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Le café

Louis Couty, La Revue Scientifique — 22 avril 1882

Mis en ligne par Denis Blaizot le samedi 11 août 2012

Mesdames, messieurs,

Au mois d’avril 1879, j’arrivais au Brésil, et quelques jours après j’allais visiter les belles plantations de la province de Saint-Paul. On me dit que ces millions de pieds de caféiers descendaient tous de quelques arbustes qui ornaient au commencement du siècle les jardins de Rio-Janeiro. On me dit qu’une exportation de cinq millions de sacs se chiffrait, il y a soixante ans, par quelques hectolitres ; et je compris ce que valaient les terres du Brésil et ce que valaient ses habitants.

Maïs on m’aurait bien étonné en ajoutant que, deux ans plus tard, je terminerais par une conférence la première exposition consacrée à votre produit national. C’est là, messieurs, un grand honneur ; mais cet honneur implique une tâche périlleuse ; et, si ma double qualité de professeur et d’étranger ne m’en faisait un véritable devoir, je ne me permettrais pas de parler du café devant ceux qui le cultivent et le préparent, à la fin de ces comices dont le Brésil entier s’est occupé.

Les jours précédents comme ce soir, on a vu se presser dans ces salles une foule nombreuse où se mêlaient les personnalités les plus humbles et les plus hautes ; tous les journaux ont été remplis d’appréciations flatteuses et de discussions importantes ; les plaintes générales auparavant se sont apaisées peu à peu, et vous ne pouviez, messieurs les organisateurs, souhaiter à vos efforts un succès plus complet. Si vous n’aviez voulu faire qu’une simple exhibition, cet intérêt général serait pour vous une récompense suffisante ; mais heureusement vous avez su viser plus haut. Vous avez aidé à rechercher les causes d’une crise dont tout le monde souffre ; vous avez rassemblé d’énormes matériaux d’observations en demandant aux diverses provinces du Brésil, comme aux pays concurrents, des éléments complets de comparaison, et vous avez passé de longues heures à les classer méthodiquement avec des indications nombreuses : aussi cette exposition, installée par l’initiative privée, servira-t-elle puissamment à fournir des conclusions précises et à préparer des solutions utiles : vous pouvez vous enorgueillir de ces résultats. Ils feront ce soir le sujet de cette conférence.

Le Brésil vous est redevable de connaître aujourd’hui l’état exact de ses progrès et de ses ressources. Il sait que sa production de café n’est pas inférieure aux autres en qualité ou en préparation ; et ce premier résultat est considérable.

En comparant les produits de Rio-Janeiro, de Saint-Paul ou de Minas aux produits de l’Asie, de l’Amérique centrale ou de l’Océanie, vous avez constaté que vos formes et vos qualités sont plus variables et plus inégales que celles de Ceylan, de Java, de la Martinique ou de Bourbon ; mais ces pays produisent quelques centaines de mille sacs ou beaucoup moins, et leurs cultures, au lieu de s’étendre sur plusieurs degrés géographiques, couvrent à peine quelques kilomètres carrés. Si l’on tient compte, comme il est juste, des différentes qualités de votre énorme production, vos cafés qualifiés de bons ou de supérieurs se montrent les égaux des meilleurs cafés de Java, de Ceylan, de la Martinique ou du centre Amérique ; vos qualités médiocres trouvent en Afrique, à Haïti, à Manille, à Ceylan des analogues et vous avez acquis la certitude que la moyenne de votre production rivalise en qualité avec l’ensemble des productions concurrentes qu’elle égale en quantité.

En répondant ainsi à tant d’appréciations inexactes ou insuffisantes acceptées au Brésil comme en Europe, l’exposition a rendu un signalé service, et ce service restera malgré toutes les objections. Ces objections sont du reste toujours les mêmes : une exposition ne prouve rien ; les échantillons étrangers étaient trop peu nombreux, les vôtres trop choisis ; que sais-je encore ? Mais j’aime mieux répondre par d’autres observations.

MM. de Taunay, Telles et moi nous avons visité dans un récent voyage diverses boutiques des boulevards et des rues populeuses de Paris pour chercher la solution d’une question fort mal posée, celle des marques du café du Brésil.

Après nous être convaincus comme bien d’autres que beaucoup des cafés vendus sous les noms de Martinique, Moka, Java ou Bourbon venaient de Rio ou de Saint-Paul, nous constatâmes aussi que les formes du Brésil affublées de noms d’emprunts égalaient en qualité les marques véritables.

Pour plus de facilité d’examen nous achetâmes et nous avons conservé plusieurs échantillons de Martinique, de Ceylan et du centre Amérique que l’on peut examiner au laboratoire de biologie industrielle de l’école polytechnique ; en voyant ces cafés pris au contact du consommateur et en les comparant à ceux de cette exposition, vous conclurez que les produits du Brésil ne sont pas inférieurs aux autres.

Du reste, tous les intermédiaires savent bien que les marques les plus demandées en Europe sont fournies en grande partie avec vos bonnes qualités : Deux millions de sacs de produits du Brésil bien choisis, davantage peut-être, sont confondus chaque année, avec les quelques centaines de mille sacs de bon café que produisent Ceylan, Java, Moka et les Antilles ; et ce seul fait suffit à établir le mérite et la diversité de votre préparation, comme il explique l’erreur des consommateurs trompés sur l’origine des formes supérieures, et habitués à juger votre café d’après ses mauvaises qualités. Cette erreur déjà ancienne est entretenue aujourd’hui par l’ignorance et par l’intérêt.

Il était naturel que la production du Brésil, irrégulière à ses débuts, fût alors mélangée à d’autres qualités plus anciennes et mieux préparées ; ceux qui l’achètent ont eu profit à continuer à l’utiliser de la même façon.

Et beaucoup se sont laissés tromper par ces conditions de vente, jugeant, en ce point comme en d’autres, ce pays sans le connaître.

Si plusieurs de ceux qui ont écrit sur le Brésil y étaient venus ou si, y étant venus, ils ne s’étaient pas bornés à visiter quelques villes du littoral ; s’ils avaient fait ce que j’ai fait, pénétrant dans les fazendas, parcourant des plantations immenses bien installées et bien tenues, examinant les engenhos et les appareils perfectionnés de préparation, s’ils s’étaient enquis de la richesse de cette terre qui, à peine sarclée, nourrit pendant trente ans, sans engrais, des caféiers trop agglomérés et donne 300 à 500 pour un avec les cultures de haricots ou de maïs, alors ils n’auraient pas affirmé que les productions du Brésil n’ont pas d’avenir.

Ne croyez pas, messieurs, que je devienne optimiste : personne moins que moi ne songe à nier l’importance du malaise dont vous souffrez ; les stocks de café augmentent en Europe pendant que les prix s’abaissent ; le producteur au Brésil voit son épargne diminuer ; et il ne sait plus où se procurer l’argent et la main-d’œuvre nécessaire pour agrandir, ou simplement pour continuer, les exploitations existantes. Les plaintes sont générales et elles sont justifiées.

Mais la cause ne doit pas en être cherchée, comme on l’a cru, dans le mauvais état supposé de vos cultures et dans l’infériorité de qualité ou de préparation des produits ; si l’on veut ne pas se payer de mots et d’explications faciles, des observations assez simples permettent d’analyser cette crise de café qui a été le point de départ de l’exposition actuelle. Éliminons d’abord les facteurs accessoires.

On parle beaucoup de dégrèvement. On suppose que si le café ne payait plus 1,56 fr. par kilogramme d’entrée en France, 1 fr, d’entrée ailleurs, la consommation deviendrait énorme. Une augmentation se produirait, cela n’est pas niable ; mais elle serait légère, parce que l’impôt actuel correspond à peine au tiers du prix de vente au consommateur ; cette augmentation, probablement, profiterait à vos concurrents autant qu’à vous, et pour l’obtenir votre gouvernement devrait modifier plusieurs tarifs de douane exagérés aussi sur les vins, les porcelaines et d’autres importations françaises, qui vous fournissent de grandes ressources.

On voudrait diminuer le droit de 13 % que le café paye à sa sortie du Brésil. Rien de mieux que cette réforme si l’équilibre budgétaire la permet ; cependant, dans un pays qui n’a pas de cote personnelle et mobilière, pas d’impôt foncier, il est juste de faire tomber une partie des charges sur les produits des fazendaires qui possèdent avec la terre des milliers de travailleurs noirs.

On fait jouer surtout un grand rôle à la baisse du prix des cafés et à la concurrence de plus en plus vive des productions étrangères. L’importance de ces facteurs n’est pas contestable, mais ils sont simplement les causes occasionnelles d’une crise depuis longtemps préparée.

L’abaissement du prix, sensible depuis plus de vingt ans, arrêté un moment, il y a quelques années, était fatal et nécessaire. Le café, après être resté longtemps une denrée de luxe, entre dans la grande consommation, et, par suite, son prix diminue à mesure que les concurrences se multiplient et se perfectionnent. Cette phase de transition est commune à toutes les productions : les céréales, le sucre, les fécules, le riz, le coton l’ont depuis longtemps dépassée ; favorable aux pays qui ont su la prévoir, elle est pénible pour ceux qui n’y sont pas préparés ; c’est justement ce qui arrive aux cultivateurs de café du Brésil.

Tandis que vous souffrez, d’autres vont en avant ; le centre Amérique, diverses régions de l’Afrique et de l’Asie augmentent leurs cultures à une époque où vous ne savez comment conserver les vôtres ; et, au lieu de fournir, comme il y a quelques années, près des deux tiers de la consommation du monde, votre production n’égale même plus la moitié : Elle a augmenté, mais elle a augmenté moins vite que les exploitations concurrentes ; et, en l’absence regrettable d’informations précises, nous trouvons là une preuve suffisante, Les prix qui vous semblent trop bas sont restés rémunérateurs pour d’autres, et la crise provoquée chez vous ou principalement chez vous par une variation générale des marchés de vente doit être considérée comme un malaise local.

Par suite, les causes, elles aussi, sont locales, et il est facile de les retrouver si l’on veut continuer la comparaison précédente. Le café rentre dans la grande consommation, comme le sucre, la farine ou la fécule : eh bien, que valent aujourd’hui ces denrées ? Les meilleures farines, celles de froment, se vendent en gros 0,40 fr. à 0,45 fr. le kg, et, d’autres sont beaucoup moins chères. Le sucre, vous le savez, puisque vous êtes au nombre de ses grands producteurs, est à des prix notablement inférieurs à ceux du café, et cependant la préparation des farines ou du sucre est autrement compliquée, et la culture de la matière première est elle-même plus difficile.

Prenons encore la vigne ; cet arbuste, très comparable au caféier, réclame pour sa culture et pour la préparation de ses fruits des soins spéciaux et une main-d’œuvre directe ; le vin, comme le café, est encore en bien des pays une denrée de luxe ; cependant les vins de qualités communes se payaient, il y a quelques années, au propriétaire français, 0,25 fr. à 0,40 fr. le litre, et, malgré une augmentation brusque de consommation, malgré le phylloxera, ce prix n’a pas beaucoup augmenté. Et ce n’est pas au vin, c’est au raisin sec ou à d’autres fruits faciles à préparer que nous devrions comparer le grain de café.

La conclusion, vous l’avez déjà posée. Votre café revient trop cher : à ce moment de crise, les qualités moyennes sont payées 0,60 fr. à 0,80 fr. le kilogramme aux fazendaires, et les qualités bonnes 1 franc à 1,10 fr. , c’est-à-dire le double de la valeur de denrées européennes plus difficiles à obtenir. Il y a quelques années, la différence était encore plus considérable : cependant vous trouvez insuffisants des prix aussi élevés et vous ne comprenez pas pourquoi vous êtes appauvris par ce qui enrichit les autres. Regardez donc autour de vous et arrivez aux causes premières : votre main-d’œuvre est mauvaise et presque toutes les fazendas de café ont encore le travail servile.

Je ne suis pas suspect, et j’ai répondu en Europe à des attaques que je croyais injustes : les noirs restés esclaves sont mieux traités chez vous que beaucoup de nos salariés, et la plupart des hommes de couleur devenus libres ne sont pas aptes à entrer comme éléments actifs et utiles dans une société civilisée. Voilà ce que j’ai vu ; je l’ai écrit et je le répéterai si c’est utile ; mais je soutiens aussi qu’il y a urgence à remplacer une main-d’œuvre insuffisante et incapable de progrès, et ce n’est pas pour l’esclave, c’est pour votre pays, c’est pour vous que l’émancipation rapide me paraît de plus en plus nécessaire.

Vos cafés sont trop chers, parce que le noir vous coûte trop. Il vous coûte à entretenir et à élever s’il est né dans votre fazenda, il vous coûte à acheter s’il vient d’ailleurs. Vous payez aujourd’hui un travailleur ordinaire, qui durera vingt-cinq ans, 5000 à 6000 francs, et il faut ajouter à l’amortissement de cette somme un intérêt qui est au Brésil de 9 à 10 %. Il faut aussi tenir compte de ce que vous coûte cet esclave pour le nourrir, l’habiller, le soigner s’il est malade, le conserver s’il est vieux ou infirme, et vous oubliez trop souvent ces frais journaliers en ne vous préoccupant que des déboursés.

Eh bien, faites une comparaison facile : voilà deux fazendas ayant chacune deux cents noirs ; l’une achète tout ce qui est nécessaire à leur entretien et elle produit 20000 arrobes de café ; l’autre cultive le maïs, le riz, le feijon pour leur nourriture, la canne pour leur boisson, le coton pour leur habillement et elle ne vend que 10000 à 12000 arrobes. La différence énorme de 10000 arrobes au prix moyen de 10 francs représente ce coût annuel du travail esclave que vous avez l’habitude de négliger.

J’ai pris de divers côtés des renseignements ; j’ai essayé des calculs, et quoiqu’il soit malheureusement difficile de réunir sur ces points des données précises, j’ai acquis la conviction qu’un noir utile, à travail égal, revient deux fois plus cher qu’un ouvrier libre. Et ce travail qui revient plus cher est aussi très inférieur.

Cette infériorité saute aux yeux, quand on a vécu en France, au milieu de nos paysans âpres au gain, tenaces au travail et capables d’efforts intelligents ; mais vous pouvez vous-mêmes vous en rendre compte.

Vos cafés étaient autrefois mal préparés, mal lavés, mal triés, mal séchés, parce que le noir faisait directement toutes les opérations, et la plupart des fazendaires qui ont installé des engenhos ont dû recourir à des ouvriers libres ou à des métis. Aujourd’hui vous dépensez à bien tenir vos plantations une quantité énorme de main-d’œuvre sans pouvoir utiliser des procédés perfectionnés, vulgaires partout ailleurs, au labourage, à l’emploi des engrais, à la taille ; vos défrichements restent barbares, et dans chaque fazenda la production se borne à une seule denrée, parce qu’il est difficile d’habituer un esclave à faire simultanément des opérations différentes.

Ces pauvres noirs sont presque tous des automates qu’il faut soumettre à une constante surveillance ; vous les enfermez la nuit, vous les conduisez par escouades, vous les châtiez quelquefois, n’ayant pas d’autre moyen de les forcer au travail. Malgré le nombre immense des libérations et le mélange des races, malgré de très grandes facilités données au travail libre, vous n’avez pas réussi à organiser le travail libre, agricole, avec les éléments nationaux, et vos paysans apathiques, sans idées et sans besoins, n’ont rien de comparable aux petits blancs de l’Amérique du Nord et des Antilles.

L’absence de main-d’œuvre libre entraîne le maintien de la grande propriété : des régions de plantations de café aussi étendues que l’Angleterre et la France sont divisées par énormes lambeaux de 10000 à 60000 hectares nommés fazendas. La division du travail, comme la division du sol, reste rudimentaire, et vos classes d’artisans, de petits négociants, votre peuple en un mot s’agrège lentement. L’épargne se concentre comme la propriété ; quelques milliers de familles se partagent le prix de cinq millions de sacs de café, et, seules intéressées à produire davantage, elles ne suffisent pas, malgré tous leurs efforts, à créer une véritable richesse. Aussi, faute d’épargne générale et de main-d’œuvre disponible, les exploitations ont peu de valeur : une fazenda qui donne 400000 francs de café par an trouvera difficilement acheteur à 600000 francs si on la vend nue, à un million si on y laisse les esclaves ; et d’ordinaire le propriétaire a dépensé davantage à installer des conduites d’eau, des chemins, des machines ou des maisons. La fortune réalisable n’étant pas en rapport avec les revenus, le propriétaire ne trouve pas à 10 ou 12 % les capitaux nécessaires pour augmenter ses plantations ou transformer sa main-d’œuvre, et il se préoccupe avec raison de la création de banques hypothécaires qui iraient chercher en Europe des capitaux plus faciles et plus abondants.

En échange de son café, le fazendaire touche du papier, seule monnaie possible dans un pays où l’épargne est insuffisante ; or, comme ce papier a une valeur variable, si le change est bon, c’est-à-dire si le franc vaut 400 reis au lieu de 500, le vendeur reçoit moins pour une quantité fixe de café payée au même prix en Europe. Messieurs, je m’arrête à ce fait qui caractérise bien l’époque de transition que vous traversez : le producteur du Brésil est intéressé à l’avilissement du crédit de son propre pays et il y est intéressé parce que le Brésil ne fait pas lui-même ses échanges avec l’extérieur.

Occupés à surveiller leurs esclaves ou à faire de la politique de parti, les fazendaires laissaient tout au plus leurs fils devenir avocats, médecins, juges ou administrateurs ; et ils ne prenaient pas garde que des immigrants, venus souvent pour cultiver la terre, occupaient peu à peu toutes les fonctions industrielles et commerciales et accomplissaient ce que des Brésiliens auraient dû faire.

Ce sont des Européens qui ont fait connaître vos produits, le café, le sucre, les fécules, plus récemment le cacao et le caoutchouc ; ce sont des Européens qui ont perfectionné vos préparations, celle du café, celle du sucre comme beaucoup d’autres. Ce sont aussi des Européens qui ont commencé vos grands travaux industriels et métallurgiques, ou qui ont installé la plupart de vos chemins de fer et de vos voies de communications maritimes et fluviales.

Ce n’est pas leur faute, à ces nouveaux venus, si leurs intérêts sont restés distincts des vôtres, c’est-à-dire opposés ; et ce n’est pas eux, c’est vous qui avez créé ce mal dont vous vous plaignez, « l’estrangérisme ».

Si vous aviez transformé les immigrants en cultivateurs de café, au lieu de les forcer à en être seulement les vendeurs ; si, comme l’Amérique du Nord, comme le Chili ou l’Australie, vous aviez ouvert votre sol, vos cultures, vos terres et non pas seulement vos maisons, si vous n’aviez pas tenu en suspicion les religions et les coutumes qui n’étaient pas les vôtres, au point de réserver pour vous seuls les droits de citoyens, vous ne souffririez pas aujourd’hui de l’état de votre épargne diminuée chaque année par des profits étrangers.

Ne craignez rien, messieurs, je suis dans la question et vous allez voir que l’état de vos échanges influe autant que l’état de votre main-d’œuvre sur la crise que traverse votre principale production.

Pour beaucoup de fazendas de Minas, de l’Espirito Santo ou même de Rio, un sac de 60 kilogrammes coûte 20 francs à transporter de la fazenda au port d’embarquement. Vous trouvez à juste titre ces frais exagérés ; mais ils ont leur raison d’être : la plupart de vos chemins de fer sont construits par des compagnies anglaises ou françaises, qui doivent s’assurer contre les risques du change et de l’éloignement, et qui souvent aussi se bornent à des spéculations sans portée. Par suite d’intérêts politiques ou autres, vos lignes ne desservent pas toujours les zones les plus riches ou les ports d’exportation les plus commodes et les plus rapprochés ; par suite de garanties d’intérêts sans objet pour des zones déjà cultivées, mais nécessaires pour attirer les capitaux étrangers, ces lignes, construites souvent à trop grands frais, sont grevées de frais intermédiaires ruineux que l’entreprise définitive doit payer au premier concessionnaire ; mais ensuite, sûre de l’avenir, obligée de partager avec l’État les plus-values, chaque petite compagnie n’a presque aucun avantage à voir augmenter le trafic, et ce trafic est lui-même limité dans des régions où le travailleur noir ne consomme pas, où l’ouvrier et le paysan travaillant peu n’achètent pas. Souhaitons donc que vos voies de communications soient dorénavant mieux comprises et mieux cordonnées ; mais ne demandons pas à celles qui existent des tarifs à bon marché qu’elles ne peuvent pas immédiatement donner.

Du reste, l’état des échanges et des transports intérieurs pèse relativement peu sur le marché du café, et ce produit souffre surtout des échanges extérieurs.

Un kilogramme de café vendu 1. franc à Rio, chargé ensuite de 1. fr. 70 de droit, est acheté 4 fr. 50 par le consommateur : soit 1. fr. 80 de frais d’échanges. Ce chiffre effraye et l’on est tenté de ne pas y croire ; il n’a cependant rien d’exagéré.

Dans les visites que nous avons faites, MM. de Taunay, Telles et moi, à divers magasins de café de Paris, nous avons comparé les prix de demi-gros de certaines qualités faciles à reconnaitre, aux prix indiqués à ce moment pour les mêmes qualités dans les mercuriales des journaux du Brésil. Nous laissions donc subsister deux intermédiaires ; le commissaire à Rio, le vendeur au détail en Europe et, bien entendu, nous tenions compte des frais minimes de transport jusqu’au débitant. Dans ces conditions, nous constatâmes que les cafés du Brésil doublaient de prix en passant du producteur au dernier vendeur.

Des qualités achetées 80 francs les 100 kilogrammes à Rio, étaient vendues à Paris en demi-gros 160 à 180 francs, ou mieux 370 francs avec les droits et le transit ; des qualités meilleures, marquées 100 à 120 francs au Brésil, se débitaient à 400 et 420 francs en Europe. La valeur vénale de 100 kilogrammes de café augmentait donc inutilement de plus de 100 francs avant d’arriver au consommateur, tandis que l’échange des céréales, des fécules ou du sucre ne nécessite que des frais très minimes.

Les raisons de cet état de chose sont simples, et vous les connaissez tous.

Le fazendaire expédie à un premier vendeur responsable, le commissaire ; du commissaire, le café passe entre les mains d’un ensaccador qui réunit les qualités similaires et trop souvent mélange les médiocres et les bonnes ; enfin l’expéditeur achète de différents côtés des lots de 500 à 5000 sacs qu’il envoie en bloc au Havre, à Bordeaux ou à Marseille.

Là, une maison de commission vend chaque cargaison à un spéculateur en gros ; celui-ci ou un autre intermédiaire fait de nouveaux mélanges, rassemble des Martinique, des Ceylan, des Java et des cafés « despolpés » du Brésil, mille des cafés de terreiro aux Venezuela, aux Costa-Rica, aux Manilles, aux Haïti, et vend ensuite ces produits nouveaux au marchand de demi-gros ou au négociant de denrées coloniales, qui lui-même cèdera au petit épicier et au détaillant.

Au lieu de faire lui-même ses échanges, ce qui serait facile s’il l’essayait sérieusement, le fazendaire fournit donc les moyens de vivre à sept intermédiaires successifs sans compter les banquiers, les courtiers et les autres employés indirects de ces transmissions multiples. Le commissaire avance de l’argent au fazendaire ; les expéditeurs se couvrent avec des traites fournies généralement par de puissantes maisons anglaises qui profitent des différences de change et quelquefois les produisent ; enfin le premier acheteur du Havre ou de Marseille et le négociant de demi-gros, ayant à payer outre ces traites des impôts élevés, usent aussi du crédit.

Ces bénéfices intermédiaires, réalisés presque tous par des étrangers, diminuent sans profit pour le pays le prix qui pourrait être payé au cultivateur ou au préparateur ; et votre café, trop cher déjà à cause de la main-d’œuvre, rapporte peu à cause de la vente.

I ! faut que vos terres soient bien fertiles, il faut que leurs cultures soient bien lucratives pour que vos exploitations soient restées longtemps florissantes malgré des conditions nationales et étrangères aussi défavorables, et l’on se demande avec étonnement quelles ne seront pas la force et la richesse du Brésil lorsquïl saura utiliser ses ressources naturelles. Mais comment arriver à cette utilisation, comment faire une main-d’œuvre meilleure et des échanges plus faciles ; en un mot, comment mettre fin à la crise du café et des autres productions ? Voilà, messieurs, la véritable question et il ne servirait de rien d’avoir indiqué les causes si nous n’essayions de discuter les remèdes.

Ceux d’entre vous qui me connaissent savent que j’ai toujours parlé du Brésil sans parti pris ; amené par les exigences inattendues d’un programme à étudier plusieurs des points les plus importants de votre évolution, j’ai fait ce que j’ai pu pour faire apprécier en Europe, à leur juste valeur, des ressources et un avenir injustement méconnus ; aussi je vous demande de dire encore toute ma pensée, et je la résumerai d’un mot. Vous avez, d’après moi, souvent oublié qu’une nation dépend intimement de son milieu, de son sol, de son climat et de son peuplement ; vous n’avez pas su toujours être Américains du Sud en face de l’Europe, Brésiliens en face de l’Amérique du Sud ; et si votre patriotisme est ardent, si vos formes extérieures, vos mœurs, vos coutumes sont à vous et bien à vous, vous avez bien des fois pris ailleurs ce qui s’imite le moins, les institutions, les réformes et les lois, c’est-à-dire les actes mêmes de l’évolution sociale ; et dans tous les cas, pour cette question capitale de la transformation du travail, vous n’avez pas tenu compte des difficultés ou des ressources qui vous étaient spéciales.

Ainsi vos terres sont excessivement riches ; les immenses pâturages du centre et du sud permettent de créer des chevaux, des mules ou des bœufs, sans en prendre aucun soin ; le maïs, le haricot, divers féculents, la vigne elle-même fournissent presque sans frais des récoltes beaucoup plus abondantes qu’en Europe ; il n’est peut-être pas de pays où l’on trouve réunies, comme au Brésil, des productions aussi lucratives que le café, le sucre, le cacao, le maté, le tabac, le coton et le caoutchouc, et l’on ne compte plus les substances oléagineuses ou textiles, les bois de luxe, les fruits ou les médicaments si divers que vous laissez inutilisés faute de moyens d’exploitation.

Mais vos bois vierges demandent plusieurs mois pour être défrichés, et les plantations par lesquelles vous avez l’habitude de les remplacer donnent tardivement leur première récolte. Tandis que dans l’Amérique du Nord, l’Australie ou la république Argentine, le nouvel arrivé trouve des ressources presque immédiates dans des cultures de céréales ou des élevages de porcs et de moutons dont il a l’habitude ; au Brésil, il lui faut attendre deux ans avant de couper la canne ou d’arracher le manioc et cinq ans avant de cueillir un premier grain de café, et il lui faut attendre aussi s’il plante du coton ou du cacao, ou s’il élève du gros bétail.

Surpris par ces cultures nouvelles dont il doit peu à peu apprendre tous les détails, l’immigrant se trouve de plus dépaysé au milieu d’une société sans préjugé de race, ouverte au noir libéré, hospitalière à l’Européen qui voyage, mais relativement fermée à l’étranger qui veut s’établir. Si par malheur ce colon est envoyé dans une de ces exploitations organisées à grands frais par l’État, alors son désenchantement est rapide et complet. Votre sol, riche à longue échéance, ne lui fournit pas même de moyens de vivre, lui et sa famille ; vos lois, en le privant des droits civils et municipaux les plus simples, le placent presque au-dessous de vos affranchis. Forcé, s’il veut manger, de recourir à des avances faites par le gouvernement, surveillé par une administration nombreuse et compliquée, et ne trouvant ni cette indépendance ni ces gains rapides qu’il était venu chercher, il repart découragé ; ou s’il reste, il végète, par suite de l’absence ordinaire des moyens d’échange et des voies de communication les plus simples.

Et pendant que des nations vieilles s’enrichissent par des cultures sans comparaison avec les vôtres, pendant que des millions d’immigrants vont fertiliser chaque année des pays neufs moins favorisés de la nature, le Brésil ne peut même songer à utiliser ses immenses réserves : et, comme l’avare sur son trésor, il vit et il attend. Et cependant le temps presse ; le moment n’est pas loin où, grâce à la loi Bio Bronco, le travailleur noir aura disparu, et la crise du café est un de ces avertissements salutaires qu’une nation qui veut vivre et grandir ne doit pas négliger.

Vous vous trouvez placés, pour avancer, dans des conditions entièrement spéciales.

L’esclavage, en s’étendant sur tout votre territoire, a installé de divers côtés des exploitations importantes qui périclitent aujourd’hui, parce que ce mode inférieur de travail ne s’adapte pas un progrès social rapide et fécond. Ces exploitations forment malheureusement la base de votre richesse privée et publique, et sous peine d’un cataclysme, vous ne pouvez songer à les supprimer brusquement et à imiter l’Amérique du Nord, peuplée depuis des siècles par des millions de cultivateurs libres, capables de continuer la production nationale.

Il vous faut donc continuer ce qui existe sous des formes en rapport avec les progrès des nations concurrentes ; et puisque vous n’avez pas le temps de passer successivement de l’esclavage au servage, au métayage, au fermage, il vous faut arriver d’emblée à la division et à l’individualisation du travail et de la terre, en substituant directement le cultivateur libre et maître de son champ au noir esclave sur lequel vous avez tous les droits.

Vous avez cru que cette substitution pourrait se faire avec les éléments actuels de votre population ; vous avez installé dans les régions d’Indiens des aldeiamentos, qui devaient former autant de colonies prospères où l’on aurait cultivé le café comme le sucre, le manioc ou le coton ; dans les régions plus peuplées, vous avez cherché à associer aux travaux agricoles les métis insouciants qui habitent vos campagnes, en en faisant des aggregados, des péons, etc. Vous avez fait mieux en affranchissant d’énormes quantités de noirs, qui, par eux ou leurs descendants, forment une grande part de la population libre ; et vous cherchez tous les jours à habituer les esclaves eux-mêmes à la vie sociale en les payant pour les surcroîts de travail, en leur donnant des terres à cultiver à leurs heures ou à leurs jours de repos et en leur laissant dans la pratique, avec le droit de posséder, de grandes facilités pour se libérer. Eh bien, à quoi êtes-vous arrivés ? Vous vendez 5 millions de sacs de café : 4 millions et demi sont fournis par le travail servile, et le reste par des immigrants venus d’Europe ; mais, répondez, où est la part du travail libre national ?

Votre population est capable d’efforts brusques ; elle peut aider activement à des opérations agricoles difficiles, elle fera les transports, elle fera les échanges ; mais hormis peut-être un de ses éléments, le métis indien, elle est incapable de fournir ce travail régulier et prolongé, qui est la condition de toute production sérieuse. Il vous faut donc aller chercher ailleurs cette main-d’œuvre que l’Afrique ne vous fournit plus ; devant cette nécessité reconnue, beaucoup ont pensé à remplacer l’esclavage par la pire forme de salariat qui ait jamais existé ; et aujourd’hui encore, plusieurs grands producteurs de café ne comprennent pas que si le Chinois a des dangers pour des populations libres, fortes et actives, comme celles de l’Amérique du Nord, il serait mortel à ce pays, en lui apportant tous les inconvénients, toutes les misères du noir, sans en avoir les avantages.

Mais, heureusement, tous ceux qui savent voir et penser admettent déjà que le Brésil n’a qu’un moyen de faire ces couches de travailleurs libres qui lui manquent, et d’arriver, en divisant sa propriété et en augmentant son épargne, à former un peuple agrégé, riche et fort : c’est d’imiter les autres nations jeunes, qui ont grandi vite, et d’aller demander à l’Europe, non seulement ses capitaux, mais cette main-d’œuvre dont elle surabonde. Tout le monde est d’accord : il faut ouvrir les portes toutes grandes aux immigrants, et il faut même leur en faciliter l’approche. Mais comment doit-on ensuite les utiliser ? Doit-on, comme on l’a déjà fait, les expédier vers les provinces du sud, pour coloniser des terres vierges, souvent mal choisies, dépourvues de voies de communication et y former des noyaux de population complètement isolés du reste du pays ? Évidemment non, messieurs. Ce n’est pas le Parana, Rio-Grande ou Sainte-Catherine, c’est Minas, c’est Saint-Paul que, d’après moi, il faut coloniser ; et tant que le noir esclave n’aura pas complètement disparu, l’immigrant au Brésil devra être installé dans des terres déjà cultivées. Il faut qu’il n’ait plus à se préoccuper des difficultés et des lenteurs de production qu’il ne connaît pas, et il faut que l’État n’ait plus à faire des frais coûteux et peu utiles de colonisation directe. Il faut aussi que ce colon, trouvant immédiatement des récoltes abondantes, apprenne à aimer cette terre qui les lui donne et appelle au Brésil ses parents et ses amis, pour qu’ils se mêlent comme lui intimement aux éléments de travail et d’échange qui existent déjà.

Eh bien, tout cela, la colonisation de la terre cultivée peut seul le donner, en résolvant par surcroit la nécessité pressante de la suppression du travail servile. Vous avez des provinces percées déjà de voies de communication et couvertes de plantations par le travail des noirs ; appelez dans ces provinces les cultivateurs libres et distribuez-leur ces plantations que vous ne pouvez plus augmenter et que bientôt vous ne pourrez pas entretenir ; et ne craignez rien, les faits sont là pour prouver que vous avez tout à y gagner. Ces faits, vous les connaissez : de grands cultivateurs de café ont su commencer ce dont l’État n’avait pas compris l’utilité, et la colonisation de la terre cultivée, en partie au moins, peut être jugée par ses œuvres.

Je ne parle pas par ouï dire : j’ai visité à Saint-Paul des villages d’immigrants, cultivateurs de café, comme j’ai jugé par moi-même, au Parana et à Rio-Grande, les essais de colonisation de la terre vierge. Je suis entré dans les maisons de ces Italiens, de ces Allemands ; j’ai examiné leurs plantations de caféiers et je puis affirmer que, lorsque les fazendaires ont fait venir de véritables paysans, en leur laissant le temps de s’adapter à des opérations et à des mœurs nouvelles, ils ont obtenu d’excellents résultats.

Dans presque toutes les exploitations, chaque nouvel arrivé a reçu un lot de plusieurs milliers de pieds pour ameublir, par des sarclages, le sol intermédiaire, et pour recueillir les fruits : ces fruits verts lui étant payés 500 à 700 reis l’alqueire ou 1,50 fr. les 60 litres, et un bon ouvrier pouvant cueillir chaque jour dix alqueires, pendant quatre mois de récolte, on se rend compte de la valeur du salaire. On donne aussi au colon plusieurs hectares de terre qu’il peut utiliser à de petites cultures de riz, de maïs, de manioc ou à divers élevages ; dès qu’il est un peu habitué, on lui prête des terrains à peu près défrichés où il plantera de jeunes pieds de café, en les entourant de semis de haricots, puis de maïs, destinés à les protéger ; et outre qu’on lui laisse le produit de ces cultures intermédiaires, considérable dans ces terrains neufs, on le paye environ 1,60 fr au bout de cinq ans, pour chaque pied bien venu ; enfin, pourvu que sa plantation soit suffisamment tenue, on le laisse libre de s’employer à sa volonté, au dedans ou au dehors de la colonie ; dans ces conditions, une famille qui compte trois travailleurs actifs peut facilement économiser chaque année deux contes de reis ou environ 5000 francs. Où trouverait-on, en Europe, une participation aux bénéfices aussi bien organisée et aussi lucrative ?

Et cependant ce système n’a pas complètement réussi, parce qu’il ne traite pas encore suffisamment le colon en homme libre et, comme vous le savez, les flots d’immigrants que l’on attendait n’ont pas suivi les premiers arrivants. Gênés d’abord par des contrats dont ils ne pouvaient apprécier d’avance toutes les conditions, embarrassés plus lard pour transformer leurs économies en terres cultivées, surveillés d’une façon trop directe et privés, comme les autres étrangers, des droits de citoyen, les nouveaux venus sont restés presque tous de simples salariés, et la colonisation directe de la terre cultivée n’a pas pu produire, au point de vue social, ce qu’elle doit donner, parce qu’on n’a pas su transformer les immigrants en petits propriétaires, maîtres chez eux, pourvu qu’ils payent des dettes librement contractées. Les essais permettent seulement d’apprécier leurs résultats au point de vue de la transformation du travail agricole.

En comparant à Morro-Azul ou à Sete-Quedas les cultures confiées à des colons et à celles que les esclaves continuent à traiter, j’ai toujours vu les premières plus régulières et mieux tenues ; si l’on a cru constater quelquefois l’inverse, croyez-le, messieurs, c’est que l’on a observé des colons trop nouvellement arrivés ou mal choisis en Europe. Les immigrants intelligents, actifs et intéressés à l’être, s’adaptent vite à vos cultures, et au bout de peu d’années ils plantent mieux le caféier et surtout ils le cultivent mieux que des noirs héréditairement habitués.

En plusieurs endroits, les colons ont commencé à employer la taille, opération variable avec l’âge, l’exposition, le terrain, sans analogue avec les abrasions barbares pratiquées dans quelques exploitations d’esclaves ; ils ont cherché aussi à substituer différentes machines agricoles mues par des bêtes de somme au capinage grossier fait à la main avec une enxada qui racle la terre sans l’ouvrir et ne la meublit pas ; enfin de divers côtés, ils ont cherché à mieux défricher ; et au lieu de les brûler, ils coupent et ils débitent les bois de première qualité qui remplissent vos forêts vierges.

Ces tentatives récentes, impossibles avec les noirs, sont déjà utiles ; il suffira de les développer pour que vous profitiez mieux de vos ressources naturelles et, par exemple, pour que les caféiers moins agglomérés, mieux traités et mieux taillés, donnent plus longtemps une récolte annuelle abondante qui n’aura pas les vices de maturation ou les irrégularités actuelles.

En même temps que la culture deviendra plus parfaite et plus lucrative, en verra se réaliser à pas pressés d’autres progrès que des nations plus vieilles ont mis des siècles à réaliser et ces progrès, eux aussi, sont déjà commencés.

Ainsi, dans beaucoup de fazendas les trois opérations du défrichement de la culture et de la préparation sont complètement séparées. Ce sont des cabocles, sorte de paysans sans besoins, actifs à leur heure, qui pour un prix minime coupent les arbres et les brûlent ; ce sont des esclaves qui plantent les caféiers et cueillent ses fruits, et ce sont des hommes libres, ou tout au moins des esclaves plus intelligents, généralement métis, qui font les opérations diverses de la préparation. Dans quelques exploitations, on a déjà divisé davantage ; la plantation des caféiers est confiée à des esclaves et leur traitement à des colons nouveaux venus ; ou encore on paye assez cher des cabocles pour faire, après le défrichement, les plantations nouvelles, et on ne laisse aux esclaves ou aux colons que le capinage et la cueille ; mais, dans tous les cas, le même homme ne fera toute sa vie qu’un certain nombre d’opérations. De plus, chaque exploitation est dirigée en vue d’une production unique ou prédominante ; cette fazenda fait du café, cette autre du sucre, du coton ou des fécules ; et on peut compter celles qui s’adonnent à plusieurs cultures.

Indispensable avec des esclaves automates sans intelligence et sans initiative, cette spécialisation du travail, facile à conserver grâce aux éléments actuels de votre population, me semble préparer pour les cultivateurs futurs du Brésil des progrès irréalisables par nos paysans d’Europe que le morcellement, la variété des terres, leur cherté, leur état d’épuisement obligent à des cultures trop nombreuses et trop différentes.

De même aussi, l’ancienne installation de la fazenda, agrégation unique en son genre et véritablement puissante, sera le point de départ de petites propriétés bien agglomérées, d’un seul lambeau, où le cultivateur vivra au milieu d’un champ unique et très rapproché de l’usine de préparation du produit.

Les bâtiments des grandes exploitations actuelles, leur engenho, leurs conduites d’eau, leurs chemins prépareront facilement des centres, villages ou bourgs, pour les artisans et les petits commerçants ; et au moment où, aux États-Unis, les cultivateurs de coton se laissent accaparer parce qu’ils étaient mal liés et mal outillés, à un moment où on installe en France des voies de transmission coûteuses pour fournir certaines usines de sucres ou d’alcools, à un moment où à peu près partout on perd beaucoup de temps aux échanges et au transport des matières premières agricoles, on peut déjà juger de l’importance d’un mode d’agrégation plus intime où chaque travail individuel se liera mieux à l’ensemble de la production sans rien perdre de son indépendance.

Je le sais, messieurs, tout cela, c’est l’avenir ; mais cet avenir n’est pas aussi lointain que vous pourriez le croire. Vous avez déjà réalisé en partie le côté le plus important de cette transformation difficile, et si vous n’avez pas ce paysan actif qui fait la richesse de nos pays d’Europe, si vous n’avez pas su attirer ces grands courants d’immigrants qui ont créé d’autres pays plus neufs, au moins vous avez su adopter d’emblée des progrès aussi importants et peut-être plus difficiles. Tandis que des pays plus avancés conservent encore des moulins à farines, des usines, des appareils de rouissage et de tissage entièrement primitifs, par une de ces contradictions dont il a le secret, le Brésil a déjà su installer des moyens de préparation véritablement perfectionnés.

J’avoue que j’ai été surpris en visitant, après mon arrivée, divers engenhos de café ; je croyais que ce produit naturel du sol demandait quelques soins faciles de triage, de décascage et de dessèchement ; et je trouvais dans chaque fazenda une usine presque comparable à nos minoteries bien installées d’Europe d’où sortaient chaque jour des centaines de quintaux de cafés de qualités diverses. Au lieu de ces quelques travailleurs noirs que je comptais trouver occupés à séparer ou à ventiler les grains, je voyais fonctionner sous l’impulsion de la vapeur ou de roues hydrauliques puissantes une série de machines compliquées, bien installées et bien liées, et ce café que j’avais considéré comme un produit naturel passait sous mes yeux par une série de transformations successives.

Il arrivait par charretées à l’état de fruits verdâtres, rouges, ou brunâtres, suivant les degrés de maturation. Ces fruits, formés d’un ou de deux grains enveloppés d’une pulpe épaisse, et nommés à cause de cela café en cereja, étaient versés dans de grands réservoirs d’eau où ils laissaient d’abord déposer les impuretés, les poussières, les débris de pierre ou de bois ; puis les grains lourds et bien mûrs se séparaient peu à peu des grains trop verts ou trop secs restés à la surface. Après quelques heures, les fruits tombés au fond, c’est-à-dire la majeure partie de la cueille, étaient entrainés automatiquement par un courant d’eau, jusqu’à une machine puissante à rotation horizontale chargée de décortiquer les pulpes par frottement, le despolpador ; les grains isolés et lavés à nouveau étaient portés sur une aire en brique ou en béton, le terreiro, pour y être exposés au soleil. Une fois secs, on leur faisait traverser une nouvelle série de machines ; ils passaient par le descascador qui détruisait la seconde enveloppe peu épaisse, dure et adhérente ; puis les grains, après avoir été brassés avec les poussières et les débris du tégument par des ventilateurs puissants, chargés de les isoler, passaient dans un cylindre chauffé, horizontal et mobile, le brunidor, chargé de polir leur surface, et ils arrivaient enfin à des séparateurs, véritables blutoirs, chargés de trier les diverses formes et les qualités.

Les cafés plus légers ou ceux que l’on ne lavait pas subissaient un autre mode de préparation ; on les exposait au soleil.enveloppés de leur pulpe, sur le terreiro, en supprimant ainsi le despolpage ; une fois desséchés, ils passaient directement à un descascador qui enlevait à la fois les deux enveloppes, puis aux ventilateurs et au séparateur, le brunideur n’étant plus utile.

A côté de ces deux grandes formes nommées, la première cafés lavés, la seconde cafés de terreiro, on constatait d’autres modifications plus difficiles à reconnaître ; diverses opérations, le lavage, le dessèchement, le triage, présentaient dans certaines exploitations des perfectionnements utiles, et il n’y avait guère d’années qui ne vissent naître un progrès de la préparation et des qualités du produit. Au milieu de ce mouvement, une seule opération était restée réfractaire à toutes les transformations et malgré bien des essais, on n’avait pas trouvé une machine capable de sécher les cinq à dix mille sacs que fournit chaque fazenda, Le café brassé et étendu au soleil, réuni en tas chaque soir, demandait plusieurs semaines et beaucoup de main-d’œuvre pour perdre incomplètement son humidité ; il suffisait d’une atmosphère défavorable, de quelques orages ou de pluies prolongées pour arrêter les manœuvres de la récolte et de la préparation, et souvent pour altérer d’énormes masses de produit. Ce n’est pas sans orgueil que je parle de cette question dont vous connaissez tous l’importance ; un savant illustre, ami du Brésil, m’avait fait l’honneur de m’en entretenir en Europe ; et quelques mois après mon arrivée, mon collaborateur de tous les jours, M. de Taunay, mon collègue M. Telles, continuaient avec des cafés verts au laboratoire de biologie de l’École polytechnique les expériences commencées avec des cafés demi-secs au Conservatoire des arts et métiers par M. G. Morin. Les recherches de laboratoire faites avec des appareils capables de sécher quelques kilogrammes ou deux ou trois hectolitres ont été suivies d’autres essais faits avec un type définitif, capable de préparer en quelques heures soixante sacs de café. Ces cafés desséchés industriellement ont été exposés dans ces salles, à une des places d’honneur ; vous avez pu les voir et les examiner et pour quiconque ne demande pas à un produit de présenter en même temps des qualités qui s’excluent, pour quiconque n’exige pas que des cafés d’expériences, difficiles à obtenir, souvent mal choisis, soient tous immédiatement supérieurs à toutes les anciennes formes, la preuve est faite et bien faite. Grâce à l’adoption de cette nouvelle machine, on peut maintenant préparer le café comme les farines ou les fécules ; on peut substituer complètement la machine à l’homme et la chaleur réglée à l’atmosphère variable. L’ouvrier devenu surveillant, au lieu d’épuiser ses muscles, fait agir seulement son cerveau, et l’on réalise une énorme économie de main-d’œuvre directe.

J’ai visité il y a quelques semaines dans le beau municipe de Valença une de ces exploitations modèles, comme il yen a encore trop peu au Brésil. Le propriétaire de la fazenda toute récente de Santa-Luisa n’a pas encore eu le temps d’installer des colons ; mais ses cultures sont bien agglomérées, son engenho est parfaitement installé ; les machines, parfaitement choisies, sont bien liées, et déjà le dessèchement est artificiel. Bientôt, avec quatre-vingts travailleurs, M. Braz-Noguera produira vingt mille arrobes ou quatre mille sacs de café ; beaucoup de fazendas anciennes qui ont trois cents esclaves n’en donnent pas davantage.

Le café préparé à la machine ne revient pas seulement moins cher, à cause de cette énorme économie de main-d’œuvre, il est, de plus, meilleur. Examinez avec soin tous les échantillons rassemblés dans ces salles ; comparez ceux qui sont fournis par des appareils primitifs, pilons, ventilateurs, séparateurs à main à tous ceux qui proviennent des engenhos ; vous le verrez, tous les cafés préparés avec la main-d’œuvre directe, même s’ils ont naturellement bonne couleur et bonne odeur, restent irréguliers de forme et d’aspect, mélangés de grains petits ou gros, arrondis ou allongés ; tandis que toutes les belles qualités, celles que l’on peut comparer aux meilleurs Java, aux meilleurs Ceylan, aux meilleurs Martinique, portent sur leurs étiquettes la mention « machine Lidgerwod ou engenhos perfectionnés ».

Il suffit de la visiter, cette exposition qui va finir, pour se rendre compte du service rendu au Brésil par tous ceux qui vous ont donné ces appareils perfectionnés. On parle beaucoup, et avec raison, d’industrie nationale. Eh bien, messieurs, la voilà, l’industrie vraiment nationale, celle qui s’adapte à votre sol, à votre flore, à vos cultures, celle par laquelle vous serez forts et riches sans moyens factices, sans droits protecteurs, sans imitation coûteuse de productions qui souvent ont peu d’importance et d’avenir.

Vous devez aux Hallier, aux Lidgerwod, aux Tannay-Telles d’avoir pu doubler, tripler peut-être votre production de café depuis la suspension des arrivages de la main-d’œuvre noire ; vous leur devez encore d’avoir transformé une préparation qui était d’abord très mauvaise et qui égale aujourd’hui toutes les autres ; vous leur devrez surtout de faire, si vous le voulez, sans trop de difficultés votre transformation du travail ; mais il faut pour cela que vous les y aidiez. On peut comprendre que vous n’ayez pas su attirer un courant d’immigration qui vous permettrait de substituer l’homme libre à l’esclave ; mais vous n’êtes plus excusables quand vous refusez de remplacer à peu de frais des pilons, des ventilateurs primitifs par des appareils plus parfaits, qui sont partout en vente et qui ont déjà fait leurs preuves. La machine, elle aussi, vous permet de supprimer ou de diminuer ce travail servile trop cher et mauvais ; et puisque vous le pouvez facilement, c’est par elle que vous devez commencer à résoudre la crise.

Au lieu d’acheter très cher des esclaves qui vous échapperont demain, installez un engenho avec lequel vous préparerez mieux et plus vite, et employez ce qui restera de noirs à continuer les cultures en attendant les colons.

Au lieu de vous plaindre de la cherté des impôts et des transports, faites des qualités plus régulières que vous transformerez en marques toujours semblables ; et ces marques nouvelles, exportez-les vous-mêmes sur le marché de vente sans intermédiaires et sans frais inutiles.

Ne craignez pas d’aller en avant.

Vos exploitations immobilisent aujourd’hui sans profit des sommes énormes en achat d’esclaves, en chemins, en travaux de culture et de défrichement, et vous seriez beaucoup plus riches si vous pouviez réaliser vos terres et conserver seulement un engenho.

Eh bien, ces terres sans valeur aujourd’hui, consentez à les vendre ; transformez les immigrants qui arrivent en petits propriétaires, distribuez-leur vos cultures déjà prêtes et laissez-les plus tard se partager toutes vos forêts vierges ; ainsi vous profiterez longtemps de leur travail, de leur épargne qui s’accumulera dans vos mains ; et votre engenho, entourée de cultivateurs actifs, rapportera plus que la fazenda actuelle.

Alors le propriétaire d’esclaves, devenu capitaliste et industriel, sera tout surpris d’être plus riche avec moins de terre et d’avoir plus d’influence tout en étant moins maître ; une transformation qui a été funeste à bien d’autres seigneurs féodaux se sera terminée, pour le plus grand profit des fazendaires du Brésil, parce qu’ils auront su ne pas résister à une évolution nécessaire.

Quant à nous, messieurs, à nous étrangers qui aimons ce pays où nous vivons, où nous luttons, et qui jugeons quelques fois mieux parce que nous pouvons comparer, nous suivons avec un vif intérêt cette transformation que vous avez si rapidement commencée ; nous encourageons, nous applaudissons vos efforts, heureux quand nous sommes appelés à y coopérer. Pour mon compte, je suis fier d’avoir eu l’honneur d’apporter aujourd’hui à votre œuvre une faible part de travail intellectuel ; je remercie MM. les membres du club commercial de leur demande si flatteuse, comme je vous remercie, mesdames et messieurs, de votre bienveillante attention.

Louis Couty

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