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Les Nubiens du Jardin d’Acclimatation

Girard de Rialle, La Nature N°221 — 25 aout 1877

Mis en ligne par Denis Blaizot le mercredi 30 novembre 2011

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Il y a quelques semaines, les habitants de Neuilly virent passer sous leurs fenêtres une curieuse caravane : c’étaient des chameaux et des girafes, des bœufs de race exotique et des baudets de petite taille, de jeunes éléphants hauts comme des veaux et des’ rhinocéros minuscules ; enfin une couvée d’autruches à peine plus grandes que des oies, Toute cette ménagerie africaine était escortée pal’ quatorze grands gaillards drapés de blanc, au corps de bronze, à la chevelure bizarre. On conçoit aisément que la curiosité du public fut vivement excitée à la vue de tous ces êtres étranges, et bientôt on apprit que c’était un convoi d’animaux d’Afrique se rendant au Jardin d’acclimatation, qui lui offrait l’hospitalité. Ce convoi appartient à un négociant étranger dont la spécialité est de fournir de sujets intéressants les Jardins zoologiques d’Europe, et qui pour alimenter son commerce embauche, dans les pays d’où il tire ses animaux, des chasseurs indigènes. Cette fois, au lieu de laisser ceux-ci en Afrique, il a voulu les amener en Europe, et si nous en croyons les on-dit, sa bourse ne s’en tramera pas mal. Mais la curiosité pure des gens du monde n’a pas été seule éveillée : les hommes de science, ceux qui s’occupent spécialement d’anthropologie n’ont pas voulu laisser passer une aussi bonne occasion d’étudier un groupe humain sorti du grand continent africain : dès qu’elle a eu connaissance du fait, la Société d’anthropologie a désigné aussitôt une Commission, chargée, sous la direction de son éminent secrétaire général, le docteur Broca, d’examiner avec soin les indigènes campés à la porte de Paris. Celui qui écrit ces lignes fait partie de cette Commission, et bien que les études auxquelles ses collègues et lui se sont livrés, soient à peine terminées, bien que le rapport soit loin d’être fait, il peut néanmoins donner ici un aperçu des observations de la Commission, suffisamment détaillé pour faire bien connaître ce que sont les étranges hôtes du Jardin d’acclimatation.

C’est très exactement qu’on les a désignés sous le nom de Nubiens. Toutefois, il se trouve que parmi les quatorze individus présents à Paris, il y a deux nègres purs, chacun d’une race distincte et très peu connue jusqu’ici ; nous reviendrons sur leur compte à la fin de cette étude. Les douze Nubiens proprement dits sont originaires de la région qui est appelée le Takka et qui a pour chef-lieu Kassala, ville assez nouvelle, bâtie sur les bords du Gach ou Mareb : ce pays est borné au sud par l’Abyssinie, à l’ouest par le Nil-Bleu et le Grand-Nil, à l’est par les montagnes des Bogos et la mer Rouge, au nord par le désert de Korosko (fig. 2).

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L’Atbara, qui a pour affluent le Takazzé et qui se jette à son tour dans le Nil, traverse le Takka du sud-est au nord-est. C’est dans les fourrés du sud, dans les bassins de l’Atbara et du Takazzé, qu’ont lieu les grandes chasses d’animaux dont les Nubiens en question sont les acteurs principaux. Ceux-ci sont musulmans et, bien que d’un teint qui paraît au premier abord très foncé, ne sont rien moins que de race nègre. Ils appartiennent en réalité à la grande race chamitique ou kouchite, voisine de la race sémitique, mais cependant trop distincte de celle-ci pour être confondue avec elle. Les Chamites se divisent, au moins dans l’état actuel de nos connaissances, en trois groupes : le groupe Iibyen (Guanches, Berbères, Touaregs et Tibbous), le groupe égyptien et le groupe éthiopien (Barabras, Bedjas, Bogos, Agaos. Dankalis, Gallas et Sômalis), Les Nubiens du Jardin d’acclimatation sont tous des Bedjas plus ou moins purs. Les Bedjas se subdivisent en effet en diverses tribus : les Bicharris au nord, les Hadendoas au-dessous d’eux, toujours au nord de Kassala sur la route de Souakyn, port de la mer Bouge, les Hallenguis autour de Kassala, les Hamrans aux environs du confluent du Takazzé et de l’Athara, et quelques autres tribus. Musulmans, ils parlent arabe couramment, mais entre eux ils emploient les dialectes de la langue bedja qui n’a aucun rapport immédiat ni même éloigné avec celle de l’islam. Des douze Nubiens que nous avons examinés, cinq sont Hadendoas, deux sont Hamrans, deux autres Hallenguis, deux sont originaires de Kassala, et un est né à Souakyn ; il y en a donc neuf qui appartiennent aux tribus nomades ou bédouines, comme on dit dans le pays, sans qu’il faille pour cela les confondre avec les véritables Arabes-Bédouins de race sémitique qui paissent leurs troupeaux en Asie ou dans le nord de l’Afrique. Trois seulement, par leur origine citadine, ont des chances de présenter le type bedja avec moins de pureté que les autres. Mais peu importe, et les douze individus en question, tous dans la force de l’âge et même de la jeunesse, sont d’excellents spécimens d’un peuple qui a joué autrefois un rôle dans l’histoire et qui a fait parler de lui dans la région qu’il habite.

De même race que les anciens Egyptiens, encore si exactement représentés aujourd’hui par les fellahs de la vallée du Nil depuis Assouan jusqu’à la mer, tout en appartenant à une famille voisine, les Bedjas et leurs voisins les Barabras, sont les représentants actuels des habitants des célèbres empires de Meroë et d’Éthiopie. Aussi bien l’antique presqu’île de Meroë n’est-elle autre chose que le Takka actuel. Une inscription de Seti 1er (XIXe dynastie) mentionne les Bukas, parmi les peuples de l’Éthiopie vaincue ; les monuments antiques d’Axum en Abyssinie et d’Adulis sur la côte de la mer Rouge, contiennent les noms des Bugas et des Bugaïtes. Il est également question des Charis (cf. Bicharis) dans plus d’une inscription hiéroglyphique. Enfin, l’auteur arabe Maqrizi, parlant d’après des traditions locales, déclare que les Bedjas furent autrefois les ennemis des Pharaons. Dans les armées des rois-pontifes de Napata, des souverains d’Éthiopie, tels que Piankhi-Meïamoun et Shabak (Sabacon) figuraient les ancêtres de nos Nubiens, que le dernier de ces princes fit battre à Raphia en Syrie, par Sargon, le grand conquérant ninivite, Connus par les Grecs et les Romains sous le nom de Blemmyes, les Bedjas furent refoulés dans leur Haute-Nubie par les légions des Césars et par leurs alliés. Ils furent plus tard longtemps rebelles à la prédication de l’islam. Ibn-Hauqal (950) les décrit comme des païens au teint très-brun, habitant entre l’Abyssinie, la Nubie et la mer Rouge. Maqrizi parle d’un roi des Bedjas résidant à Djezireh-el-Bedja, entre l’Atbara, le Nil et le Sennaar, et, similitude assez remarquable avec les anciennes mœurs de l’Égypte, dans cet État, le trône se transmettait suivant la ligne maternelle ; l’écrivain arabe donne ces Bedjas pour idolâtres, et leurs prêtres sont à ses yeux des sorciers ; on a lieu de croire cependant qu’il se trouvait des chrétiens parmi eux. Toutefois, quelques tribus avaient dû devenir musulmanes, car Massoudi raconte que trois mille Nubiens nomades et mahométans, montés sur des dromadaires, aidèrent les conquérants arabes à s’emparer des mines d’or qui avaient vraisemblablement donné son nom à la Nubie, noub en ancien égyptien signifiant l’or. Puis, à une certaine époque du moyen âge, le nom de Bedja disparaît à peu près de la scène politique, et il n’est plus question que de Bicharris, de Hadendoas, de Hamrans, d’Ababdehs, etc. Nous avons donc là les restes d’une nationalité déchue, et les chasseurs nubiens nous représentent les enfants d’une civilisation en décadence, destinée à disparaître entièrement un jour. Ils durent prendre part à la fondation de ce royaume de Sennaar, que Bruce vit encore florissant à la fin du siècle dernier, et qui avait été créé par les Foundj, peuple chez lequel l’élément chamitique était presque absorbé par l’élément nègre : on a pu constater d’ailleurs sur un certain nombre d’individus étudiés ces jours derniers au Jardin d’acclimatation, l’existence de trois cicatrices obliques sur chaque joue près de la bouche, et qui paraissent bien être une sorte de tatouage régulier et intentionnel ; or, on rencontre ces mêmes cicatrices sur des portraits de Bicharris et d’autres Nubiens, ainsi que sur des portraits de Foundj, publiés par M. Hartmann dans le tome 1 de son ouvrage : die Niqritier. Il y a là l’indice d’une parenté ethnique très probable, Aussi bien, si les Foundj sont des métis de Nubiens chamites et de noirs, les douze individus examinés récemment à Paris présentent bien aussi quelques caractères nigritiques. La coloration de la peau, par exemple, plus foncée que chez les Chamites purs comme les Égyptiens et les Berbères, indique. un mélange avec des noirs, tout en gardant un reflet de bronze rouge particulier et non sans charmes ; les lèvres pigmentées, parfois un peu fortes, la chevelure un peu crépue dans certains cas sont aussi les symptômes d’un notable métissage. Ces Nubiens ont gardé néanmoins une physionomie général et très voisine du type berbère et du type égyptien et ne font pas mentir en ce qui les concerne la grande théorie de l’extension de la race d’un brun-rouge des Kouchites ou Chamites dans tout le nord de l’Afrique, depuis l’océan Indien et la mer Rouge jusqu’aux îles de l’Atlantique.

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L’apparence générale est élégante et fine, et indique une grande souplesse, une grande agilité. Leur force musculaire n’est en revanche pas considérable. Ils n’ont obtenu au dynamomètre que le chiffre correspondant à 40 kilogr. au maximum. La taille n’est pas uniforme, toutefois la moyenne obtenue sur les douze individus place cette race au-dessus de la taille moyenne, étant de 1,672m. Il faut remarquer que parmi eux il y a un jeune garçon de quinze à seize ans. En décomposant la liste de taille, nous trouvons cinq individus très grands, deux qui sont au-dessus et deux qui sont au-dessous de la moyenne, et trois petits en comptant le jeune garçon ; parmi ces derniers, le plus petit, 1,517m, est le plus âgé de la bande : Abdallah, le tailleur cordonnier, qui a de trente-cinq à quarante ans et avec quelques cheveux blancs, porte déjà les traces de la vieillesse ; il est d’ailleurs originaire de Kassala, et n’appartient point aux tribus nomades. L’homme le plus grand, Ali, qui a 1,810m, est un Hadendoa de vingt-huit ans, fort bien découplé. Ils ont de très longs bras, puisque leur grande envergure moyenne 1,707m, dépasse de 35 millimètres leur taille moyenne. Toutefois, trois d’entre eux ont l’envergure moindre que la taille, et chose curieuse, ce sont précisément Ali et Abdallah que nous venons de signaler ; le troisième est le jeune garçon. Un caractère qui les distingue très nettement du nègre, c’est leur prognathisme peu accentué en moyenne ; leur angle facial étant de 71 ; quatre d’entre eux cependant sont un peu prognathes ; deux seulement sont presque orthognathes. Ils ont le crâne assez allongé ; ils sont sous-dolichocéphales (indice céphalique moyen 78,40, et en faisant la défalcation habituelle pour tenir compte de l’épaisseur des téguments 76,40), comme les Guanches (75), les Kabyles de Welcker (75), les anciens Égyptiens (75), mais moins que les anciens Nubiens d’Éléphantine (du laboratoire de M. Broca : 73,72) ; Nous ne nous étendrons pas davantage sur des mesures qui n’ont qu’un intérêt technique, et nous reviendrons à l’aspect extérieur. Leurs cheveux couverts de suif de mouton en guise de pommade, au point qu’ils paraissent parfois poudrés à blanc, sont disposés d’une façon très originale, dont le portrait de l’Hadendoa Mohamed-Noûr peut donner une idée exacte(fig. 3) ; assez longs, ils forment autour de la tête comme une perruque ; mais au sommet de la tête, ils sont relevés en toupet abondant et fourni ; ils fichent dans cet édifice capillaire une longue nervure médiane de feuille de palmier qui leur sert à la fois d’épingle et de démêloir. La façon dont ils se coiffent le matin des jours de fête, est aussi pittoresque que peu ragoûtante. Tandis qu’un des Nubiens est en train de peigner son camarade avec une nervure de palmier, celui-ci prépare la pommade dont on va lui oindre la chevelure. On a fait dégorger au préalable de la graisse de mouton bien fraîche dans de l’eau ; puis le patient en prend un morceau qu’il mâche et triture énergiquement dans sa bouche, de façon à en faire une pâte d’une blancheur éclatante qu’il passe par fragments à son coiffeur, et celui-ci lui en enduit complètement les cheveux. On serait également disposé à attribuer à ce procédé la beauté des dents de tous ces indigènes. Quoi qu’il en soit, cette pommade faite sans doute pour l’économie de la coiffure, exhale bientôt une odeur répugnante qui contraste avec la propreté scrupuleuse du reste du corps chez ces Nubiens qui se lavent fréquemment et avec soin. Leur peau est douce et fraîche ; comme les Orientaux, ils s’épilent pour la plupart sur tout le corps ; quelques-uns se rasent entièrement le visage, d’autres laissent pousser leur barbe qui parait d’ailleurs peu fournie.

L’ensemble de la physionomie typique du Bedja est du reste assez bien représenté par Mohamed-Noûr, quoi qu’il soit de petite taille, 1,589m. Bien qu’il ignore son âge, on suppose qu’il a de vingt et un à vingt-deux ans ; il a du reste toutes ses dents. Ses cheveux ne sont pas crépus, mais seulement frisés. Il a le front haut, mais, comme un grand nombre de ses compagnons, il n’a pas de glabelle. Les lèvres sont épaisses, comme chez la plupart des Kouchites, mais non pas retroussées à la façon des nègres ; le nez est fin, busqué, caucasique ; le type général en un mot, sans être absolument celui des anciens Égyptiens, lui est étroitement apparenté. La peau est relativement d’un beau bronze rouge, très-douce et très fraîche au toucher ; les dents sont superbes. Son angle facial est précisément de 71 degrés, la moyenne de tous ceux de ses camarades ; il est franchement sous dolichocéphale (75,40). Si sa taille est petite, 1,589m, il a les bras longs, son envergure étant de 1,640m, soit 51 millimètres de différence. A la mode de sa race, il se tient plus volontiers accroupi, sans pourtant reposer le corps sur les talons, position extrêmement incommode pour les Européens et très aimée de ces Africains, qui passent de longues heures ainsi à jouer d’une monotone guitare, rhebab, dont la caisse est une calebasse recouverte d’un morceau de peau non tannée et qui a cinq cordes en tendons de girafe.

Les Nubiens du Jardin d’acclimatation ont apporté avec eux d’autres instruments de musique, des tambourins : la darbouka (fig. 1), vase de poterie grossière dont le fond est remplacé par une peau tendue, et un autre, tronc d’arbre creux dont les deux extrémités sont recouvertes de peaux. Ces instruments ne rendent que des sons très faibles et très monotones.

Leurs ustensiles de ménage, au moins ceux qu’ils ont avec eux, sont peu fragiles ; il y a une curieuse gourde en cuir (fig. 1), qui semble avoir deux embouchures, mais dont l’une, celle qui est en forme de bec de théière, n’a d’autre but que de laisser pénétrer l’air dans ce récipient et de faciliter l’inglutition du contenu, On remarque de très jolis chapeaux en paille et en roseau de couleurs variées qui servent de couvercles aux plats, une corbeille de même matière en forme de vase. Les tentes dressées sur la grande pelouse sont de simples abris très bas couverts de nattes au tissu serré. Il faut s’accroupir pour y pénétrer. Plusieurs hommes peuvent y tenir couchés.

Ces Nubiens ont également avec eux une sorte de lit ou divan très curieux ; c’est un cadre rectangulaire de 2 mètres de long environ en bois noir, porté sur quatre pieds tournés assez élégamment, et sur les quatre côtés duquel sont tendus des lanières de la largeur d’un doigt en peau de bœuf dont le poil a été conservé, et qui sont ainsi blanches et rousses ; ces lanières se croisent à angle droit et font de la sorte un sommier assez élastique et assez moelleux. Toutefois, les Nubiens paraissent ne point s’en servir la nuit pour dormir mais bien pour s’y reposer le jour.

Mais le côté intéressant du matériel de ces Beddjas, c’est leur arsenal. Ce sont de grands chasseurs qui s’attaquent au lion, à la panthère, à l’éléphant, à l’hippopotame, au rhinocéros, et jamais ils ne se servent d’armes à feu. La lance à la pointe de laurier ou très large, l’épée surtout, sont leurs armes nationales. Cette épée (fig. 1) est droite, et fort longue ; la lame en est large et à double tranchant, la poignée est en forme de croix. On dirait une épée de chevalier du temps des croisades, d’autant plus que les Bedjas la manient souvent à deux mains.

Rien de plus curieux que le récit de leurs chasses, Cette arme à la main. Quand un Bedja est trop pauvre pour avoir un cheval, il s’associe à un camarade aussi pauvre que lui, et tous deux se glissant dans les fourrés et sous les grandes herbas, tâchent de surprendre un éléphant mâle aux défenses longues et pesantes ; s’ils peuvent s’approcher du monstre, d’un revers d’épée l’un d’eux lui tranche la trompe, et l’autre, profitant de l’occasion, lui coupe le jarret, après quoi tous deux l’achèvent à coups de lance. Si au contraire le Nubien est à son aise et possède un bon cheval bien dressé, c’est plus franchement qu’il attaque l’éléphant. Il faut pour cette chasse être plusieurs cavaliers : on se rend à l’endroit où pâture la troupe. d’éléphants, et ’après avoir choisi la victime un des Bedjas s’élance sur elle et la provoque ; l’éléphant furieux ne tarde pas à charger son adversaire qui s’enfuit de toute la vitesse de son cheval ; à ce moment, les autres chasseurs se précipitent et essayent de rejoindre la bête. et de l’approcher sur le côté ; si l’animal acharné à la poursuite du premier chasseur, se laisse atteindre par un des autres, celui-ci saute à terre de son cheval au galop, comme un écuyer du cirque, et d’un coup d’épée coupe le jarret de l’éléphant ; si l’artère est tranchée, ce dernier est perdu ; sinon il se retourne sur son nouvel adversaire qui doit être assez agile pour sauter sur son cheval et s’enfuir rapidement, tandis qu’un de ses camarades essaye de couper un autre jarret à l’éléphant. Or, il faut une grande adresse et une grande dextérité pour diriger cette longue et lourde lame d’épée juste à l’endroit de la jambe le moins protégé par la peau épaisse et écailleuse du gros pachyderme. Parfois encore, l’éléphant tient tête à tout le monde et ne se laisse jamais approcher que de face. C’est là le jeu le plus dangereux pour les chasseurs qui doivent bien prendre garde de ne pas venir à la portée de la puissante et adroite trompe de l’éléphant. Aussi, pour réussir dans leurs entreprises, nos Nubiens portent-ils au bras, dans une petite boîte de cuir, des amulettes, des versets du Coran. Quelques-uns cependant ont suspendu à l’avant-bras un petit poignard droit (fi g. 1) ; le poignard recourbé (fig. 1) est de fabrique abyssinienne et se porte à la ceinture. Ils ont aussi deux sortes de boucliers en peau d’éléphant ou de rhinocéros : l’un oval et de grandes dimensions, l’autre moindre, mais rond, avec un fort umbo au milieu, et deux échancrures de chaque côté, sans doute pour mieux darder la lance en étant à l’abri (fig. 1). Quant aux vêtements, ils consistent en un caleçon de toile blanche et en des pièces de toile bordée de rouge, dans lesquelles les Nubiens se drapent à l’antique d’une façon aussi élégante que pittoresque.

Nous avons parlé au début de cet article de deux nègres purs qui se trouvent parmi les Nubiens. Nous allons en terminant donner quelques renseignements sur ces types forts intéressants. Ces noirs que le hasard a amenés à Paris représentent deux types fort mal connus jusqu’ici ou pour mieux dire presque inconnus anthropologiquement. L’un est un Changalla, race noire établie en Abyssinie à côté de populations sémitiques et chamitiques, mais faisant partie, sans contestation possible, du type nègre. Barhit est originaire du pays de Baza : il est [l’un ton noir mat bien différent de la coloration rouge des Nubiens ; ses cheveux sont laineux, insérés par touffes comme chez les Hottentots ; ses lèvres sont énormes, notamment la lèvre inférieure, et absolument noires ; la voûte palatale est même assez fortement pigmentée ; le nez est enfin celui du nègre. Cet individu ignore son âge, mais il doit être assez jeune, car les dents de sagesse de la mâchoire inférieure ne sont pas encore développées, il est d’ailleurs assez prognathe, son angle facial étant de 68°. Sa taille (1,663m) est au-dessus de la moyenne ; il a les bras longs, puisque sa grande envergure est de 1,753m, dépassant ainsi la taille de 0,09m. Mais le caractère déterminant de son type est la dolichocéphalie de son crâne (75,41 d’indice céphalique qu’il faut réduire à 73,41). Il parait peu intelligent, mais d’une douceur réelle et d’un caractère enfantin.

L’autre noir, Abd-el-Foqarah est encore plus intéressant. Musulman convaincu, grave et réservé, il est Hadji, il a fait le pèlerinage de la Mecque. Il croit avoir vingt-cinq ans. Il semble jouir d’ailleurs d’une intelligence assez vive. C’est toutefois par la physionomie un nègre véritable. La bouche est excessivement lippue et s’avance avec un prognathisme accentué, les dents sont implantées très obliquement ; la muqueuse labiale est toute noire, le bord des gencives ainsi que la voûte palatine sont pigmentés. Le teint est chocolat très foncé, et la chevelure est tout à fait laineuse. Toutefois, il n’est que sous dolichocéphale (78,68, ou mieux 76,68), touchant à la mésaticéphalie, ce qui n’est point un caractère nigritique. Il est de haute taille, 1,726m et il a de longs bras (grande envergure 1,800m). Enfin, ce qui le rend plus curieux à étudier, c’est que bien que désigné sous la dénomination générale de Takrouri que l’on donne à tous les noirs musulmans du Soudan, on a pu déterminer assez exactement son pays d’origine ; c’est une région du centre de l’Afrique, voisine du Barnou, et que l’on nomme le Dar-Sileh. Or, des recherches géographiques auxquelles nous nous sommes livrés récemment, il résulte que le Dar-Sileh n’est autre qu ’une province de ce mystérieux royaume du Ouadaï, où Vogel et Beurman trouvèrent la mort et que seul le Dr Nachtigal a pu traverser non sans peine et sans dangers, il y a quelques années.

Girard de Rialle

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