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Les Nubiens du Jardin d’Acclimatation

Girard de Rialle, La Nature — 9 août 1879

Mis en ligne par Denis Blaizot le jeudi 15 décembre 2011

De nouveaux habitants de la Nubie, chasseurs de bêtes sauvages, sont venus encore cette année chercher au Jardin d’Acclimatation de Paris le succès que leurs compatriotes y avaient obtenu il y a deux ans. Nous avons revu leur campement bizarre sur la vas te pelouse du Jardin ; nous avons retrouvé les longs et larges glaives dont ces Nubiens font un si terrible usage dans leurs chasses à l’éléphant, leurs sagaies barbelées, leurs pittoresques draperies blanches bordées de rouge comme les laticlaves romains, leurs étranges coiffures ointes à profusion d’un suif blanc de neige, Ces hommes, admirables statues de bronze, présentent les mêmes caractères d’élégance un peu féminine, la même sveltesse nerveuse, le même visage aux traits fins et éminemment caucasiques malgré la teinte foncée de leur peau. Nous ne nous étendrons pas d’ailleurs longuement sur eux, préférant renvoyer nos lecteurs à l’article que nous avons consacré en 1877 à leurs prédécesseurs à Paris [1].

Nous dirons seulement qu’en fait de Nubiens purs, c’est-à-dire de la race des Bedjas, il se trouve seize hommes, Hadendoas et Halenqas principalement, et deux femmes appartenant chacune à l’une (Je ces deux grandes tribus du Taka.

Dans la première caravane figurait principalement un groupe d’Hadendoas, dans celle-ci nous avons remarqué six Halenqas qui, par le type, ne sont pas sensiblement différents des autres Nubiens : même costume, mêmes mœurs, même physionomie. Toutefois, un intérêt historique particulier s’attache à cette tribu, dont l’antiquité remonte il une époque très reculée. Les Halenqas, c’est-à-dire les gens de Halen, auraient vraisemblablement fourni une dynastie royale à I’Ethiopie. A Axum, ancienne capitale de l’Abyssinie, existent de très vieux monuments chargés d’inscriptions hiéroglyphiques et qui datent pour le moins d’un siècle ou deux avant l’ère chrétienne : or, parmi les titres donnés à un des rois d’Éthiopie en l’honneur desquels ces inscriptions ont été gravées, figure celui de Bese-Halen, qui signifierait à peu près « chef de la famille ou de la tribu de Halen. » Les conducteurs de girafes, de petits bœufs bossus et de chèvres africaines, les chasseurs d’éléphants du Jardin d’Acclimatation seraient donc les descendants d’une famille qui régna autrefois sur la mystérieuse Éthiopie. N’est-ce pas là une singulière destinée ? Les ancêtres ont porté le sceptre et la couronne, ont étendu leur empire de la mer des Indes au Nil, ont soumis les peuplades noires des régions inconnues, ont combattu les Égyptiens, les Grecs des Ptolémées, : les Arabes des rois de Saba et d’Hadhramaut, ont élevé des monuments, des obélisques couverts de caractères étranges destinés à transmettre à la plus lointaine postérité le souvenir de leurs conquêtes et de leurs hauts faits. Les descendants chassent aujourd’hui les fauves dans les forêts épaisses des bords de l’Atbara et dans les plaines tantôt herbeuses, tantôt désolées du Taka, et pour le compte de négociants européens conduisent leurs prisonniers dans les Jardins zoologiques d’Europe où les curieux les contemplent et leur donnent des sous qu’ils savent, du reste, très bien quêter après avoir donné quelque représentation.

Une des deux femmes de la troupe actuellement au Jardin d’Acclimatation appartient à cette tribu des Halenqas ; l’autre est une Hadendoa. Toutes deux se ressemblent fort d’ailleurs et présentent tous les caractères ethniques des Bedjas. Encore jeunes, assez jolies, elles n’ont point cependant ni la beauté de forme, ni l’élégance d’allure des hommes, Chez les peuples non civilisés, la femme est souvent, comme chez les oiseaux, inférieure en beauté au sexe mâle. La taille est relativement moins élevée, le corps moins svelte, la démarche moins souple chez la Nubienne que chez le Nubien. Leur costume sied peu du reste : ce ne sont plus les nobles draperies ornant le corps plus qu’elles ne le couvrent et laissant voir les membres vigoureux et forts d’une race de chasseurs agiles et intrépides. Les femmes, au contraire, s’enveloppent et s’encapuchonnent même dans de grandes pièces d’étoffe blanche à l’origine, mais devenue grise ou bistrée par l’usage. Tout le corps est dissimulé et la femme a tout à fait l’air de ce que nos dames appellent « un paquet ». Ce n’est pas pourtant que ces pièces de cotonnade plus artistiquement portées ne puissent produire un effet heureux. Le contraste du blanc et du brun rouge et bronzé de la peau pourrait faire aussi bien chez la femme que chez l’homme, d’autant plus que de larges bordures imprimées, de nuances très variées, mais où dominent le rouge et le jaune, serviraient de transition entre le ton de la peau et la couleur éclatante de l’étoffe.

La physionomie assez douce des deux jeunes femmes reçoit un certain caractère d’étrangeté de l’ornement qu’elles portent à la narine droite qui est perforée : l’une y a un anneau d’argent, l’autre un bouton en corne noire de buffle. (Ces objets ont été enlevés dans la photographie reproduite ci-contre.) Mais la coiffure des deux Nubiennes n’est pas moins remarquable que celle des hommes ; les cheveux coupés assez courts ne descendent pas plus bas que le sommet des épaules et sont divisés en mille petites tresses formant chacune la spirale. Ces cheveux ne sont pas le moins du monde laineux ; d’un noir intense, ils sont oints d’une huile qui leur donne du brillant. Dans leur pays, les Nubiennes extraient cette huile du ricin, et exhalent ainsi l’odeur nauséabonde et écœurante du célèbre purgatif. Il ne nous a point paru que les deux femmes du Jardin d’Acclimatation se soient servi de ce liquide pour leur coiffure, car nous n’avons pas constaté dans notre visite qu’elles sentaient l’huile de ricin. Cette coiffure en tresses est d’une haute antiquité, on a retrouvé sur la tête de jeunes filles éthiopiennes figurées dans les antiques monuments de l’Égypte.

Aux bras elles portent un grand nombre d’anneaux en corne de buffle qui leur couvrent tout le poignet et remontent jusqu’au milieu de l’avant-bras ; on dirait une collection de porte-bonheur. Mais, ce qui est encore plus curieux, c’est l’espèce de tatouage dont elles ont orné leurs bras ; on remarque, en effet, sur la partie de l’avant-bras qui, de l’endroit où s’arrêtent les bracelets, va jusqu’au coude, une série de taches de nuance plus claire que la peau, formant une moucheture régulière, placées qu’elles sont en lignes droites suivant la longueur du bras et à égale distance les unes des autres . Ces taches claires sont dues à la décoloration du pigment par suite de brûlure. On en voit, il est vrai, de semblables chez les hommes, mais isolées et sur différentes parties du corps ; celles-ci, de l’aveu de ceux qui les portent, ont été produites par le feu que dans ces pays on applique à titre de remèdes. La régularité et le nombre de ces traces de brûlure chez les Nubiennes démontrent, au contraire, l’existence d’une sorte de tatouage curieux comme procédé.

En voyage, les femmes montent à chameau comme les hommes ; toutefois, elles ont à leur usage une espèce de palanquin fermé et bas en natte tressée de diverses couleurs, principalement jaune pâle et jaune d’or, rouge et noir. Les selles d’hommes sont de leur côté fort brillantes : elles sont garnies de drap rouge et couvertes de broderies en perles de verre de couleur et en petites coquilles blanches.

Dans la troupe qui est au Jardin d’Acclimatation, outre les Bedjas, il y a trois individus appartenant à deux types bien différents : nous voulons parler d’un Galla et de deux Bazzas. Ces derniers sont bien, géographiquement parlant, des Nubiens, mais leurs caractères physiques les distinguent très nettement des Bedjas. Rien qu’à les voir dans leur ensemble, on est frappé de la différence des deux types, malgré l’analogie des vêtements et de la taille également élevée. Tandis que le Bedja est d’un beau ton de bronze rouge, le Bazza a le teint noir sans aucun reflet ; la face, au lieu d’être ovale, est plus large et plus courte ; les mâchoires sont puissantes, sans prognathisme cependant, les pommettes sont saillantes ; les lèvres sont fortes et pourtant les cheveux ne sont pas laineux. C’est un noir et non un nègre. La barbe plus fournie que chez les Bedjas est légèrement crespelée. Enfin la structure générale est plus massive et d’aspect plus vigoureux qu’agile. Ce n’est pas que l’ensemble soit disgracieux, au contraire, car il donne l’idée de la force. En résumé, si le Bedja rappelle quelque belle statue en bronze florentin de l’Apollon ou du Bacchus indien à la carnation féminine et molle, le Bazza fait naître l’idée d’un Hercule en fonte de fer noire. Cette tribu passe d’ailleurs dans le pays pour être d’origine bien distincte de celle des Bedjas ; elle a la réputation d’être très barbare et est redoutée de tous ses voisins qu’elle attaque et qu’elle pille avec l’impunité que lui assurent les rudes montagnes où elle fait sa résidence. Les deux individus qui se sont joints à la caravane en ce moment à Paris seraient des transfuges, chassés de leur tribu pour des causes inconnues.

Enfin, le Galla est le représentant d’une race très répandue en Afrique. C’est à coup sûr un nègre, car il est du plus beau noir luisant qu’on puisse voir et ses cheveux absolument laineux sont même presque insérés par touffes ou plutôt par cordons sur toute la surface du crâne. En revanche, il est grand, bien fait et d’une belle musculature. La face ronde ne présente point de prognathisme ; le nez court est néanmoins à peine épaté. Les tribus gallas qui se trouvent au sud de l’Abyssinie et dont l’individu en question est originaire, ne sont point, parait-il, indigènes dans la région qu’elles occupent. Leur nom de Galla signifie « exilé », et ces noirs se donnent à eux-mêmes le titre d’Ilm-Orma, « les hardis guerriers ». Leurs traditions leur donnent pour berceau les montagnes de l’intérieur de l’Afrique, dans la région du Haut-Nil, et peut-être même, croit-on, les bords des deux grands lacs Victoria-Nyanza et Oukereoué. En tout cas, il semble presque certain que les classes élevées, les familles royales dans les états noirs visités par les voyageurs en quête des sources du Nil, les Speke, les Grant, les Baker, les Stanley, les Gordon sont de race Galla. Le célèbre Mtesa, roi de l’Ouganda, et ami de Speke et de Stanley lui-même, serait un Galla. C’est d’ailleurs une race supérieure par son intelligence comme par son type physique aux autres races nègres de l’Afrique centrale.

Nous ne voulons pas terminer cet article sans signaler à l’attention du public les jolis chevaux qui font partie de la caravane nubienne. Ces animaux sont de la race de Dongolah ; ils sont nerveux et élégants et rappellent les beaux types des chevaux barbes, dont ils diffèrent cependant un peu par leur chanfrein busqué. Ils présentent un intérêt très vif pour les zoologistes et les amateurs d’hippologie.

Girard de Rialle