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Transfusion du sang

O. Pinel, Le musée des sciences — 5 août 1857

Mis en ligne par Denis Blaizot le lundi 23 mars 2020

I. — Alchimistes transfuseurs. — La transfusion en Angleterre.

La découverte de ta circulation du sang au XVIIe siècle donna naissance à la transfusion, opération qui consiste il. faire passer, au moyen d’un tube ou d’une seringue, le sang d’un animal tians les veines d’un autre. Mais la transfusion du sang est antérieure à la découverte de Harvey. Le moyen âge et même l’antiquité l’ont. connue. Pline et Celse n’en parlent que pour la condamner : Les alchimistes Marsile Ficin, André Libavius, les adeptes de la secte des Rose-croix parlent de la transfusion du sang, mais sans songer à la pratiquer. La croyance au rajeunissement des vieillards par l’infusion d’un nouveau sang n’était pas rare au Moyen Âge, bien qu’on ne cite aucune opération de ce genre avant le XVIIe siècle. Ainsi jusqu’à cette époque, la transfusion du sang demeura, à l’état de théorie ; Ce n’est qu’en 1658 que la transfusion fut tentée sur des animaux en Angleterre par Wren. Major la préconisa en Allemagne. On cite même, avant l’opération de Wren, une opération analogue faite à Francfort-sur-l’Oder, sur un lépreux dans les veines duquel on fit passer le sang d’un agneau.

D’autres essais furent répétés en 1665 devant la Société royale de Londres. La décision de cette académie fut que la transfusion était particulièrement utile dans les grandes pertes de sang, et qu’il n’y avait pas à craindre l’altération du caractère et de la nature de l’animal, par l’injection d’un sang étranger. Cette décision servit de réponse aux physiologistes du temps qui voyaient la main des novateurs bouleverser la nature en mettant au cœur du tigre la timidité de l’agneau, et la fureur du tigre au cœur de la brebis.

II. - Premiers essais de transfusion sur l’homme. - Denis et Emmeretz.

La France vers le milieu du XVIIe siècle eut ses transfuseurs comme l’Allemagne et l’Angleterre, et l’on y essaya également la transfusion sur des animaux. Ce n’est qu’en 1667 que deux novateurs hardis, Denis et Emmeretz, osèrent la pratiquer sur l’homme. Un jeune homme de seize ans s’offrit de lui-même pour recevoir dans ses veines le sang d’un animal, et l’opération réussit ; un porteur de chaises, homme robuste, consentit à subir l’opération pour de l’argent : on lui retira dix onces de sang qu’on remplaça par une quantité double tirée de l’artère d’un agneau, qu’il écorcha lui-même une fois l’opération terminée, puis alla au cabaret dépenser l’argent qu’il avait reçu des transfuseurs.

Ces premiers essais augmentèrent le nombre des partisans de la transfusion du sang. Il n’était bruit dans Paris et en Europe que des cures merveilleuses obtenues par les transfuseurs. Mais ceux-ci avaient des adversaires dans les médecins de la Faculté, qui non seulement niaient l’efficacité de la transfusion, mais en faisaient voir les dangers réels. Pour convaincre les plus incrédules, Denis, dont la hardiesse augmentait en raison des succès qu’il avait obtenus, tenta la transfusion sur un fou, et le fou guérit. À Rome, Guillaume Riva soumit à la même opération un phtisique qui revint à la santé. Lower en Angleterre injecta avec succès le sang d’un agneau dans les veines d’un jeune homme qui s’offrit lui-même.

Tous ces faits exagérés encore par les transfuseurs ne rendirent la transfusion que plus suspecte aux yeux des adversaires de Denis. Lamartinière et Claude Perrault se signalèrent surtout par la véhémence de leurs attaques. Un événement qui fit du bruit à Paris vint (malheureusement pour les transfuseurs) donner raison aux premiers : le fou que Denis avait opéré redevint à son premier état. On essaya une seconde fois sur lui la transfusion et il mourut en s’écriant au milieu de l’opération : « - Arrêtez !je me meurs ! je suffoque ! ... » La femme du fou accusa les transfuseurs d’avoir tué son mari ; les transfuseurs accusèrent la femme d’avoir empoisonné le fou pour s’en débarrasser. La Faculté, d’accord avec les anti-transfuseurs, rendit en 1668 un arrêt qui interdit, sous peine de prison, la transfusion sur l’homme à moins d’une autorisation expresse signée d’elle-même.

Vers le même temps , le phtisique si miraculeusement guéri par Guillaume Riva à Rome mourut. Le baron Bon, Suédois, également, opéré, alla rejoindre le fou que Denis avait tué. Tous ces traits accablèrent les transfuseurs ; et la transfusion tomba dans l’oubli.

III. — Exemple de transfusion rapporté par Claude Perrault.

On voit par ce qui précède que la transfusion du sang ne répondit pas aux espérances qu’elle avait fait naître au commencement. On la pratiquait d’abord au moyen d’un siphon, puis d’un double siphon. Perrault, un des adversaires de la transfusion, décrit dans ses œuvres de physique et de mécanique une expérience très curieuse qui fut tentée à Paris en 1667 sur deux chiens. On douta si, au moyen de l’opération que nous reproduisons dans notre gravure, il avait passé du sang en quantité suffisante, parce que les siphons dont on se servit pour cela ne se trouvèrent pas faits selon la forme prescrite.

« Ces opérations se font séparément à chaque chien lié sur son ais, afin de les pouvoir peser chacun séparément avec leurs ais, et d’avoir la faculté de les approcher comme il faut pour joindre et emboîter les siphons l’un dans l’autre, après quoi on ôte la ligature, qui aurait empêché le sang de couler par la veine dans le cœur, et ensuite on délie l’artère, afin que le sang puisse passer dans le siphon et dans la veine. »

Cette première expérience fut répétée cinq ou fois à des intervalles assez courts sur des chiens, dont quelques-uns moururent, dont les autres n’éprouvèrent qu’un médiocre soulagement.

« Enfin, vint la septième et dernière expérience qui fut faite, ajoute Claude Perrault, avec une précaution infaillible, pour être assuré de la quantité du sang que les animaux donnent et reçoivent, qui fut, qu’après avoir tiré trois onces de sang de celui qui en devait recevoir, on mit les deux chiens chacun dans un des cotés d’une balance, avec les ais sur lesquels ils étaient attachés séparément, et avec leurs siphons liés et tout prêts à être emboués l’un dans l’autre, et là on égala la balance par addition de poids, où il était nécessaire pour faire qu’elle fût en équilibre ; alors on mit les deux chiens avec leurs ais sur la table, et ayant emboîté les siphons, on fit la transfusion que l’on connut être de deux onces de sang, d’autant qu’ayant remis les chiens chacun dans le côté de la balance, celui qui avait reçu fut trouvé peser quatre onces plus que celui qui avait donné du sang. Ce chien, comme les précédents, mourut encore de la transfusion. »

Ces insuccès répétés firent reconnaître un vice capital dans l’opération. En conséquence, on imagina un double siphon dont la structure est expliquée plus haut :

« On était convaincu, ajoute Perrault, que ce serait un grand soulagement à la nature affaiblie et épuisée, si, par le moyen de cette transfusion, on pouvait l’exempter du travail de la première et de la seconde coction des aliments pendant que les esprits et la chaleur, qui y sont consumés, seraient employés en d’autres fonctions importantes à la vie ; qu’il y aurait un avantage considérable à pouvoir, au lieu de sang mal conditionné, en substituer un plus et mieux préparé, et qu’enfin il y a beaucoup d’apparence que la nature, qui aspire toujours à la perfection, accepterait volontiers un secours si favorable, puisque l’on voit qu’elle a accoutumé d’en user ainsi dans les entures des arbres, qui réussissent fort bien quand elles sont faites du franc sur le sauvage, et que cet artifice n’a pas un moindre succès dans les corps des animaux, quand, pour la réparation d’une partie mutilée, on lui joint une partie vivante, avec laquelle on tient qu’elle s’unit facilement.

« Ces raisons, néanmoins, quand elles ont été examinées, n’ont pu faire croire qu’il y eût grand fondement aux espérances que l’on avait conçues de cette substitution de sang ; et la méthode dont on dit que Médée se servit pour rajeunir son beau-père a semblé moins fabuleuse et plus probable, puisque cette judicieuse opératrice ne prétendait pas de renouveler le sang d’Eson, en lui infusant seulement des sucs médicamentés dans les veines, dont elle avait tiré le vieux sang, mais qu’elle faisait consister le principal de la cure dans la vertu des remèdes qu’elle lui fît prendre par la bouche. »

IV. - La transfusion au XIXe siècle et les transfuseurs modernes.

La transfusion du sang, depuis l’époque de Perrault, n’a plus été pratiquée en France ; mais les modernes l’ont pratiquée quelquefois avec succès, non-seulement sur des animaux , mais sur des hommes. Seulement on ne se sert plus aujourd’hui de siphons ou de tout autre tube, mais d’une seringue qu’on injecte dans la veine comme tout autre liquide, en ayant soin d’éviter le contact de l’air, et poussant l’injection avec lenteur, comme le conseille Waller.

C’est par ce moyen que MM. Prévost et Dumas, par leurs expériences, sont parvenus à rendre à la vie des animaux près d’expirer par suite d’hémorragies excessives, en leur injectant dans les veines du sang tiré d’un animal de la même espèce.

Le sang d’un animal d’espèce différente peut bien produire un soulagement prompt ; mais la conséquence est la mort inévitable de l’animal cinq ou six jours après l’opération. Les mêmes chimistes ont prouvé que l’introduction d’un sang à globules sphériques, mêlé au sang des oiseaux, produisait la mort par un véritable empoisonnement.

Par la simple injection du sang, Blundell est-parvenu à faire vivre, sans leur donner de nourriture, des animaux, dans les veines desquels il faisait passer du sang de même espèce. Il est vrai qu’il n’a pas été aussi heureux en appliquant la transfusion à un malade atteint d’un squirrhe au pylore.

Nous voyons dans les archives générales de médecine, année 1825, que Waller et Doubleday ont également essayé la transfusion en tenant compte des résultats précédemment obtenus. C’est sur trois femmes tombées en léthargie, par suite d’hémorragies utérines excessives ; qu’ils ont tenté leurs expériences. Le sang injecté a été tiré de la veine d’un homme, et le rétablissement des malades ne s’est pas fait attendre.

Enfin, la science depuis cette époque a recueilli plusieurs exemples de transfusion qui ont plus ou moins réussi. N’oublions pas le rétablissement d’un homme qui était à l’agonie par suite d’une hémorragie traumatique (Bulletin des sciences médicales, 1830).

Il résulte de ce qui précède que, bien que dans quelques cas la transfusion ait réussi sur l’homme et sur l’animal, on ne doit avoir recours à cette opération, comme le conseille Magendie (Leçons, t. IV), que dans une nécessité absolue, et lorsque la mort est inévitable. Dieffenbach n’hésite pas à la regarder comme pouvant par elle-même produire la mort (Recherches sur la transfusion du sang), et l’on sait que MM. Prévost et Dumas ont démontré jusqu’à l’évidence la réalité des accidents qui peuvent survenir dans la transfusion sur l’homme.

O. Pinel

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