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Le Dictionnaire de chimie de M. Wurtz

Bibliographie scientifique, la Revue Scientifique — 7 mars 1874

Mis en ligne par Denis Blaizot le mardi 15 juin 2010

La librairie Hachette vient de faire paraître le 17e fascicule du Dictionnaire de chimie. Ce fascicule est le premier du dernier tome, et comprend la fin de l’article PLATINE. On peut espérer que, dans un assez bref délai, la publication sera terminée, et les trois volumes parus contiennent une telle quantité de matières et rendent journellement tant de services aux chimistes qu’il est permis, dès il présent, de formuler sur l’œuvre entière une appréciation que l’avenir ne pourra guère modifier.

Il y a déjà huit ans que M. Wurtz a réuni, pour la première fois, ses collaborateurs , et, depuis cette époque, la publication, interrompue seulement pendant la guerre, a toujours marché du même pas, c’est-à-dire trop lentement au gré des lecteurs, de l’éditeur et des auteurs eux-mêmes. Il ne fallait pas attendre une production plus rapide de la part de personnes qui sont des hommes de science avant que d’être des écrivains, et qui toutes étaient portées à faire passer les devoirs de leur profession, ou l’achèvement de leurs recherches, avant le labeur ingrat de condenser en quelques lignes des mémoires souvent obscurs et toujours fort longs à dépouiller. Du reste, le défaut de rapidité est l’écueil prévu de toute entreprise de librairie exigeant le concours d’un nombre considérable d’auteurs, la marche générale de l’ouvrage ne pouvant que suivre celle du moins actif d’entre eux. A ces causes de retard venaient s’ajouter toutes celles provenant d’une révision répétée, d’une mise en pages particulièrement compliquée, et, en dernier lieu, du clichage. La lenteur relative avec laquelle se sont succédé les fascicules n’a donc rien qui doive étonner ; mais elle n’en est pas moins fort regret. table, car, de toutes les branches des connaissances humaines, la chimie est, sans contredit, celle qui fait aujourd’hui les plus rapides progrès,

Chaque année voit naître environ douze cents mémoires de chimie ; en d’autres termes, il en paraît en moyenne trois par jour. Un traité général, absolument au courant de la science, est donc impossible il trouver, puisque, si l’on réussissait à en écrire un, le court espace de temps qui sépare le commencement de l’impression de la mise en vente suffirait pour que tel chapitre devint incomplet, tel autre arriéré, tel autre, enfin, tout à fait inexact. Les auteurs du Dictionnaire ne furent pas longs à connaitre ces fâcheuses conséquences de l’accroissement rapide de la chimie, accroissement qui avait rendu leur œuvre indispensable ; ils essayèrent, pour les atténuer, de faire rentrer à une seconde place l’étude de certains corps incomplètement tentée au commencement du livre. Ces expédients sont insuffisants : un supplément est dès aujourd’hui nécessaire. Nous croyons savoir qu’il sera publié, et cela assez peu de temps après la terminaison du Dictionnaire. Ce jour-là, la littérature scientifique française possédera le traité de chimie le plus complet qui ait paru.

Ainsi, ces inconvénients de la lenteur de la publication sont destinés à disparaître. Il en est un plus grave, qui heureusement ne s’est pas présenté. Nous voulons parler des transformations qui pourraient survenir dans les idées générales de la chimie avant l’achèvement de l’ouvrage. Le Traité de Gmelin, conçu dans les idées qui tendaient à prévaloir dans la science lors de son apparition, a bientôt été le seul ouvrage où l’on employât la théorie nucléaire. Dans les derniers tomes, les découvertes récentes étaient rendues à peu près inintelligibles grâce à la façon, singulièrement vieillie, dont les corps étaient nommés et formulés, Un tel sort paraissait réservé au Dictionnaire de M. Wurtz, ouvrage écrit, depuis le premier jour, selon la théorie de l’atomicité, c’est-à-dire selon une théorie qui n’avait alors que quelques années d’existence, et qui pouvait se modifier considérablement ou même disparaître complétement en dix ans.

Bien loin de là, dans ces dix années elle n’a cessé de grandir en se consolidant ; elle a imprimé aux recherches une nouvelle direction, aux formules un certain caractère qui les rend peut-être difficiles à comprendre pour les personnes habituées aux équivalents, mais qui n’est pas une obscurité réelle, car elles se prêtent également bien à l’enseignement élémentaire, — le succès de plus d’un livre et de plus d’un cours en fait fois, — et à l’expression des différences de structure les plus délicates que les chimistes actuels ont été amenés à découvrir dans les molécules intégrantes des corps, Ces formules étaient nouvelles en 1867 ; elles n’effrayent plus personne aujourd’hui, et, si quelques lecteurs peuvent regretter de voir affronter, en chimie minérale et en minéralogie, une manière de représenter la composition des corps tout autre que celle usitée dans les traités élémentaires, mais aussi souvent plus conforme à celle de Berzelius, le créateur des formules chimiques, combien le public n’aurait-il pas plus à se plaindre si, pour conserver un symbolisme employé peut-être aujourd’hui dans deux ou trois mémoires sur cent, les auteurs s’étaient donné la tâche de travestir, sans profit pour la science, les noms et les formules de milliers de corps nouveaux qui n’ont souvent pas de place dans le système des équivalents ?

M. Wurtz a su imprimer à l’œuvre qu’il dirige une grande uniformité de vues générales ; il a eu le bonheur de voir ces vues aujourd’hui partagées par la grande majorité des chimistes. — Or, c’est pour les chimistes que le Dictionnaire a été fait, et les élèves de nos lycées continueraient encore pendant vingt ans à apprendre la chimie de 1830, qu’il n’en faudrait pas moins pour le savant qui veut se tenir au courant de la science, comme pour l’industriel qui exploite avec tant de profit les réactions de laboratoire, un traité contenant à la fois le plus grand nombre des faits connus, et les théories telles que les travailleurs actuels les ont faites. Du reste, comme on pouvait le pressentir dès le commencement de l’ouvrage, le grand souci de M. Wurtz était de relier les innombrables faits contenus dans son encyclopédie chimique par une théorie commune qui en fit un corps de doctrines, et son Discours préliminaire prouve que, s’il a adopté le système de l’atomicité, ce n’est pas sans avoir étudié avec profondeur et jugé avec impartialité tous les autres systèmes qui se sont succédé dans la science.

Ce discours, beaucoup plus étendu qu’une préface, contient sous une forme extrêmement châtiée l’histoire des doctrines chimiques depuis Lavoisier jusqu’à nous. Les premières lignes eurent le privilège de dévoiler, bien avant 1870, la haine profonde que l’Allemagne n’a pas perdu depuis l’occasion de manifester pour le nom français. Pendant plusieurs années les études soi-disant historiques et les dissertations irritées des docteurs d’outre-Rhin se succédèrent pour réfuter cette phrase : « La chimie est une science française ; elle fut constituée par Lavoisier d’immortelle mémoire. » Les attaques continuèrent pendant l’invasion, et allèrent même si loin au delà des limites de la courtoisie que les chimistes russes de la Société chimique de Berlin durent écrire une protestation collective contre ces procédés peu habituels dans le monde savant. Aujourd’hui tout cela parait oublié, et, à ce qu’il nous semble, ni la susceptibilité ombrageuse de quelques Allemands ni celle tout opposée d’admirateurs passionnés de Lavoisier n’ont à en appeler du jugement porté sur lui par M. Wurtz. Dans l’œuvre de cet homme de génie, il il séparé ce qui était immortel de ce qui a dû être modifié par le progrès de la science son influence vivifiante, la sûreté de sa méthode, la clarté et la profondeur de ses vues, il les a rappelées en termes élevés, mais il ne lui a pas paru que les limites dans lesquelles le grand savant français avait laissé la chimie, sans songer à l’y enfermer, dussent rester debout aujourd’hui qu’elles sont dépassées. Il a en particulier fait justice du système dualistique introduit par Berzelius comme un développement de la théorie des sels de Lavoisier, en montrant l’impuissance de ce système à expliquer d’une façon rationnelle la formation et les réactions de l’acide chloracétique et des autres composés de substitution obtenus par M. Dumas. Dans la discussion de ces points controversés, M.Wurtz a trouvé des phrases éloquentes ; mais il n’a jamais pris le ton d’un novateur, il est resté l’élève respectueux de Lavoisier, ajoutant à l’œuvre de son maître les modifications qu’il aurait admises lui-même s’il lui avait été donné de vivre jusqu’au jour où la masse des découvertes accumulées les ont rendues nécessaires.

La forme littéraire du Discours préliminaire empêchait M. Wurtz de traiter à cette place une foule de questions se rapportant à la théorie atomique. C’est donc dans les articles Atomicité, Théorie atomique, Poids atomique , qu’il faut les chercher. Ces trois articles remplis de faits, de nombres et de formules, diffèrent de la préface comme un cours où l’auditeur doit à chaque instant prendre des notes diffère d’une leçon d’apparat. A leur égard notre tâche aussi se modifie, nous ne pouvons qu’engager les chimistes à les lire ; ce sont des articles de fond qu’on n’analyse pas en quelques lignes. Nous en dirons autant d’un assez grand nombre d’articles généraux qui eux aussi sont à lire et non à consulter. Ils intéresseront ceux qui cherchent à connaître les progrès de la philosophie chimique et fourniront à plus d’un professeur des documents utiles pour leur enseignement. Tous ces articles pourraient être groupés facilement et constitueraient alors un excellent traité de chimie théorique ; l’ordre alphabétique qui les sépare n’offre ici presque aucun avantage. Il n’en est pas ainsi pour le reste du dictionnaire, c’est-à-dire pour celle multitude de monographies que l’on consulte il chaque instant indépendamment l’une de l’autre, Grâce il l’ordre alphabétique, le renseignement cherche est aussitôt trouvé, la réponse à notre question est rapidement et nettement formulée, une indication bibliographique nous permet d’en savoir davantage en remontant à la source ou à la traduction du mémoire original publié dans quelque recueil français. Et ici encore vous n’avez pas affaire à une simple compilation, la signature de l’article vous en est un garant. S’agit-il de l’acide lactique ? c’est M. Friedel qui vous renseignera. De dissociation ? c’est M. Debray qui vous répondra. Les couleurs d’aniline sont traitées par M. Lauth, les dérivés de la houille par M. Girard ct de Laire, l’industrie d’alcool par M. Kopp, les alcaloïdes naturels par M. Carenton, les composés aromatiques par M. Grimaux, la chimie agricole par M. Dehérain, etc., etc. Il était difficile de trouver une réunion d’hommes plus compétents et de leur distribuer des tâches plus en rapport avec leurs études favorites. Aussi est-il certain que si toutes les parties du Dictionnaire ne sont pas également bonnes, et si quelques articles pèchent par la brièveté et d’autres par la longueur, il était impossible à un seul homme de faire non pas mieux, mais aussi bien, cet homme eût-il consacré à son œuvre l’érudition de Gmelin ou l’immense talent de Berzelius, de Dumas ou de Gerhardt.

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