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Une pharmacie à Chambéry au XVIIe siècle

M.C. Biord, La Revue Scientifique — 15 décembre 1883

Mis en ligne par Lauryn le jeudi 9 mai 2013

Il y avait foule, sans doute, le 1er août 1699, au matin, dans la rue Couverte « qui jouxtait l’église parrochiale de Saint-Léger ». Du Marché aux Herbes les paysans accouraient, et, mêlés aux personnages de qualité, entraient à leur tour dans la pharmacie établie dans celte rue. Ils furent nombreux, les clients qui, ce jour-là, apportèrent leur obole à Me X... l’apothicaire, si j’en crois « ses deux livres de comptes » que j’ai d"couverts dans les archives criminelles de l’ancien Sénat de Savoie, où ils sommeillaient depuis près de deux siècles. Nobles et roturiers, gens d’épée et gens de robe, lettrés et commerçants figurent sur ces registres et ce n’est pas sans émotion que je retrouve, avec les noms des anciennes familles du pays, cette longue liste de malades qui venaient chercher dans l’officine un remède à leurs souffrances.

Qu’elle était charmante, celte apothicairerie du bon vieux temps ! Certes, sa devanture n’était point ornée, comme aujourd’hui, de globes brillants qui éclairent de feux rouges et verts la rue des Nonnes ou les Portiques. Mais, à l’intérieur, tout était disposé avec un goût exquis. Notre pharmacien était un artiste en son genre : les murs, encadrés par des pilastres cannelés en noyer ciré, étaient revêtus d’une boiserie finement sculptée et trouée de nombreuses niches ogivales où il avait placé cent flacons de cristal, semblables à des urnes mystérieuses, avec ces inscriptions : « Os calciné ; Cloportes, etc. » De larges bassines en cuivre reposaient sur la corniche, à côté de mignons mortiers resplendissants comme des topazes, avec des enjolivements en relief de lions ou de soleils. Ce qui charmait surtout les yeux, c’étaient les burettes à anche pour les sirops et les vases de terre émaillée, gracieuses amphores ou gobelets fantastiques, rehaussés d’une guirlande de fleurs bleues peintes, avec ces étiquettes dorées « O.mondificatif d’Ache [1], Vin cuit, Sucre de roses pâles ». Enfin des pots ventrus, avec des anses en forme de tresses, trônaient solennellement au-dessus des cornues et des fioles, comme autant de rois de l’antique pharmacopée. Leurs flancs glorieux recélaient « la thériaque, la confection d’Hyacinthe [2]. » Sur le comptoir on admirait « de ces petites boytes, qui se voyoient ès boutiques des apothicaires, painctes au-dessus de figures joyeuses et frivoles comme de boucqs volants, oysons, et autres telles painctures contrefaites à plaisir pour exciter le monde à rire [3] » ; mais au dedans, des plantes officinales exhalaient en se desséchant les senteurs alpestres des prairies du Nivolet où elles avaient fleuri. Le plus bel ornement de la cheminée, dont le foyer reluisait de blanches faïences zébrées de vert [4] était la statuette de sainte Madeleine choisie par les pharmaciens pour leur patronne, sans doute parce qu’elle avait oint les pieds du Christ d’huile et d’onguents parfumés. Notez encore ceci : entre les réchauds et un énorme mortier en fonte, un chat majestueux songeait. Pour expliquer la présence en ce lieu de cet aide étrange, les railleurs disaient que le chat seul pouvait expliquer au pharmacien les griffonnages des médecins.

Si je donne ici la description trop naïve peut-être de cette paisible demeure, on regardera ces détails comme un jeu frivole et l’on aura tort. On ne voit pas qu’ils nous aident à connaître le maitre de céans dont je voudrais tracer maintenant le fidèle pourrait. Ne croyez pas qu’il mît sa gloire « à cueillir des simples ou à distiller des poisons, comme le droguiste que Shakespeare a dépeint dans Roméo et Juliette, qu’il eût les sourcils touffus et des haillons sur son corps décharné. » Non, en vérité, il n’avait pas l’air si lugubre. C’était un vrai bourgeois de Chambéry, à la parole alerte et joviale, aimant la plaisanterie et l’érudition. Son pourpoint était noir, noir aussi le haut-de-chausse ; il portait le tablier vert et au cou une bandoulière avec un étui contenant une seringue, des canules et des pistons de rechange. Comme il était bon et affectueux, ses confrères, en le visitant, lui apportaient chaque fois le petit paquet traditionnel de sel et de verveine [5]. Tout le monde d’ailleurs le recherchait, car il était aimable conteur : de l’allée des Peyroliers [6] au faubourg du Reclus affluaient chez lui les cancans. Hélas ! pourquoi ne puis-je vous dire comment il s’appelait ? La page du registre où son nom était écrit a été malheureusement déchirée, comme si le bonhomme eût craint la promiscuité des dossiers criminels ou l’indiscrétion des amateurs de vieux papiers.

Indiscrète ou non, la publication de cette trouvaille m’a paru offrir quelque intérêt. En lisant ces pages poudreuses, je revoyais, avec un peu d’imagination, les physionomies et les costumes du XVIIe siècle et, prêtant l’oreille aux conversations échangées, je croyais démêler les impressions du passé.

Parcourons rapidement la galerie en feuilletant « ces livres de comptes », qui commencent le 1er août 1699 pour finir en 1707 :

Voici d’abord M. le comte des Charmettes, qui se fait servir à la pharmacie : « son bolus cordial, confortatif, grandement composé et réitéré au soir, plus un julep somnifère avec perles. »

M. le procureur Roissard, « des conserves de lierre, des amers et des aromatiques pour prendre au matin. » Maitre Gavet, granger de M. le chanoine Laurent, « de l’huyle de crapauds. » Madame Riondot, cordonnier, pour ses quatre damoiselles, « un bol contre la galle. » M. Charrot, à la Place, « une once thériaque, en sa buire d’argent, pour lui faire sur l’estomac un épithème (autrement dit, un écusson composé avec cet électuaire opiacé) ». La thériaque ! C’était le plus beau joyau pharmaceutique. Elle renfermait une soixantaine d’ingrédients variés, animaux, végétaux, minéraux, dont quelques-uns très bizarres, comme la terre de Lemnos. Cet amalgame guérissait tous les maux, et l’on disait que le venin, c’est-à-dire la maladie, fuyait cette merveilleuse panacée. En 1626, un pharmacien, ami des Muses, a chanté en vers épiques la Thériacle française [7]. Il faut user de ce remède, dit-il,

Si l’humeur corrompue de la dyssentrie
Ulcère tes boyaux, si la lienterie
Souille tes intestins, si misérablement
Tu souffres abattu l’iliaque tourment ;
Il guérit absolu de l’humide hydropique,
L’anazarque et encore le leucophlegmatique !

Quel aimable mélange de poésie et de médecine ! Thomas Diafoirus n’eût pas mieux rimé.

Revenons à nos registres : l’âme de la Saunière, maîtresse ès comptes, y est inscrite pour « une figuette d’eau de scorsonnaire, une boteille de petit laict clarifié, et un bâton réguelisse. » Le sieur Pouillon, vivandier, « un magdaléon [8] fort âcre, composé avec poivre, gingembre et blanc d’œufs, pour le costé. » Mme l’advocate Monat, pour sa petite Nanon, « une prise hystéric et hypnotic, des conserves de cynorrhodons [9], pour en prendre la grosseur d’une petite châtaigne loing du repas, et un grand sachet fomentation stomacale. »

N’apercevez-vous pas M. Carret, capitaine au régiment de Piémont, causant familièrement avec un sergent de la garnison de Montmélian ? Apparemment, il lui conte avec admiration le hardi coup de main que le prince Eugène, avec une poignée d’Impériaux, a tenté naguère sur Crémone, où il s’est emparé du duc de Villeroy. Aussi de quel œil fier le sergent toise les cornettes des mousquetaires de Louis XIV et l’infanterie « des régiments de la Fare et de Blézois », qui, entrés la veille dans Chambéry sous le commandement du maréchal de Tessé, paradent sur la place de Lans. Le capitaine entre dans l’apothicairerie et donne un louis d’or « pour sa partie, plus de la corne de cerf rapée », et le sergent, « neuf sols de Savoie pour une once de mercure dans une avelane buchée avec de la cire et de l’huile de scorpions ». Brave sergent ! Le feu de cent arquebuses ne l’aurait pas ému, mais il a dû faire une vilaine grimace s’il a pris ce breuvage ; volontiers, il eût chanté avec Basselin :

Il n’y a chez l’apothicaire,
De drogue que je prise mieux
Que ce bon vin qui me fait faire
Le sang bon et l’esprit joyeux.

A peine ces deux soldats ont-ils franchi le seuil de l’officine, que le sieur Pacoret, gendarme, se fait servir "une poudre sternutatoire, un pot pruneaux laxatif à l’accoustumé et huile de petits chiens Il. Il avait la goutte, ce bon gendarme, et savait que l’huile obtenue par la décoction de trois chiens nouveau-nés, mêlés avec origan et marjolaine, était un baume exquis.

Ensuite, M. Cler, clerc-juré à la juiverie, « a baillé un écu et demi, soit patagons [10], pour une prise de sang de dragon [11], et une poignée de cresson aquatique », et François Cartier, hoste à la Cage-Rouge, « un demy-florin pour l’huile de vers de terre. »

Mlle du Pengon a demandé « un scrupule d’une poudre de nature de baleine pour prendre au fort du paroxisme » ; Mlle de Soissons, de l’eau d’anis et une pincée de rasures d’yvoire« , et Mme de Gerzagne, »de l’huyle de courge, yeux d’écrevisses, sang de bouquetin et poudre de taupe.« Elle n’a rien d’effrayant, cette poudre de taupe ! C’était tout simplement, comme »le nombril marin« , du carbonate de chaux. Et aujourd’hui encore, les vieux docteurs prescrivent parfois les yeux d’écrevisses. Mais saviez-vous qu’outre le sang de bouquetin, on buvait aussi le sang de jument et le sang de la perdrix. Il ne faisait pas bon d’avaler le sang de taureau qui empoisonnait les gens ; point n’ignorez que telle fut la fin »sanglante« de Thémistocle [12]. Pourquoi d’ailleurs s’étonner de toutes ces drogues ? Guy-Patin était trop sévère quand il les qualifiait de »fatras de venins« . Nos pères avaient foi en leurs magiques vertus, et Mlle de Sévigné en faisait usage pour son rhumatisme : »si l’été ne me guérit pas, on me mettra les mains dans une gorge de bœuf ou dans la vendange." La marquise accepte même une pommade miraculeuse, composée de moelle de cerf et d’eau de la reine de Hongrie. Voltaire lui-même, à Ferney, se faisait servir quelquefois une tasse de sang de taureau dont il disait se bien trouver.

Soyons donc indulgent pour M. le patrimonial Morand [13], qui, d’après nos registres, aurait acheté « de l’eau de cerises noires », et pour M. BatailIard, capitaine de justice, qui offre « six florins d’un nid d’hirondelles avec les farines et de fleurs carminatives et astringentes pour lui faire des sachets pour lui appliquer sur le fondement. » De là est venu ce dicton : « assis sur un lit de roses ». Et quel plus doux siège pouvait rêver ce capitaine de justice, dont la principale fonction était de marcher dans les processions, le manteau rouge sur l’épaule, à la tête des actuaires qui précédaient le Sénat !

Encore un médicament destiné il un pauvre homme de Maché, qui, malgré l’édit de 1678, était probablement allé, au son du flageolet, fêter la Saint-Valentin dans les futaies du prieuré de Bissy [14]. Écoutez : « Tisane royale, fleurs de pied-de-chat, racines de fraizier et de lapat [15] et deux gouttes vrai beaume du péroult pour lui mettre dans l’oreille. » Je rencontre aussi le nom de M. l’abbé de Bagnat pour « une poudre d’amandes pour les mains, de l’opponoz, du cotton musqué, syrop de roses doré pour boire avec les eaux d’Aix, conserves d’œillets et de soucis et huile de muscade et d’ambre jaune pour lui oindre l’estomac. avant l’entrée du bain ». Quel abbé ! Je le vois,

Content de lui, guilleret,
Le nez au vent, l’œil au guet,
Un œil noir où l’éclair brille !
Il aurait par son caquet
Mis en désarroi complet
La vertu d’une bastille !

Le délicieux pote du XVIIIe siècle qui a écrit ces vers songeait sans doute à M. l’abbé de Bagnoz...

Je copie au hasard quelques ordonnances à d’autres dates : « M. le comte de Cissans doibt pour Madame, pour M. l’abbé, pour le révérend père Carron, cordelier, et pour Mademoiselle : six grains cholagogue [16], onguent verbascum [17] pour graisser l’anche et une infusion dessicative et fort digérante, plus teincture de raisins. » « Me Coulonge-Clavaire doibt pour lui ; dix-neuf prises d’une poudre contre la rage, composée, selon son ordonnance, avec rüe, plantin, verbène, polipode, camomille, absinthe, armoise, arnique [18], centaure, hypericon, sauge et autres. » Encore quelques simples, et nous avions toutes les herbes de la Saint-Jean !

« Un escolier, nommé Chapelle, chez la veuve Artaud, doibt : Eau de frai de grenouilles, son pot cresme, syrop d’épine-vinettes pour user au cullier, et eau de noyaux de pêches. » « Les dames carmélites, pour la mère Elaine : une poudre capitale pour lui faire un bonnet pique. » Pauvre mère abbesse, si compatissante pour tous les mendiants, va-nu-pieds, culs-de-jatte et galeux, qui souvent se frottaient les membres avec de la clématite, ou herbe-aux-gueux, pour se faire des plaies, afin d’exciter la pitié publique ! Elle a dû cruellement souffrir quand on lui a arraché celte calotte de poix appliquée sur la tête pour lui enlever la teigne ! C’était jadis le traitement employé.

« MM. les chanoines de la Sainte-Chapelle ont pris, pour un des enfants de chœur, le tout petit : »de l’opiatte de Salomon [19], un paquet gramen [20] et séné avec les vermifuges et les correctifs.« Était-ce déjà ce vermifuge sans pareil que, vers 1830, les demoiselles Garbillon vendaient dans leur boutique, à Chambéry, mais qui n’y fait plus florès aujourd’hui, quoi qu’en dise le Codex Dorvault, le vade-mecum. des praticiens ? »M. le marquis d’Arrocourt doibt, pour sa femme : « un looch pectoral, et ils ont fourny le poulmon de renard, plus une once orviétan pour un de ses chevaux de course remis » à son petit laquais.«  »M. le comte Rubiland doibt, pour M. le contin, son fils : « Deux douzaines et trois vipères, dont il en est mort six, » et les autres, son valet les a emportées à la campagne, à deux écus neufs la douzaine.« Délicieux, le bouillon de vipères ! On lui attribuait toutes sortes de propriétés. »M. le juge-maje [21] de Rocheron fait emplette : « d’herbes, fleurs, racines et fruits pour faire son bouïllon de coq. » Et il avait raison, car une bonne soupe faite avec un vieux coq préservait admirablement de la fièvre quarte.«  »Mme la veuve de l’audiencier Mottet prend : « une rhubarbe fine et fort chère et myrobolant », La rhubarbe a gardé sa gloire ; mais, M. Rogé a détrôné le myrobolant, fruit de l’Inde employé comme purgatif. De la mode jusque dans les médecines ! Cela semble étonnant ; mais rien n’est plus vrai :

C’est un besoin des temps malades où nous sommes !"

Au temps d’Hippocrate, l’ellébore, les semences de carthame [22], la racine de thapsie étaient de précieux laxatifs. Tout cela n’est plus dans le goût du jour, et le médecin de M. de Pourceaugnac, qui voulait que les purgations eussent lieu en nombre impair, n’a pas eu d’imitateurs.

Tournons la page : voici M. Canton, châtelain des Molettes, lequel doibt pour la nourrice de sa pouponne : « une poudre mithridate, miel de nymphes et coquelicots. » Claude Bourdellier, boulanger : « Lie d’huile de noix, farines de cumin et de faines, castor et esprit de sel ammoniac pour lui faire sur les jambes des embrocations », c’est-à-dire des arrosements à la similitude de pluye, comme dit Paré. M. le doyen de Saint-Innocent : « une masse de pilules magistrales et fort désobstructives, de grande composition, plus un clystère anodin au laict, donné à quatre heures. » M. Ignace Pasquier, avocat consistorial [23] : « un jouvelot [24] d’un vin vulnéraire. » M. Georges, chaussetier aux cabornes [25] de la place de ville, pour sa servante : « poudre bezoardique et une prise aposème d’aristoloche. » Aristolochia servait aux pratiques de Lucine, comme il est dit au chapitre du Pantagruélion, et quant à la poudre bezoardique, ouvrez le quatrième estomac de la gazelle des Indes, vous y trouverez une concrétion calculeuse qui est le bézoard oriental.

Ce n’est pas tout. On employait aussi « l’eau de sauterelles et surtout le fameux catholicon double », « Voulez-vous bientôt estre cardinal ? Frottez une des cornes de votre bonnet de catholicon, il deviendra rouge et serez fait cardinal [26]. » La douleur causée par la sciatique était subitement calmée par un liniment avec partie égale de moelle de bœuf, de graisse de chapon et d’eau d’arquebusade. On suspendait le cœur desséché d’un passereau au cou des petits enfants pour les préserver de l’épilepsie ; le sel d’areste de bœuf [27], d’écorces de fèves mêlé à l’extrait de crâne humain guérissait la même maladie. Les pierres précieuses étaient aussi des spécifiques, oyez plutôt [28] :

Le jaspe soit taillé ou en table ou en boule
Arrête notre sang, quand des veines il coule.
Qui approche l’onyx à notre œil souverain,
Ophthalmic il guérit la douleur tout soudain ;
Le corniol [29] porté surmonta la colère ;
L’agathe peut guérir la dent de la vipère ;
L’améthyste résiste à l’ivrogne qui veut,
Caressant ses amis, boire plus qu’il ne peut ;
Le port tant seulement de la verte émeraude
Peut tempérer l’ardeur d’une flamme ribaude.
La turquoise conserve et fait cheminer droit
Celui qui est sujet de tomber maladroit.

Il est intéressant d’observer que l’on faisait rarement usage, dans notre apothicairerie, de l’opium, de l’émétique, ou tartre stibié, préparé pour la première fois en 1630, et que Guy-Patin appelait tartre stygié, le tenant pour aussi funeste que les eaux du Styx dont il lui semblait provenir. Mais l’ipéca et le quinquina, que nos registres mentionnent sous les noms de Hypequiana et de Kina-Kina, étaient très en vogue. La thérapeutique de ce temps avait heureusement laissé tomber dans l’oubli toutes les drogues énumérées par Montaigne : « le pied gauche d’une tortue, l’urine d’un lézard, la fiente d’un éléphant, le foye d’une taupe, du sang tiré sous l’aile droite d’un pigeon blanc et pour les coliqueux, des crottes de rat pulvérisés. » Elle négligeait aussi ce supercoquentieux remède découvert par Rabelais pour guérir ceux qui sont grandement affligés du mal de dents : « c’est de mettre les chroniques de Gargantua entre deux beaux linges bien chauds et de les appliquer au lieu de la douleur, les synapizant avec un peu de poudre de oribus. » Molière est également irrévérencieux pour la vieille médecine : « j’avons dans notre village, dit le paysan Thibaut [30], un apothicaire, révérence parler, qui li a donné (à sa femme) je ne sais combien d’histoires et il m’en coûte plus d’eune douzaine de bons écus en lavements, ne v’s en déplaise, en aposthumes qu’on li a fait prendre, en infections de jacinthes et en portions cordales, mais tout ça n’a été que de l’onguent miton mitaine. »

Chacun sait que l’or potable était passé de l’alchimie Alchimie dans la pharmacopée du moyen âge sans rien perdre de son prestige. « Nos livres de comptes » parlent d’or également. On y voit que M. le Fiscal de Maurienne [31] doibt : « un bol avec quinze grains d’or en feuilles, selon le billet », et en note, notre disciple de Galien a écrit : « On n’a mis que huit grains qui ont fait un volume extraordinaire ! » Nous vous croyons sur parole, monsieur l’apothicaire, mais le malade n’a pas eu son compte de feuilles d’or.

En publiant celle liste, je n’aurais garde d’oublier la magistrature de la Savoie. Ces nobles sénateurs qui, aux grandes cérémonies, revêtaient un costume si magnifique : robe de velours écarlate sur la soutane de soie, toquet de velours en tête, et ne sortaient jamais qu’en carrosses, précédés de leurs officiers en robes rouges et des huissiers porteurs de la grosse masse, laquelle ne s’abaissait que devant Son Altesse Royale « en recognoissance de l’aucthorité du souverain [32] » ; nos seigneurs, dis-je, se droguaient comme de simples mortels.

Je lis les noms de M. le sénateur Valèrieulx, pour M. son fils Jaquoton, « eau de chaux pour en mettre dans son laict d’ânesse au matin, plus mastic en larmes et pulpe de tamarin pour faire deux médecines chez lui » ; de M. le sénateur de la Tour, pour Mme la sénatrice, « trois paquets herbes et semences pour farcir trois poulets selon l’ordonnance » ; de M. le procureur général Faviet pour « un grand emplâtre diapompholigos [33] pour lui appliquer sur la rate ».

Combien devez-vous avoir plus de compassion pour dame veuve Goguet hostesse au Cheval-Blanc ! On est venu quérir pour elle à l’apothicairerie « un bol avec requies Nicolaï et une poudre désopilative et caquectique donnée à une heure après minuict selon la consulte ». Molière eût conseillé deux dragmes de matrimonium en pilules [34]. Ce requies était un mélange d’opium, de racine de mandragore, de laitue et de scarole. Mystérieux élixir qui devait rendre la vie à cette veuve inconsolable ! Mais je suppose qu’en pliant le cornet où il avait versé cette prise désopilative, notre bonhomme a dû sourire, si même il n’a murmuré ce quatrain malicieux de Dufrény :

Deux époux, dit un grand oracle,
Tout à coup deviendront heureux,
Quand deux époux, par un miracle,
Pourront devenir veufs tous deux !

Je n’ai point laissé ignorer que notre pratricien de Chambéry avait le sentiment de l’art ; vous voyez que parfois aussi il savait cueillir le rameau vert de la poésie. Un de ses confrères, Me Maginet de Salins, exigeait en outre qu’il fût musicien, architecte et même :
Cuisinier, non pour faire, en un festin friand,
Mille mets pour remplir notre ventre gourmand ;
Mais lorsqu’au patient tout au goust est étrange,
Lui donner des chapons et perdrix à l’orange,
Amandelles, chaudeaux, panades et clairs d’orge,
Plus sains à l’estomac que friands à la gorge.
Pâtissier, pour fournir le secours aux malades,
Biscuits et macarons, pignolats et sucrades !

Quel heureux temps que celui où les apothicaires s’adonnaient à la pâtisserie. L’esprit de défiance est la plaie de notre époque. Plus d’un palais délicat refuserait aujourd’hui de goûter à des macarons ou gâteaux d’amandes, même croustillants et dorés, qui auraient été préparés dans une pharmacie.

Dans son dispensaire de l’an 1526, le prévôt Nicolas se montre inflexible : « que le pharmacien n’entreprenne rien sans le conseil d’un docteur surtout dans les médecines laxatives ; qu’il ne change rien aux ordonnances comme fit jadis le confrère qui, manquant de grains de corail blanc, en fit brûler de rouges qui par la combustion devinrent blancs. Pour ce méfait, il fut condamné à 1 000 ducats d’amende et perdit sa charge. » Le cas n’était pas pendable...

Avant de fermer nos registres, nous devons une mention honorable aux médecins de Chambéry pour leurs mirifiques ordonnances rapportées ci-dessus. Saluons donc la Faculté et les « savantissimi doctores » Citre et Rinod. Comme leurs confrères de France, ils pratiquaient surtout la saignée, dont le prix variait selon la qualité des patients. Je lis dans le mémoire d’un chirurgien de la famille seigneuriale de Beaufort :

Saigné Madame.................... 4 livres.
Saigné le cavalier de M. le marquis et la femme de chambre de Madame.... 3 sols.

Le plus original des médecins de ce temps était sans contredit le docteur Sangrado ; il avait un spécifique contre toutes sortes de maladies, l’eau chaude, et disait à ses malades : « si vous n’eussiez bu que de l’eau claire toute. votre vie et que vous vous fussiez contentés d’une nourriture simple, de pommes cuites, par exemple, tous vos membres feraient encore facilement leurs fonctions ! ». Et joignant l’exemple au précepte, il leur versait dans l’estomac un déluge d’eau [35].

On devine que ce bon docteur, qui était de Valladolid et non de Chambéry, avait vite fait de dépêcher ses malades.

Croiriez-vous qu’il y avait jadis une grande rivalité entre les médecins et les apothicaires ? La lancette jalousait la thériaque ! Il fallut bien des édits pour apaiser la querelle. J’ignore si notre bonhomme de la rue Couverte a eu maille à partir avec les médecins et s’il a d˚ s’écrier comme M. Clistorel :

Ils voulaient obliger tous les apothicaires
A faire et mettre en place eux-mêmes leurs clystères,
...
Il m’aurait fait beau voir avecque des lunettes,
Faire, en jeune apprenti, ces fonctions secrètes ! [36].

Mais ne ravivons pas ces débats heureusement clos ! Je note en passant que si tous ces électuaires baroques et ces saignées réitérées excitent aujourd’hui notre surprise, l’étrangeté des malaises dont on souffrait jadis semble les justifier. Cullen était un savant du XVIIIe siècle ; il a dit le premier que la digitale est l’opium du cœur parce qu’elle en ralentit les mouvements et diminue par suite la fréquence du pouls. !\lais quelles terribles affections il s’est plu à décrire : « la flatulence nidoreuse [37], la passion ou colique cœliaque [38], l’hétisie mésenthérique [39] ! » Voilà assurément de bien vilaines maladies, dont les noms seuls, inconnus pour nous, faisaient pâlir nos aïeux. « Quand on a affaire, disait encore Claude Fouët, à des maladies invétérées de la rate ou du pancréas, causées par des glaires, des phlegmes recuits ou de vieux levains collés aux tissus, comment lever les obstructions et opilations de ces parties ? »

Plus d’un bonnet doctoral est demeuré perplexe. Le lecteur dira si notre apothicaire savoyard, plus heureux que ce célèbre docteur, n’avait pas trouvé ce secret, grâce à toutes les médecines émollientes, détersives, fort clarifiées ou corroboratives, rassemblées dans son arsenal.

Camille Biord


[1Huile de graine de persil.

[2Amalgame de miel, sirop d’œillets, safran, myrrhe, etc.

[3Rabelais.

[4Cheminée de la superbe pharmacie de l’hôpital de Salins.

[5Gilbert, Notice sur les pharmacies.

[6Ancienne rue de Chambéry ; deux quartiers portent encore les noms de Reclus et Maché.

[7Maginet, pharmacien (biblioth. de Salins).

[8Emplâtre ayant la forme cylindrique.

[9Fruit de l’églantier.

[10Monnaie flamande valant 3 livres 4 sols de Savoie.

[11Substance résineuse d’un rouge de sang et astringente.

[12Gazette hebdomadaire de médecine, octobre 1883.

[13Avocat du domaine royal.

[14Il y eut, à l’époque du carnaval, de tels désordres à cette fête, que le sénat crut devoir la supprimer (M. Perrin).

[15Patience ou grande oseille.

[16Qui purge la bile.

[17Fleurs du bouillon blanc.

[18Ou bétoine des Savoyards.

[19Variante de la thériaque, comme l’orviétan, la poudre mithridate.

[20Chiendent.

[21Aujourd’hui c’est le président du tribunal de première instance.

[22Les graines du carthame sont dites graines de perroquet. La thapsie est le nom d’un genre d’ombellifères à fruit oblong.

[23Avocat, membre du conseil de l’ordre ; le notaire s’appelait un actuaire.

[24Mesure du pays, un demi-litre environ.

[25Anciennes boutiques en bois de Chambéry.

[26Satire Ménippée.

[27Ou bugrane.

[28Poème de Maginet.

[29La cornaline.

[30Le Médecin malgré lui.

[31Le procureur du roi.

[32Livre du cérémonial à la cour d’appel.

[33Composé avec cire, litharge, céruse, etc.

[34Sganarelle à Géronte (acte III).

[35Gil BIas de Le Sage.

[36Regnard, Le Légataire universel ,Acte II scène XI.

[37Dyspepsie avec éructation d’une odeur sui generis.

[38Diarrhée d’aliments non digérés.

[39Carreau des enfants ou affection des ganglions mésentériques.