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Les Caraïbes. À propos des individus exhibés au Jardin d’Accclimatation à Paris

Henri Coudreau. La Nature N°981 — 19 mars 1892

Mis en ligne par Denis Blaizot le jeudi 1er novembre 2012

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Les américanistes n’entendent généralement pas aujourd’hui, quand ils parlent des Caraïbes, désigner par là telle ou telle petite tribu portant encore ce nom soit aux Antilles, soit en terre ferme. Le sens du mot s’est étendu et a pris une acception générique s’appliquant à tout un grand groupe de tribus indiennes. De l’époque de la découverte de l’Amérique au milieu du dix-septième siècle, les Européens, Français, Anglais, Hollandais, Espagnols, prennent possession des Antilles et de la terre ferme. Les Petites Antilles, de la terre ferme à Porto-Rico, étaient alors occupées par une nation d’Indiens qui se donnaient à eux-mêmes, et parfois indifféremment, les noms de Caraïbes, Calinas, Calinaqotes. Cette nation indienne commençait à s’établir dans Porto-Rico et les Grandes Antilles quand la conquête européenne arrêta son invasion. Ces Caraïbes des Petites Antilles (les Caraïbes insulaires), avaient conquis leur archipel sur une population d’indiens Arrouagues dont ils massacrèrent les hommes, et gardèrent les femmes qu’ils incorporèrent à leur tribu.

Les Arrouagues, premiers possesseurs des Petites Antilles, avaient aussi des branches de leur nation en terre ferme. À côté de ces Arrouagues du continent vivaient quelques tribus de Caraïbes continentaux. Ces Caraïbes du continent s’étendaient entre l’Orénoque et le Maroni. À l’ouest ils avaient pour voisins les Cumanagotes, et à l’est les Galibis. Ces deux tribus parlaient des dialectes apparentés à la langue caraïbe.

Les Caraïbes insulaires, ayant pour alliés les Caraïbes du continent et les Galibis, firent de fréquentes incursions en terre ferme sur le territoire de leurs ennemis les Arrouagues jusqu’à la fin du dix-septième siècle. Le dix-huitième siècle vit la disparition presque complète des Caraïbes proprement dits, Caraïbes insulaires et Caraïbes du continent. La lutte contre les Européens ; les trahisons, les massacres de ces derniers, châtiant les indigènes qui ne voulaient pas accepter l’esclavage ; l’impossibilité où se trouvaient ces fières populations indiennes de s’adapter aux exigences d’une civilisation étrangère. firent disparaître rapidement les Caraïbes du continent et des îles.

Aujourd’hui les Caraïbes des Petites-Antilles sont presque complètement éteints. Il n’en resté plus que quelques villages, à la Dominique, à Saint-Vincent et à la Trinité. Les Caraïbes du continent ne sont guère plus représentés aujourd’hui que par un petit groupe de Caraïbes. ou Calinas dans le fleuve Surinam, et par une petite tribu de Caraïbes dans la Guyane anglaise. Tous ces vestiges, se donnant encore à eux-mêmes le nom de Caraïbes, ne sont probablement pas au nombre de plus de 2000 individus, tant dans les îles qu’en terre ferme. Mais si les primitives tribus Caraïbes se sont presque complètement éteintes, leur nom a survécu en prenant une extension plus grande.

Au fur et à mesure que s’est développée la connaissance des divers idiomes américains, on est arrivé à établir des classifications. Les diverses populations, anciennes ou actuelles, vivant à l’est des Andes, depuis le Rio de la Plata, jusqu’à la Floride, ont pu être classées en trois groupes présentant entre eux de grandes affinités ethnologiques. Au nord, le premier groupe s’étend de la Floride à l’Amazone. On l’a appelé groupe Caraïbe du nom de son ancienne population principale ou la plus connue. De sorte que ce mot de Caraïbes, qui ne désignait primitivement qu’une nation indienne, a pris un sens générique et désigne aujourd’hui tout un ensemble de tribus apparentées par la langue à la grande nation primitive.

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Le groupe du Centre s’étend de l’Amazone à la Plata, c’est le groupe des nations Tupis. Le troisième groupe est dans le bassin de la Plata, c’est le groupe ,des nations Guaranis. Ces deux derniers groupes, le groupe Tupi et le groupe Guarani, présentent entre eux des affinités plus grandes qu’avec le groupe Caraïbe.

Il ne faudrait pas croire que ce groupe Caraïbe, c’est-à-dire les quelques petits centres aujourd’hui presque éteints des anciens Caraïbes, les tribus parlant des dialectes de la même famille que la langue caraïbe, il ne faudrait pas croire que ce groupe soit nettement délimité. Au cœur même de la Guyane française, sur les bords de l’Oyapock, vit une population de race Tupi, les Oyampis, parlant une langue à peu près identique à celle que Jean de Léry recueillit en 1557 de la bouche des populations Tupis de la baie de Rio de Janeiro. De même, il vient d’être découvert au cœur du Brésil, dans le haut bassin du Xingu, par von den Steinen, une population indienne, les Bacaïri dont le dialecte est apparenté au galibi et au caraïbe. En même temps, un compagnon de von den Steinen, M. Ehrenreich, constate, non loin de l’Amazone, l’existence d’une tribu d’origine caraïbe, les Apiacus, trait d’union entre les Caraïbes de Guyane et les Caraïbes du Brésil.

Il s’en faut que toutes les tribus du groupe Caraïbe aient été bien étudiées, surtout au point de vue linguistique. La région des Guyanes et de l’Amazone n’a pas vu encore un nombre suffisant de savants et d’explorateurs. Pour ce qui est de la zone que j’ai plus spécialement parcourue, je puis désigner comme appartenant au groupe Caraïbe : 1° les Caraïbes de la Guyane anglaise ; 2° les Caraïbes ou Calinas de la Guyane hollandaise ; 3° les Galibis du bas Maroni, de la Mana, du Sinamary et de l’Iracoubo ; 4° les Taïras des sources de la Mana et du bas Maroni ; 5° les Roucouyennes, sur les deux versants des Tumuc-Humac ; 6° les Trios aux sources du Tapanahoni ; 7° les Aparaïs, dans le moyen Parou ; 8° les Oupourouis entre le moyen Yary et le moyen Parou : 9° les Arouas dans le Ouassa : 10° les Ouayeoués ; 11° les Macouchis ; 12° les Yarécunas, sur ’les frontières sud-occidentales de la Guyane anglaise.

Le problème de l’origine des populations Caraïbes a longtemps préoccupé et préoccupe toujours les américanistes. César de Rochefort, en 1660, les faisait venir du Nord, d’un pays situé sur le flanc des Alléghanys, et les rattachait aux migrations des Peaux-Bouges du Nord-Amérique. L’École brésilienne croit que la civilisation indienne a remonté l’Amazone : les populations Tupis-Caraïbes ne seraient peut-être autres que des Atlantes. Des fantaisistes les ont fait descendre des Juifs, d’autres des Cariens d’Asie Mineure.

La question n’est pas encore éclaircie ; toutefois, pour notre part, l’opinion qui, jusqu’à nouvel ordre, nous paraît la plus probable, est celle qui rattache le groupe Guarani-Tupi-Caraïbe à une migration Sud-Nord de populations Sub-Andines, migration qui aurait eu lieu quelques siècles avant la conquête européenne, et qui aurait poussé, par la Plata, le Brésil et les Guyanes, jusqu’à la mer des Antilles, submergeant sur son passage des populations indiennes aborigènes ou plus anciennes, telles que Tapuyas, les Aymorès, les Botocudos du Brésil ; et les Arrouagues, les Palicours, les Ouapichianes, les Macus des Guyanes.

Cette poussée Sud-Nord des populations Guaranis-Tupis-Caraïbes, supposées détachées du groupe des populations Ando-Péruviennes, n’exclurait pas d’ailleurs la possibilité d’une migration plus ancienne d’Atlantes-Gouanches, remontant l’Amazone avec une civilisation déjà avancée. Les nombreux types d’apparence berbero-ibère, ou même inde-européenne, que j’ai rencontrés à travers les Guyanes, au milieu des populations d’aspect sous-mongoloïde incontestablement apparentées aux Indiens des Andes, ces indices, au contraire, ne peuvent que contribuer à justifier l’admission de cette hypothèse.

Toutefois il ne faut pas négliger de remarquer non plus que les populations submergées, Arrouagues, Palicours, Ouapichianes, Macus, Aymorès, Botocudos, ne présentent au point de vue linguistique, pour la phonétique comme pour les racines, aucune affinité avec la grande famille Guarani- Tupi-Caraïbe.

Dans la grande race Caraïbe-Tupi-Guarani, dont .les idiomes principaux présentent un grand nombre de racines communes et à peu près la même phonétique, dont les mœurs sont à peu près identiques, dont le type est uniforme, quel a été le rôle des Caraïbes ?

On les a présentés comme étant l’avant-garde de la migration, ou encore comme constituant une espèce de corps sacerdotal ou guerrier. Autant d’hypothèses. On remarquera toutefois que le mot Caraï, en vieux tupi comme dans plusieurs dialectes des Guyanes, a le sens de : « blanc, homme blanc, homme plus éclairé » . On remarquera aussi que c’est chez les deux grandes branches des anciens Caraïbes, les Caraïbes et les Galibis (Caraïbes, Caribs, Calibis, Calibis , Galibis), que le « pagétisme » ou institution des playes ( prêtres-sorciers ) avait acquis le plus grand développement.

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La science américaniste est encore dans l’enfance. Elle doit se borner, longtemps encore, à récolter des matériaux avant d’essayer d’arriver jusqu’aux idées générales. Mais cette science ne pourra progresser que bien lentement, en raison des difficultés grandes que rencontrent l’anthropologiste et l’ethnologue à poursuivre leurs études au plus profond de la Grande Forêt américaine.

Aussi, quand ces bons sauvages du Nouveau Monde nous font la gracieuseté de venir transporter leur campement au grand hall du Jardin d’Acclimatation, comme le font les Caraïbes du convoi actuel, ne pouvons-nous que nous en féliciter, pour les investigations et les recherches de nos savants. Les Caraïbes du Jardin d’Acclimatation (qui sont en réalité un mélange d’Arrouagues, de Galibis et de Tairas du bas Maroni), avec un ou deux Aramichaux, ne nous donnent que la notion atténuée des mœurs des anciennes tribus Caraïbes et de celles des grandes nations de ce groupe vivant encore aujourd’hui dans les déserts de l’intérieur. M, Laveau, qui partit tout d’abord pour recruter sa collection ethnographique jusqu’au cœur même de la Guyane, dut battre en retraite devant la maladie. Toutefois, ses Arrouagues et ses Galibis, bien que déformés, si l’on peut dire, par le voisinage de notre civilisation, civilisation qui, depuis quelques générations, ne leur est déjà plus complètement étrangère, les Indiens de M. Laveau constituent pourtant, tels qu’ils sont, de curieux spécimens des populations de la grande famille Caraïbe.

Sans entrer dans des détails ethnographiques, même sommaires, que ne comportent pas les limites de cette Notice, certaines particularités ne peuvent cependant échapper à l’observation la plus superficielle. C’est d’abord l’esprit de famille de ces sauvages, Sur ces trente-deux Indiens, on compte presque la moitié de femmes et d’enfants. La douceur des mœurs conjugales. l’amour véritablement touchant de la mère sauvage pour sa progéniture, semblent s’être encore accusés depuis la cessation de l’état de guerre. La musique et les danses ne sont pas en progrès. Comme instruments, ils en sont toujours à la flûte et au tambour ; comme pas, c’est toujours la même cadence nonchalante ; comme airs, ce sont toujours les mêmes mélopées banales et un peu tristes. La danse du casse-tête et les autres danses de guerre ne sont plus, on le voit bien, pour les exécutants du Jardin d’Acclimatation, que de simples réminiscences.

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Leur industrie a plutôt régressé, les échantillons de hamacs qu’ils nous offrent sont loin de valoir ceux des grandes tribus de l’Amazone. Leurs ouvrages de vannerie, leurs poteries, le tout réparti en manière d’ornements au milieu de leur campement improvisé, sont à peu près identiques à ceux qu’ils fabriquaient il y a trois siècles : leur art semble s’être figé dans un hiératisme sauvage. Ils se peignent toujours le visage et le corps, en rouge avec le rocou, et en noir avec le génipa. Mais ces dessins capricieusement exécutés ne sont nullement des « totems » : la fantaisie de l’Indien en a seule dicté les lignes ou les arabesques. Les femmes se passent toujours une épingle dans la lèvre inférieure et se ligotent toujours la jambe au-dessus du mollet. Elles portent toujours leurs enfants à califourchon sur la hanche.

Nous avons cependant remarqué, chez ces Indiens du Jardin, une coutume qui n’est guère Caraïbe, mais bien plus spécialement Tupi : celle de se fixer sur le front, sur le visage, ou sur toute autre partie du corps, au moyen de quelque résine, des plumes fines, du duvet, de poule, de coq, de perroquet et d’ara. Tels qu’ils sont, ces Indiens du Jardin d’Acclimatation ne sauraient manquer d’intéresser les simples curieux. Les spécialistes de la linguistique et de l’anthropologie américaines en sauront sans doute tirer un plus grand profit.

Henri Coudreau

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