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Les Hottentots au jardin d’acclimatation de Paris

Paul Topinard, La Nature N°793 - 11 août 1888

Mis en ligne par Denis Blaizot le mardi 27 mars 2012

Les indigènes de l’Afrique australe que le Jardin d’acclimatation nous invite à visiter sont intéressants à la fois pour l’artiste avide de pittoresque et de couleur locale, pour le penseur songeant que ces restes humains d’un autre âge sont condamnés à disparaître, parce qu’ils ne savent pas s’adapter aux conditions nouvelles que leur impose notre civilisation, et pour l’anthropologiste auquel ils permettent de résoudre sur place des problèmes qui le préoccupent à juste titre. Ils sont an nombre de 13 : 6 hommes, 5 femmes et 2 enfants, sans parler des bêtes : 5 zèbres et 4 autruches. Nous plaçons sous les yeux de nos lecteurs les portraits des plus caractéristiques individus exhibés, en reproduisant deux photographies qui les représentent. La première (fig. 1), montre deux femmes ; l’une à gauche de la gravure, dont les jambes indiquent l’état de stéatopygie ; l’autre, à droite, qui tient son enfant dans ses bras. Notre deuxième gravure (fig. 2) reproduit un groupe de six hommes.

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Les indigènes du Jardin d’Acclimatation viennent de Kimberlé, sur les rives du Vaal, affluent du fleuve Orange, dans le Griqualand, ou terre des Griquas. Kimberlé est la capitale de ces plaines célèbres qui, depuis 1867, fournissent les diamants du Cap. Le fleuve Orange est le fleuve coulant transversalement du pays de Natal à l’océan Atlantique qui, jusque dans ces dernières années, formait la limite septentrionale des possessions anglaises, Le pays des Griquas, qui est au-delà de ce fleuve, est situé entre l’état libre d’Orange à l’est , et le désert de Kalahari à l’ouest, et a été annexé à l’empire britannique en 1871 par les Anglais, gens éminemment pratiques ; c’est la partie de l’Afrique australe dans laquelle la population semble le plus mêlée, quoique l’élément indigène y reste prédominant.

Les indigènes de l’Afrique australe sont de trois sortes :

1° Les Cafres, parlant une langue dite bantou , très répandue de la côte du Mozambique au Congo. Ce sont des nègres typiques, mais d’une espèce supérieure. Ils sont de haute taille, sveltes, bien découpés, ont des cheveux relativement abondants qu’ils disposent avec coquetterie et sont intelligents. Ils enveloppent comme d’un croissant les deux genres d’indigènes dont nous allons parler ensuite et se partagent en orientaux, les Amaxosas on Cafres proprement dits, Zoulous, Betchouanas et Bassoutos, et occidentaux ou Damaras, et ova-Hereras.

Les Bosjesmans (des Hollandais, Bushmen (des Anglais), Boschimans (des Français), autrement dits les hommes des bois, les sauvages par excellence. Ils ont été dépeints dans La Nature [1], à l’occasion de ceux exposés à cette époque aux Folies-Bergère, Ils présentent l’un des types les mieux caractérisés de l’anthropologie : nègres au plus haut degré par leurs cheveux rares et courts, dispersés en petites boules qu’on a comparé à des grains de poivre, ils semblent de race jaune par leur couleur de cuir tanné, leurs yeux petits et bridés, leur visage plat et large, leurs pommettes proéminentes, leur nez petit, leur taille, la plus petite connue dans l’humanité, leur tête forte, leur buste long, leurs membres trapus, et possèdent plusieurs caractères en propre, savoir : le visage court et triangulaire par en bas, les mains étonnamment petites et bien conformées, la stéatopygie et le tablier dit des Hottentotes. Les Boschimans sont la race la plus ancienne de l’Afrique australe ; ils s’étendaient jadis du Cap au Zambèze et remontaient sans doute jusqu’à la hauteur d’une ligne allant du pays des Somalis à l’est au Gabon à l’ouest. Les Égyptiens en ont connu. Aujourd’hui, on ne rencontre plus visiblement de Boschimans, acceptés par tous comme tels, que dans le désert de Kalahari. Ceux des Folies-Bergère en venaient.

3° Les Hottentots qui comprennent tout le reste de la population indigène, tout ce qui n’est pas notoirement Cafre ou Boschiman. Ils se distinguent par la langue en trois groupes : les Namaquois qui parlent le nama et sont au nord du bas Orange ; les Koranas qui parlent le kora et occupent les deux rives de l’Orange moyen ; et les Capistes qui parlent un idiome dégradé et se réduisent à quelques tribus méridionales.

À ces trois idiomes, il faut ajouter le griqua qui se parle dans le Griqualand et est un mélange de hottentot, de cafre et d’européen.

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Sur la nature ethnique des Hottentots, deux opinions ont cours dans la science. Pour les uns, ils constituent une race propre et ont par conséquent un type propre. Trois races se seraient superposées dans l’Afrique australe : les Boschimans, la race du sol, les Hottentots et les Cafres venus après coup ; les Hottentots seraient la seconde. Il est certain que la dénomination de Koi Koin qu’ils se donnent, veut dire les hommes par excellence, les maîtres, et que cela implique une domination sur des habitants antérieurs, les hommes des bois, les Boschimans qu’ils n’ont cessé de considérer comme des ennemis et de traquer comme des bêtes. Pour les autres, il n’y aurait que deux races dans l’Afrique de l’extrême Sud, la première invasion étrangère serait celle des Cafres qui, en s’alliant avec les Boschimans autochtones, auraient donné naissance aux Hottentots du siècle dernier et des siècles précédents, c’est-à-dire à une race croisée, supérieure aux Boschimans purs, mais inférieure aux Cafres venus ultérieurement et restés indemnes de tout croisement. Il résulte de cette dernière façon de voir, qui a le plus d’adeptes, que si l’on rencontre çà et là dans l’Afrique australe des tribus indigènes assez distinctes et assez caractérisées à la fois par leurs caractères physiques, ethnographiques et linguistiques, pour qu’on soit en droit de leur appliquer la dénomination de Boschiman, de Hottentot ou de Cafre, il devient en revanche fort probable que ces trois groupes se sont considérablement égrenés et infiltrés les uns chez les autres, et par conséquent mélangés et croisés, et que, dès lors, la véritable dénomination à donner à tels ou tels indigènes de l’Afrique australe est parfois très difficile. C’est effectivement ce qui a lieu et pour s’y reconnaître, il faut faire intervenir toutes sortes de considérations.

Dans le cas particulier des Hottentots du Jardin d’Acclimatation, il y a une difficulté de plus. Le Griqualand est un des noms qui ont le plus retenti dans le tiers moyen de ce siècle lorsque la discussion entre les monogénistes et les polygénistes était à son maximum.

Toutes les races sont eugénésiques, disaient les monogénistes avec, Prichard, c’est-à-dire que toutes peuvent entre elles donner naissance à une race nouvelle intermédiaire susceptible, les circonstances aidant, de se reproduire indéfiniment. La preuve, entre autres, c’est que dans le Griqualand il y a une population entière, de métis, d’indigènes et de Boers désignée sous le nom de Bastaards qui y prospère et augmente.

Certaines races entre elles sont dysgénésiques,. sinon agénésiques, répondaient les polygénistes avec Broca, c’est-à-dire qu’elles ne peuvent engendrer de race nouvelle permanente. La population métisse de Griqualand a disparu, elle est revenue au type indigène et si l’on rencontre chez elle encore quelques métis, c’est qu’il s’y est produit de nouveaux croisements.

Ces questions sont aujourd’hui résolues, le débat entre les monogénistes et les polygénistes a pris fin avec les données nouvelles apportées par Boucher de Perthes et Darwin. Toutes les races sont eugénésiques. Ce qui détermine le succès ou l’insuccès des métis, ce sont les conditions favorables ou défavorables qui leur sont faites dans le milieu social. L’une des Hottentotes du Jardin d’Acclimatation est précisément une bastaard ; c’est une belle fille, aux yeux agréables, à la chevelure abondante, frisée sans être crépue, aux formes sveltes et à la taille bien prise, sans stéatopygie ; elle a du Hollandais dans les veines.

Chez les autres Hottentots la question se pose, en somme, comme il suit : sont-ils cafres, boschimans, un croisement de deux, ou un type spécial ? Le costume des femmes est cafre, notamment la peau de Kaama tannée qui les recouvre. Sur aucun nous n’avons découvert de phalanges amputées ; mais cette mutilation, pratiquée en signe de deuil à la mort d’une personne, s’observe aussi bien dans quelques tribus hottentotes que chez les Boschimans. Ils parlent non le griqua, mais le korana, et l’on est frappé chez eux de ce singulier claquement en parlant, que les Boschimans des Folies-Bergère présentaient à un si haut degré. Ce claquement est dû à certaines consonnes prononcées par aspiration avec bruit sec et retentissant assez analogue à celui d’une bouteille qu’on débouche. Mais si les Boschimans possèdent dans leur langue six de ces consonnes à claquement, les Hottentots en ont quatre et les Cafres trois.

La seule manière de résoudre la question est donc de consulter l’anthropologie physique, c’est-à-dire de comparer le type cafre, parfaitement connu, et le type boschiman, non moins classique aujourd’hui, grâce aux descriptions d’une foule d’auteurs et à de nombreuses photographies, sans parler de la Vénus hottentote du Muséum et de la description de ceux des Folies-Bergère que j’ai donnée.

La place qui nous est attribuée ici ne nous permet pas de donner nos raisons qui, du reste, auraient un caractère peut-être trop technique ; nous nous bornerons à dire la conclusion de notre examen.

La bastaard étant mise de côté, les douze Hottentots adultes restant ne présentent aucun caractère qui ne se rencontre tantôt chez le Boschiman, tantôt chez le Cafre et qui, même, n’y soit plus accentué. Il n’y a donc pas lieu de chercher à reconstruire d’après eux un type hottentot.

En revanche, on y reconnaît tous les caractères des types croisés, cette sorte d’affolement des traits qui rend leur association parfois discordante. Suivant qu’on considère les membres, la face ou quelque autre région, on les trouve Cafre ou Boschiman. Toutefois, d’une manière générale, les hommes sont davantage Cafres, les femmes davantage Boschimans. Certaines de celles-ci, pourtant, semblent entièrement Boschimanes. Sauf la bastaard, elles ont toutes la stéatopygie la mieux caractérisée ; une d’entre elles, surtout, dont nous donnons la photographie (fig. 1) la présente à un degré qui dépasse tout ce que l’imagination peut concevoir ; l’exubérance égale ou dépasse tout ce que nous avons vu en ce genre dans les ouvrages de Levaillant, de Fritsch et ailleurs.

Bref, les Hottentots du Jardin d’Acclimatation sont la démonstration vivante qu’il n’y a pas de race de ce nom, pas de type de ce nom, mais que les Hottentots sont une race métisse de Cafre et de Boschiman, avec prédominance de Boschiman. Pour l’anthropologiste, ils sont donc plus intéressants encore que leur nom ne l’indique. Ce sont, pour la plupart, d’excellents représentants de la plus ancienne et de la plus singulière race de l’Afrique.

Dr Paul Topinard