et la langue qu’ils parlaient n’était point ma langue maternelle.

Ce retour vers un temps déjà loin, cette comparaison de mon pays et d’un grand pays en plein progrès comme en pleine liberté, me gâtèrent un instant la fête ; mais je fus bientôt tiré de ces réflexions amères par la conversation de mes voisins, à laquelle la politesse d’abord, et bientôt un vif intérêt, une cordiale sympathie ; m’obligèrent à prendre part.

D’ailleurs, les toasts se succédaient et ils contenaient tous quelque renseignement précieux. M. Newton avait fini son discours en engageant ses co-sociétaires à se mêler activement des élections prochaines ; il s’était résumé en ceci : « Nous subissons encore les effets d’une législation vicieuse, laquelle ne peut être changée que par le Parlement ; occupons-nous donc de pousser au Parlement les hommes que nous jugeons les plus propres à apporter à la loi ces modifications nécessaires. On a beaucoup calomnié nos Unions, mais la vérité commence à se faire jour. Le public éclairé reconnaît que nous faisons beaucoup de bien et que sans nous, sans notre Société, les ouvriers mécaniciens inoccupés, malades ou trop âgés, tomberaient à la charge des paroisses. »

Après M. Newton, ce fut mon voisin de gauche, M. Lloyd Jones, qui parle. Il fit un discours à la fois chaleureux et plein de logique. M. Lloyd Jones a été ouvrier autrefois, et il se fait gloire d’être un vétéran des Trade Societies. Il répondit d’abord à certains économistes qui prétendent que les Unions d’ouvriers nuisent à l’industrie nationale, en maintenant les salaires à payer pour la main d’œuvre à un prix dont l’élévation tend à éloigner du pays les matières premières. « Le coton, demanda M. Loyd Jones, a-t-il déserté nos rivages ? L’industrie du fer a-t-elle déserté chez nous ? Ne grandit-elle point au contraire chaque jour dans ce pays ? D’ailleurs, pourquoi blâmerait-on la concurrence entre les nations ? N’est-elle pas aussi légitime entre les peuples qu’entre les individus ? Notre époque ne veut plus de privilèges d’aucun genre, pu plus en industrie qu’en politique. Nous avons applaudi à Richard Cobden établissant le libre-échange. Pourquoi blâmerions-nous les grandes sociétés, comme celle-ci, qui ne font autre chose qu’équilibrer les forces ? Ne vous laissez donc point arrêter par de vaines critiques. Bien loin de permettre au temps de relâcher ces liens qui existent entre vous et qui font votre force et tout à la fois votre bonheur, resserrez-les, au contraire ; et, répandus comme vous l’êtes dans les cinq parties du monde, donnez aux nations divisées autour de vous, aux états en rivalité, aux gouvernements en guerre latente ou ouverte, l’exemple fécond d’un immense corps d’hommes vivant d’une même œuvre, le progrès industriel tourné vers le bien, d’une même pensée, le vrai, d’un même cœur voué à la divine amitié ! »

Ici les applaudissements éclatèrent avec force et coupèrent la voix à l’orateur, L’enthousiasme était universel. La belle pensée de M. Lloyd Jones avait été comprise, et déjà l’accord de toutes es mains, de toutes ces voix, la lui renvoyait réalisée en partie. Il reprit enfin la parole, et conclut en exprimant l’espoir que l’exemple des Unions ouvrières ne serait point perdu pour les corps politiques, et que, de même que patrons et ouvriers commençaient à s’unir dans des conseils mixtes pour décider sans grèves les différends industriels, on verrait bientôt les États eux-mêmes s’entendre pour résoudre, par voix d’arbitrage, les difficultés qui se tranchaient autrefois par la guerre. La civilisation, dit en terminant l’orateur, l’emportera alors définitivement sur la barbarie, et ce progrès ne sera dû qu’à vous, mes amis ; il sera dû à ces grandes sociétés de métiers qu’on a tant calomniées, et qui ne répondent à tout le mal qu’on dit d’elles qu’en faisant par tout beaucoup de bien !

Avant de se rasseoir, M. Lloyd Jones porta le toast : « À l’Union ! » qui fut accueilli par des bravos plusieurs fois répétés.

M. Ludlow se leva ensuite et porta la santé du conseil exécutif des « mécaniciens unis. » Son discours peut se résumer ainsi : « Plus je considère le fonctionnement de cette Société, plus je l’admire. Bien loin d’entraver l’essor de telles associations, comme elle l’a fait jusqu’ici, la loi doit au contraire les protéger. Dans un avenir prochain, elles fourniront la base d’une véritable représentation populaire. La seule chose qu’il faille pour cela, c’est un progrès nouveau dans l’instruction dans ce pays. Ce progrès se fera, il se fait ; mais telles choses avanceraient plus encore, si toutes les professions industrielles étaient aussi bien organisées que la vôtre, si elles avaient toutes à leur tête des hommes comme ceux que vous avez choisis pour vous diriger. Au conseil exécutif des mécaniciens unis. »

Un avocat éminent, M. Harrison, ami de M. Thomas Hughes et membre de la commission royale chargée de faire l’enquête sur les Trades’Unions, se leva après M. Ludlow, et porta un toast « au succès des autres sociétés corporatives, et en particulier des charpentiers et menuisiers unis. » Il fit le plus bel éloge de ces sociétés, dont il avait eu l’occasion d’étudier le mécanisme et le personnel durant les travaux de la commission, laquelle avait déjà siégé plus d’une année à cette époque, et n’a terminé son enquête qu’en mars dernier. Les paroles d’un homme aussi bien placé pour connaître à fond les choses dont il vous entretient sont toujours précieuses. Aussi fus-je charmé d’entendre M. Harrison conclure ainsi son discours : « J’approuve hautement les principes que vous suivez, et c’est parce que j’approuve les principes de ces sociétés et que j’estime les hommes honnêtes et dévoués qui les dirigent, que je propose ce toast : Bon succès aux sociétés de métiers et en particulier aux charpentiers et menuisiers unis. »

M. Applegarth, le secretaire des charpentiers, ainsi mis en demeure, se leva à son tour, et remercia M. Harrison et l’assemblée. J’avais déjà entendu plusieurs fois M. Applegarth parler en public avant d’avoir le plaisir de le connaître ; et en l’écoutant, je m’étais confirmé dans cette opinion, à savoir, qu’on doit attribuer à la liberté et à l’habitude de la vie publique cette facilité singulière de parole qu’on remarque chez les Anglais de toutes les classes. Le secrétaire des charpentiers fit non-seulement un bon discours, mais un discours solide sans sécheresse, élégant sans affectation, plein de faits concluants et de similitudes démonstratives et énergiques. Il rappela que sa Société devait l’existence à l’exemple et aux conseils des mécaniciens unis ; que depuis huit années qu’elle s’est constituée, l’Association qu’il représente s’est constamment accrue. « En 1860, dit-il, nous étions 618 membres répartis en 20 branches, et nous n’avions que 320 livres sterling. L’année dernière, en décembre 1867, nous étions 8 023 membres répartis en 203 branches, et nous avions 15 153 livres sterling. Et cependant, nous avons eu, comme toutes les professions, à subir le contre-coup des crises commerciales, plus fréquentes et plus intenses que jamais depuis deux ans. C’est au milieu de ces crises précisément que le bienfait d’Unions comme les nôtres se révèle avec éclat. Sans nos Sociétés, l’ouvrier se verrait alors contraint, ou de mourir de faim, ou de recourir à des unions d’un autre genre, à « l’Union du Workhouse ! » (Applaudissements.) Nos Sociétés tendent à devenir l’une des grandes institutions de ce pays. Elles ne sauraient se tenir en dehors du mouvement politique. C’est pourquoi nous devons, selon moi, faire tout ce qui est en nous pour agir sur les élections prochaines. Il est temps que la législation donne à nos Sociétés la place qu’elles doivent occuper. Le Parlement ne saurait être bien éclairé sur ces points que par des ouvriers. Tâchons donc de porter au Parlement le plus d’ouvriers que nous pourrons".

Le discours de M. Applegarth fut le dernier. Après lui, M. Danter porta en quelques mots la santé des visiteurs et des dames. Le révérend Septimus Hansard remercia au nom de celles-ci, et il exprima, avec une bonne humeur charmante, le plaisir réel qu’il avait éprouvé à prendre part à une pareille fête, au milieu d’une société d’hommes aussi utiles au bien général.

On se leva après ce speech, et M. Applegarth, avec qui je me retirai, fut assez obligeant pour me donner en route tous les renseignements désirables sur le mouvement des Trades Unions. J’eus ensuite l’occasion de reprendre la même conversation avec M. William Allan, le secrétaire des mécaniciens réunis. Le lendemain, je reçus, de la part de ces messieurs, plusieurs volumes de rapports, projets de loi, minutes, etc., sur les Unions de métiers. C’est grâce à ces communications que j’ai pu donner au lecteur tous les renseignements qu’il trouve ici. Il était impossible, on le voit, de puiser à de meilleures sources, de s’appuyer sur des documents plus autorisés.

IV

Le lecteur vient de voir et d’entendre les membres de deux importantes Sociétés, les mécaniciens unis et les charpentiers unis. Il a une idée du personnel de ces grandes Unions. Arrivons à leur organisation.

Nous avons sous les yeux les dépositions du secrétaire des mécaniciens, M. William Allan, devant la commission d’enquête. Nous allons en extraire tout ce qui pourra nous éclairer sur ce point.

La commission siégeait au numéro I, Park Prospect, Westminster. Elle était ainsi composée :
Le très-honorable sir Wiliam ErIe, président ;
Le très-honorable comte de Lichfield ;
Lord Elcho, membre du Parlement ;
Le très-honorable sir Edmond Walker Head, baronnet ;
Sir Daniel Gooch, baronnet, membre du Parlement ;
Hermann Merivale, écuyer ;
James Booth, écuyer ;
Thoomas Hughes, Ec., membre du parlement ;
et Frédéric Harrisson, écuyer.

M. William Allan fut entendu pour la première fois le mardi 19 mars 1867.

SIR WILLlAM ERLE, président. Vous êtes secrétaire de la société des mécaniciens unis ? - RÉPONSE : Oui.

DEMANDE. Quand celte société a-t-elle commencé ? - R. Elle a été établie le 1er janvier 1851 : mais je me ferais mieux comprendre en disant qu’elle s’est alors formée d’un certain nombre de sociétés qui existaient auparavant.

D. De plusieurs de ces sociétés que vous appelez branches ? R. Non, de sociétés indépendantes.

D. Ainsi des sociétés indépendantes ont formé celle-ci en se réunissant, et cette combinaison a eu lieu en 1851 ? - R. Oui.

D. Combien votre société comprend-elle de membres aujourd’hui ? - R. 33 600.

D. Et combien de branches ? - R. 308 branches.

D. Le nombre des membres s’accroit-il ? - R. Il s’accroit à raison de 2 à 3 000 chaque année.

D. Je vois par ces rapports que votre société s’est accrue de 3 000 membres en 1865 et de 3 000 en 1866 ; ces nombres se forment-ils de nouveaux membres venus individuellement ou en groupes déjà unis ? - R. Ils se forment d’individus.

D. Avez-vous établi de nouvelles branches cette année ?- R. Oui, quelques-unes cette année et beaucoup l’année dernière.

D. Avez-vous des branches en Angleterre, dans le pays de Galles, en Écosse, en Irlande, dans les colonies, aux États-Unis, et une en France ? - R. Oui, je dois dire qu’en Angleterre et dans le pays de Galles, il y a 238 branches, qui comptent 27 856 membres ; en Écosse, 33 branches et 3 218 membres ; en Irlande, 11 branches avec 1 371 membres. Dans les colonies anglaises. il y a 14 branches représentant 626 membres répandus en Australie, au Canada, à Malte, dans la Nouvelle-Zélande Nouvelle-Zélande et à Queens-land. Aux États-Unis, nous avons 11 branches et 498 membres. En France, nous n’avons qu’une branche de 30 membres, à Croix (Nord). Vous voyez que nous avons exactement 308 branches 33 599 membres.

D. Avez-vous des règlements différents pour les diverses branches ? - R. Non, un seul et même code gouverne tous les membres.

D. Des onze branches fixées aux États-Unis ont-elles quelque règlement particulier ? - R. Rien de semblable ; elles se conforment au règlement.

D. Sont-elles gouvernées de la même manière ? - R. Toutes de même.

D. Comment sont-elles administrées ? Y a-t-il un comité de délégués par chaque branche ? - R. Oui, le nombre des membres du comité est en proportion du nombre d’hommes qu’il y a dans chaque branche.

D. Savez-vous s’il y a en Amérique des Unions ou des Unions amalgamées ? - R. Je crois qu’il y a dans ce pays plusieurs associations très étendues.

D. Y en a-t-il quelqu’une qui soit composée de mécaniciens ? - R. Oui.

D. Pourquoi alors ces sociétés deviennent-elles les branches d’une Union étrangère ? - R. Autant qu’il s’agit de nos membres, je crois que toutes les branches sont principalement composées d’ Anglais qui ont passé d’Angleterre aux États-Unis et ont établi des branches partout où ils allaient ; de telle sorte que ces branches n’ont pas été établies par des Américains, mais par nos concitoyens.

D. Si je vous comprends bien, ils étaient déjà ici membres d’une société ? - R. Oui, la plupart étaient de notre société.

D. Continuant de faire partie de la société de Londres, ils ont été en Amérique, y ont établi des branches et restent ainsi affiliés à leur première société, n’est-ce pas ? - R. Oui, c’est exactement cela.

D. En est-il de même pour la branche établie en France ? R. Parfaitement, cette branche est composée d’Anglais qui étaient employés à Croix dans une grande manufacture ; il nous ont demandé de former une branche et nous avons consenti.

D. Comment admettez-vous des membres à Londres ? - R. Un candidat est proposé par deux des membres de la société ; il doit attendre de quinze jours à un mois pour que nous puissions nous assurer de ses capacités comme ouvrier et de sa moralité ; à la fin de ce temps, il est admis ou rejeté.

D. Et dans les branches qui existent à l’étranger, aux États-Unis, par exemple, le mode d’admission est-il le même ? - R. Oui, devant la société nul ne peut être admis contrairement au règlement.

D. Comment obtenez-vous vos fonds ? - R. Au moyen d’une souscription d’un shilling par semaine payée par chaque membre.

D. Pouvez-vous donner le chiffre de votre fonds social actuel ? - R. Il est en nombre rond de 140 000 livres sterling (trois millions 500 000 francs)

D. Cette somme est-elle placée sur l’État ? - R. Non point sur l’État, mais dans différentes banques.

D. Et quel est à présent votre revenu annuel ? - R. Il a été de 86 885 livres pour 1865 ; le rapport de 1866 n’est pas encore fait.

D. (posée par le comte de Lichfield). Vous dites que la sousscription est d’un shilling par semaine et que vous comptez 33 000 membres ; cela n’égale pas la somme de votre revenu ; d’où vient la différence ? - R. Des admissions. Chaque candidat doit payer une taxe d’admission qui varie d’après l’âge de 15 shillings à 3 livres 10 shillings. Vous voyez que la société a là une source de revenus.

D. (le président). Qu’avez-vous dépensé en 1865 ? - R. 49 172 livres.

D. Sous quels différents chefs ces dépenses se classent-elles ? - R. Nous avons donné aux membres hors d’emploi, 14 076 Iivres ; aux malades, 13,783 livres ; aux vieillards, 5 184 livres (nous secourons sous ce titre tous ceux des membres de la Société qui sont trop âgés pour gagner le salaire qui se paye ordinairement aux ouvriers de la profession - 36 shillings par semaine en moyenne - nous leur allouons de 7 à 9 shillings par semaine). En outre, nous avons payé, à la mort de plusieurs de nos membres ou de leurs femmes, en frais de funérailles et autres allocations, une somme de 4 887 livres.

D. Y a-t-il quelque allocation aux veuves qui soit comprise dans cette somme de 4,800 livres ? - R. À la mort d’un des membres de notre Société, nous payons à la veuve 12 livres, et cela est compris dans les frais de décès. Enfin, nous avons, de plus, dépensé 1 800 livres pour accidents, c’est-à-dire pour des cas où des sociétaires se trouvent dans l’incapacité de travailler par suite d’accident, soit la perte d’un bras ou de la vue.

D. (posée par sir D. Gooch). Le secours est-il donné à tout homme qui, par suite d’accident, cesse d’être capable de suivre le métier ? - R. Oui, nous avons eu dix-huit réclamants, et chacun d’eux a reçu 100 livres.

D. (posée par lord Elco). Est-ce là tout leur privilége ? - R. Non, ils ont ensuite la faculté, en payant seulement six pence par semaine, de participer au fonds des malades ainsi qu’à celui des funérailles. Généralement parlant, cinq sur six de ces sociétaires rendus incapables conservent leur position dans la Société au moyen de ce payement de six pence par semaine. Nous avons encore un fonds de bienfaisance. Ce fonds exige une légère addiition à la souscription d’un shilling par semaine. Il est destiné à venir en aide à ceux qui seraient exposés à une détresse extraordinaire, par suite d’un chômage prolongé ou d’une longue maladie. Nous avons payé en 1865 une somme de 820 livres sur ce fonds.

D. Cette levée extraordinaire est-elle perçue annuellement ? - R. Non, seulement quand le fonds baisse trop.

D. Perçoit-on cette levée de bienfaisance sur toutes les branches ? - R. Sur chacun des membres de la Société, en quelque pays qu’il soit.

D. Une levée par an suffit-elle ? - Oui, mais durant la famine du coton, nous avons reconnu que deux levées étaient nécessaires pour soulager la détresse qui désolait le Lancashire et les autres districts. C’est pourquoi nous avons payé en 1865 une somme de 4 337 livres aux caissiers des diverses branches.

D. Ainsi, les branches établies en Amérique contribuent à ces souscriptions extraordinaires réparties par le quartier général de Londres ? - R. Toutes les branches contribuent ; la répartition se fait d’après un rapport complet venant des 308 sections. Si on veut établir une moyenne de nos dépenses annuelles d’après les données qui résultent d’une expérience de quinze années, on trouvera les résultats suivants :

Nous avons payé en moyenne, chaque année aux sociétaires en chômage 18 656 livres, aux malades 7 675, aux vieillards 1 795, aux victimes d’accidents 826, pour funérailles et allocations aux veuves 2 306, en dons (fonds de bienfaisance) 533, pour assistance accordée aux autres métiers en grèves 724.

Quant aux 18 000 livres, ont-elles été dépensées uniquement pour le temps où les hommes étaient sans travail, ou en frais de voyage pour les envoyer là où ils pouvaient trouver à s’employer ? - R. Ces fonds ont servi en partie à soutenir ces hommes en partie à leurs frais de transport.

D. (faite par M. Harrison). Sur ces 18,000 livres, quelle proportion a été payée à des hommes hors d’emploi par suite d’une grève, d’un renvoi des ateliers, ou de quelque autre différend ? J’entends par là désigner des cas où il y avait du travail, mais où les patrons et les ouvriers ne s’entendaient point sur les termes ? - R. Depuis l’origine de la Société, nous n’avons eu dans notre métier qu’un seul conflit que nous puissions qualifier d’important ; ce fut celui de 1852. Dans les premiers six mois de cette année-là, nous dépensâmes 40 000 livres (un million de francs) à cause d’un renvoi des ateliers ; mais si nous étions alors sans travail, ce n’était point par notre faute ; c’était par la faute des patrons qui nous avaient renvoyés.

D. Mais sans compter cette affaire, quelle est la proportion ? - R. Nous n’avons point tenu de compte séparé des sommes dépensées sous ce chef des conflits, mais si l’on néglige ces 40 000 livres, je pense que ce chapitre n’excède pas 10 % de ce que nous dépensons en secours aux ouvriers en chômage.

V

Nous suspendons à regret cette enquête. Il y aurait certes des enseignements précieux à tirer de l’examen de M. William Allan, qui a occupé durant trois séances la commission royale. Cependant, le lecteur en sait assez déjà pour avoir une idée nette de l’objet des Sociétés, de leur mode de fonctionnement et des immenses résultats qu’elles obtiennent.

Le plus intéressant, comme le plus inattendu de ces résultats, c’est, sans contredit, l’arbitrage, qui tend à se substituer aux grèves. Le lecteur aura été surpris d’entendre le secrétaire des mécaniciens unis nous dire qu’avant la formation de sa Société, les grèves étaient fréquentes et désastreuses ; qu’à son origine, en 1852, elle eut à dépenser plus d’un million pour le maintien des salaires ; mais que, depuis cette époque, les grèves ont diminué d’année en année en proportion de l’accroissement de la Société, et qu’à cette heure le risque des grèves n’entre plus, pour les ouvriers de cette profession, dans les risques de chômage, qu’à raison de 10 %.

La Société des mécaniciens unis formée d’abord dans un but de résistance à la baisse du salaire, n’est donc plus à cette heure un instrument de combat, elle est un moyen de conciliation. Elle a amené les patrons à s’entendre avec leurs ouvriers pour débattre de concert des intérêts qui, après tout, leur sont communs.

C’est le mouvement qui s’appelle aujourd’hui de l’autre côté du détroit l’arbitrage industriel. Nous nous proposons de faire connaître ce mouvement et de signaler les heureuses reformes qu’il tend à réaliser. Ce sera l’objet d’un prochain article.

Auguste Desmoulins