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La culture artificielle du raisin en Angleterre

Alfred Renouard, La Nature N°881 - 19 Avril 1890

Mis en ligne par Denis Blaizot le lundi 23 février 2009

Un grand nombre de touristes visitant les îles de Jersey et Guernesey ont pu voir en passant les longues rangées de serres à vignes qu’un ancien photographe, M. Bashford, y a installées depuis 1877. Aujourd’hui, viticulteur renommé et depuis longtemps millionnaire, M. Bashford n’avait alors qu’une fortune des plus modestes et retirait difficilement de grands profits. de sa profession, lorsque en visitant les serres à vignes des environs de Londres, ce que nos voisins appellent leurs vineries, l’idée lui vint de les imiter : il y a pleinement réussi. L’exploitation dont nous parlons couvre aujourd’hui environ 20 hectares en plusieurs tronçons, et un service journalier de vapeurs entre les îles et la capitale anglaise, par la Tamise, permet au propriétaire de ces serres d’écouler sur le marché de Londres la totalité de ses produits.

C’est en 1860 qu’un sieur Meredith a créé, en Angleterre, l’industrie de la culture artificielle des fruits. IL s’installa alors à Garnston, près Liverpool, - et eut longtemps le seul établissement commercial consacré exclusivement à la culture forcée de la vigne : il y obtint des grappes pesant de 8 à 10 livres anglaises, et acquit dans ce genre d’industrie une grande réputation. M. Meredith démontra alors un principe méconnu avant lui par tous ceux qui s’étaient occupés de cultures sous verre et qui consiste en ce fait que l’on obtient les plus fortes grappes sur les vignes ayant la végétation la plus vigoureuse. Pendant qu’il dirigeait les travaux du parc de Liverpool, M. Ed. André, de Paris, obtint de visiter le vineyard de Meredith. « Vingt-quatre serres, écrivait-il alors, dont plusieurs très vastes, sont plantées dans des directions et à des expositions diverses, selon les cultures des différentes saisons et des différentes variétés. La plupart sont à double versant, établies du nord au midi dans le sens de la longueur, et reçoivent de toutes parts les rayons obliques du soleil... Tout le travail, à l’encontre des autres, y tend à obtenir une récolte après la maturation normale des vignes en plein air... Les pieds de vigne de deux ans y poussent à plus de 10 mètres de longueur ; les sarments sont énormes, « et les grappes atteignent jusqu’à huit livres. » Aujourd’hui ces dimensions de grappes sont bien autrement dépassées, et il n’est pas rare de rencontrer, dans les expositions spéciales organisées des horticulteurs anglais, des grappes de 8 à 11 kilogrammes.

Les serres à vignes sont aujourd’hui très populaires dans toute la Grande-Bretagne, le moindre petit cottage y a sa vinery, et près des châteaux des lords et des grands propriétaires du pays ces serres occupent une place considérable. Parmi ces installations, l’une des plus remarquables est celle du jardin royal de Frogmore, près Windsor, sous la direction de M. Th. Jones : huit serres y sont uniquement consacrées à la culture de la vigne ; les plus longues ont plus de 30 mètres de longueur sur 6 mètres et demi environ de largeur ; le chauffage s’y fait au moyen d’un thermosiphon fixe (Voy. n° 538, du 22 septembre 1883, p. 257.).

Nous n’entrerons dans aucun détail sur cette question spéciale du chauffage qui, d’ailleurs, ne présente rien de bien particulier pour l’Angleterre, mais nous insisterons sur son importance : une température trop peu élevée diminue l’excitabilité vi tale, les organes ne remplissent plus leurs fonctions avec l’énergie nécessaire, la végétation languit ou sommeille ; une température trop élevée produit des effets différents suivant qu’elle coïncide ou non avec une humidité proportionnée. En Angleterre, outre la chaleur qu’ils donnent à l’air ambiant, les horticulteurs chauffent encore le sol, persuadés que ce mode d’agir est le moyen le plus énergique d’activer le mouvement de la sève : la figure 1 montre une disposition spéciale à la contrée, par laquelle on fournit au sol, au moyen du thermosiphon, la chaleur dont il a besoin. C’est là un moyen de stimuler l’activité végétative qu’il est d’autant plus important de ranimer chez les plantes forcées, dont l’excitabilité est d’autant plus affaiblie que leur forçage a commencé plus tût au commencement de l’hiver.

L’une des serres à vignes les plus originales tant en raison de sa construction que de son installation, est celle du jardin de la Société royale d’horticulture de Londres à Chiswick. De loin on croirait voir un énorme vaisseau dont la coque se trouverait renversée : on ne peut mieux en juger que par la coupe que nous donnons figure 2. La construction est en fer, avec mur en briques. Elle n’était pas au début destinée à servir de serre, mais seulement d’abri pour rentrer les plantes en hiver : sa longueur est de 55 mètres ; sa largeur de 9 mètres et sa hauteur également de 9 mètres ; elle est placée du nord au sud, partant dans les meilleures conditions d’orientation, puisque l’un des côtés est exposé au soleil levant et l’autre au soleil couchant. C’est en 1859, sur la proposition de M. Georges Mac Ewen qu’on y tint des expositions d’automne pour les fruits, en les plaçant en étagère sur le bord intérieur avec un fond de vignes garnies de grappes de raisins. Mais on s’aperçut bientôt que quantité des variétés de vignes qu’on avait plantées étaient impropres à la culture forcée sous abri vitré ; il fallut en faire le triage : on les arracha alors ou on les greffa par approche. Ce système donna de bons résultats, et aujourd’hui la serre de Chiswick est totalement tapissée de grappes jusqu’au sommet. On a eu l’heureuse idée, sur beaucoup de ceps greffés, d’indiquer le nom du sujet et celui de la greffe, de sorte qu’on peut ainsi facilement juger du sujet qui peut con . venir à une autre variété ou l’améliorer.

On y a installé une immense passerelle en fer, glissant sur roulettes, qui permet de donner aux vignes les soins nécessaires pendant les diverses phases de leur végétation. Pour le service intérieur, une double échelle roulante, ayant la même courbe que la serre, se trouve en perma nence.

L’étude de la serre à vignes de Chiswick a permis d’éclaircir la question de savoir s’il est préférable de planter les vignes à l’intérieur ou à l’extérieur des serres. L’examen de la figure 2 montre qu’on les a plantées alternativement de l’une et de l’autre façon, ce qui résulte des directions fort diverses auxquelles a été soumise cette installation. Or, comme toutes les vignes y viennent parfaitement, ceci tendrait à prouver que la chose est indifférente.

Le rapport annuel de cette serre est d’environ 4500 grappes en moyenne, de 450 grammes chacune, et le produit en argent est de 10 000 francs.

L’une des meilleures variétés qui se laissent forcer est le Frankenthal (Black Hamburg des Anglais) et le chasselas de Fontainebleau. Un auteur anglais, Archibald Baron, a étudié les variétés pour destinations les plus diverses ; en dehors de celles que nous venons de nommer il recommande surtout pour amateurs : Madresfield court et Forster’s white Seedling ; pour la vente ou le marché : Muscat d’Alexandrie, Gros Colman et Lady Donné s Seedling ; pour expositions, comme raisins noirs : Gros Guillaume et Almvick Seedling, et comme raisins blancs : Trebbiano et Buckland Sweetwater. Les variétés produisant les plus grosses grappes sont : Trebbiano, White Nice, Cros Guillaume, etc. ; celles qui donnent les plus gros grains : Gros Colman, Cannonball muscat, Duke of Bucclengh, etc. C’est à la variété Frankenthal qu’appartient une vigne fameuse en Angleterre, celle de Cumberland Lodge, Windsor-Park : elle remplit entièrement une serre de 138 pieds (environ 41 mètres) de long sur 20 pieds (6 mètres et demi) de large, et fournit une moyenne annuelle de 2000 grappes d’un poids moyen de trois quarts de livre, ce qui donne un total de 1500 livres anglaises de raisin ou environ 700 kilogrammes.

L’inconvénient des grandes serres comme celle de Chiswick est la difficulté du cisellement. On a toujours soin, en effet, aussitôt que la fécondation est opérée et que le grain commence à grossir, non seulement d’enlever les grappes surabondantes, mais encore d’éclaircir les grappes. Cela se pratique à l’aide de ciseaux à lames étroites et à pointes émoussées. Nécessairement cette opération demande une certaine expérience et de l’habileté ; il n’y a pas de règles qui permettent de préciser le nombre de grains à enlever : tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il faut toujours donner à la grappe une forme convenable et supprimer les grains intérieurs ; on arrive à obtenir alors des grains magnifiques. Nous avons trouvé dans un journal anglais spécialiste, The Floristand Pomologist, deux figures représentant une grappe avant et après le cisellement : nous les reproduisons (fig. 3 et 4). Il est évident que si l’on veut obtenir de belles grappes, il ne faut pas trop charger la vigne : une grappe par courson suffit.

C’est de cette manière que procèdent tous les grands horticulteurs de l’Angleterre. Parmi ceux-ci, comme type, nous en citerons deux : M. Thomson, ancien chef de culture du duc de Bucclengh et M. Philipp Ladds qui a aujourd’hui la vinerie la plus considérable de l’Angleterre. M. Thomson est ce que nous pourrions appeler le producteur artistique, il prend son temps, veut faire bien et arrive à des résultats hors ligne ; M. Philipp Ladds est, au contraire, le producteur industriel, lui aussi veut faire bien, mais aussi il tient à faire vite, se souvenant à tout instant du proverbe de son pays qui veut avec raison que le temps et l’argent ne soient qu’un.

Pour donner une idée des produits du premier, nous rappellerons ce fait : un de nos amis a voulu l’année dernière, à Londres, se procurer une grappe, la plus petite possible, de raisin noir « Real Thomson ». Il n’en a trouvé qu’une seule pesant plus d’un kilogramme qu’il a dû payer 19 shellings, soit 23 fr. 75 : toutes les autres étaient autrement volumineuses et naturellement plus chères. M. Philipp Ladds, lui, a trois établissements, couvrant environ 20 hectares sous verre et qu’il agrandit et perfectionne chaque année : le premier, à Bexley-Heat, de 4 hectares, est consacré partie aux fleurs, partie aux fruits, et chaque matin 31 chevaux conduisent ces produits à Covent-Garden, distant d’environ 12 kilomètres ; le second, de 6 hectares, est à 4 kilomètres du premier, et l’on n’y fait que de la vigne et de la tomate ; le troisième, d’une étendue égale à celui des deux autres, est à Swanley-Jonction, on y fait de la fleur et du fruit, et chaque matin les produits de ces serres partent à Londres, à Liverpool, à Manchester et dans toutes les grandes villes de l’Angleterre.

On ne se contente pas en Angleterre de cultiver la vigne en pleine terre sous abri vitré, on en pratique encore le forçage en pots. Ces pots peuvent contenir environ deux pieds cubes de terre pour les ceps assez forts, et leurs dimensions sont de 0,35 m à 0,45m en hauteur et en largeur. La figure 5 en représente un exemplaire. Dans ses Horticultural Transactions, Knight estime que dans un récipient de ce calibre, une vigne dont la vigueur est bien entretenue et qu’on arrose fréquemment à l’engrais liquide peut prendre un développement de vingt pieds carrés en tous sens, sarments taillés comme à l’ordinaire.

Le mode de culture en pots présente l’avantage de permettre le remplacement immédiat des individus que l’on a condamnés et dont la floraison ne s’est pas faite dans des conditions favorables ; mais il ne convient qu’à un nombre restreint d’espèces dont les principales sont le Frankenthal, le Muscat d’Alexandrie et le Royal Ascot. Le procédé de forçage usité en Angleterre consiste à élever de jeunes pieds de boutures par yeux et à les faire fructifier en moins de seize mois ; on arrive ainsi à faire produire jusqu’à sept ou huit belles grappes à de très jeunes vignes. La forme des serres ne présente rien de bien particulier, elle est à peu près celle des serres chaudes ordinaires, et l’on pourrait facilement se servir de celles-ci pourvu que les arbres n’y soient pas trop éloignés de la lumière. Nous représentons (fig. 6) une serre à double versant dans laquelle on peut voir un mode assez original de disposition des plantes.

La méthode usitée pour la fructification rapide est simple, mais assez longue. Aux premiers jours de janvier on détache avec une serpette, de quelques sarments bien aoûtés, les yeux les mieux constitués ; on plante les boutures dans des pots remplis d’un mélange en parties égales de terre franche et de terreau de feuilles qu’on enterre dans la tannée d’une serre chaude bien éclairée (30 à 32°), puis au bout de quelques semaines on transplante dans des pots de 0,10 à 0,12m en ajoutant à la terre un peu de terreau bien consommé et on enterre ces pots de nouveau.


On a alors bien soin de seringuer les plantes tous les jours, de renouveler suffisamment l’air de façon à ne pas les étioler, et de maintenir la température, qui ne s’était élevée jusque-là qu’à 20 ou 24°, à 25 et 50°, et 6 à 8° pendant la nuit. En mars, les pousses atteignent généralement 50 à 60 centimètres de longueur : on procède à un premier rempotement, tout en ayant soin de ne pas briser la motte, dans des pots de 0,25m, qu’on enterre sous une couche de 30 à 32° de chaleur avec une température aérienne d’environ 22°. La végétation s’accélère alors, il faut placer des tuteurs aux vignes, pincer sur un nœud les bourgeons anticipés et supprimer entièrement les vrilles. Un mois plus tard, les sarments ont une longueur de 1,25m à 1,50m ; on les place alors dans leurs pots définitifs, auxquels on donne une terrecomposée à peu près de six parties de terre franche un peu argileuse, deux parties de terreau de fumier de cheval et une demi-partie de poudre d’os, et qu’on enterre sous une température de 25 à 26°, celle de l’air ne variant pas. On laisse enfin croire la tige jusqu’à deux mètres, on l’arrête à cette hauteur : à partir de ce moment, on ne touche plus aux bourgeons latéraux qu’on laisse se développer en toute liberté. En mai on se contente, pour mettre davantage la tige en contact avec la lumière et l’air, d’enlever çà et là quelques feuilles ; en juin on la voit prendre une couleur plus foncée et on peut supprimer les jets adventifs : c’est alors que, pour aoûter complètement le bois à l’air libre, on va enterrer les pots hors de la serre dans un lit de mâchefer concassé, à un endroit abrité et bien exposé au midi. En novembre les vignes sont taillées sur 9, 10 ou 12 yeux, puis on les place sous un hangar aéré jusque fin novembre, époque à laquelle on commence à les forcer. Ces vignes fructifient l’année même.

Il n’est guère de grande exploitation en Angleterre qui n ait une ou plusieurs serres où l’on cultive la vigne en pots. Nous avons vu parfois ces pots orner la table durant les repas ; toujours ils excitent au plus haut point l’étonnement de ceux qui ne connaissent pas ce mode de culture du raisin de luxe, et il devient assez original de servir les convives en détachant devant eux avec des ciseaux, sur l’arbuste, les grappes bien mûres recouvertes d’une « pruine » veloutée qui ajoute à leur beauté. Mais bien évidemment ceci ne devient possible qu’aux premières années ; et quand au contraire on laisse prendre aux vignes en pots tout le développement qu’elles peuvent donner, on arrive alors à des résultats tels que ceux qui sont représentés figure 8, dans une serre à Sawbridgeworth, au fameux établissement de Rivers.

Alfred Renouard, lngénieur civil