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Henri Debray

La Nature N°793 - 11 août 1888

Mis en ligne par Denis Blaizot le samedi 2 octobre 2010

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Nos lecteurs ont déjà appris la mort d’un de nos chimistes les plus distingués, H. Debray, qui était en même temps un des membres les plus jeunes et les plus actifs de l’Académie des sciences [1]. Né le 26 juillet 1827, il entra à l’École normale supérieure en 1847, et passa quelques années après ses examens d’agrégation et de doctorat.

M. Janssen, président de l’Académie des sciences, a très éloquemment résumé les travaux de Debray ; nous reproduisons ici la majeure partie de l’allocution du savant physicien-astronome.

« Il est impossible, a dit M. Janssen, de séparer le nom de Henri Deville, qui a jeté tant d’éclat sur l’École normale et la chimie française, de celui de son cher et éminent collaborateur Debray. Cette collaboration, qui devait être si longue, si fidèle, et donner de si importants résultats, commence pour ainsi dire à l’origine des deux carrières. Quand Deville entrait à l’École normale, il y trouvait M. Debray, qui devint son préparateur et lui rendit, dès l’abord, des services si distingués, si appréciés, notamment dans ses recherches sur l’aluminium, que dès l’année suivante il se l’associa comme collaborateur.

L’œuvre de M. Debray est considérable ; la science lui doit d’excellentes études sur le glucinium, le molybdène, le tungstène, la minéralogie synthétique où il continue l’œuvre des Berthier, des Ebelmen, des Daubrée, des Fremy, etc. Mais on peut dire que l’œuvre principale de M. Debray est caractérisée par ses longs et remarquables travaux sur le platine et les métaux qui l’accompagnent dans ses minerais, et par la fixation des lois précises de la dissociation. Pour ce qui concerne le platine et les métaux de sa mine, la compétence et l’autorité de M. Debray étaient hors de pair et reconnues universellement. Ce champ d’études était en quelque sorte son champ de prédilection, et ce champ, il l’explora pendant plus de vingt ans avec son ami H. Deville. C’est ainsi que les deux éminents chimistes créèrent une nouvelle métallurgie du platine et des métaux qui l’accompagnent, assignèrent des méthodes pour leur fusion et déterminèrent un grand nombre de leurs propriétés physiques et chimiques.

Mais, de toutes ces études, la plus importante aux yeux mêmes de ]’ auteur, et la postérité sera de son avis, c’est celle qu’il a faite sur la dissociation. H. Deville avait ouvert une admirable carrière par la découverte de la dissociation et des conditions physiques qui y président et en règlent la manifestation. Les expériences du grand chimiste montraient bien les conditions fondamentales qui permettent ou limitent le phénomène ; mais elles avaient été faites ; et cela arrive bien souvent aux inventeurs,elles avaient été faites, dis-je, dans des conditions où, si le sens des phénomènes était évident, leur mesure était impossible, et cette mesure importait au plus haut point pour formuler les lois d’une manière précise. Ce fut la tâche de M. Debray. M. Debray sut choisir avec un grand discernement les composés qui se prêtaient à des phénomènes très simples et à des mesures rigoureuses. Citons, par exemple, ses belles expériences sur le carbonate de chaux, où il montre que ce sel, soumis en vase clos à l’action de la chaleur, commence à se décomposer vers le rouge ; mais que, vers 860°, sa décomposition cesse dès que l’acide carbonique dégagé acquiert une tension de 85 millimètres. Si l’on augmente la température, la tendance à la décomposition est plus prononcée, et à 1040° elle n’est équilibrée que par une tension du gaz six fois plus forte, et égale à 520 millimètres. Ainsi, la tension de l’élément gazeux, nommée ici tension de dissociation, limite la décomposition, croit avec la température ; elle reste constante pour une température donnée et elle est absolument indépendante de la quantité de carbonate de chaux actuellement décomposée.

L’auteur fait remarquer avec raison l’analogie frappante de ces phénomènes avec ceux que présentent les dissolutions salines qui seraient surmontées d’un espace limité et qu’on soumettrait à des températures variables. L’analogie est encore complète avec les lois qui président à la vaporisation partielle d’un liquide de composition définie, tel que l’eau, l’alcool, l’éther soumis en vase clos à des températures croissantes. Ces expériences ont donc le grand mérite de ramener les lois de la décomposition chimique aux lois physiques de la vaporisation.

Dans ce même ordre d’idées, les travaux de M. Debray sur les sels hydratés sont aussi très remarquables ; il y montre nettement que les divers hydrates d’un sel constituent des composés de stabilités très différentes, ayant une résistance variable il la dissociation, résistance expliquée et mesurée par la loi des tensions de dissociation. La découverte de ces lois jette donc un jour inattendu sur une Ioule de phénomènes. Entre autres applications, elle a fourni à MM. Troost et Hautefeuille l’occasion d’un beau travail qui a fait la lumière sur les questions, naguère si obscures, de la véritable nature des singulières combinaisons de l’hydrogène avec le sodium et le palladium.

Puisque je viens de prononcer le nom de M. Troost, je ne voudrais pas oublier de rappeler qu’il a été, lui aussi, un ami et un éminent collaborateur de H. Deville et que nous nous rappelons tous la sensation produite dans le monde savant par leur beau travail sur la densité de la vapeur de soufre.

Quand M. Debray publia ces lois sur la dissociation, H. Deville fut sans doute heureux de voir que sa belle découverte recevait de si heureux développements ; mais je suis sûr qu’il fut plus heureux encore de penser qu’elle avait fourni à celui qu’il aimait si sincèrement l’occasion d’un travail qui fera vivre son nom.

Tous ces travaux de notre confrère et cette longue collaboration désignaient M. Debray pour devenir le successeur de son maître et ami. Aussi, quand les forces de H. Deville, minées par un labeur incessant, par les funestes effets d’expériences sur des substances délétères, et, il faut le dire aussi, par des soucis qu’on aurait voulu lui voir épargnés et dont la gloire n’affranchit pas, quand ses forces, dis-je, l’abandonnèrent, ce fut M. Debray qui lui succéda il la Faculté et à l’École normale.

Il s’efforça de continuer les traditions de bienveillance, de dévouement à la jeunesse dont son maitre lui avait donné un si bel exemple. C’était un héritage bien beau, mais lourd à porter. Ce laboratoire de M. Deville avait été, pendant un tiers de siècle, un lieu où l’hospitalité scientifique ne fut jamais refusée, et où l’on trouvait, avec les encouragements, les conseils du maitre, des ressources données sans compter et qui allaient même souvent jusqu’à compromettre l’équilibre du budget officiel. »

Debray sut maintenir le laboratoire de l’École normale au rang important qu’il n’avait jamais cessé d’occuper dans la science. Non seulement il le fit briller de l’éclat de ses travaux personnels, mais des découvertes remarquables y furent accomplies par d’autres chimistes ; il nous suffira de rappeler que c’est là que M. Moissan isola le fluor.


[1Voy. n° 791, du 28 juillet 1888, p. 143.