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Les derviches tourneurs et hurleurs au jardin d’acclimatation

Paul Mégnin, La Nature N°1356 — 20 mai 1899

Mis en ligne par Denis Blaizot le lundi 12 novembre 2012

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Le surnaturel ou l’extraordinaire ont toujours passionné les foules, quand bien même ce surnaturel se traduit par des actes qui pourraient offenser la nervosité des âmes sensibles. C’est ainsi que l’autre jour, parmi les spectateurs nombreux qui semblaient prendre un très vif intérêt aux exercices si curieux des Derviches, exhibés en ce moment au Jardin d’Acclimatation du Bois de Boulogne, j’ai reconnu plusieurs habitués très parisiens des obligatoires rendez-vous mondains. Est-ce à dire que tous ces curieux exercices auxquels se livrent ces Derviches soient inconnus, inédits ? Non, certes, pour ceux qui ont visité la Tunisie, l’Algérie même, ou l’Égypte ; mais c’est, je crois, la première fois qu’une troupe — le mot peut s’entendre aussi bien au point de vue théâtral qu’au point de vue arithmétique — aussi complète et aussi variée de ces moines mahométans vient s’exhiber à Paris.

Que Ch.-E. Lucas, le peintre-affichier si personnel et si délicat me permette cette indiscrétion : la plupart des « numéros » des Derviches sont, pour certains de ses amis, du « déjà vu ». Lucas, en effet, est un Derviche chrétien et français des plus curieux. Par un simple effort de volonté, il se met dans un état de catalepsie qui lui permet de se traverser le corps ou la figure avec de longues épingles d’acier, de manger du verre pilé, ou de lécher avec délice une lame de fer rougie au feu. Ce sont là les ordinaires exercices des Derviches, mais Lucas est un amateur qui ne voudrait même pas produire ses talents au cirque Molier.

Les Derviches actuellement à Paris sont, je ne dirai pas des professionnels, ce serait faire injure à leurs sentiments religieux, mais des Derviches vrais, authentiques, venant en droite ligne de la Haute-Égypte ; leur Cheik a voulu que la France, avant même l’Angleterre, — notre orgueil national en peut être fier — connût cette secte puissante, dont la religion est un mélange de connaissances scientifiques qui se perpétuent depuis des siècles dans des monastères appelés tekkés où, sous le nom de mévélawites, ces moines, très chastement, vivent en communauté.

Au Jardin d’Acclimatation, dans la grande serre où ils ont planté leur tente pour deux mois, les Derviches ont transporté leurs habitudes et leurs mœurs ; ils sont vingt-deux, sous la conduite d’un Cheik qui les dirigera dans leur « tournée » à travers l’Europe. Vêtus bizarrement d’une ample chemise de toile blanche plissée, de caleçons serrés aux genoux et à la taille, le chef recouvert d’un bonnet cylindrique de feutre épais, ils se livrent le jour durant à toutes les pratiques qui, dans tout l’Orient, exercent une puissance très grande sur l’esprit simple des foules.

L’heure est venue des cérémonies, le Cheik bénit ses prêtres assis autour de lui, ou plus exactement « a cropetons » , comme aurait dit Villon ; et, au son d’un orchestre de flûtes à l’unisson et de tarboukas aux airs monotones mais d’un charme bizarre et pénétrant, la danse commence. Tous chantent — est-ce bien un chant ? — Quatre d’entre eux se détachent et se mettent à tourner, d’un tournoiement régulier, lent d’abord, puis accéléré au point de donner le vertige aux spectateurs ; et je ne saurais mieux décrire cette danse circulaire et folle qu’en citant un passage du Constantinople de ce maitre styliste que fut le grand Théophile Gautier :

« Ils valsaient, les bras étendus en croix, la tète inclinée, les yeux demi-clos, la bouche entr’ouverte comme des nageurs confiants qui se laissent emporter par le fleuve de l’Extase ; leurs mouvements réguliers, onduleux avaient une souplesse extraordinaire, nul effort sensible ; nulle fatigue apparente ; le plus intrépide valseur allemand serait mort de suffocation ; eux, continuant de tourner sur eux-mêmes, comme poussés par la suite de leur impulsion, de même qu’une toupie qui pivote immobile au moment de la plus grande rapidité et qui semble s’endormir au bruit de son ronflement. »

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Parfois un Derviche s’arrête et tombe à genoux ; un autre le recouvre alors de son manteau, tous tombent ainsi, puis se relèvent et font autour de la salle une procession.

Parmi les Derviches qu’exhibe en ce moment le Jardin d’Acclimatation, il en est quelques-uns qui ne sont pas tourneurs, ce sont des hurleurs :

« Les hurlements étaient devenus des rugissements ; les Derviches balançaient leurs têtes flagellées de longs cheveux noirs. Ils tiraient de leur poitrine de squelette des rugissements de tigre, des grommellements de lion, des glapissements de loup blessé saignant dans la neige, des cris pleins de rage et de désirs, des râles de voluptés inconnues et quelquefois de soupirs d’une tristesse mortelle, protestation du corps broyé sous la meule de l’âme. » (T. Gautier, Constantinople.)

C’est ce spectacle que nous offrent les Derviches du Jardin du Bois de Boulogne. Et ce n’est pas tout, comme disait je ne sais plus quel personnage de parade tabarinesque. En voici un qui se précipite sur un verre de cristal. De ses dents superbement blanches il le casse, il le broie, le réduit en fine poussière et l’avale, aussi facilement que vous ou moi dégusterions un fin verre de Volney ou de Moulin-à-Vent !

Un autre danse, en se jouant avec une torche résineuse enflammée, et se promène la flamme sur le corps, les bras, les jambes et la figure. Avec ses yeux doux et captivants, le sourire aux lèvres et des contorsions mignardes de son corps d’éphèbe, il semble une jolie et élégante Parisienne se vaporisant le corps au sortir d’un bain de lait ou d’iris.

Il se fait les yeux, non point avec une patte de lapin ou un crayon, mais avec un sabre rougi au feu. Michel Strogoff a dû certes passer pour un Derviche, auprès des Tartars qui tentèrent de le rendre aveugle en lui brulant la vue avec un fer rouge ! Et pour terminer, le Derviche lèche de sa langue aussi rose toujours que celle d’un jeune chien, ce sabre de feu avec une volupté extatique !

Un autre s’enfonce des poignards dans les bras, s’enfonce dans la poitrine une pointe acérée sur laquelle deux hommes appuient de toutes leurs forces et se relève avec la pointe encore fixée dans la chair.

Puis c’est la danse du sabre par deux guerriers derviches. Peut-être que ces deux athlètes, admirables de force et d’élégance guerrière, ont combattu il y a quelques mois ; l’un d’eux porte des balafres qui l’indiqueraient ; mais on se demande comment avec les longs sabres effilés et tranchants qu’ils manient si rapidement, ils n’arrivent pas à se blesser eux-mêmes !

L’heure du repos — bien gagné — a sonné, le Cheik bénit ses Derviches ; les flûtes sifflent, les tambourins résonnent, les tarbourkas se font entendre une dernière fois, et la troupe dansant encore se retire sous sa tente dans une farandole lente en chantant la gloire d’Allah !

Le moment est venu des ablutions et du repas ; les ablutions, les Derviches n’y sauraient manquer ; le repas est pour eux chose secondaire, et cependant ils ont un appétit féroce : le matin, ils absorbent près d’un litre de thé ; à midi, du ragoût qu’ils préparent eux-mêmes, du mouton et des pommes de terre cuites à l’eau — des pommes à l’anglaise. Le soir du riz et du pain en quantité ; comme boisson de l’eau, rien que de l’eau. Ils font eux-mêmes leur cuisine et mangent en commun ; le Cheik — quia ego nominor leo — se sert le premier, et distribue la pitance aux autres, qui obéissent passivement aux ordres de leur grand Maître !

Certes le spectacle que nous offrent les Derviches est étrange, mais cette exhibition ethnographique et religieuse est intéressante à plus d’un point de vue, et il nous faut remercier le sympathique directeur du Jardin d’Acclimatation, M. Porte, de nous l’avoir offerte.

Paul Mégnin

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