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Les armures

Article extrait du Dictionnaire encyclopédique et biographique de l’industrie et des arts industriels, dirigé par E.-O. Lami. Librairie des dictionnaires, Paris, 1885

Mis en ligne par Lauryn le dimanche 17 mai 2009

Les armures constituent l’ensemble des armes défensives qui couvrent et garantissent les diverses parties du corps, comme le casque, la cuirasse, le bouclier.

Tous les peuples guerriers de l’antiquité ont fait usage des armures ; mais aucun d’eux n’a connu l’armure complète ou armure de pied en cap, telle qu’on l’a portée au moyen âge. C’est dans les premières années du XIVe siècle que l’on parvint à donner le dernier degré de perfection à cette carapace métallique, qui enveloppait tout le corps, et dont les diverses pièces se réunissaient entre elles au moyen de courroies, de crochets, etc. Les chevaux eux-mêmes avaient une espèce d’armure particulière que l’on appelait barde. Mais ces lourdes masses d’acier ouvragé furent souvent décorées d’une façon merveilleuse par les ciseleurs, les doreurs et les marteleurs anciens. Nos musées spéciaux sont riches en armures de ce genre, qui rappellent la grande époque de l’orfèvrerie et de la gravure sur métaux.

Aussi loin qu’on remonte chez les peuples helléniques, on trouve que le casque était composé de peaux d’animaux et principalement de peaux de chiens, presque toujours garnies encore de leur poil. Pour donner à ces couvre-chefs un aspect plus terrible, on plaçait à leur sommet les dents et quelquefois les os tout entiers de la gueule de l’animal.

Par la suite, c’est-à-dire au commencement des temps historiques, le casque de l’époque héroïque se transforma : il avait un masque immobile qui s’adaptait à la figure et laissait seulement deux trous pour les yeux, de telle sorte que, quand on le tirait, il couvrait et cachait entièrement le visage. C’est à ce casque qu’Homère donne l’épithète de long. Mais ce genre de casque tomba bientôt en désuétude, et alors les casques grecs réguliers se composèrent de plusieurs parties distinctes : 1° le cimier, placé en haut du casque et sur lequel l’aigrette était fixée ; 2° l’aigrette, consistant en une crinière de cheval (fig. 141) ; on en mettait quelquefois deux ou trois (fig. 142), dans le but de jeter la terreur au cœur de l’ennemi ; 3° les mentonnières, attachées de chaque côté du casque par des charnières et fixées sous le menton par un bouton ou un fermoir ; 4° le phalos, sorte d’ornement brillant formé par quelque figure en relief, telle que celle du griffon, qu’on plaçait de chaque côté du cimier. Sur quelques vases peints, l’aigrette elle-même est supportée par une figure semblable, juste au-dessus du panache, ainsi que le décrit Homère dans l’Illiade.


Le premier de ces casques était porté par les troupes pesamment armées, le second par les troupes légères, le troisième par la grosse cavalerie. Les monuments offrent trois types de casques bien distincts. Le musée d’artillerie de Paris possède un des plus beaux casques grecs que l’on connaisse. Il porte au frontal le masque de Méduse, et sur les jugulaires des têtes de cheval en demi relief, complètement harnachées, et de la plus belle époque de l’art grec. Peut-être est-ce là un de ces casques ouvragés qui, selon les prix énumérés par Aristophane, coûtaient, au temps du grand comique grec, 1 mine attique (87 francs). Plutarque nous a conservé le nom de Théophilus, habile ouvrier qui fabriqua pour Alexandre un casque en fer, dont le poli égalait celui de l’argent, et dont l’exécution répondait sans doute au goût et à la puissance du propriétaire.

Quant aux armures, les premières furent tout simplement composées de peaux de bêtes sauvages. Mais déjà, à l’époque de la guerre de Troie, une noble armure d’airain recouvrait le corps des héros.

Plus tard les Grecs donnèrent aux troupes pesantes une cuirasse maintenue par une ceinture (zona) portée autour des reins pour couvrir la ligne de jonction de la cuirasse avec la jaquette formée de bandes de cuir, qui s’attachait au bord inférieur (fig. 143). Il s’agit ici du thorax, cuirasse de métal modelée de manière à figurer les muscles du buste, et qui s’arrêtait à la ceinture. Elle se composait de deux pièces, réunies par des charnières sur l’un des côtés, et se fermait avec des agrafes. Deux larges courroies de cuir l’assujettissaient sur les épaules.

L’armure du guerrier des temps héroïques n’était pas complète sans les cnémides ou jambières d’étain. Les « flexibles cnémides », selon l’expression homérique, couvraient le genou, descendaient sur le cou-de-pied et s’attachaient derrière la jambe avec des agrafes. Plus tard on les coula en bronze : elles collaient alors à la jambe et se maintenaient d’elles-mêmes sans agrafes, grâce à l’élasticité du métal (fig. 144). Telles sont celles dont parle Hésiode, dans le Bouclier d’Hercule, où il dit que « le héros mit autour de ses jambes ses cnémides d’orichalque brillant, présent fameux de Vulcain". On voit au musée d’artillerie, trois paires de cnémides grecques en bronze d’une belle conservation.

Passons maintenant au bouclier (clypeus), complément indispensable de l’armure. Aux temps héroïques, le bouclier couvrait tout le corps. Lorsque Hector, dans l’Ililade, quitte pour un instant le champ de bataille et se dirige vers Troie, « il s’éloigne en rejetant sur ses épaules un vaste bouclier noir dont la surface arrondie frappe à la fois ses talons et sa tête. » Mais à cette époque tous les boucliers n’étaient pas aussi simples, et certains héros en avaient d’excessivement ornés. C’est ainsi que Vulcain fabrique, à la prière de Thétis, pour Achille, un bouclier vaste et solide, l’orne partout avec un art divin et le borde d’un triple cercle d’une blancheur éblouissante. Homère en fait une description splendide trop longue pour trouver place ici. Il en résulte qu’on savait alors argenter, dorer et émailler.

Le bouclier dont les Grecs firent usage par la suite était entièrement rond, convexe, orné d’un bord large et plat, et particulièrement propre à leur infanterie pesamment armée. Dans la partie intérieure du bouclier se trouvait une large boucle de métal, sous laquelle passait le bras, pendant que la main en serrait une autre, plus petite, placée aussi à l’intérieur, au bord de la circonférence.

Quelquefois, comme dans ce dernier cas, le bouclier était entièrement en bronze ; mais le plus ordinairement , il se composait de branches d’osier entrelacées sur lesquelles se trouvaient étendues des peaux de bœuf superposées ou des plaques de métal, comme on le voit dans les fragments d’Euripide.

Parmi les peuples contemporains de la guerre de Troie qui se sont fait remarquer par leurs armures, il faut citer les Assyriens ; ils portaient des espèces de cuirasses en sparterie ou de cordelettes tressées, ainsi que des boucliers ronds, probablement en airain, décorés généralement de cercles concentriques ou d’ornements réticulés. Par la suite, les Assyriens firent usage de cuirasses de lin, puis de cottes de mailles en acier poli qui leur donnaient, suivant Ammien Marcellin, un aspect farouche.

Avec les Romains, les armes se modifient. Contrairement aux Grecs, le casque est chez eux la pièce la moins décorée de l’armure. Il se distingue par son peu de profondeur ; la calotte de fer, renforcée par deux bandes de métal croisées, est munie d’une courte gouttière par derrière et par devant d’un bandeau étroit en guise de visière. Des jugulaires l’attachaient sous le menton. C’est ainsi qu’est représenté, sur la colonne Trajane, le casque des légionnaires (fig. 145). Le casque des centurions ressemblait à ce dernier ; mais il était muni d’un cimier, quelquefois plaqué d’argent et orné de plumes sombre, comme le montre une des plaques de l’arc de Constantin, qui appartenait primitivement à l’arc de Trajan.

Dans les derniers temps de l’empire, l’art grec devint à la mode, et les casques furent munis d’une longue visière rabattue. Bientôt enfin, la tradition disparut, le goût s’altéra et toute uniformité se perdit. C’est alors que les Romains adoptèrent des armes de genre et de style différents.

La cuirasse des Romains ressemblait au thorax grec, sauf qu’elle était d’une plus grande dimension et recouvrait l’abdomen. Les monuments les plus anciens présentent le thorax allongé, presque toujours ornementé, soit de deux animaux, soit de deux figures placées symétriquement au bas du buste, quelquefois accompagnées de feuillages ou de lignes géométriques. Mais sur les colonnes Trajane et Antonine la cuirasse des soldats s’arrête aux hanches et n’est plus qu’un corselet formé de larges plaques de métal protégeant la poitrine, et de longues bandes d’acier couvrant les épaules et entourant la taille. Elles étaient arrangées de telle sorte que, tout en s’adaptant exactement aux formes et à la taille de celui qui portait la cuirasse, elles pouvaient glisser les unes sur ou sous les autres, quand les bras étaient levés ou le corps courbé, comme le montre le modèle ci-joint, d’après la colonne Trajane (fig. 146). Les Romains employaient encore une autre espèce de cuirasse qu’on retirait, qu’on plaçait à terre toute vide, et qui d’elle-même se tenait debout. Elle était en réalité formée de deux pièces, mais avec un perfectionnement, ces deux pièces étant jointes sur le côté droit au moyen d’une série de charnières traversées par une tige mobile, de façon que les deux plaques pouvaient être écartées ou rapprochées promptement et commodément quand on voulait ôter ou mettre son armure. Il n’y avait plus de boucles et d’agrafes qu’à gauche de la cuirasse. Les jointures sont faciles à apercevoir sur une statue du musée Pio-Clementin et sur la statue équestre de N. Balbus, découverte à Herculanum.

N’oublions pas les ocreae ou jambières dans le genre des cnémides des Grecs. Cette armure défensive couvrait le tibia, depuis la cheville jusqu’au-dessus du genou. Des courroies et des boucles l’attachaient sur la partie postérieure de la jambe. Elle était faite de différents métaux, d’étain ou de bronze, et modelée sur la forme et les dimensions de la jambe de la personne qui la portait. On l’ornait richement de figures en creux ou en relief.

Les Gaulois avaient une telle vénération pour leurs armes généralement incrustées de corail dont, au dire de Pline, le meilleur venait des Iles Staecchades (îles d’Hyères), qu’ils se faisaient inhumer tout armés sur leurs chars et avec leurs chevaux. Leurs casques de fer ou d’airain, sillonnés de dessins ciselés à la pointe, comme le casque de Berru, au musée de Saint-Germain, ou ornés à la base et à la visière de cocardes ouvragées et rehaussées de coraux, dans le genre de celui de la Gorge-Maillet (Marne), exposé au Trocadéro, en 1878, par l’auteur de la découverte, M. Fourdrignier, étaient surmontés de grands appendices destinés à servir d’épouvantail, tels que des figures d’oiseaux, des cornes d’animaux, ou de riches aigrettes. Quelquefois, mais rarement, ils protégeaient leur poitrine à l’aide d’une cuirasse composée de mailles de fer, dont Diodore de Sicile leur attribue l’invention. Toujours est-il qu’une inscription latine, récemment découverte à Monceau-le-Comte (Nièvre), mentionne un certain Marcus Alpius Avitus, centurion détaché en Gaule pour diriger ou surveiller les ouvriers en cottes de mailles établis dans le territoire de la cité des Eduens, On connait d’ailleurs déjà l’existence de cette fabrique par la mention qui en est faite dans la Nottitia dignitatum : « (in Galliis) Augustodinensis loricaria, » Un passage de Vegèce nous apprend, en outre, qu’il y avait pour les légions romaines un certain nombre de ces établissements dont la direction appartenait au prœfectus fabrum, Les Gaulois adoptèrent ensuite des cuirasses fort légères en bronze, semblables à celles des Grecs et des Romains. Diodore arme en général les Gaulois d’une cuirasse de fer, avec des ceinturons dorés ou argentés ; mais il parle aussi de cuirasses d’or, qui naturellement étaient plus propres à servir de parure que de défense. Les spécimens de cuirasses conservés dans les collections, notamment au musée de Saint-Germain, qui possède une fort belle cuirasse gauloise complète trouvée dans la Saône, sont, pour la plupart, d’un travail remarquable.

Les Gaulois portaient également un bouclier d’osier recouvert de cuir ou de planches assemblées, proportionné à la taille d’un homme, et pour l’orner on y clouait au centre une tète d’animal, ou un fleuron, ou un masque en bronze repoussé.

Telles sont à peu près les armures employées par les principaux peuples depuis l’antiquité jusqu’au Ve siècle. Passons maintenant à l’histoire des armures pendant les temps modernes, que nous diviserons en quatre périodes distinctes.

1re PERIODE. L’historien Agathias (Hist. de Justinien), parlant de l’armée franque qui fut battue par Narsès à la bataille du Casilin, en 554, s’exprime ainsi : « Les Francs ignorent l’usage des cuirasses, des cuissards et des brassards ; la plupart ont la tête désarmée, et bien peu portent des casques. » Les Francs, en effet, n’eurent d’abord pour toute arme défensive que le seul bouclier rond ou ovale en bois, garni au milieu d’un umbo ou ombilic, espèce de calotte profonde en fer faisant une forte saillie et creusée par derrière. Un capitulaire de Charlemagne ordonne aux comtes d’avoir soin de fournir à leurs soldats des casques et des cuirasses en bon état, et nous voyons les leudes porter la cotte et le capuchon de mailles, qu’ils remplacèrent par la brunia, espèce de paletot recouvert entièrement de petites plaques de métal plus ou moins rapprochées et cousues sur l’étoffe Le grand monarque lui-même était recouvert d’une pesante armure. Le moine de Saint-Gall (Des faits et gestes de Charles-le-Grand), décrit ainsi le costume de Charlemagne marchant avec son armée pour assiéger Didier dans Pavie. « Enfin, dit-il, parut Charles, cet homme de fer, la tête couverte d’un casque de fer, les mains garnies de gantelets de fer, sa poitrine de fer et ses épaules de marbre défendues par une cuirasse de fer... L’extérieur des cuisses, que les autres, pour avoir plus de facilité il monter à cheval, dégarnissaient même de courroies, il l’avait entouré de lames de fer. Que dirai-je de ses bottines ? Toute l’armée était accoutumée à les porter de fer ; sur son bouclier on ne voyait que du fer ; son cheval avait la couleur et la force du fer. » Mais si l’on ajoute foi aux témoignages de quelques miniatures que renferment les manuscrits du temps de Charlemagne et de ses successeurs, on retrouve plutôt dans l’armement des hommes de guerre, aux VIIIe et IXe siècle, un constant souvenir des usages romains plus ou moins altérés, résultat du mauvais goût contemporain. Les manuscrits de la Bibliothèque nationale, notamment la Bible de Metz et les Heures de Charles-le-Chauve, qui remonte à l’an 850, offrent, en effet, des représentations de soldats complétement habillés à la mode gallo-romaine (fig. 147).

Dans la Bible de Charles-le-Chauve, un des gardes de ce prince est représenté non-seulement couvert de la cuirasse romaine, mais encore avec le pallium, et l’on voit l’armure défensive, composée de petites bandes verticales ou horizontales, se continuer encore pendant quelque temps.

2e PÉRIODE. Cette période commence avec l’invasion des peuples du Nord qui s’abattent sur l’Europe, et elle s’arrête à l’instant où commence, avec les grandes croisades de Philippe-Auguste et de Richard-Cœur-de-Lion, le duel entre l’islamisme et la religion chrétienne.

A partir du XIe siècle, le casque romain fut remplacé chez nous, chez les Anglais, les Saxons, etc.. par le casque grossier des conquérants du Nord, appelé de son nom casque normand (Fig. 148). La tapisserie de Bayeux, qui représente l’armée du duc Guillaume, à la bataille de Hastings (1066), en fournit de nombreux exemples, Ce casque, en forme de cône pointu, n’a pas, comme celui de la période précédente, de visière pour protéger la figure, ni de jugulaires destinées à le fixer sur la tête ; mais il se fait remarquer par une innovation bizarre qui plus tard forma la visière, c’est-à-dire par une pièce de fer rectangulaire, mince et allongée, quelquefois fort étroite, dans d’autres cas au contraire assez large, laquelle descendant du sommet du casque couvre le nez et le protège contre les coups. C’est ce qu’on appelle le nazal (fig. 149).


On voit aussi, sur la Tapisserie de Bayeux, des guerriers revêtus de chemises de mailles ou de blouses étroites recouvertes d’écailles de fer, soit carrées, soit rondes, soit triangulaires, cousues sur l’étoffe. Leurs boucliers ont également subi une modification notable ; ils sont larges et arrondis par le haut, allongés et pointus par le bas. Pourtant sur les vitraux que Suger, ministre de Louis VII, avait fait peindre pour l’abbaye de Saint Denis, et dont Montfaucon nous a conservé les dessins, on voit les guerriers des premières croisades armés de petits boucliers ronds assez semblables à ceux des Romains.

Vers le milieu du XIIe siècle, la chemise plaquée ou maillée fut remplacée par une tunique à manches courtes consistant généralement en un tissu de mailles, sous le nom de haubert, vêtement que les chrétiens occidentaux avaient emprunté aux Sarrasins après les deux premières croisades (fig. 150). Le haubert était garni par le haut d’un ventail ou capuchon également maillé, qu’on pouvait relever sur la tète, et sur lequel on plaçait le casque ou calotte de fer du siècle précédent, dont deux spéciimens curieux trouvés dans la Somme figurent au musée d’artillerie de Paris, Le même musée possède aussi un ventail bien conservé, qui fait connaître la maille si rare de cette époque.

Par suite d’innovations-successives, le haubert s’allongea, le chevalier porta des gants de peau de buffle couverts de mailles, des chausses de mailles et des chaussons de mailles.

Nous n’entrerons pas ici dans le détail des différentes cottes de mailles. Remarquons seulement, avec M. Quicherat, que les forts tissus de mailles, appelés dobliers et treslis, c’est-à-dire ceux à anneaux, ceux en fil de fer, ceux en pièces de métal, etc., avaient été remplacés par les tissus en jazeran d’acier, car c’est à partir de cette époque que la fabrication des tissus métalliques employés alors dans l’armement, fut portée à sa perfection.

3e PÉRIODE. Cette période commence vers l’an 1190. Alors s’ouvre pour les armes comme pour les idées une ère de renouvellement, conséquence naturelle de la transfusion qui s’opère entre l’Orient et l’Occident. Les barons chrétiens, ces hommes durs et couverts de fer, s’amollissent au contact des richesses de l’Asie ; leurs vêtements brillent de tout le luxe de la cour byzantine, et à leur retour on les voit prodiguer sur leurs armes et dans leurs demeures le faste qu’ils ont remarqué avec tant de surprise dans le palais impérial de Blaquernes, l’ancien faubourg de Constantinople. A partir de ce moment, le casque normand quitte sa forme conique, sur laquelle cependant devaient aisément glisser les coups, pour prendre, sous le nom de heaume, celle d’un cylindre arrondi, large au point de couvrir une partie des épaules, mais dont la forme, généralement plate au sommet, offrait tant de prise aux épées et aux masses d’armes. Ce casque eut néanmoins un avantage sur celui auquel il succéda ; ce fut de présenter, au lieu du nazal, dont la confection était si imparfaite, une défense bien plus certaine pour le visage. Le heaume, en effet, fut presque toujours fermé par devant, et le guerrier qui en était revêtu ne voyait et ne respirait que grâce à quelques ouvertures très étroites, composées quelquefois d’une croix double ou simple, comme celui de Hugues, vidame de Chalons, représenté par la fig. 151, d’autres fois de petits trous. Quelques-uns cependant n’étaient fermés que par un grillage, tandis que d’autres avaient une espèce de fenêtre pouvant s’ouvrir à volonté. Le heaume était souvent garni d’une chainette qui permettait de le suspendre à l’arçon de la selle ou à la ceinture du cavalier. Presque toujours il avait une sorte de gorgerin qui le réunissait à la cotte de mailles. C’est avec un casque semblable que Philippe-Auguste gagna, non sans danger, la célèbre bataille de Bouvines (1214), où, suivant la Chronique de Rains, on voyait reluire de toutes parts « l’or et l’azur des armeüres. » Guillaume-le-Breton, qui assistait au combat, raconte, dans sa Philippide, que le roi, ayant été désarçonné, un grand nombre d’ennemis se précipitèrent sur lui pour le mettre à mort ; mais, dit le chroniqueur, leurs poignards s’émoussèrent sans avoir pu se frayer un passage à travers l’armure de mailles qui le rendait invulnérable.

L’usage du heaume se prolongea en France jusque vers la fin du XIIIe siècle. Un vitrail de la cathédrale de Chartres, représentant Louis IX partant pour la Terre-Sainte, nous le montre à cheval, revêtu du haubert et coiffé du heaume. Toutefois, le casque conique sans visière ni nasal ne fut pas abandonné partout. On peut s’en assurer par celui de Jayme Ier, roi d’Aragon, conservé à l’Armeria real de Madrid : il est en fer poli, surmonté d’une tête de dragon et richement doré par places.

On portait alors l’habillement complet de mailles, comme le témoigne le sceau de Jean-sans-Terre. Mais quoique cette armure fut lourde et incommode, on l’alourdit encore davantage à l’époque de Philippe-le-Hardi, successeur de Saint Louis, par l’adjonction des coudières et des genouillères, sortes de demi-boites en fer, de forme ronde ou ovale, qui s’attachaient par-dessus le haubert sur l’articulation du coude et du genou, au moyen de courroies et de boucles. Sous Philippe-le-Bel, on y ajouta, - toujours par-dessus le haubert, - les garde-bras, plaques de fer qui garantissaient les bras, puis les trumelières ou grevières, autres plaques de fer qui couvraient les cuisses, et enfin les gantelets de fer à doigts séparés et articulés, dont on vit alors le premier exemple. Jusque-là, ces gantelets n’avaient été que des pièces rigides recouvrant le dessus de la main.

Cette troisième période s’écoula à préparer la transition entre la cotte de mailles et l’armure proprement dite.

En effet, on abandonna les tissus maillés vers la fin du XIIIe siècle, époque à laquelle ils ne furent plus que des objets de fantaisie.

4e PÉRIODE. La dernière époque de la panoplie du moyen âge est celle où, grâce à l’invention de la poudre et de l’artillerie, s’opèrent les plus grands changements dans l’armure de nos ancêtres. Elle commence, suivant Guillaume de Nangis, sous le règne de Philippe de Valois, et se termine aux premières années du XVIIe siècle, dont le milieu vit définitivement disparaître la cuirasse, le casque et le bouclier de métal, devenus tout à fait inutiles comme défenses contre les projectiles modernes.

Le XIVe siècle, avons-nous dit, s’employa presque entièrement à transformer la cotte de mailles en armure de fer plein ou d’acier poli, appelée aussi armure plate. Vers 1340 la transformation fut complète. Cette époque est celle du casque à visière mobile : c’est la période du plus grand perfectionnement auquel parvinrent les armes du moyen âge avant de disparaître pour toujours des champs de bataille. On a vu que le casque des temps antérieurs, par sa forme cylindrique et par sa fermeture immobile qui cachait la figure, offrait de grands inconvénients. On chercha à y remédier ; pour cela on revint à la forme arrondie, qui laissait glisser les coups, et l’on inventa la visière, qui se composait de trois parties distinctes, susceptibles de se mouvoir à volonté vers le sommet ou vers le bas du casque. La première de ces parties, en commençant par le haut, est la visière proprement dite, ainsi nommée des trous ou du grillage au travers duquel elle laisse passer la lumière ; la deuxième est le nazal, bien différent de celui du casque normand, mais qui couvre cependant le milieu du visage, ce qui dut lui valoir son nom ; enfin la troisième partie est le ventail ou la ventaille, qui descend depuis le nez jusqu’au menton et offre ainsi des passages à l’air. « La visière et ventaille, qui ont pris le nom de vue et de vent, dit Fauchet (Traité de la milice), pouvaient lever et baisser pour prendre vent et haleine. " Quelquefois le ventail se composait d’une pièce, entièrement séparée du casque, qui prenait au-dessous du nazal et allait s’attacher à la cuirasse sur la poitrine.

L’ensemble de ces diverses pièces, qui souvent n’en formaient qu’une seule, pareille en quelque sorte à un masque, se nommait mézail ou murzail (fig. 152).

Le casque avait souvent encore, au XVe siècle, une pièce accessoire qu’il ne faut pas confondre, comme on l’a fait souvent, avec le hausse-col ; nous voulons parler du gorgerin, appelé aussi gorgerette ou gorgière. Le gorgerin se composa d’abord d’un tissu de mailles en acier très serré qui s’attachait aux deux côtés du heaume, puis plus tard d’une ou de plusieurs bandes d’acier descendant autour du cou vers les épaules et vers la gorge, tandis que le hausse-col était tout simplement une pièce de l’armure du corps tout à fait distincte du casque et ayant la forme d’un cône tronqué, très-surbaissé.

C’est à partir de ce moment que les Espagnols, qui pendant l’invasion arabe avaient suivi dans leurs armes et leurs costumes la marche des autres nations européennes, subirent, par suite de leurs fréquentes communications avec les guerriers maures, l’influence orientale qui distingue les ornements de leurs armes pendant le XIVe et XVe siècle.Toutefois, s’ils se laissèrent aller, vers la fin de la domination arabe, à quelques imitations mauresques dans le genre de la splendide salade damasquinée d’argent, dite de Boabdil (1491), et exposée par l’Espagne en 1878, au musée rétrospectif du Trocadéro, il y eut, après l’expulsion des Maures de Grenade, une réaction qui ramena les artistes espagnols au caractère de simplicité et de sévérité qui, dans les armes comme dans les autres parties des beaux-arts, est le propre de la Péninsule. Mais ce retour à la nationalité dura peu. Charles Quint et ses successeurs introduisirent en Espagne le genre italien et flamand. Les armures furent richement ornées dans le goût milanais ; on laissa de côté les trèfles et les découpures des Maures pour prendre, avec la Renaissance, le dessin plus ferme de l’art grec et romain.

Après Charles-Quint, dont l’Armeria real de Madrid possède l’armure équestre ainsi que l’armure de tournoi de son fils don Juan d’Autriche, celle du grand duc d’Albe, dont un collectionneur offrit, il y a quelques années, 300 000 francs au gouvernement espagnol, puis enfin celle de Christophe Colomb, toutes exposées en 1878 au Trocadéro, l’art espagnol, comme l’empire lui-même, diminua de grandeur et de majesté.

Mais revenons en France. Outre le heaume, il y avait des coiffures militaires moins lourdes, moins gênantes, que les chevaliers faisaient porter derrière eux par un écuyer et qu’ils ne revêtaient que rarement. L’une des plus fréquentes était la salade, casque à grande gouttière protégeant la nuque, le derrière du cou et muni d’oreilles carrées. Quelquefois d’une grande beauté de forme, la salade formait surtout la coiffure des stradiots, soldats albanais qui composèrent en grande partie la cavalerie de Louis XI et de ses successeurs ; elle fut aussi celle des francs archers institués par Charles VII, en 1448, et supprimés par son fils.

La bourguignote différait de la salade en ce qu’elle n’avait pas de mézail et laissait le visage à découvert, comme les casques grecs et romains, auxquels elle ressemble beaucoup. Elle portait, en outre, comme le heaume, une créte ou avance destinée à protéger les yeux, plus deux plaques nommées oreillères et dont le nom seul indique quelle partie elles devaient couvrir. Parfois la bourguignote n’offrait qu’une de ces plaques. Le nom de ce genre de ce casque, qui date du XVe siècle, vient de ce que les Bourguignons surtout en faisaient usage.

L’armet, ou petit heaume, ressemblait beaucoup à la salade, et, comme la bourguignote, avait quelquefois une avance. Il fut employé pour désigner le casque vers l’époque de François Ier et de Henri II.

Le morion fut la coiffure des gens de pied. C’était un bonnet de fer légèrement conique, sans ornements extérieurs, surmonté souvent d’une crète et offrant un bord large, relevé en forme de bateau. On l’employait particulièrement dans las duels et les combats à outrance. A l’époque de François Ier, on commença à orner extraordinairement les morions. Il y en eut de finement gravés et dorés (fig. 153).

Nous ne parlerons pas du bacinet, casque sans visière, très léger, qui ne servait qu’au repos, ni du cabasset, ni du chapel de fer, ni de la cervellière, etc. ; nous préférons renvoyer nos lecteurs à l’inventaire fait, en 1316, des armes de Louis-le-Hutin. Ce dernier document donne les détails les plus complets sur l’armure à cette époque. Il a été publié par Du Cange, dans son Glossaire, au mot Armatura.

Les casques, dont nous venons faire l’énumération, sont très rares aujourd’hui dans les collections d’amateurs. Néanmoins, M. W. Riggs en a exposé toute une série au Trocadéro, en 1878, la plupart en fer forgé richement gravés, dorés et rehaussés d’incrustations de métaux précieux.

Durant la période qui nous occupe, nous trouvons d’abord, pour les boucliers, le petit écu, qui vers la fin du XIIIe siècle avait succédé à l’écu long. A dater du XVIe siècle, on voit paraître la targe, dont le nom du reste remonte bien plus loin, puisqu’il se trouve dans Joinville, qui vivait sous Saint Louis ; seulement, à l’époque de François Ier, ce terme désignait souvent le grand bouclier des archers, appelé aussi pavois. Quant aux chevaliers, ils avaient alors l’écu circulaire ou légèrement ovale nommé roelle, rouelle, rondache, etc., dont la richesse était souvent portée à l’excès.

La collection de M. Spitzer en offre plusieurs exemples, On y voit, entre autres, un bouclier magnifique en fer repoussé représentant le triomphe de Charles-Quint, ainsi qu’un autre bouclier plus merveilleux encore, orné de quatre médaillons ciselés en relief ; ils représentent.la Force, la Justice, la Victoire, la Défaite. Mais ce sont là de véritables boucliers de parure, trop lourds d’ailleurs pour servir dans les combats.

Il y avait aussi la rondelle à poing, qui était tellement petite qu’elle ne servait que pour garantir la main des coups de dague ou de rapière. On l’employait surtout dans les combats singuliers. Le musée d’artillerie possède une rondelle à poing dans la cavité de laquelle on plaçait une lanterne, afin de pouvoir se battre la nuit en cas de surprise.

Au moyen âge, l’infanterie, qui était composée de gens pauvres et de basse condition, porta presque toujours des boucliers en bois, sans ornements et de petite dimension, Certains corps seulement firent usage du grand bouclier, soit pour s’approcher des places, soit pour les miner à couvert.

Nous avons vu plus haut que la troisième période de l’histoire des armes ne fut, en quelque sorte, qu’un état transitoire entre la cotte de mailles et l’armure, qui prit définitivement faveur chez nous un peu avant la moitié du XIVe siècle. On commença d’abord par couvrir le devant du buste avec un fort plastron de fer, appelé par Froissard, poitrine d’acier, dans un récit qui se rapporte à l’an 1381. Puis on adopta la demi-cuirasse, sorte de corselet de fer formé de deux pièces réunies par des courroies et ayant pour objet : la première, de protéger la poitrine, comme le plastron d’aujourd’hui ; l’autre, de protéger le dos et les omoplates, comme la dossiére de notre époque. L’intérieur de ces pièces était garni de drap ou de velours, et leurs points de séparation au sommet et sur les côtés présentaient des échancrures nécessaires pour laisser passer la tête et les bras. Ensuite on attacha à la ceinture de la cuirasse un système de lames circulaires articulées appelées des fauldes. Enfin sous Charles VII la cuirasse devient cuirasse entière, montant devant et derrière, enfermant le corps jusqu’au cou. Désormais l’armure est complète. On l’appelait harnais blanc, dit M. Quicherat, lorsque, prise dans son ensemble, elle était de fer ou d’acier poli. C’était la façon préférée pour la guerre. Dans les joutes et tournois on faisait usage de harnais brunis, vernis en couleur ou dorés. L’industrie n’en était pas encore à exécuter de ces belles pièces ciselées ou damasquinées, qu’on voit dans presque toutes les collections d’armes anciennes. Quoique les incrustations d’émaux et de pierreries fussent le dernier degré de luxe qu’on sut y apporter, en général, l’armure du temps de Charles VII ne recevait sa décoration que du marteau. Telle est l’armure de Jeanne d’Arc, dans la collection de Pierrefonds, qui appartenait à la Pucelle au moment où elle tomba au pouvoir de l’ennemi, dans une sortie qu’elle fit à Compiègne. Cette armure ressemble de tout point à celle conservée aux Invalides, dont Charles VII fit présent à l’héroïque jeune fille, et que celle-ci vint déposer à Saint-Denis après avoir été blessée sous les murs de Paris. Cette armure historique, composée de lamelles d’acier, pèse environ 25 kilogrammes. Telle est encore, quoique avec plus d’ornementation, l’armure complète de Charles-le-Téméraire, duc de Bourgogne, qui nous servira de type, et dont on peut énumérer ainsi les pièces diverses qui la composent : 1° la cuirasse en deux pièces formant boîte ; 2° les épaulières ; 3° les bras ou brassards ; 4° les coudières avec les gardes qui couvrent la saignée ; 5° les avant-bras ; 6° les fauldes ; 7° le haut-bergeon, sous la cuirasse ; 8° les cuissots ou cuissards ; 9° les genouillères ; 10° les grevières ; 11° les souliers ou solerets en lames articulées ; 12° les gantelets, composés de lames de fer cousues sur un gant de buffle. Comme on le voit, les armures de ce genre étaient solides et plus commodes que celles du XIIIe siècle, surtout par l’admirable jeu des charnières, -à ce point, selon les expressions de l’historien Alexis Monteil, qu’ - « un homme était dans une armure de fer battu comme dans sa peau. »

L’armure ordinaire, sous Charles VIII et François 1er, était élégante de forme mais beaucoup plus simple. On en trouve un exemple dans le harnais en fer du temps de la bataille de Pavie, publié par Séré, dans le Moyen lige et la Renaissance. La collection d’antiquités du musée d’Ambras, à Vienne (Autriche),renferme plusieurs armures semblables. Il en est une surtout probablement sans analogue : c’est celle d’un paysan de Brida, devenu soldat, qui vivait en 1540. Elle est complète : casque, cuirasse, gantelets, cuissards, brassards, etc., annonçant un homme de huit pieds, gros à proportion ; c’était en effet la taille de l’individu. Les panoplies du XVIe siècle présentent cependant une variété extrême comme façon et comme ornementation. Plusieurs spécimens du musée d’artillerie montrent que les ornements les plus fréquemment employés étaient des fleurs, des bandes, des raies ou des filets en creux, imitant les dessins décoratifs des belles étoffes du temps. Le graveur reproduisait parfois les plis crevés et tailladés qui étaient alors en usage dans le costume civil, tandis que les armures dites à l’antique présentaient pour tout ornement des bandes d’écailles repoussées, alternativement dorées et argentées. Mais le talent des artistes armuriers se déploya surtout dans les sujets à figures qu’ils ciselaient avec une délicatesse infinie dans la masse du métal. L’armure aux lions, dite de Louis XII, au musée des Invalides, et dont les dessins sont attribués à Jules Romain (fig. 154), ainsi que l’armure de Henri II, autrefois au musée des souverains, au Louvre, donnent également une idée de la perfection avec laquelle les armuriers du XVIe siècle pratiquaient la damasquinure et la ciselure. Enfin, un véritable chef-d’œuvre de l’art du ciseleur, est l’armure que l’on prétend avoir été exécutée pour François Ier, par Benvenuto Cellini.

Mais c’est surtout pendant les règnes de Henri II et de François II qu’éclata la magnificence des armures. « Rien n’est comparable, dit M. Quicherat, à la richesse des armures ciselées qui furent fabriquées alors à l’usage des princes et généraux d’armées, Elles laissent bien loin derrière elles le bouclier d’Achille, celui d’Énée, et toutes les conceptions des poètes de l’antiquité quand ils ont mis Vulcain à l’œuvre pour le compte de leurs héros. Des milliers de figures, des ornements sans nombre sont dessinés dans un style admirable et combinés sans que leur multitude produise la confusion. Henri II possédait beaucoup de ces merveilleux ouvrages, exécutés pour lui, soit à Milan, soit à Paris, par les deux frères César et Baptiste Gamberti, milanais qu’il avait attirés à son service. Plusieurs pièces de ces panoplies existent au musée du Louvre et dans la collection des Invalides. Malgré ces prodiges de l’art, la carapace chevaleresque n’en était pas moins entrée dans la période de décadence. »

La cuirasse éprouva diverses variations. Sous Louis XII, elle fut presque sphérique par devant, à l’imitation des Nombreuses armures maximiliennes, qui reçurent leur nom de la mode des cannelures que Maximilien 1er avait introduites en Allemagne (fig. 155). M. Spitzer possède une armure semblable, faite pour l’empereur Maximilien lui-même. Elle est ornée et richement décorée d’une cannelure qui borde toutes ses parties, absolument comme celle dont le vaincu de la bataille de Fornoue est revêtu dans un tableau du vieux château de Nuremberg. Après avoir été fortement bombée, surtout au milieu de la poitrine, la cuirasse fut aplatie en haut et s’abaissa en pointe vers la ceinture. Sa troisième forme fut celle du surcot de Charles IX et le Henri III, c’est-à-dire qu’elle suivit le costume civil. En dernier lieu, elle ne fut ni sphérique ni pointue : elle fut polie partout ; mais à aucune époque elle ne descendit plus bas que la ceinture. Quant aux brassards et aux cuissards, qui complétaient l’armure, ils varièrent également, mais dans les détails seulement. C’est ainsi, par exemple, que les derniers furent d’abord très longs et ensuite très courts.

Les anciens, comme nous l’avons vu plus haut, faisaient usage de chevaux bardés. Au moyen âge, ils sont mentionnés à chaque instant. La tête et le poitrail de l’animal se trouvaient protégés par des mailles, ou des lames de fer, qui, pendant un certain temps, couvrirent même le reste du corps. Les parties de cette couverture portaient différents noms. Le chanfrein, espèce de masque dont on couvrait la tête du cheval, était ordinairement en cuivre, en acier, en fer poli ou en peau. On trouve un chanfrein dans l’inventaire des armes de Louis X. Il y avait encore le monéfaire, le poitrail, la croupière, les flançois ou flanchières et enfin les jambières, qui couvraient le cou, la poitrine, le dos, les flancs et les jambes du cheval ainsi que le représente la figure 156. Une aquarelle du XVe siècle, conservée à la bibliothèque de Wolfenbüttel, offre une armure de cheval remarquable par ses jambières articulées, que l’on voit aussi sur le portrait de maître Albrecht, armurier de l’archiduc Maximilien, peinture exécutée en 1480 pour l’arsenal de Vienne.

Les chanfreins ont été souvent des objets de grand prix, Celui du cheval du comte de Saint-Pol, au siège d’Harfleur, en 1449, était d’or massif, du travail le plus délicat ; on ne l’estimait pas moins de 20 000 couronnes.

Lorsque le comte de Foix entra la même année dans Bayonne, son cheval portait un chanfrein d’acier poli enrichi d’or et de pierreries pour une valeur de 15 000 couronnes d’or. « Les bardes d’acier, caparaçons, flancars de beuffle, de mailles, lit-on dans les Mémoires de Gaspard de Tavannes, servoient aux batailles anciennes, qui se démesloient avec l’espée et la lame ; le peu de périls rendoient les combats longs. Tel a esté fait en Italie, les hommes et les chevaux si bien couverts, que de deux cens meslez ne s’en tuoit quatre en deux heures. » Le même Tavannes, au combat de Renty, en 1554, commandait une compagnie de gens d’armes « avec des chevaux tous bardés d’acier, retenant encore, dit Brantôme, dans ses Hommes illustres, de la mode ancienne qu’il avoit veu soubs M. le grand escuyer, quand il estoit guydon. » Selon le P. Daniel, les chanfreins n’avaient pas cessé d’être en usage à l’époque d’Henri IV. La ville de Lyon en a exposé, en 1878, au Trocadéro, qui sont tout à fait hors de pair.

Nous avons dit que la décadence de l’armure commença vers la fin du XVIe siècle. Déjà, en effet, ceux dont elle était-l’attribut, commençaient à se plaindre de son incommodité. De la Noue, célèbre capitaine ; calviniste du temps de Charles IX, dit dans un de ses Discours militaires : « La violence des piques et des arquebuses a fait adopter avec raison une armure plus forte et plus à l’épreuve qu’elle n’était ... Mais celles d’aujourd’hui sont tellement pesantes, qu’un jeune chevalier de trente ans en a les épaules entièrement estropiées. »

Néanmoins, on se servit encore d’armures entières à la fameuse bataille d’Ivry (Eure), où Henri IV défit le duc de Mayenne. Le roi lui-même, selon les expressions du poète Du Bartas, dans la description qu’il a faite de la bataille d’Ivry, ne revêt ni perle ni clinquant : il s’arme tout à cru ; et le fer seulement De sa forte valeur est son riche ornement.

Quoi qu’il en soit, à force de vouloir donner aux armures une résistance en rapport avec le perfectionnement des engins nouveaux, leur emploi devint bientôt impossible. C’est alors qu’on commença par supprimer les pièces les moins importantes, puis elles tombèrent peu à peu en désuétude.

En France, l’infanterie qui, dans la seconde moitié du XVIe siècle, avait été démoralisée par les guerres civiles, repoussa les armes défensives et ne voulut plus, suivant un contemporain, « porter qu’une arquebuze sans morions. » Les armures, abandonnées par l’infanterie ne tardèrent pas à l’être aussi par la cavalerie. Ce fut en vain que Louis XIII, en 1638 et en 1639, prescrivit, sous peine de dégradation, à tous les cavaliers et aux gentilshommes de s’armer d’armes défensives. On aimait mieux s’exposer à une mort probable que de supporter tous les jours une fatigue devenue intolérable. Louis XIV, par une ordonnance du 5 mars 1675, enjoignit également aux officiers de la gendarmerie et de la cavalerie légère, de porter des cuirasses. Lui-même donna l’exemple aux sièges de Douai et de Lille où il assista. Il recommandait surtout aux officiers de revêtir un casque en allant à la tranchée ; néanmoins, il était difficile d’obtenir que 1’on se soumît à ces prudentes précautions, En 1673, au siège de Maestricht, Villars, marchant comme volontaire à l’attaque
d’une demi-lune, rapporte dans ses mémoires, « qu’on lui avait donné une cuirasse dont la pesanteur ne lui laissait pas la liberté d’agir ; il la jeta en sortant, et entra un des premiers dans la demi-lune. » Villars raconte encore que, au commencement d’une action, en 1677, on l’avait pressé de prendre une cuirasse ; mais il dit tout haut, en présence des officiers et des cavaliers, qu’ « il ne tenait pas sa vie plus précieuse que celle de ces braves gens à la tète desquels il combattait. » Cependant, en 1703, lorsqu’il prit le commandement de l’armée d’Allemagne, il insista vivement auprès de Chamillard pour qu’on rendit à la cavalerie l’usage des cuirasses ou au moins des plastrons, En 1712, à la bataille de Denain, il revêtit un buffle, « seule arme défensive dont il se servait quelque fois, » et la même année, au siège de Denain, il fit prendre des cuirasses aux officiers ; cette précaution, dit-il, en sauva plusieurs. Il y a tout lieu de supposer, d’après cela, que l’armure magnifique, dont la République de Venise fit présent à Louis XIV, en 1668, et que l’on conserve au musée d’artillerie de Paris, fut une des dernières exécutées en Europe.

La fabrication des armes, qui selon le mot de Platon « est une division de l’art si important et si divers de préparer les moyens de défense, » fut très florissante chez les anciens. Il est permis de croire, sur la foi d’Homère, que l’on connaissait de son temps l’art de combiner les métaux, de les graver, de les ciseler, de les damasquiner, de les émailler. Les Grecs, d’ailleurs, avaient un trop grand sentiment de l’art pour ne pas déployer par la suite une exquise délicatesse dans l’exécution de leurs armures. Le temps n’a malheureusement épargné pour ainsi dire aucune de leurs productions en ce genre.

Les Romains n’eurent pendant longtemps que des armures d’une fabrication grossière ; mais plus tard on les rehaussa d’argent, d’or, de perles et même de pierreries. Jules Capitolin rapporte que l’empereur Maximin fit exécuter des casques ornés de pierres précieuses. Claudien, décrivant le faste militaire de son époque, parle de boucliers constellés de perles (cingula baccis aspera), de cuirasses ornées d’émeraudes (virides smaragdis loricae), de casques couverts de saphirs étincelants (galeae renidentes hyacinthis), etc. C’étaient là sans doute des armes de parure, dont la splendeur peut donner une idée du développement qu’avait pris, à Rome, l’armurerie de luxe.

Une pareille magnificence n’exista jamais chez les Gaulois, Nos ancêtres se plaisaient cependant à décorer leur armes, non seulement de brillantes peintures, comme Lucain le dit des Lingons, mais en outre d’ornements ciselés en or ou en argent. Plutarque l’affirme expressément pour leurs boucliers. Un peuple à ce point industrieux, qui savait travailler les métaux et qui apportait dans ses armes un luxe aussi varié qu’éclatant, remarque le baron de Belleguet, dans son Ethnologie galloise, devait certainement avoir atteint un degré de civilisation supérieur à celui qu’on s’est figuré jusqu’à présent.

Les Gaulois étaient effectivement devenus très habiles dans la fabrication des armes défensives. On peut voir au musée d’Alise et au musée d’Agen deux casques en fer forgés en Gaule à une époque voisine de la conquête. Celui d’Agen, découvert récemment, est à peu près tel que s’il sortait des mains de l’ouvrier. « L’élégance et la pureté des lignes sont frappantes, lit-on dans les compte rendus de l’Académie des inscriptions (21 mars 1879). La calette, de forme sphérique un peu allongée, est d’un beau galbe. La carène à saillie anguleuse et le listel qui en contournent la base, une visière et un couvre-nuque original, enfin un porte-aigrette attirent l’attention des amateurs d’armes antiques. Un ouvrier d’un goût parfait et d’une main exercée a pu seul exécuter une pareille pièce, avec un métal de qualité supérieure, capable de se plier à toutes les sinuosités d’un profil compliqué. Le casque est, en effet, d’une seule feuille de fer travaillée au marteau, sans soudure, sans brasure. A l’époque en question, la métallurgie était donc très avancée en Gaule. L’origine gauloise du casque est établie par le lieu où il a été rencontré ; il gisait dans un puits funéraire au milieu d’objets incontestablement gallo-romains. »

Ce n’est guère qu’au moyen âge que l’on commence à avoir des renseignements précis sur la ferronnerie militaire, époque où les pièces forgées devinrent la spécialité exclusive des armuriers européens. Le moindre forgeron, déjà considéré au-dessus des autres artisans, jouissait alors de prérogatives exceptionnelles : il ne payait, en cas meurtre, que demi-amende, tandis qu’au contraire, ,dans les anciennes lois burgondes, l’amende était doublée s’il s’agissait de punir l’homicide commis sur un simple esclave forgeron.

A partir du XIIe siècle, l’armurerie française devint célèbre à Paris, où les marchands de boucliers habitaient le quartier Saint-André-des-Arts. Quant aux heaumiers ou fabricants de casques, ils se trouvaient près Saint-Jacques-la-Boucherie, dans la rue de la Hiaumerie ou Heaumrie, qui reçut, ensuite le nom de rue des Armuriers, La dénomination de heaumiers s’appliqua d’abord précisément à ceux qui faisaient les armes défensives en général. « Armoyers et fournisseurs de notre bonne ville de Paris, » lit-on dans le Glossaire de Du Cange, au mot Armeator. Leurs statuts dataient de 1489, sous le règne de Charles VI, et ils furent renouvelés en 1451, sous Charles VII. Louis XI, par ses lettres du mois de juin 1467, confirma les statuts de Charles VII relatifs aux armuriers ou brigandiniers (fabricants de cuirasses), par une ordonnance, dont voici le titre III : « Item, seront les dicts armuriers, brigandiniers, et aultres mestiers dessus dict, tenuz de faire ouvrage bon, loyal et raisonnable, c’est assavoyr, les dicts armuriers et brigandiniers, harnoys blancs (en fer poli) et brigandines d’espreuve... » Ces statuts, signés par Poton, seigneur de Xaintrailles ; ayant été négligés, il en fut dressé de nouveaux en 1562, que Charles IX approuva et confirma la même année.

Quoi qu’il en soit, l’art de l’armurier employait tous les métaux ; il comprenait l’art du forgeron, du coutelier, du fourbisseur, de l’orfèvre et même celui du graveur. La dorure sur métaux au moyen du mercure était déjà employée, puisque le moine Barthélemy Glanville, livre XVI De proprietatibus rerum, en indique les procédés. Selon les lettres patentes de Charles VI, avril 1412, relatives à la permission donnée aux ouvriers étrangers de fabriquer des armes, les armures de Paris, de Bourges, de Toulouse et de Poitiers étaient considérées comme les meilleures.

Les artistes milanais avaient acquis déjà une très grande célèbrité en Europe au XIVe siècle, Froissart rappporte qu’Henri IV, roi d’Angleterre, n’étant encore que comte de Derby, et se préparant à combattre le duc de Norfolk, fit demander des armures à Galéas, duc de Milan, qui les lui envoya, avec quatre armuriers milanais.

La Renaissance artistique, au XIVe siècle, s’étendit à l’armurerie ainsi qu’aux autres arts. Les cuirasses, auparavant simplement polies ou cannelées, se couvriront d’ornements et de sujets à figures gravés à l’eau-forte ou damasquinés en or ou en argent sur toute leur superficie.

De plus en plus favorisés, les armuriers italiens firent alors partie de la corporation des peintres ; ils allaient de pair avec les damasquineurs (azzizimistes) auxquels ils furent souvent associés dans leur travail d’armurerie. Louis XI, Charles VIII, Louis XII attirèrent de ce pays plusieurs armuriers, les retenant, les pensionnant auprès de leur personne ou bien les établissant en Touraine. Le XVIe siècle fut aussi l’époque florissante de la fabrication allemande, particulièrement celle d’Augsbourg.

Mais si l’Italie et l’Allemagne marchaient à la tête des autres nations sous le rapport artistique de ces ouvrages où, comme dit le poète, le travail dépasse la valeur de la matière, materiam superabat opus, la France ne resta pas longtemps en arrière. Brantôme nous a laissé des détails curieux sur la fabrication, en France, des corselets et des morions, que pendant longtemps on fut obligé de faire venir de Milan.

A partir de cette époque, la décadence commença pour l’armurerie. Au XVIIIe siècle, il n’y avait plus pour ainsi dire d’armures ni d’armuriers. « La fabrique des corps de cuirasse ; dont on se sert encore dans quelques régiments de cavalerie française est présentement établie à Besançon, écrivaient en 1779, Hurtaut et Magny, dans leur Dictionnaire historique de la ville de Paris. Le peu d’usage que l’on fait aujourd’hui des armures, a fait réunir à cette communauté celle des arquebusiers, quoique de profession bien différente. »

Nous ne dirons que quelques mots des armures fabriquées en Orient. De tout, temps, les divers peuples de l’Asie ont recherché les belles armes ; leurs cuirasses, leurs boucliers, leurs casques, toujours décorés de gravures, de dorures et de damasquinures, offrent souvent des ornements et des formes d’une originalité particulière. La cuirasse persane, le bouclier persan et les casques orientaux du musée de l’empereur de Russie, en fournissent des exemples frappants.

Cette originalité se montre dans toute sa bizarrerie surtout en Chine et au Japon, témoin l’armure chinoise ou japonaise envoyée avec d’autres armes, d’après le Catalogue de don Abadia, au roi d’Espagne Philippe II, par « l’empereur de la Chine et le roi du Japon. »

Les Indiens sont beaucoup plus artistes ; mais pour eux la beauté ne consiste pas tant dans la perfection des ciselures et dans la variété des dessins que dans la richesse de la matière ; comme les Romains de la décadence, ils préfèrent à d’ingénieuses compositions les métaux précieux et les diamants.

La collection indienne du prince de Galles, exposée en 1878 au Champ-de-Mars, le témoigne surabondamment. Les Indiens connaissent d’ailleurs depuis fort longtemps l’usage des armures. « Varouna a revêtu sa cuirasse d’un or éclatant et pur ; des rayons de lumière l’environnent de toutes parts, » dit l’auteur d’un hymne du Rig-Véda. L’objet le plus curieux de la collection précitée est une armure complète faite d’écailles de corne provenant du tatou indien, et ornée d’or, de turquoises et de grenats incrustés. Il y a une autre armure complète splendide en maillons de Kaschmyr, d’un travail presque aussi beau qu’un ouvrage de dentelle. Le style en est essentiellement persan et circassien : il est identique à celui des armures qu’on portait en Europe au XIIIe siècle. Le casque damasquiné est surmonté d’un plumet de perles. Il y a beaucoup d’autres armures complètes avec des plastrons damasquinés, des gantelets de fer et des jambières, qui vous reportent par la pensée au temps des croisades. La splendeur des armes indiennes est due en général à la prodigalité inouïe avec laquelle sont semés les diamants, les rubis, les émeraudes et autres pierres brillantes et colorées. Le défaut particulier de l’art indien est de tomber dans cet excès et de faire abus des détails décoratifs.

S.B.

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